CHAPITRE n
fa'ABfJBfiF.MKNTS AU CANADA.— BXPÉDITION DE MARaUETTB ET DE JOUET À LA LOUISIANE.— DESCENTE DU UlSSISglPPI ?A& LASALLB, JUSQU'A SON EBfBOUCHURE.
Les Français, n'ayant pas réussi dans les tentatives qu'ils avaient faites pour coloniser le Canada, paraissaient avoir renoncé à toute entreprise de ce genre, . lorsque François de La Roque, seigneur de Robertval, en Picardie, qui jouissait de la plus haute considération dans cette province, sollicita de François 1er la permission d'aller faire des découvertes en Amérique, Le roi de France accueillit sa demande, et, le 15 janvier 1640, La Roque fut créé vice-roi du Canada. Il i640. partit l'année suivante avec cinq navires, pour prendre possession de son gouvernement, dont il fallait arracher le territoire aux Indiens. Cartier, qui avait déjà fait ces voyages, lui servait de pilote en chef. La traversée fot heureuse, et La Roque, après avoir construit sur le bord du fleuve St-Laurent un fort, donril confia le com' mandâment à Cartier, et après avoir ordonné à l'un de Bes autres pilotes^ de chercher au Nord Ouest un passage à la Chine, retourna avec empressement au beau pcqfs qu'il avait quitté pour cette expédition aventupe^se.
La eokmie que lia Roque établit ainsi au Canada fut ÏA première qui présentât une appcurence de stabilité, et qui ofirit quelque espoir de succès. Cependant le gouvemeipçjit ârei^nçAia m s'en.ocoqpa nullement^ et ce ne
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1640. fat que dans la neuvième année du régne de Henri III, que le marquis de La Roche, ayant obtenu les mêmes pouvoirs que ceux qui avaient été accordés quarantetrois ans auparavant au seigneur de Robertval, passa la
1583. mer, en 1583, pour tenter aussi la fortune, qui jusqu'alors avait peu favorisé ses prédécesseurs. Arrivé à l'île connue maintenant sous le nom de Sable Island, que le baron de Lévy avait visitée avant lui, il y laissa quelques misérables qu'il avait tirés des prisons de Paris, et parcourut ensuite cette partie de l'Amérique du Nord qui est connue aigourd'hui sous le nom d'Acadie ou de Nouvelle Ecosse. Après ces explorations, if retourna en France, où une mort prématurée mit fin à ses desseins de colonisation.
1662 ^^ sud de l'Amérique du Nord avait aussi attiré les regards des Français, car en 1562, l'amiral Coligny,, que persécutait la jalousie oii la haine d'une cour corrompue, avait pensé à se ménager un asile en Amérique, ainsi qu'aux protestants qui voudraient partager son sort. II fit équiper à Dieppe deux navires, sur lesquels s'embarqua un nombre assez considérable de colons. Il en confia le commandement à Ribaud. Parti au mois de février, Ribaud fit terre à l'embouchure de la rivière Ste, Marie, qui sépare la Géorgie de la Floride, et qu'il appela la rivière dé Mai, parce qu'il y était arrivé pendant le mois qui porte ce nom. Les Indiens lui firent l'accueil le plus hospitalier. Profitant de leur bonne disposition, il éleva sur le bord de la rivière ime colonne sur laquelle il grava les annes de France, en signe de prise de possession. Après un court séjour au lieu de son débarquement, il s'avança vers le Nord, jusqu'à l'embouchure de la rivière Edisto, dans l'Etat actuel de la Caroline du Sud. Lè^ ayant fondé la colonie qu'il était chargé d'établir, e^ en ayant remis le commandement à l'un de ses compagnons, nommé Albert, il retourna en France. Coligny, qui depuis long-temps était en disgrâce auprès de son
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souverain, profita, en 1564, de la faveur qui lui était re- 1664. venue en apparence, pour faire partir une seconde expédition destinée à secourir la colonie qu'il avait fondée, et dont il conféra le commandement à Laudonnière. Ces généreux efforts de Coligny n'eurent point un heureux résultat. Car les Espagnols s'étant emparés de cette colonie naissante, en 1565, et ayant fait la plupart des i565. Français prisonniers, les pendirent aux arbres avec cette inscription : "rendus comme hérétiques et non conune Français."
Il est à remarquer que cet événement fût le premier acte d'hostilité commis entre deux nations européennes dans le Nouveau Monde.
Dès que cette nouvelle parvint.en France, elle excita la plus vive indignation. Dominique de Gourgues, de la province de Gascogne, en éprouva une patriotique colère et jura de tirer de cet outrage une vengeance exemplaire. Il vendit son patrimoine, et, aidé de deux de ses amis, il équipa trois navires dans le port de Bordeaux, ^ enrôla deux cents hommes, et partit des bords de la Garonne, le 2 d'août 1567. De Gourgues arriva heureu- 1667. sèment au lieu de sa destination, et ayant gagné par des présents les bonnes grâces des Indiens, il les détermina à se réunir à lui contre les Espagnols, qu'il attaqua immédiatement, et dont il fit un grand carnage. Ceux q^'il fit prisonniers furent attachés au gibet vengeur aveè cette inscription : "Pendas comme assassins et non comme Espagnols." Après avoir accompli cet acte de justice, de Gourgues retourna en France, où, au lieu de • Tecevoir une récompense pour avoir vengé la mort de ses concitoyens, il apprit que sa tète avait été mise à prix par le roi catholique Philippe II, avec la courtoise permissîqn du roi très-chrétien Charles IX, et il fut longtemps obligé de cacher cette tête proscrite, qui, si elle eût été découverte, eût roulé sur l'échafaud, pour le bon
plaisir d'un despote orgueiUeux*-et féroce.
