D'ABBADIE AU MINISTRE
^Monseigneur, je vais avoir l'honneur de vous faire part de mes réflexions sur le caractère et l'esprit des habitants de la Louisiane. Le désordre qu'il y a depuis long-temps dans cette colonie et principalement dans les finances vient de l'esprit d'a8;io qui, de toi^ temps, a régné ici, et dont les habitants ont fait leur unique objet 11 commença dès 1737, non-seulement sur la monnaie de la colonie et sur les lettres de change» mais même sur les march^^ndises des magasins, et sur tout ce qui en était susceptible. C'est à cela qu'on s'est principalement attaché au préjudice des établisseDoents de terres et des autres moyens qui auniient pu faire fleurir la colonie. J'sd entièrement supprimé la ressource que l'on avait du côté des magasins du roi, d'où on tirait des marchandises pour les revendre aux particuliers et souvent au roi même. J'ai aussi aboli l'usage des gratifications en marchandises des magasins. Mieux vaut les leur donner en argent, lorsqu'ils les mériteront Par ce moyen, toutes les munitions et marchandises ne seront employées qu'au besoin du service.
"L'ancien papier, n'étant pas converti en lettres de change, ne peut avoir de valeur fixe que celle que la confiance publique lui donne, et, quelque chose que j'aie pu faire pour la rétablir, le discrédit est toiyours resté à la différence de 300 pour cent, avec les lettres de change sur les trésoriers généraux. La nouvelle mon«
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1764. naie qi^e j'ai été obligé d'introduire pour les mêmes dépenses de service, se soutient toujours au pair de la lettre de change. J'ai réprimé quelques paKiculiers quit dans les premiers temps qu'elle fut établie, voulaient en faire une différence. Mais cela a été sans suite
^Si les habitants de la Louisiane eussent porté leur induftrie sur toute autre chose que l'agio sur les papiers du roi et sur les marchandises de ses magasins, on aurait de grandes ressources dans la fertilité des terres et dans la douceur du climat. Mais la facilité qu'offre le pays, pdur vivre de ses productions naturelles, a rendu Fhabitant paresseux. L'usage immodéré du tafia a abruti tout le peuple. L'ivrognerie avait même passé jusque chez les gens les plus élevés. Cependant cette habitude s'est perdue chez la plus grande partie.
^De ce genre de vie sont venues une insubordination et une indépendance qui ont eu des exemples marqués sous les différentes administrations. Je ne dirai rien de «eux qui se sont passés sous Messieurs de Kerlerec et ée Rochemore. On sait à quel point ils ont été poussés. Quoiqu'aigourd'hui tout soit tranquille, cet esprit séditieux n'en subsiste pas moins dans la colonie. Il reparait dans les propos inconsidérés de quelques têtes échauffées» dans les écrits anonymes qu'on répand dans le public. L'indécision du sort de la colonie m'a empêché de prendre un parti extrême pour réprimer cette licence, mais il faudra en venir là, de toute nécessité, pour rétablir le bon ordre entièrement perdu dans la conduite et dans les mœurs des habitants de cette colonie. Le premier moyen d'y parvenir est le rétablissement du conseil. J'ai eu l'honneur de vous rendre compte des membres qui le composant et surtout du procureur général, M. de Lafrénière. Des sujets que vvous choisirez en France, Monseigneur, pour remplir les premières places de conseillers, de procureur géné-
rai, me seconderont dans les vues que j'ai de me donner 1764. tout entier à tout ce qui pourra contribuer au bien de cette colonie, que l'agio, première source du désordre, a totalement bouleversée. Les trois quarts au moins des habitants sont insolvables ; mais avec de Tordre et la sévérité qu'exige le maintien des lois, tout se rétablira avec avantage.
^Comme je finissais cette lettre, les commerçants de la Louisiane m'ont présenté la requête dont j'ai l'honneur de vous adresser copie. Vous y verrez ces traits séditieux et d'insubordination dont je me plains. L'exposé en est faux dans tous ses points, &;c. &c."
