‹ Histoire de la littérature sacrée, grecque et romaineChapitre 8 sur 48 · II · texte numérisé non relu

II

EXAMEX rARTICULIER DES DIFFÉREXTS PROPHETES : GRAM)S ET PETITS.

Les quatre grands prophètes: haïe, Jérémie (Baruch) ^

Ezéchiel , Daniel.

Les douze petits prophètes : Osée, Joël, Amos, Abdias,

Mic/iée , Jouas, XaJmm , Hnhacuc , Sophonie ,

Aggée, Zacharie , Malachie.

On distingue deux classes de prophètes, les grands et les petits, suivant l'importance et l'étendue de leurs prédictions. Les quatre grands sont Isaïe, Jérémie, auquel on joint son disciple Baruch, Ezéchiel et Daniel; les douze petits sont Osée, Joël, Amos, Abdias, Michée, Jonas, \ahum , Habacuc , Sophonie, Aggée, Zacharie et Malachie.

Parmi les grands prophètes, la première place est assignée <à Isaïe, chez qui Ténergie héroïque du caractère se trouve jointe à la sublimité du génie poétique. Fils d'Amos et neveu du roi de Juda Amasias, Isaïe prophétise sous cinq règnes successifs. Son dessein est de reprocher aux Juifs les crimes dont ils se sont souillés durant cette période sanglante. Les écrivains sacrés nous le montrent parcourant les cités et les villages, promenant partout, avec la sévérité de ses mœurs

et de son visage, l'amertume de ses censures, présageant que, si le repentir et les larmes d'Israël n'effacent pas ses iniquités aux regards de la divine justice, Jérusalem détruite pleurera ses habitants traînés en servitude dans de lointains climats. On le voit alors, pour mieux caractériser l'esclavage qu'il annonce, unir le langage des signes à sa parole, errer en haillons et pieds nus sur les sables brûlants de la Palestine, et (igurer à ses concitoyens, par ses austérités, les rigueurs de la captivité qui les attend. On se rit du prophète et de sa mise emblématique , mais sa voix menaçante couvre le bruit des railleries, et les Juifs finissent par trembler devant Isaïe. Cependant l'ardeur impartiale de son zèle et de son indignation n'épargne pas plus les rois que leurs sujets. Il relève avec une sainte audace les prévarications de Manassès, fils d'Ezécliias, qui, dans uji accès de colère, condamne le prophète à périr sous les dents d'une scie.

Isaïe est de tous les prophètes celui chez lequel la vue des faits inaccomplis se trouve jointe, au plus haut degré, avec la véhémence entraînante du ton et l'ordonnance lumineuse dos peintures. On a dit avec bonheur qu'il était placé entre deux infinis. D'un côté, en effet, se déroule à ses yeux l'incomparable histoire de ses ancêtres, et de l'autre les perspectives sans limites de l'avenir. Quel champ pour l'inspiration et pour la poésie! Isaïe les porte à un degré si éminent, qu'on peut regarder ses ouvrages comme le modèle le plus parfait de la poésie prophétique. Ses idées sont pleines de grandeur et de majesté, lors même que le feu qui s'empare de son âme l'entraîne à des mouvements d une

violence irrésistible; ses images sont exactes, élégantes, variées, fécondes ; son style, à la fois élégant et sublime, n'en est pas moins simple et clair; et ce qui paraît étonnant, au milieu de l'emportement et de la fougue, l'enchaînement et la liaison des phrases permettent de déterminer aisément la contexture et la disposition des pensées.

Les chapitres xxxiv et xxxv offrent un exemple remarquable de cet ordre et de cette suite logique qui forment un poëme complet, simple et régulier, consistant en deux parties et dont le sujet est développé avec toute la clarté que permet une prophétie. Dans la première partie, le prophète menace d'une punition exemplaire, d'une ruine totale et prochaine tous les ennemis de rÉglise. A la suite et comme une conséquence de cet événement, le prophète annonce une restauration complète de l'Eglise même. L'exorde est plein d'élévation et de noblesse : le prophète appelle toute la nature à contempler les événements dont l'issue intéresse l'univers :

Approchez, nations, et écoutez; peuples, prêtez l'oreille: que la terre m'entende tout entière, ainsi que l'univers et tout ce qu'il produit.

Après cette invocation, le prophète publie le décret dans lequel le Seigneur annonce la destruction des peuples qui ont mérité sa colère. Des images d'une grandeur magnifique et d'une vigueur puissante nous mettent sous les yeux ces ecènes de vengeance et de destruction.

Ceux qui auront été tués seront jetés en monceaux : de leurs cadavres montera une horrible odeur, et les montagnes seront teintes de leur sang.