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I6t8. provisions, ils pensèrent qu'il serait inutile et dangereux de s'aventurer plus loin parmi des nations sauvages dont ils ignoraient le caractère et dont il était prudent de se méiîer. Ds retournèrent donc à la rivière des Illinois et, l'ayant remontée, se rendirent à Chicago sur le lac Michigan. Là, ils se sépairèrent ; l'homme de l'évangile retourna parmi les Indiens sur la rive Nord du lac pour exécuter sa mission sainte, et le marchand descendit jusqu'à Québec pour rendre compte à son chef du succès de l'entreprise. Le comte de Frontenac qui, quoique éloigné de la cour, n'en avait pas oublié la tactique, donna au fleuve le nom de Colbert, en l'honneur du ministre auquel les finances du royaume étaient alors confiées.
La nouvelle de cette découverte répandit la plus grande joie dans le Canada. Les cloches de la cathédrale sonnèrent pendant un jour entier et l'Evêque de Québec, suivi de son clergé et de toute la population de la ville, alla aux pieds de l'autel rendre des actions de grâces à Dieu. On était loin de prévoir alors que le drapeau sans tache disparaîtrait devant la bannière étoilée et que le lys royal ne prendrait pas racine sur le sol destiné à nourrir l'arbre seul de la liberté. Les siècles ont roulé, et l'aigle républicaine a pris la place de l'écusson monarchique.
Sur ces entrefaites, le père Marquette étant mort, et Joliet étant trop engagé dans ses opérations comnjierciales pour s'occuper d'autre chose, la sensation qu'avait causée la découverte du Mississippi, ne fut suivie d'aucune tentative pour en tirer parti. Les esprits n'étaient plus échauffés par des projets de gloire et de fortune, et une sorte d'apathie avait succédé à l'audacieuse activité des premier» aventuriers Français qui avaient abordé en Amériquje, lorsque la France dût au courage et à la persé)^rance d'un homme obscur l'honneur de fonder un^^lonîe- dans cette magnifique
contrée, à laquelle de si hautes destinées sont réser* 1673. vées. Cet homme était Robert Cavalier de Lasalle, qui était né à Rouen et qui avait appartenu pendant plusieurs années à la Société des Jésuites. » Son père et sa mère ayant cessé de vivre, lorsqu'il faisait partie de cet ordre religieux, il ne put, dit-on, obtenir leur héritage, à. cause de la mort civile dont il était frappé. Des passions ardentes fermentaient dans le cœur de Lasalle et donnaient une nouvelle vigueur au génie entreprenant dont la nature l'avait doué. Il était un de ces hommes pour qui la vie n'est qu'un fardeau, si elle n'est pas illustrée par la gloire et embellie par les plaisirs que procurent les richesses. Si son ambition était extrême, il avait toutes les qualités qui la font réussir. Son ame était forte, sa persévérance inébranlable, et l'idée des dangers souriait à son audace. Elevé parmi les jésuites, ces hommes déliés l'avaient initié aux mystères ^u cœur humain dont il connaissait les plus secrets replis. Malheureusement pour lui, cette grande connaissance qu'il en avait acquise lui avait inspiré le plus profond mépris pour les hommes, qu'il ne pouvait s'empêcher de traiter avec une hauteur, souvent capricieuse, lorsqu'il les avait sous ses ordres. Tel était celui qui, dans Fespoir de satisfaire les deux passions dominantes de son cœur, l'amour de la gloire et des richesses, était arrivé au Canada avec l'intention de pousser plus loin les découvertes du père Marquette et de Jotiet. U ne douta pas que le Mississippi ne se déchargeât dans le golfe du Mexique, mais il adopta l'idée qu'en le remontant, on trouverait quelque moyen de communication av«c la Chine. Cette conception gigantesque était de nature à flatter un génie tel que le sien, et «on imagination ardente voyait déjà les produits de Findustrie chinoise descendre le cours du fleuve.
Lasalle communiqua ses vtBB^ et ses espérances au comte de Frontenac, à qui il suggéra qu^I était de
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1673. toute nécessité de 'construire des forts» de distance en distance, pour protéger les premiers établissements des colons contre les irruptions des Iroquois. X»e comte approuva tous ses plans, mais conmie leur exécution exigeait des déboursés considérables, il ne voulut rien faire sans Tordre du ministre et ordonna à Lasalle d'aller lui demander son autorisation. A son arrivée en France, Lasalle fut présenté au prince de Conti, dont il fut assez heureux pour gagner les bonnes grâces. Ce prince, ayant goûté ses projets, les fit agréer à la cour. Le roi accorda à l'audacieux aventurier des lettres de noblesse, lui concéda en toute propriété un territoire très étendu aux environs du fort Frontenac, à condition qu'il rebâtirait ce f<wrt en pierres, et le revêtit de tous les pouvoirs nécessaires pour exécuter ses grands desseins de découverte et de commerce avec les Indiens. Le protecteur de Lasalle, le prince de Conti, désira qu'il enmienât avec lui un chevalier de Tonti, officier italien, qui avait servi avec distinction en Sicile. Il était fils de l'inventeur de la Tcmtine, manière de placer de l'argent à intérêt qui n'est pas inconnue aux Etats-Unis et qui consiste en ceci : plusieurs, personnes réunissent leurs capitaux et les font valoir, avec la condition que lorsqu'un des associés meurt, sa part dans le capital commun revient aux survivants.