M. d'Abbadie termine en disant que le reste des réclamations des conunerçants est peint avec des traits qui méritent toute la sévérité du ministre* Dims la requête à laquelle M. d'Abbadie fait allusion, le commerce de la Louisiane se plaignait de la situation affipeuse dans laquelle se trouvait le pays, de la liquidation toojoiurs ajournée de l'ancien papier-monnaie, et dé la concession que M. d'Abbadie avait faita à une compagnie du droit exclusif de faire la traite avec les sau* vages. Ce mémoire, qui avait si fortement hkBspMé M. d'Abbadie, était signé par les principaux commeiçants de la Nouvelle-Orléans. On ne lira pas sans Intérêt les noms de ceux qui constituaient le eommerce ie la Nouvelle-Orléans à cette époque reculée* Cet noéui étaient :
Gaillardi, Yiviat, Milhet, Braquier ataé, Braqmer jr. Carresse, Vienne, Arrivé, Fuselier, Lalbrcade, Bla<Âé^ Denis, Rivoire, Duplessy, Lafitte, Saint-Pé, Foumier, Joseph Milhet, Delon, Cousin, Dumas.
Du fond de la Bastille où il était détenu, M. de Ker* lerec avait présenté au gouvernement français, un mémoire sur la nécessité de faire de ki Louisiane, de con* cert avec l'Espagne, un entrepôt de eenmierce, afin
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1764. (Futiliser cette colonie. Attachée à ce document, l'on trouve cette note ministérielle :
**Comme il y a dans ce mémoire quelques détails qui, en faisant voir à la Cour de Madrid des occasions trop prochaines de division avec les Anglais, lui rendraient la cession de la Louisiane moins agréable, il paraîtrait convenable de refondre ce mémoire et d'en rendre les détails pins intéressants pour la Cour de Madrid."
H' est évident, d'a"près cette note, que le gouvernement français considérait la Louisiane comme un fardeam dont il avait hâte de se débarrasser et craignait tellement que le roi d'Espagne ne revint sur son acte d'acceptation, qu'il prenait ses précautions pour qu'on ne fit, ou ne dit rien qui pût dégoûter Sa Majesté Catholique* du pays dont la France lui faisait présent. .
H était naturel, du reste, que la France renonçât, en désespoir de cause, à la Louisiane. Crozat y avait dépensé en vain beaucoup d'argent; la compagnie des Indes y avait, tout aussi inutilement, gaspillé une vingtaine de àiillions.^ Quant à la Frcmce elle-même, il estprobablcque la colonie ne lui coûta pas moins de quarante ou einquattCe miUions de livres. Ainsi, un capital énorme avait été débovuiié et aucun profit n'en avait été retiré. Au contraire, il ne restait à la France qu'une perspective'de dépenses encore plus considérables, si elle gardait la Lcmisiane ; car, au moment où elle en faisait la cession, d'Abbadie écrivait qu'on y manquait de tout; ^que la province était un chaos d'iniquités, et qm^l fimdfait prendre un parti extrême pour y rétablir l'ordre. Tout cela n'était pas encourageant, et n'avait fait que confirmer le gouvernement français dans son projet de se débarrasser d'une colonie qui, plus tard, et dans des mains plus habiles, devait étonner le monde par sa rapide et gigantesque prospérité.
M. de K«rlcrëc, en présentant son mémoire sur la Louisiane, avait sans doute eu pour intention de s'atti-
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rer l'attention favorable du gouvernement et d'obte- 1764. nir son élargissement de la Bastille. Mais ses ennemis» ou du moins ceux qui croyaient avoir à s'en plaindre, appelaient aussi l'attention du gouvernement sur son compte, d'une manière qui pouvait lui être moins avantageuse. Ainsi Philippe Marigny de Mandeville» officier dans les troupes détachées de la marine à la Louisiane, adressait une lettre au duc de Choiseul, dans laquelle il le suppliait de lui communiquer les motifs pour lesquels M. de Kerlerec l'avait retenu un mois en prison, trois ans aux arrêts, et l'avait envoyé ignomi* nieusement'en France. Il avait annexé à sa lettre au ministre la copie d^upe lettre de M* de Kerlerec à son secrétaire, et deux certificats, l'un de Bienville» et l'autre, du marquis de Vaudreuil. Dans tous ces docipients on parlait de M. Marigny de Mandeville dans les termes les flvfp flatteurs. Il était fils de ce Mandeville, mort major de la Nouvelle-Orléans et chevalier de St- Louis.