Et l'armée céleste des étoiles pâlira; les cieux se plieront comme un livre, et les phalanges du ciel tomberont comme tombe la feuille de la vigne et du figuier.

Puis vient une scène empruntée à la célébration d'un sacriGce, où Ton égorge victime sur victime. C'est le Seigneur lui-même qui parle :

Mon glaive est enivré de sang dans le ciel : voici qu'il descendra sur riduméc et sur le peuple, dont le carnage signalera ma justice.

Le glaive du Seigneur est enivré de saug, engraissé du sang des agneaux et des boucs, de la moelle des béliers : car le Seigneur s'est préparé un sacrifice dans Bosra, et il fera un grand carnage dans la terre d'Edom.

Il ajoute :

Le jour de la vengeance du Seigneur est venu , et l'année de la rétribution des jugements de Sion;

Et ses torrents se changeront en poix, sa poussière en soufre, sa terre en poix brûlante.

Son feu ne s'éteindra ni jour ni nuit, et sa fumée montera éternellement; sa désolation subsistera de race en race, et il n'y passera personne dans les siècles des siècles.

Le pélican et le hérisson y feront leur demeure : l'ibis et le corbeau y fixeront leur séjour : le niveau sera passé sur elle, et elle sera réduite au néant.

Plus de nobles chez elle : on appellera le roi, et tous les princes ne seront plus.

Sur ses maisons s'élèveront les épines et les orties, et le chardon croîtra sur ses remparts, et elle sera la demeure des dragons et la promenade des autruches.

Ainsi un désert immense, couvert de ronces, peuplé des bêles, des oiseaux et des serpents, qui sont les seuls hôtes de ces vastes solitudes, s'étendra sur toute la contrée. Mais, par un heureux contraste, le prophète, dans la seconde partie de son poëme, éclate en transports

d'espérance, qui se traduisent sous des images pleines de grâce et de fraîcheur :

La terre déserte et sans chemins se réjouira, le désert frémira d'allégresse et fleurira comme un hs.

Elle germera, elle poussera de toutes parts, bondissante de joie, dans l'effusion de ses louanges : la gloire du Liban lui a été donnée, la beauté du Carmcl et de Saron.

Alors s'ouvriront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds : le boiteux s'élancera comme un cerf, la langue des muets sera déliée.

Le sable aride se changera en étang; la terre cultivée deviendra source d'eau vive, et sur les landes où habitaient les dragons, se répandra la couleur verte des joncs et des roseaux.

On voit par cette analyse que le poëme d'Isaïe nous offre, dans cette partie de son œuvre, une sorte de plan et d'économie, dont on ne peut méconnaître la régularité. Le reste de ses compositions n'a pas une suite aussi méthodique. Cependant, malgré les différences notables qu'elles présentent, on y remarque certains rapports d'affinité, un lien commun qui les rattache au même sujet. La délivrance de la captivité, la destruction de Tidolàtrie , le règne de la puissance divine et de la vérité, la consolation des Israélites, leur incrédulité, leur impiété et leur réprobation, la vocation des Gentils, la conservation d'un peuple choisi, la gloire et la félicité de l'Église dans son état de perfection, la perte infaillible des méchants , sont le texte familier et successif de ces versets admirables , oii l'on entend retentir ici des cris d'alarme, là des chants de victoire, qui, en passant à travers les siècles, n'ont rien perdu de leurs épouvantes mystérieuses ni de leur enthousiasme triomphant.

Jérémie, dont nous avons étudié la poésie élégiaque, ne manque, envisagé comme prophète, ni d'élégance ni de sublimité, bien qu'il soit inférieur à Isaïe. Mais s'il a moins de netteté dans la disposition des périodes, moins d'élévation dans les idées, il a le ton qui convient à un poëte dont le principal objet est d'exciter les émotions douces, particulièrement la douleur et la pitié. Jérémie, fils d'p]lcias , était originaire d'une famille sacerdotale de la tribu de Benjamin. Dès l'âge de quatorze ans, sous le règne de Josias, roi de Juda, qui périt à la bataille de Mageddo, vaincu par Néchao, roi d'Egypte , Jérémie commença à prophétiser. Ses éloquents anathèmes contre les iniquités de Juda lui attirèrent l'inimitié du roi Sédécias, qui le fit mettre en prison. Il fut lapidé en Egypte, dans la vallée de Taphné.

C'est surtout dans la première partie du livre, auquel il a donné son nom, que Jérémie a un ton et une couleur prophétiques. Voici comment il retrace les malheurs qui vont fondre sur la Judée :

Mes entrailles, mes entrailles sont déchirées par la douleur; les sens de mon cœur ont été troublés : je ne me tairai point, parce que mon âme a entendu la voix de la trompette et le cri du combat.