1678. Lasalle débarqua à Québec le 15 septembre 1678, et s'empressa de se rendre à l'entrée du lac Ontario, appelé alors Frontenac, où il éleva un fort, et construisit une embarcation de quarante tonneaux en si peu de temps, que la colonie conçut la plus haute idée de son activité et de ses talents. La barque fut lancée le 18 novembre, et Lasalle, après une longue et périlleuse traversée, arriva à un village des Iroquois jrès des chutes du Niagara, où il prit ses quartiers (fhiver. Au retour du printemps, 1679, Lasalle, atfès avoir fait diverses explorations, construit plusieyj» fcnts, et après s'être engagé
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dans plusieurs opérations commerciales qui lui furent 16^9* très avantageuses, s'avança jusqu'à la rivière des Illincns, à laquelle il donna le nom de Seigneley. Il avait pour compagnons quarante soldats, trois moines et le chevalier de TontL Voyageant à petites journées et faisant de fréquentes excursions pour examiner le pays, il arriva vers la fête de Noél à un village de cinq cents huttes. Le village était désert, de sorte que les voyageurs purent le visiter à loisir. Les huttes, grossièrement faites, étaient divisées en deux chambres. Les matériaux n'étaient que de la terre et des joncs tressés. Sous chaque hutte, il y avait un caveau rtmpli de mais, dont les Français avaient grand besoin, et dont ils se pourvurent abondamment Poursuivant leur route, ils arrivèrent, quatre-vingt dix-neuf miUes plus loin, à un lac qui avait sept lieues de circonférence, et qui contenait un nombre incroyable de poissons. Traversant ce lac, ils retrouvèrent la rivière des Illinois, dont ils reprh-ent la navigation, et ils aperçurent bientôt deux camps indiens. Dès que les sauvages virent cette troupe étrangère, ils envoyèrent leurs femmes et leurs enfants dans les bois, et se rangèrent en bataille des deux côtés de la rivière. Lasalle, ayant ordonné à ses compagnons de se mettre en posture de défense, l'un des chefs indiens sortit des rangs ,et leur demanda quel était le but de leur visite. Lasalle leur répondit par son interprète, que lui et sa troupe étalait des FVançais, et qu'ils n'avaient d'autre but que de faire tîomiaitre à leurs frères rouges le vrai Dieu, le père commtm des hommes, le créateur de toutes choses, ainsi que de leur offrir la protection du roi de France, leur souverain, et d'acheter les produits de leurs chasses. Satisfaits de^ cette réponse, les Illinois proposèrent aux pâles visages de Amier le calumet de la paix, et les trai- " tèreut avec cordialité. Les Français, en retour de provisions et de fourrures de toute efepèce, donnèrent à leurs alliés des instruments aratoires et cette liqueur enivrante
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1679. que Ton appelle eau-de-vie, mais qui, pour les simples habitants des forêts, devint par la suite un breuvage de mort. Enchantés de Lasalle et de ses compagnons, les Illinois les prièrent de passer quelques mois parmi eux, Lasalle y consentit d'autant plus facilement, que telle était soiî intentioui avant d'en avoir reçu l'invitation. Aussitôt, les Indiens se répandant dans les bois, cherchèrent de tous côtés les fruits les plus délicieux, les racines les plus délicates, firent tomber sous leurs flèches le buffle sauvage et le daim timide, et l'homme de la civilisation s'assit avec joie au banquet hospitalier de l'homme de la nature. Ils ne prévoyaient pas, ces malheureux Indiens, qu'un jour leurs descendants seraient obligés d'emporter les ossements de leurs pères, et de fuir loin de la terre natale ! En effet, ils ont disparu sous les agressions de la race européenne, comme la paille légère de leurs savannes est emportée par le souffle orageux du vent du Midi.
Lasalle, croyant qu'il serait utile de leur inspirer une grandie crainte de ses armes, fit faire plusieurs déchargea dejmousqueterie en leur présence. L'étonnement causé par ces foudres d'airain et l'érection d'un fort sur la rive du fleuve produisirent l'eflTet désiré. Inquiet de n'avoir pas reçu des nouvelles d'une barque qu'il avait envoyée au Niagara avec une riche cargaison de peauxet de fourrures, et d'apercevoir des signes de mécontentement et de révolte parmi ses subordonnés, il donna^ le nom de Crève-Cœur au fort qu'il avait fait élever.
Jusqu'alors, la fortune l'avait traité en eûfant gâté, car il avait parcouru la distance de quinze cents milles sans éprouver le moindre revers et il avait bâti sur sa route un grand nombre de forts, qui servaient " Éprouver et à garantir la ppfBession qu'il avait prisç du pays exploré. La plupaff* des Indiens lui avaient fait un accueil amical, c|^ceux qui étaient moins bien disposés lui avaient lais* un -passage libre. Mais bien-
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tôt l'horizon se couvrit de nuages, et l'heure fatale des ^^'^' malheurs partit avoir sonné pour lui. Son œil pénétrant découvrit qu'un orage se formait et que ses compagnons, fatigués de le suivre, tramaient dans l'ombre quelque complot criminel. En effet, on les entendait se demander, si on continuerait de s'enfoncer dans des régions sauvages, parmi des nations inconnues, auxquelles il était naturel de supposer des intentions hostiles. **Jusques à quand, murmuraient-ils, n'aurons-nous pour guides que les étoiles, et d'autre nourriture que celle que nous dérobons aux rivières et aux forêts ? Jusques à quand serons-nous les dupes et les esclaves d'un homme qui se laisse maîtriser par des visions romanesques, et que des espérances imaginaires conduisent ainsi que nous à une perte certaine ? Pourquoi nous mène-t-il aux extrémités de la terre pour chercher des mers inaccessibles ? La mort, l'esclavage, ou le dernier excès de la misère, tel sera le résultat de nos travaux." C'était ainsi que les compagnons de Lasalle se livraient à des réflexions décourageantes. Quelques hommes pervers qui se Pouvaient parmi eux, profitèrent de ces mauvaises disposidons pour les engager à mettre un terme à leurs souffrances, en massacrant leur chef. Mais cette suggestion ayant trouvé peu de partisans, ces scélérats, loin - *di^ se rebutef, résolurent de s'adjoindre les sauvages. En conséquence, s'insinuant parmi les Illinois, et fraternisant av^c eux, ils leur témoignèrent un siu-croît de bienveillaneei et leur dirent, qu'en retour des bons traitements qu'ils ea avaient éprouvés, ils se croyaient obligés par la reconnaissance de leur apprendre un secret important. Alors, ces hommes perfides, abusant de la crédulité de leurs hôtes, lei^r assurèrent que les plus grands dangers les menaçaient, parce que Lasalle avait promis avec serment aux Iroquois, leurs ennemis les plus acharnés, de détruire tous les village» des Illinois ; qu'il ne s'était avaneé dans leur pays que*p^ur prendre connais-
1679. sance de leurs forces, et qu'il n'avait construit le fort de Crève-Cœur que dans l'intention de les subjuguer.