Le roi de France, au moment de perdre ses fidèles sujets de la Louisiane, voulut récompenser quelquesuns d'entr'eux pour leurs bons services, et nomma chevaliers de St Louis, Messieurs Favrot, capitaine d'infanterie, et Nyon de ViUiers, major commandant aux Illinois.
M. d'Abbadie demanda à cette époque un privilège d'imprimerie pour le sieur Braud, négociant de la Nouvelle-Orléans. La lettre était ainsi conçue :
D'Abbadie au Ministre.
''Le sieur Braud, négociant de cette ville, a proposé depuis longtemps d'établir ici, à ses frais, une imprimerie. Il a monté une presse, et, à défaut de caractères, il s'est servi d'une plaque gravée, qui a été d'une très grande utilité pour l'impressicm des lettres de change du trésorier. Il attend tous les jours, de France, des ca-
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'^Le sieur Braud vous supplie, Monseigneur, de lui accorder un brevet exclusif pour rimprimerie, librairie et vente de livres dans cette colonie. Son intelligence et son zèle méritent que vous lui accordiez cette grâce que j'ai l'honneur de vous demander pour lui."
Cette grâce fut en effet accordée. Ce fut le dernier monopole concédé par le gouvernement français.
Au mois d'octobre, M. d'Abbadie recevait une lettre de son souverain, qui lui donnait connaissance du traité de cession en faveur de l'Espagne. Cette lettre était datée du mois d'avril et était accompagnée de copies de l'acte de donation et de celui d'acceptation.
A Vernillet, le 21 avrfl 1764.
Monsieur d'Abbadie, par un acte particulier passé à Fontainebleau, le 8 novembre 1762, ayant cédé, de ma pleine volonté, à mon très cher et amé cousin, le roi d'Espagne, et à ses successeurs et héritiers, en toute propriété, parement et simplement, et sans aucune exception, tout le pays connu sous le nom de Louisiane, ainsi que la Nouvelle-Orléans et l'île dans laquelle elle est située ; et par un autre acte passé à l'Escurial, signé du roi d'Espagne, le 13 novembre de la même année, Sa Majesté Catholique ayant accepté la cession du pays de la Louisiane et de la ville de la Nouvelle-Orléans, conformément à la copie des dits actes que vous trouverez ci-jointe, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est qu'à la réception de la présente et des copies ci-jointes, soit qu'elles vous parviennent par les officiers de Sa Majesté Catholique, ou en droiture par les bâtiments français qui en seront chargés, vous ayez à remettre entre les mains du gouverneur, ou
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officier à ce préposé par le roi d^Espagne, le dit pays 1764. et colonie de la Louisiane et postes en dépendants, ensemble la ville et l'île de la Nouvelle-Orléans, telles qu'elles se trouveront au jour de la dite cession, voulant qu'à l'avenir elles appartiennent à Sa Mcgesté Catholique, pour être gouvernées et administrées par ses gouverneurs et officiers, conune lui appartenant en toute propriété et sans exception.
^Je vous ordonne, en conséquence, aussitôt que le gouverneur et les troupes de ce monarque seront arrivés dans les dits pays et colonie, que vous ayez à les en mettre en possession, et à retirer tous les officiers, soldats et employés à mon service qui y seront en garnison, pour envoyer en France, ou dans mes autres colonies de l'Amérique, ceux qui ne trouveraient pas à propos de rester sous la domination espagnole.