Cette voix annonce désastre sur désastre : toute la ferre a été dévastée : mes pavillons ont été emportés avec les peaux qui les recouvrent.

Jusques à quand verrai-je les troupes qui s'enfuient et entendrai-je la voix de la trompette?

Pauvre ville dévastée! que feras-tu? Tes habits de pourpre, ta parure de colliers d'or, tes yeux peints d'antimoine, te font une beauté inutile : ceux qui t'aimaient te méprisent, et ils en veulent à tes jours.

Ainsi pleure Jérémie; et quand, le cœur ému des accents sincères et pénétrants qui s'exhalent de sa poésie, on admire les images à Taide desquelles il varie sans cesse l'expression uniforme de sa douleur clairvoyante, on est prêt à s'écrier avec lui, pour caractériser son œuvre : « A qui te comparer? Le débordement de tes maux est semblable à une mer sans rivages ! » Son livre est , en effet , comme un espace immense , où l'eau se confond avec le ciel , mais oii le retour successif des vagues anime, par sa mobilité, la monotonie des perspectives.

Le prophète Baruch, ami et disciple de Jérémie, fut, en diverses occasions, le secrétaire de son maître. C'est pour cela que son nom ne figure point dans la liste des prophètes , grands ou petits , et que les six chapitres de ses prophéties se confondent avec celles de Jérémie, dont elles ont la noblesse, la puissance et la grandeur.

Ézéchiel, qui fut emmené captif à Babylone par Nabuchodonosor en même temps que Joachim , roi de Juda, était fils du prêtre Bazi, et par conséquent de race sacerdotale. Il prophétisa pendant vingt ans, à partir de l'année 594 avant Jésus-Christ, jusqu'à l'année 574. On ignore l'époque où il mourut. Ezéchiel peut être appelé le prophète de la terreur. Moins élégant que Jérémie , il égale Isaïe pour le sublime. Sombre, véhément, tragique, ses sentiments sont élevés, impétueux ; son indignation est pleine d'amertume ; ses images grandes, splendides, poussent la hardiesse jusqu'à la trivialité ; son style pompeux et énergique a parfois une dureté étrange. Cependant il n'y a jamais

d'incohérence dans ses idées, et ses visions les plus mystiques se développent avec une liaison suivie et avec autant de rigueur qu'un récit. Jamais l'imagination humaine n'a rien conçu de plus saisissant que les tableaux qui se déploient dans le livre d'Ézéchiel, soit qu'il nous représente Jérusalem réprouvée, « buvant jusqu'à la lie le vin de la désolation et de la tristesse , enivrée de douleur, et dévorant jusqu'aux fragments mêmes de la coupe, qui lui déchirent la poitrine; » soit qu'il supplie Dieu d'apaiser sa colère : « 0 épée du Seigneur, ne te reposeras-tu jamais? Rentre en ton fourreau : refroidis-toi , et demeure en silence ! » soit qu'il étale les richesses de Tyr dans une énumération , qui est le plus curieux document de statistique commerciale des temps anciens, pour nous montrer ensuite les matelots sifflant sur les ruines de la grande cilé marchande et s'écriant : « Qui est semblable à Tyr? Et cependant elle s'est tue au milieu des flots î » Puis vient la ruine de l'Egypte, la dispersion du troupeau d'Israël, la dévastation de la montagne de Séir, la captivité des Juifs , ramenés ensuite dans leur patrie , l'invasion de Gog et de Magog, c'est-à-dire des peuples barbares fondant sur la Judée, que délivre la main toute-puissante de Dieu, et, pour éclairer par un rayon d'espoir ces douleurs et ces infortunes, l'édification du temple, dont le pinceau d'Ezéchiel fait une minutieuse description.

Mais la plus étonnante conception du génie d'Ezéchiel est sans contredit la célèbre vision des ossements. Nous allons la citer tout entière. Ezéchiel veut relever le courage des Juifs , accablés des maux de la

servitude ; il veut leur montrer que la bonté divine est inépuisable et la puissance du Ciel infinie; il dit :

La main du Seigneur s'étendit sur moi et me ravit dans son esprit : et je fus transporté dans une vaste campagne, qui était pleine d'ossements;

Et je fus conduit tout autour, et il y avait d'innombrables ossements sur la face de la campagne, et ils étaient tout à fait desséchés.

Et le Seigneur me dit : Fils de l'homme, crois-tu que ces ossements soient vivants? — • Et je répondis : Seigneur, mon Dieu, vous le savez.

Et le Seigneur me dit : Parle à ces ossements, et dis-leur: Ossements arides, écoutez la parole du Seigneur!

V^oici ce que dit le Seigneur Dieu à ces ossements : Je vais vous animer de mon souffle, et vous vivrez;

J'étendrai des nerfs sur vous, j'y ferai croître de la chair, et j'y étendrai une peau nouvelle; je vous animerai, vous vivrez, et vous saurez que je suis le Seigneur.