Ces allégations calomnieuses ne furent que trop facilen^ent crues par les Indiens. Lasalle s'aperçut d'un changement extrême dans leurs manières à son^ égard, et en soupçonna la cause. Sentant qu'il n'avait pas un instant à perdre, il s'adressa au conseil des anciens, et ses supplications et ses plaintes finirent par obtenir que la vérité lui fût découverte. Alors, il fit sentir aux Indiens toute la perfidie de ses compagnons, contre lesquels il réussit à exciter une vive indignation chez des hommes qui, comme toutes les tribus sauvages, concevaient difficilement qu'un inférieur pût être infidèle à son chef. Il leur fit observer qu'il était impossible qu'il eût pu avoir aucune liaison d'amitié avec les Iroquois, qui avaient toujours été les ennemis des Français, et qui, comme des bêtes féroces, n'aspiraient qu'à s'abreuver du sang humain. Enfin, il jura qu'il serait toujours l'ami des Illinois. Ces protestations, auxquelles l'accent de la vérité donnait ime force irrésistible, éclaircirent tous les nuages qui s'étiaient élevés, et la confiance rentra dans le cœur des Indiens.
Lasalle, après avoir écarté ce danger, de la part des Indiens, convoqua ses compagnons, et leur parla en ces termes, avec indignation : "Soldats, je voulais vous faire partager la gloire et les richesses, qu'avec l'aide- de Dieu, j'espère bien acquérir. Je croyais m'être aesocié des Français et non des assassins. Mais je m'aperço» ' que j'ai à ma suite des honunes qui ont moins de vertus que les peuplades barbares parmi lesquelles nous avons voyagé. Quelques-uns d'entre vous ont voulu m'assassiner, et n'ont pas même été retenus par l'aspect vénérable de ces hommes pieux qui s«t parmi nous, et qtd viennent présenter à l'Amériqutik pure et douce lumière de notre religion saint^'-^ Eh bien ! retourner dans le monde impur que vq|uHfegrettez ! ne venez pas souiller
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de votre présence les contrées que je vais parcourirt et xe^Q. dont mon génie prévoit les hautes destinées I Laissezmoi ! je veux vous épargner un crime. J'ai trop à cœur qu'il ne soit pas dit que le premier forfait commis en Amérique par des Européens» ait eu pour instrument la main d'un Français." A peine avait-il cessé de parler, que ceux de ses compagnons qui n'avaient pas trempé dans le complot poussèrent des cris d'entliousia3mey et jurèrent de suivre leur chef jusqu'au bout du monde. Ceux qui avaient eu des intentions criminelles n'épargnèrent pas aussi les €tôsurances de dévouement. Feignant d'être satisfait, Lasalle rentra silencieusement dans sa tente, où de tristes pressentiments vinrent Yasr saillir.
Le succès qu'il avait obtenu ne fut qu'éphémère ; car à peine la nuit était-elle venuet que de nouveaux dangers le menaçaient. Les Illinois avaient pour voisins les Mascoutans, qui avaient été vaincus par les Iroquois, et qui leur payaient tribut. D y avait parmi les Mascoutans un IndSen, nommé Mansolia, qui, .par son adresse, ses ruses et son éloquence, s'était rendu célèbre. Son esjNrit était tellement fécond en ressources et sa voix s'insinuait avec tant d'art dans les cœurs, que les sauvages prétendaient qu'il avait des intelligences secrètes avee les génies, et que ses paroles étaient douces comme les myons de la lune. Les Iroquois l'avaient engagé à se rendse chez les Dlinois, et à leur persuader d'attaquer les Français. Mansolia était arrivé dans le voisinage des dinois le jfiffr même que Lasalle avait, par ses discoiu^ ^ la franchise de sa conduite, écarté les soupçons qui avaient soulevé chez les Indiens un sentiment d'hostilité cotttTO hoL Mansolia, qui s'était caché, observa tous ces mouvements, et attendit la protection des ombres de la niMt. Alors, il se glissa daz^ le camp des Illinois, circula de feux en feux, et pria les chefs de se réunir dans la cabane des anciens pour délibérer» parce que, disait-il, ^un
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1679. serpent les menaçait** Remplis d'inquiétude, les Illinois s'empressèrent de se rendre à son invitation. Dès que le conseil fut formé, cet homme artificieux, après leur avoir offert des présents de la part de sa tribu, leur fit connaître quel était le but de sa mission. Il leur dit : "qu'il était député vers eux par les Mascoutans, que l'intérêt commun de toutes les nations indiennes avait engagés à faire cette démarche ; qu'il était urgent d'anticiper les coups des Français, qui avaient déjà subjugué toutes les nations établies entre les lacs et la mer, et qui, à cet effet, avaient ' employé, non seulement leurs armes terribles et le feu du ciel qu'un mauvais génie leur avait donné, mais aussi les flèches des Indiens, qu'ils avaient trouvés divisés entr'eux, et dont ils avaient avec soin excité les haines héréditaires ; que l'alliance 'des PVançais avec les Iroquois était une chose bien connue, et qu'ils n'attendaient , que leurs confédérés pour commencer leurs agressions» dont l'érection du fort qui venait de s'élever n'était que le prélude. N'attendez pas, continua-t-il, qu'il soit trop tard pour résister, mais profitez du moment favorable, pendant que vos ennemis sont en petit nombre. Bandez vos arcs et levez le tomahauk ! Ils iront droit au but, car la flèche et le tomahauk indien aiment le sang de la na* tion blanche."