"Je désire de plus qu'après l'entière évacuation des dits port et ville de la Nouvelle-Orléans, vous ayez à rassembler tous les papiers relatifs aux finances et à l'administration de la colonie de la Louisiane, pour venir en France en rendre compte.
^Mon intention est néanmoins que vous remettiez au dit gouverneur, ou officier préposé, tous les papiers et documents qui concernent spécialement le gouvernement de cette coloniey soit par rapport aux limites du territoire, soit par rapport aux sauvages et aux difiérents postes, après en avoir tiré les reçus convena))le8 pour votre décharge, et que vous donniez au dit gouverneur tous les renseignements qui dépendent de vous, pour le mettre en état de gouverner la dite colonie à la satisfaction réciproque des deux nations.
''Ma volonté est qu'il soit donné un .inventaire signé double entre vous et le commissaire de Sa Migesté Catholique, de toute l'artillerie^ et tous effets, magasins, hôpitaux, bâtiments de mer, &c., qui m'appartiennent dans la dite colonie, afin qu'après avoir mis le dit com-
1764. missaire en possession des bâtiments et édifices civils, il soit dressé ensuite un procès verbal d'estimation de tons les dits efiets qni resteront sur les lieux et dont le prix sera remboursé par Sa Majesté Catholique sur le pied de la dite estimation.
^J'espère en même temps, pour l'avantage et la tranquillité des habitants de la colonie de la Louisiane, et je me promets en conséquence de l'amitié et afiection de Sa Mcgesté Catholique, qu'elle voudra bien donner des ordres à son gouverneur et à tout autre officier employé à son service dans la dite colonie et ville de la Nouvelle-Orléans, pour que les ecclésiastiques et maisons religieuses qui desservent les cures et les missions, y continuent leurs fonctions, et y jouissent des droits, privilèges, et exemptions qui leur ont été attribués par les titres de leurs établissements ; que les juges ordinaires, ainsi que le conseil supérieur, continuent à rendre la justice suivant les lois, formes et usages de la colonie ; que les habitants y soient confirmés dans les propriétés de leurs biens, suivant les concessions qui en ont été faites par les gouverneurs et ordonnateurs de la dite colonie ; et que les dites concessions soient censées et réputées confirmées par Sa Majesté Catholique, quoiqu'elles ne l'eussent pas encore été par moi, espérant au surplus que Sa Majesté Catholique voudra bien donner à ses si\jets de la Louisiane les marques de protection et de bienveillance qu'ils ont éprouvées sous ma domination, et dont les seuls malheurs de la guerre les ont empêchés de ressentir les plus grands efiets.
^Je vous ordonne de faire enregistrer ma présente
lettre au conseil supérieur de la Nouvelle-Orléans, afin
que lesdifflSrents Etats de la colonie soient informés de
^ son contenu, et qu'ils puissent y avoir recours au besoin,
la présente n'étant à d'autres fins.
"Je prie Dieu, Monsieur d'Abbadie, qu'il vous ait en sa sainte garde. Signé, Lours, et plus bas,le duc de Choiseul."
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Ainsi finit à la Louisiane le règne de Loais XV, qni 1764. fut aussi funeste aux possessions françaises dans le nouveau monde qu'à la France elle même.
Le roi d'Espagne, à qui la Louisiane était^ cédée, se nommait Charles lU. Il avait laissé le trône de Naples pour succéder à son frère Ferdinand YI, mort le 11 août 1759.
Lorsque d'Abbadie publia les instructions qu'il avait reçues la province fut plongée dans la plus grande consternation. Les malheurs semblaient aux colons suivre de près les malheurs. Ce n'était pas assez que la colonie eût été divisée et qu'une partie en eût été cédée à l'Angleterre, il fallait encore que la portion qui était restée à la France prêtât foi et hommage i un souverain étranger ! Il n'y avait plus de Français dans l'ancienne Louisiane; il n'y avait que des Anglais et des Espagnds !