Et je prophétisai comme j'en avais reçu l'ordre : et il se fit un bruit, au moment oii je prophétisais avec un mouvement soudain, et les os se rapprochèrent chacun à sa jointure.

Je regardai, et voici que les nerfs et la chair s'y adjoignirent, et la peau s'étendit sur eux, mais ils n'avaient point encore de souffle.

Et Dieu me dit : Parle ù l'esprit de vie, fds de l'homme, parle à l'esprit. Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Des quatre vents, viens, esprit de vie : souffle sur ces morts et qu'ils revivent !

Et je prophétisai comme j'en avais reçu l'ordre, et le souffle pénétra en eux et ils vécurent, et, se dressant sur leurs pieds, ils formèrent une très-grande armée.

Alors le Seigneur me dit: Fils de l'homme, tous ces ossements, c'est la maison d'Israël. Israël dit: i\os ossements sont desséchés, notre espérance est morte, nous serons anéantis.

Eh bien, va leur dire : Voici la parole du Seigneur : j'ouvrirai vos tombeaux, je vous appellerai du fond de vos sépulcres, et je ramonerai mon peuple sur la terre d'Israël.

Nul poëte, chez aucun peuple, n'a dessiné de plus fortes images ni marqué en traits plus vigoureux la puissance céleste et la confiance qu'elle doit inspirer à ceux qui s'abandonnent à la volonté d'en haut.

Daniel , le quatrième des grands prophètes , était de la tribu de Juda et de la race royale. Il n'avait que douze ans lorsqu'il fut emmené à Babylone par Nabuchodonosor, en même temps que le roi Joachim, et il fut élevé, sous le nom chaldéen de Balthazar, à la cour du monarque assyrien. Là, il fit de grands progrès dans les sciences et montra l'étendue de sa sagesse dans le procès de la chaste Susanne, dont il fit condamner à mort les accusateurs par la voix unanime du peuple. Le roi d'Assyrie lui donna dès lors toute sa confiance , le choisit pour intendant de son palais , et le nomma chef des mages. On croit qu'il mourut en Chaldée.

Dans une partie des écrits qui nous sont parvenus sous son nom, Daniel est plutôt historien que prophète ; mais il en est d'autres où il nous offre comme une vision anticipée des voies mystérieuses de l'avenir dans leur concordance avec les décrets de la Providence divine. Telle est l'interprétation du songe de Nabuchodonosor. Le souverain de Babylone a vu en rêve une statue d'une hauteur démesurée, qui, debout devant lui, lançait autour d'elle des regards terribles. La tête de cette statue était d'un or très-pur, la poitrine et les bras d'argent, le ventre et les cuisses d'airain, et les jambes de fer; une partie des pieds était de fer et l'autre d'argile. Pendant que le roi est attentif à cette vision , une pierre se détache d'une montagne voisine , sans que la

main d'aucun homme Tait poussée; elle frappe la statue dans ses pieds de fer et d'argile et la met en pièces. Alors le fer, Targile, l'airain, l'argent et l'or se brisent tous ensemble et deviennent comme la paille menue, que le vent emporte hors de l'aire pendant l'été, et tout disparaît sans que rien en subsiste ; mais la pierre qui a frappé la statue se transforme en une montagne immense qui couvre toute la terre.

Cette vision , rapprochée de celle qui apparaît à Daniel, et qui lui montre quatre bctes énormes, sorties de la mer, une lionne aux ailes d'aigle, une ourse, un léopard ailé, et un animal sans nom, armé de dix cornes et de dents de fer, terrible, monstrueux, mangeant, broyant, foulant tout sous ses pieds; ces images, auxquelles s'ajoute celles d'un bélier, figurant le roi de Perse , et d'un bouc , représentant le roi des Grecs , désignent quatre monarchies, marquées chacune par le caractère qui lui est propre. « Après le règne de Xabuchodonosor, on voit passer, dit Bossuet, comme un torrent l'empire d'un roi des Grecs , c'est celui d'Alexandre. Par sa chute on voit s'établir un autre empire moindre que le sien et affaibli par ses divisions : c'est celui de ses successeurs , parmi lesquels il y en a quatre, Antipater, Séleucus, Ptolémée et Antigonus, visiblement désignés dans la prophétie. On voit leurs guerres, leurs jalousies, leurs alliances trompeuses, la dureté et l'ambition des rois de Syrie , l'orgueil et les autres marques qui désignent Antiochus l'Illustre, implacable ennemi du peuple de Dieu , la brièveté de son règne et la prompte punition de ses excès. On voit naître enfin sur la fin, et comme dans le sein de ces

monarchies, le règne du Fils de l'homme. Tous les peuples sont soumis à ce grand et pacifique royaume : l'éternilé lui est promise, et il doit être le seul dont la puissance ne passera pas à un autre empire. »