Les paroles de Mansolia corroborant les discours des compagnons de Lasalle, les Indiens, frappés d'une pareille coïncidence, se livrèrent de nouveau à to^tles soupçons de la veille, et passèrent la nuit en délibérations. Lorsque le jour parut, Lasalle, ayant- été» comme de coutume, visiter le camp des sauvages, s'a- ' perçut qu'il s'était opéré quelque étrange révolution dans leurs esprits et que les espérances de sécurité qu'il avait conçues étaient tout«-fait illusoires. Quelques-uns des chefs le traitèrej^"SVec une froideur marquée, d'autres laissaient pjrcer dans leur maintien une expression de dédain ot d'iodignation. Etonné d'un
changement aussi subit, et après en avoir en vain cher- 1679. ché à deviner la cause, il délibéra s'il ne se retrancherait pas dans le fort. Mais incapable de rester plus long-temps dans cet état de doute et d'alarme, il se laissa aller à toute l'impétuosité de son caractère, et «'avançant hardiment parmi les différents groupes des sauvages, il leur demanda à haute voix et d'un ton de reproche, s'il verrait toujours la méfiance et le soupçon siéger sur le front de ses amis. "Hier, lorsque l'étoile du soir a paru, leur dit-il dans ce style figuré qui plaît tant aux Indiens, nous nous sonwnes séparés avec des sentiments mutuels de paix et d'amitié, et maintenant je vous vois presque armés et menaçants ! seriezvous aussi légers que la feuille des forêts et aussi inconstants que le vent de Forage ? Eh bien ! me voilà sans armes parmi voas, et je vous offre ma tête si vous pouvez me convaincre d'aucunes machinations contre vous."
L'énergie de Lasalle produisit une impression favorable sur les Indiens, qui désignèrent Mansolia connue étant l'auteur des accusations portées contre lui. Lasalle se précipita vers le Mascoutan, la tête haute, le regard enflammé de colère, et l'interpella d'un ton impé- . rieux : "Traître, lui dit-il, tu m'accuses ! où sont tes épreuves ? Donne les .... à l'instant, te dis-je, ou tu verras ce que peut ma colère." A peine Lasalle avait-il proféré cette menace, que l'Indien, qui était assis nonchalamment sur le tronc d'un arbre et qui observait d'un œil tranquille ce qui se passait autour de lui, se dressa lentement devant Lasalle et croisa ses bras sur sa poitrine. Il avait l'air d'une statue de bronze, tant son nnmobilité était parfaite, tant son.front altier était calme, tant il était fixe cet œil avec lequel il soutint le regard de LassMe ! Il garda ainsi le silence pendant quelques minutes. Enfin, un demi sourire de mépris vint animer ses lèvres et U répondil^ en peu de mots •
1679 "^^^ lorsqu'il s'agissait du salut d'une nation, les plus légères preuves suffisaient contre un ennemi supposé, et que, dans la circonstance actuelle, les soupçons étaient légitimes." Les Français, ajouta-t-il, ont eu des relations avec les Iroquois, et si cela ne suffit pas pour les convaincre d'avoir eu des desseins perfides contre les Illinois, comment devons-nous interpréter l'érection de tant de forts î Les Français sont des hommes, et les hommes ne bâtissent pas sur im terrain qu'ils ne veulent pas occuper."
Lasalle, se tournant vers les Illinois, répondit qu'il convenait en efiet qu'ils se missent en posture de défense, non contre les Français qui venaient les protéger par l'ordre et au nom du roi de France, mais contre les Iroquois qui avaient déjà subjugué, entr'autres peuplades, la nation des Mascoutans, et qui réservait le même sort aux Illinois, qu'ils n'oseraient cependant attaquer, tant que ceux-ci resteraient unis aux Français. Il ajouta qu'il n'y avait qu'un lâche esclave des Iroquois qui pût se prêter ainsi au rôle ini5bne de calomniateur. Mansolia ayant disparu pendant ce discours, les Indiens furent convaincus par cette circonstance qu'il était coupable d'imposture et rendirent leur confiance à Lasalle. ' Heureux d'avoir rétabli la bonne intelligence qui
avait existé entre les Indiens et lui, Lasalle se préparait à se mettre en marche pour continuer ses explorations, lorsque les misérables qui avaient déjà essayé de le faire périr, firent une autre tentative du même genre.
1679. ^^ ^^^ ^® J^^^ ^^ Noël 1679 que ces scéléi^ choisirent pour exécuter leur crime. Lasalle etses officiers, en se levant de table, eurent des convulsions et des sueurs froides. Soupçonnant qu'ils étaient empoisonnés, ils prirent, dit-on, de la thériaque^^dont l'eflfet fut salutaire. Les coupables, vo3:ant qu'il» n'avaient pas réussi et qu'ils étaient découverts, prirent la fuite et disparurent dans les bois. ^
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Lasalle, dont la santé n'était peut-être pas parfaite- 1^9ment rétablie, prolongea son séjour dans le , fort de Crève-Cœur,où tant d'événements malheureux lui étaient arrivés. Maia pendant l'automne de 1680, il donna le commandement de Crève-Cœur au chevalier de Tonti, et partit pour le fort de Prontenac en novembre. Après avoir fait un grand nombre d'explorations et construit plusieurs forts, il revint à Crève-Cœur au mois de janvier 1681, et, dès que le temps le permit, il s'embarqua sur la rivière des Illinois, qu'il descendit jusqu'au Mississippi, dont il commença la navigation le 6 février 1682, cent quarante et un ans £q)rès Soto et sept ans après Joliet et Marquette.
Voici le récit de cette expédition, tel qu'il a été écrit par le 'chevalier de Tonti qui en faisait partie :
"Nous arrivâmes, à la fin de janvier 1682, au fleuve Mississippi. L'on y compte de Chicaou 140 lieues. Nous descendîmes ce fleuve et trouvâmes, à six lieues au-dessous, sur la droite, une grande rivière qui vient du côté de TOuest. Il y a quantité de nations dessus. Nous couchâmes à l'embouchure. Le lendemain, nous passâmes au village des Tamaroas, à six lieues sur la gauche. U n'y avait personne, tout le monde étant à l'hivernement dans les bois. Nous y fîmes nos marques, pour iaire connaître aux sauvages que nous y avions passé, et .continuâmes notre route jusqu'à la rivière de Ouabache, qui est à 80 lieues de la rivière des Illi- ' nois. ÈUe vient de l'Est et elle a plus de 600 lieues de long. C^^ par où les Iroquois viennent en guerre contre les nations du Sud. Continuant notre route, nous arrivâmes, à 60 lieu«is de là, à un lieu qui fut nommé le fort à Prudhomme, parcequ'un de nos gens de ce nom s'y perdit en allant à la chasse, et fut neuf jours dans le jK)is. (1) Comme on était à ïe cherdier, on prit deux sau-
(1.) Le monticale où les Fraqpais efanétèrent en cet endroit et où ils élevèrent une espèce de petit fort en terre, s'appdl^ encore aujoturd'hui Técore
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1682. ges, CJiickassas de nation, dont le village est à trois lieues de là, dans les terres. Ils sont nombreux de près de 2,000 combattants dont la plupart ont la tête plate. Ce qui est une beauté parmi eux, les femmes ayant soin d'aplatir ainsi la tête à leurs enfants, par le moyen d'un coussin qu'elles leur mettent sur le front et qu'elles sanglent avec une bande sur les berceaux. Ce qui leur fkit prendre cette figure ;. et quand ils sont grands, ils ont la face aussi grande qu'une grande assiette creuse. Toutes les nations jusqu'au bord de la mer en usent de même. * M. de Lasalle en envoya un avec des présents pour les porter à son vHlage, afin que s'ils avaient Prudhomme, ils le renvoyassent. Mais nous le trouvâmes le dixième jour, et comme les Chickassas ne venaient pas, nous continuâmes notre route jusqu'au village de • Capa, à 50 lieues de là.
"Nous y arrivâmes par un temps de brume, et comme nous entendîmes battre le tambour, nous traversâmes à l'autre bord, où nous fîmes un fort en moins d'une demiheure. Les sauvages, ayant été avertis que nous devions descendre, vinrent à la découverte en canot. On les fit aborder, et on envoya deux Français en otage à leur village. Le chef nous vint chercher avec le calumet, et nous fûmes chez eux. Ils nous régalèrent pendant six jours de ce qu'ils avaient de meilleur, et, après avoir donné le calumet à M. de Lasalle, ils nous conduisirent *au village des Tongangans, de leur nation, à huit lieues de Capa. Ils nous reçurent de même> et de là nous conduisirent au ^dIlage des Torimans, à deux iieues de là, qui firent la même chose. Il faut remarquer que ces villages, avec un autre nommé Osotouy, qui est à six lieues sur la droite en descendant, s'appellent communément Arkansas. Les trois premier§pîllages sont situés sur le grand fleuve. M. de LasaUe* fit arborer les armes du
à Prad'honune. Ce fut là que^ Fnmçais prirent possession formelle du fleuve pour la premitire fois. ^
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roL Ces Indiens ont des cabanes d'écorce. de cèdre, 1682. n'ont aucun culte, et adorent toutes sortes d'animaux. Leur pays est fort beau; il y croît quantité de pêchers,
. pruniers et pommiers. Les vignes sont abondantes ; le bœuf, le cerf. Tours, le chevreuil, les poules d'Inde y sont en fort grande quantité. Ils ont même des poules domestiques et voient fort peu de neige en hiver, et de la glace, Fépaisseur d'un écu. Ils nous donnèrent des guides pour nous mener chez leurs alliés, les Taensas, à soixante lieues de chez eux. La première journée, nous commençâmes à voir et à tuer des crocodiles, qui y sont fréquents et longs de quinze à vingt pieds ; et étant arrivés vis-à-vis des Taensas, M. de Lasalle m'ordonna d'aller au village pour en avertir le chef de son arrivée. J'y fiis avec nos guides. Il nous fallut porter un canot d'écorce, environ dix arpents, pour tomber dans un petit lac sur lequel est leur village. Je ftis surpris de voir leurs cabanes faites de bousillage et couvertes de nattes de cannes. La cabane du chef a quarante pieds en carré ; / la muraille a environ dix pieds de haut et un pied d'épais. Le comble, qui est fait en manière de rotonde, en a bien quinze. Je ne fus pas moins surpris, en y entrant, de voir le chef assis sur un lit de camp, avec trois de ses fendes à ses côtés, environné de plus de soixante vieil-
" lards, couverts avec de grandes couvertes blanches, assez bien travaillées, que les femmes font d'écorce de mûrier. Les femmes sont couvertes de même ; chaque fois que le chef leur parle, avant de lui répondre, elles font plusieurs hKlements, en criant plusieurs fois : Hou I houl hou !... pour marque du respect qu'elles lui portent. Car ils sont aussi considérés que nos rois. Personne ne boit dfims la tasse du chef, ni ne mange dans ses plats. On ne passe pas devant lui. Quand il marche, on nettoie la place où il passe, et quand il meurt, on sacrifie sa jeune femme? son premier maître d^ôtel et cent hommes de la
nation, pour l'accompagner en l'autre monde. Ils ont un