Après ce passage, le morceau le plus remarquable des prophéties de Daniel est celui où il annonce à Balthazar, petit-fils de Nabuchodonosor, la prise de Babylone et le triomphe de Cyrus. Isaïe avait déjà prophétisé, deux cents ans avant la naissance de ce prince, la venue du libérateur d'Israël : « Et je dis h Cyrus : Tu es mon pasteur et tu accompliras ma volonté. » Jérémie, à son tour, avait annoncé la ruine de la cité assyrienne. Daniel fixe et précise le moment où Dieu va foudroyer son orgueil. " Cyrus, dit Bossuet, paraît à la tête des Mèdes et des Perses ; tout cède à ce redoutable conquérant. Il s'avance lentement vers les Chaldéens ; sa marche est souvent interrompue ; les nouvelles de sa venue viennent de loin à loin; enfin il se détermine. Babylone, souvent menacée par les prophètes, et toujours superbe et impénitente, voit arriver son vainqueur qu'elle méprise. Ses richesses, ses hautes murailles, son peuple innombrable, sa prodigieuse enceinte, qui enfermait tout un grand pays, et ses provisions infinies lui enflent le cœur. Assiégée durant un long temps, sans sentir aucune incommodité, elle se rit de ses ennemis et des fossés que Cyrus creusait autour d'elle ; on n'y parle que de festins et de réjouissances. Son roi Balthazar fait une fête solennelle à tous les seigneurs. Cette fête est célébrée avec des excès inouïs. Balthazar fait apporter les vaisseaux sacrés enlevés du temple de Jérusalem et mêle la profanation avec le luxe. » C'est

alors que la colère de Dieu se déclare : on voit paraître des doigts et comme la main d'un homme qui écrit des lettres de feu sur la muraille. A cette vue, le trouble se répand dans Tàme de tous les convives. Le roi épouvanté fait venir les devins ; mais nul ne peut lire ni interpréter Fécriture mystérieuse. On se souvient alors de Daniel; il est appelé; Daniel dit à Balthazar : « Voici ce qui est écrit sur la muraille : Mané, Thécel, Phares.

« Mané signifie que Dieu a compté les jours de ton règne et qu'il en a marqué la fin.

« Thécel veut dire que tu as été mis dans la balance et que tu as été trouvé trop léger.

« Phares , enfin , signifie que ton royaume va être donné au chef redoutable des Perses. »

Dans la nuit même, les prédictions du prophète s'accomplissent. Cyrus ayant réussi à détourner les eaux de l'Euphrate qui traversaient la ville, fait entrer son armée dans Babylone par le lit du fleuve desséché. Le roi Balthazar est tué dans la salle du banquet, et tous les convives égorgés avec la plupart des habitants de la ville. Ainsi, comme l'avait prédit Daniel, la monarchie perse s'établit sur les ruines de la puissance babylonienne.

Les douze petits prophètes, dont il nous reste à parler, ont laissé des monuments dont l'étendue n'égale point celle des œuvres des grands prophètes ; mais quelques-uns d'entre eux se recommandent par des qualités littéraires qui méritent de fixer notre attention.

Le premier d'entre eux est Osée, fils de Beeri, qui prophétisa sous Jéroboam II, roi d'Israël, et sous Osias,

roi de Juda. Son style est énergique, pressant, concis, mais les images à l'aide desquelles il peint sa pensée sont peu développées , en sorte qu'il est difficile d'en saisir le véritable sens. On voit bien qu'il s'élève contre la corruption de son temps; mais son laconisme, qui ne procède que par sentences , ne fait que dessiner l'idée et la laisse dans une obscurité souvent impénétrable. Joël, fils de Pbatuel, contemporain de Jérémie, prédit les malbeurs des Juifs et le rétablissement de leur fortune. Sa diction, élégante et simple, a de l'énergie et de la cbaleur. Ses descriptions allégoriques ont de l'ordre, de la clarté, et le mérite d'une grande justesse dans les images. Voici comment il représente le ravage des campagnes de la Judée :

Ecoutez, vieillards; prêtez-moi l'oreille, habitants de cette contrée. Cela s'esl-il passé de vos jours ou du temps de vos pères?

Racontez ceci à vos fils, qui le rediront à leurs fils, et leurs fils à la génération suivante.

La sauterelle a dévoré ce que la chenille avait laissé ; la cigale a mangé les restes de la sauterelle , et la rouille les restes de la cigale.

Réveillez- vous, gens ivres; pleurez, hurlez, vous tous qui buvez le vin avec douceur, parce que le vin n'abreuvera plus vos lèvres.