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1683. cuke et adorent le 8oIeil. Ils ont nn temple vis-à-vis la nuùson du clief, semblable à sa cabane» excepté, trois aigles qui sont plantés sur ce temple et qui regardent le soleil levant. Le temple est enfermé d'un fort de bousillage, où il y a des piques plantées sur la muraille, sur lesquelles ils mettent les têtes de leurs ennemis qu'ils sacrifient au soleil. A la porte du temple, il y a un billot de bois, sur lequel il y a un gros vignot qui est entouré d'une tresse de cheveux de leurs ennemis, grosse comme le bras, longue d'environ vingt toises* Le temple par' dedans est nu. Il y a un autel au milieu, et au pied de cet autel sont trois bûches bout à bout, où le feu est entretenu jour et nuit par deux vieux jongleurs, qui^sont • les maîtres de leur culte. Ces vieillards mo montrèrent xm petit cabinet, au milieu de la muraille faite de nattes de cannes, et, comme je voulus voir ce qu'il y avait dedans, ces vieillards m'en empêchèrent, me faisant con-
' naître que c'était où était leur Dieu. Mais j'ai appris depuis, que c'est l'endroit où ils mettent toutes leurs richesses, comme perles fines qu'ils pèchent aux environs et marchandises européennes. Tous les déclins de la lune, toutes les cabanes sacrifient un plat plein de mets, de ce qu'ils ont de meilleur, qu'ils posent à la porte du temple, d'où les vieillards ont le soin de les enlever, et d'en faire faire bonne chère à leurs familles. Tous les printemps, ils font un désert (1), qu'ils appellent le champ de l'Esprit, où tous les hommes piochent au son du tambour. L'autonme, le blé d'Inde se recueille avec cérémonie, et est gardé dans des mannes jusqu'à la lune de juin de l'année suivante, où tout le village s'assemble, et convie même les voisins à cette fête pour manger ce blé* Ils ne partent pas de ce chajnp qu'ils ne soient venus à bout de tout le blé, faisant peiRkiQt ce temps grandes
. réjouissances. Voilà tout ce^e j'ai appris de cette na-
(1) Ce mot est saps doute d*origi6c canadienne, quant à son application, et Veut dire un champ cultivé. , Il est encore usité à la Louisiane.
tion. Les trois villages qui sont plus bas ont les mêmes 1693. mœurs. Revenpns au chef. Etant dans sa cabane» il me témoigna, avec un visage riant, la joie qu'il avait de la venue des Français. Je m'aperçus qu'une de ses femmes avait un collier de perles au cou. Je lui fis présent de six brasses de reissade bleue pour l'avoir. Elle fit quelque difficulté, mais le chef lui ayant dit de me le donner, elle me le donna. Je l'apportai à M. de Lasalle, lui faisant rapport de tout ce que j'avais vu, et que le chef devait venir le voir le lendemain. Ce qu'il fit. Il ne l'eût pas fait, si c'eût été des sauvages, mais l'espérance d'avoir des marchandises lui fit prendre ce parti. M. de Lasalle le reçut avec beaucoup^ d'honnêteté, et lui fit quelques présents. Les Indiens nous donnèrent en revanche beau^ coup de vivres et quelques-unes de leurs robes. Le chef s'en retourna fort content. Nous restâmes là toute la journée, qui était le dl mars. Nous primes hauteur, et nous nous trouvâmes par 31 degrés. Nous partîmes, le 22, et fûmes coucher dans une ile, à dix lieues de là. Le lendemain, j'aperçus une pirogue. M. de Lasalle m'ordonna 4le lui donner la chasse. Ce que je fis, et comme j'étais près de la prendre, plus de cent hommes parurent sur le bord de l'eau, l'arc bandé, pour défendre leurs gens. M. de Lasalle me cria de me retirer. Ce que je fis, et nous fûmes camper vis-à^vis d'eux. Ensuite, M. de Lasalle m'ayant témoigné qu'il souhaitait les aborder en paix, je m'offris de leur porter le calumet. Je m'embarquai, et je traversai à l'autre bord. D'abord, ils joignirent leurs mains, pour marquer qu'ils voulaient être nos amis. Moi, qui n'avais qu'une main, je dis à nos gens de faire la même chose qu'eux. Je fis traverser les plus considérables à l'endroit où était M. de Lasalle, qui fut coucher avec eux à leur village, à trois lieues dans les terres, avec une partie de son monde. Le lendemain, il revint avec le chef du village où il avait couché, lequel chef était frère du grand chef des Natchez, et nous mena au village-
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1682- de Bon frère, qui est situé sur une côte, au bord de Feai^ à six lieues de là. Nous y fûmes très bien reçus. Cette
' nation est nombreuse de plus de trois mille combattants. Ce sont des hommes qui travaillent tant à la terre qu'à la pêche et à la chasse, aussi bien que les Taensas, et ils ont les mêmes mœurs que ces nations. Nous en partîmes le vendredi-saint, et, après vingt lieues de navigation, nous cabanâmes à IVmbouchure d'une grande rivière qui vient de l'ouest. Nous continuâmes notre route, et nous trouvâmes un grand canal qui allait à la mer, du côté de la droite. A trente lieues de là, nous aperçûmes des pécheurs sur le bord de l'eau. On envoya à la découverte. C'était le village des Quiuipissas, qui tirèrent des flèches sur nos.découvreurs, lesquels se retirèrent sui-
. vaut l'ordre qu'ils en avaient. On en envoya d'autres, qui ne furent pas mieux reçus, et se retirèrent aussi ; et comme M. de Lasalle ne voulait combattre aucune nation, il nous fit embarquer. A douze lieues de ce village, nous trouvâmes celui des Tangibas, sur la gauche. Il n'y avait pas huit jours que ce village avait été entièrement défait. Les corps morts étaient les uns siu* les autres, et les cabanes brûlées. Nous continuâmes notre route, et, après quarante Ueues de chemin, nous arrivâmes, le 7 avril 1682, au bord de la mer. M. de Lasalle expédia des canots pour visiter les chenaux. Partie fiirent dans le chenal de la droite, partie dans celui de la gauche, et M. de Lasalle choisit celui du milieu. Le soir, chacun fit son rapport, savoir, que les chenaux étaient très beaux, larges et profonds. On cabana à ki terre de la droite, où l'on arbora les armes du roi, et on retourna encore plusieurs fois visiter les chenaux. Le même rapport fut fait. Ce fleuve a près de 800 lieues sans rapides, savoir 400 depuis ies ^ux, et 400 depuis l'embouchure des Illinois jusqu'à la mer. L'es bordages de cette rivière sont presque mhabitables, à cause des inondations du printemjps.'*
CflAP. n.] 4&
On voit que la descente du Mississippi par Lasalle ftit 1689. beaucoup moins péfilleusç que celle de Muscoso de Âlyarado, le successeur de Soto.