Luc race a envahi ma terre natale : elle est forte, innombrable : SCS dents sont comme celles du lion, ses mâchoires comme celles du lionceau.

Elle a fait de ma vigne an désert et écorché mon figuier; elle l'a mis à nu, dépouillé, renversé; ses rameaux sout devenus blancs.

Plus de sacrifices, plus de libations pour la maison du Seigneur : les prêtres, ministres de Dieu, ont fondu en larmes.

La contrée est dévastée : la terre a pleuré, parce que le froment est ravagé, le vin détruit, l'hiiilc perdue.

Les laboureurs sont atterrés; les vignerons hurlent de douleur : plus de froment, plus d'orge, plus de moisson dans la campagne.

Bossuet fait observer que presque tous les prophètes ont souffert persécution pour la justice. « Combien de fois, dit-il, Isaïe a-t-il été la risée du peuple et des rois, qui, à la fin, l'ont immolé à leur fureur? Zacharie, fils de Joïada, est lapidé; Ezéchiel paraît toujours dans l'affliction ; les maux de Jérémie sont continuels et inexplicables ; Daniel se voit deux fois au milieu des lions. Tous ont été contredits et maltraités , et tous nous ont fait voir, par leur exemple , que si l'infirmité de l'ancien peuple demandait en général d'être soutenue par des bénédictions temporelles, néanmoins les forts d'Israël et les hommes d'une sainteté extraordinaire étaient nourris dès lors du pain d'affliction, et buvaient par avance, pour se sanctifier, dans le calice préparé au Fils de Dieu. « Amos fut un de ces prophètes victimes de leur zèle héroïque. Né à Thccua, petite colline voisine de Jérusalem, il était pasteur de troupeaux, du temps d'Osias et de Jéroboam. Il annonce , comme les autres prophètes , les malheurs et la honte de sa patrie, mais il s'emporte avec une grande vigueur de colère contre les superbes et contre tous ceux qui vivent dans les délices. Irrités de ses menaces, les habitants de Béthel le mirent à mort.

Amos , dans ses prophéties , s'élève à la hauteur des écrivains les plus éloquents. Son style est plein de force et ses images saisissantes. Voici comment il annonce aux Israélites la ruine de la Judée et la chute de leur royaume :

Ecoutez cette parole que je vous adresse en gémissant : la maison d'Israël est tombée et elle ne se relèvera plus.

La vierge d'Israël est étendue par terre , et personne ne la remettra debout.

Parce que le Seigneur a dit : De la ville d'oii sortaient mille hommes, il n'en restera plus que cent, et de celle d'oîi sortaient cent hommes, il n'en restera plus que dix.

Plus loin, il s'adresse aux riches, aux puissants, aux heureux du jour, trop fiers de leur opulence et de leur bonheur :

Malheur à vous , opulents de Siôn , qui vous confiez dans la montagne de Samarie; grands, qui êtes la tête des peuples et qui entrez triomphalement dans la maison d'Israël;

Vous qui dormez sur des lits d'ivoire, et qui vous égayez sur votre couche ; qui mangez les agneaux et les veaux de vos bergeries;

Qui chantez aux accords du psaltérion, qui buvez le vin dans dos coupes tout baignés de parfums;

Aujourd'hui vous allez partir à la tête des exilés, et il n'y aura plus de troupes joyeuses.

Le Seigneur a juré dans son âme; il a dit, le Dieu des armées : Je déteste l'orgueil de Jacob, je hais sa maison, et je livrerai la cité avec ses habitants.

S'il reste dix hommes dans une maison, ils mourront aussi.

Et leur proche viendra prendre le cadavre pour le brûler et pour emporter les os, et il dira à celui qui est dans l'intérieur : As-tu encore quelque chose?

Et fautre répondra : Non, c'est la fm !

11 nous semble qu'il n'y a point de plus beau passage, de scènes plus émouvantes dans Isaïe ni dans Jérémie.

Les prophéties d'Abdias n'offrent rien de très-remarquable. On en retrouve dans Jérémie presque tous les éléments.

Celles de Michée , qui prophétisa sous les règnes de

Joatham, d'Achaz et d'Ézéchias, sont d'un style pressé, concis, énergique : il a quelquefois de Tobscurité comme Osée , mais , en général , il se recommande par son élévation et par sa chaleur.

Le livre de Jonas a le caractère de celui de Daniel : il est plutôt historique que prophétique. Sous le règne de Joas et de Jéroboam II, rois d'Israël, Dieu l'envoie pour prêcher la pénitence aux habitants de Ninive. Jonas veut se soustraire aux périls de cette mission et s'embarque sur un vaisseau phénicien qui doit le conduire à Tarsis. Dieu irrité suscite une tempête contre le navire. Les matelots effrayés tirent au sort pour savoir qui d'entre eux attire ainsi la colère divine. Le sort tombe sur Jonas, il est jeté à la mer et la tempête se calme. Sauvé par un miracle, Jonas aborde au rivage clialdéen et accomplit sa mission. « Encore quarante jours , s'écrie-t-il , et \inive sera détruite ! » Puis il engage les habitaiits au jeune et à la prière. Les Ninivites, dociles à sa voix, font pénitence sous la cendre et sous le cihce , et Dieu , touche de commisération, pardonne encore à la ville coupable.

On ne connaît aucun détail précis sur la vie de Nahum : on ne sait pas même si son nom est celui de sa famille, de son pays, ou une simple qualification, Nahum en hébreu voulant dire Consolateur; mais, parmi les prophètes du second ordre, il est un des plus éminents pour le feu, l'audace, le sublime. Ses prophéties ont en outre l'avantage de former un poëme régulier et complet, dont l'exorde surtout est magnifique. Les apprêts pour la ruine de Ninive , la description de cette catastrophe et de la désolation qui l'accompagne

y sont peintes des couleurs les plus enflammées. " Qu'y a-t-il de comparable, dit Fénelon, à Nalium voyant de loin, en esprit, tomber la superbe Ninive sous les efforts d'une armée innombrable? On croit voir cette armée, on croit entendre le bruit des armes et des chariots ; tout est dépeint d'une manière vive qui saisit l'imagination ; il laisse Homère loin derrière lui. »

Habacuc, dont le nom signifie le lutteur ^ vécut à l'époque de la prise de Jérusalem. Son œuvre est courte, mais elle forme un tout des plus beaux et des plus complets, dans lequel se détache une ode pleine de patriotisme et de noblesse, où le poëte rassemble pour ainsi dire dans sa poitrine toutes les sensations et toutes les destinées que peut éprouver son peuple dans la prospérité comme dans le malheur : c'est un des chefsd'œuvre de la poésie lyrique :

Seigneur, j'ai entendu les bruits qui parlent de toi, et je tremble encore. Seigneur, anime ton œuvre au milieu des armées; fais-la connaître au milieu des armées, et, quand tu seras irrité, souviens-toi de ta miséricorde.

Dieu est venu du Théman; le Saint a passé sur la montagne de Pharan ; et les cieux étaient remplis de sa gloire , et la terre pleine de sa louange.

Son éclat était comme celui du soleil , les rayons jaillissaient de sa main, et ce n'était là que l'enveloppe de sa puissance !

Devant sa face marchait la mort, et le démon voltigeait à ses pieds.

Il s'est arrêté et il a mesuré la terre : il a regardé, et les nations ont frissonné, et les montagnes éternelles se sont réduites en poussière; et elles se sont courbées, ces collines où s'est promenée son éternité.

J'ai vu les cabanes de l'Ethiopie se mouvoir d'angoisse : elles ont disparu , les tentes de Madiau !

Es-tu donc irrité, Seigneur, contre les fleuves? Ta colère

s'adressc-t-elle aux vagues, et ton indignation à la mer? Car tu es monté sur ton cliar de guerre, et tes coursiers te portent, toi le Dieu Sauveur.

Tu prends ton arc, tu vas le tendre; et les tribus entendent les serments que tu as faits.

Tu vas diviser les fleuves de la terre ; les montagnes t'ont vu et elles ont tremblé ; les torrents impétueux se sont répandus; l'abîme a fait entendre sa voix, et les hauteurs ont soulevé leurs mains suppliantes.

Le soleil et la lune se sont arrêtés dans leur séjour devant l'éclat de tes flèches, devant les éclairs de tes javelots.

Et toi, frémissant, tu fouleras la terre sous tes pieds, et ta fureur rendra les nations stupéfaites.

Tn es sorti pour le salut de ton peuple, pour le salut de ton Christ. Tu as abattu le faîte de la maison des impies, tu as mis à nu leur forteresse jusqu'à ses fondations.

Tu as maudit leur sceptre, la tète de leurs guerriers qui venaient, comme un tourbillon, pour me disperser. Leur joie était d'un monstre qui dévore un malheureux, loin de tous les regards.

Tu as ouvert une voie à tes chevaux au travers des vagues, sur la vase des eaux immenses.

J'ai entendu, et mes entrailles se sont troublées, et mes lèvres ont tremblé. L'effroi a glacé mes os, mes pieds ont chancelé sous moi, moi qui dois attendre en repos le jour de l'infortune, où fondra sur nous le peuple destructeur !

Alors le figuier ne fleurira point, et le cep ne produira plus; l'olivier mentira aux espérances, et les champs ne donneront plus de nourriture : la brebis sera arrachée du clayon, et il n'y aura plus de bétail dans les étables.

Et cependant. Seigneur, je me réjouirai en toi, et je pousserai des cris d'allégresse pour mon Dieu Sauveur.

Car le Seigneur Dieu est ma force : il fera bondir mes pieds comme ceux du cerf, et il me conduira victorieux sur les hauteurs, 011 retentiront mes cantiques.

Quelle magniGcence, quelle variété et quel éclat dans cette poésie vraiment inspirée !

Les prophéties de Sophonie, qui vécut sous le roi Josias, n'ont rien de bien extraordinaire ni de bien relevé, soit pour l'arrangement du sujet, soit pour la couleur du style : elles renferment cependant des traits de satire, assez remarquables, contre l'indifférence religieuse et contre les vices du peuple hébreu et l'espérance d'un Libérateur.

Les docteurs de l'Eglise, et Bossuet avec eux, attachent plus d'importance, pour le sens religieux et chrétien que sous le rapport du style , aux prédictions des trois derniers prophètes, qui vécurent à l'époque du rétablissement du temple, autorisé par l'édit de Cyrus. « Que n'a pas vu Zacharie? dit Bossuet. On dirait que le livre des décrets divins ait été ouvert à ce prophète et qu'il y ait lu toute l'histoire du peuple de Dieu depuis sa captivité. Les persécutions des rois de Syrie et les guerres qu'ils font à Juda, lui sont découvertes dans toute leur suite. Il voit Jérusalem prise et saccagée; un pillage effroyable et des désordres infinis ; le peuple en fuite dans le désert, incertain de sa condition, entre la mort et la vie, lorsque, à la veille de sa dernière désolation, une nouvelle lumière lui paraît tout à coup. Les ennemis sont vaincus; les idoles sont renversées dans toute la Terre Sainte : on voit la paix et l'abondance dans la ville et dans le pays , et le temple est révéré dans tout l'Orient.

') Aggée dit moins de choses, mais ce qu'il dit est surprenant. Pendant qu'on bâtit le second temple, et que les vieillards, qui avaient vu le premier, fondent en larmes, en comparant la pauvreté de ce dernier édifice avec la magnificence de l'autre, le prophète, qui

voit plus loin, publie la gloire du second temple et le préfère au premier. Il explique d'où viendra la gloire de cette nouvelle maison, c'est que le Désiré des Gentils arrivera : le Messie, promis depuis deux mille ans et dès l'origine du monde, comme le Sauveur des Gentils, paraîtra dans ce nouveau temple. La paix y sera établie ; tout l'univers ému rendra témoignage à la venue de son Rédempteur. >.

Malachie est rempli des mêmes espérances. Il voit, comme Aggée, la gloire du second temple et la présence du Messie, et il s'explique ainsi :

J'envoie mon Ange, dit le Seigneur, pour me préparer les voies, et incontinent vous verrez arriver dans son saint temple le Seigneur que vous cherchez et l'Ange de l'alliance que vous désirez.

Le style des phophéties de Zacharie, quoique souvent obscur, offre néanmoins plusieurs passages embellis des ornements de la poésie; mais celui d'Aggée est généralement prosaïque.

Quant au livre de Malachie, le dernier des prophètes, il est écrit dans une espèce de style mixte qui semble indiquer que, dès le temps de la captivité de Babylone, la poésie hébraïque avait déjà perdu la vigueur et l'éclat du bel âge, et qu'elle entrait dans une période de déclin.

C'est que, en effet, la mission des poètes et des prophètes hébreux est désormais accomplie. Les poètes ont répandu parmi le peuple de Dieu les enseignements moraux et les conseils pieux, qui ressortent de leurs effusions lyriques ou de leurs formules sentencieuses. Les prophètes, pareils aux oiseaux de mer dont les cris

sinistres présagent les tempêtes , semblent envoyés par Dieu pour être les précurseurs du grand orage prêt à fondre sur le peuple qui a méprisé ses lois : leurs versets figurés , énigmatiques , pleins d'images et de mouvements pittoresques, sont comme autant de trompettes retentissantes qui annoncent aux peuples d'Israël et de Juda les malheurs que leurs iniquités vont attirer sur les deux royaumes : ils lancent aussi des menaces d'extermination contre les nations idolâtres, menaces terribles qui grondent sous mille formes dans les écrits prophétiques, tonnerres lointains destinés à porter dans les villes épouvantées les échos formidables des éclats de la colère divine, mais auxquels succèdent la sérénité, l'espoir, la joie, la confiance. « 0 Cieux, dit Isaïe, envoyez votre rosée, et que le Juste descende des nues comme une pluie salutaire : que la terre s'ouvre, et qu'elle produise son germe le plus précieux, le Sauveur du monde ! »

Page 1