Voici en quels termes fut rédigé le procès verbal de kt prise de possession. Ce document est assez curieux p<mr être transcrit ici presque en entier :
''Jacques de la Métairie^ notaire du fort Frontenac, à la Nouvelle-France, établi et commis pour exercer les dites fonctions de notaire pour le voyage de la Louisiane en l'Amérique septentrionale par M. de Lasalle, gouverneur pour le roi du fort Frontenac, et commandant dans ladite découverte par la conuxdssion de Sa • M^yesté, donnée àSt.-Germain en Laye, le 12me de mai 1678, A tous ceux qui ces présentes lettres verront, sahit, et savoir faisons : qu'ayant été requis par M. de Lasalle, 1 ® . de lui délivrer acte signé de nous et des témoins y nommés de la possession par lui prise du pays de la Louisiane près des trois embouchures du fleuve Colbert, dans le golfe du Mexique, le 9ème avril 1G82, au nom de très haut, très puissant, très invincible et victorieux prince, Louis le Grand, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, quatorzième de nom, et* au nom de ses hoirs et successeurs de sa couronne, nous, notaire susdit, avons délivré le dit acte à mon dit sieur * de Lasalle, dont \À teneur suit."
Ici vient une relation du voyage, que celle faite par Tonti rend inutile, d'autant plus qu'elles sont presque semblables. Le notaire continue en ces termes :
''On contiigia la navigation jusques au sixième jour d'avril, qu'on arriva aux trois canaux par lesquels le fleuve Colbert se décharge dans la mer. On campa sur le borf du plus occidental, à trois lieues ou environ de l'embouchure. Le septième, M. de Lasalle le fut reconnaître et visiter les cètes de la mer voisine, et M. * de Tonti, le grand canal du milieu. Ces deux embouchures s'étant trouvées bejles, larges et profondes, le
4tt « [chat il
1682. huitième Jour, on remonta ponr trouver un lieu sec et qui ne fut point inondé, à environ 27 degrés du pôle septentrional. On fit préparer une colonne et une croix, et sur ladite colonne on peignit les armes de France avec cette inscription : "Louis le Grand, roi de France et de Navarre, le 9ème avril 1682." Tout le monde étant sous les armes, on chanta le Te Deum, Texau . . . , le Domine salvum fac regem. Puis, après les saints de mousqueterie et les cris de "vive le roi," M. de Lasalle érigea la colonne debout, et debout près d'elle, dit à haute voix :
"De par très haut, très puissant, très invincible et victorieux prince, Louis le Grand, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, quatorzième de nom, ce jourd'hui, dème avril 1 682, je, en vertu de la commission de Sa Majesté que je tiens en main, prêt à la faire voir à qui il pourrait appartenir, ai pris et prends possession au nom de Sa Majesté et de ses successeurs de la couronne, de ce pays de la Louisiane, mers, havres, ports, baies, détroits adjacents, et de toutes les nations, peuples, provinces, villes, bourgs, villages, mines, pêches, fleuves, rivières, compris dans retendue de la Louisiane depuis l'embouchure du grand fleuve St.-Louis, du côté de l'Est, appelé autrement Ohio, Olighinsipou ou Chukgua^ et ce, du consentement des Chabawms^ Chikassas et autres peuples y demeurants^ eLvec qvd nous avons fait alliance, comme aussi le long du fleuve Golbert ou Mississippi et rivières qui s'y déchargent, depuis sa naissapiceaude-là du pays des Sioux ou Nadouessioux, et ce, de leur consentement et de celui de .... . (ici suit une longue série de noms de nations indiennes.). . . . avec qui nous avons fait alliance par nous ou gens de notre part, jusques à son embouchure dans la mer ou golfe du ' Mexique, environ les 27 degr^ d'élévation du pôle septentrional, jusques à l'embouchure (les Palmes. Sur T assurance que nous avons eue de toutes ces nations que
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mus sommes les premiers Européens qui aient deik^endu 1683. ou remonté le fleuve Colbert, je proteste contre ceux qui voudraient à l^avenîr entreprendre de s'emparer de tous ou aucuns desdits pays, peuples, terres, ci-devant ^ spécifiés, au préjudice du droit que Sa Majesté acquiert du consentement des susdites nations. De quoi et de tout ce que besoin, pourraient être pris à témoins ceux qui m'écoutent, et en demande acte au notaire présent pour servir ce que de raison.*— Après quoi, tout le monde avait répondu par des cris de "vive le roi" et des salves de mousqueterie. De plus, M. de Lasalle avait fait mettre en terre au pied de Tarbre où a été attachée la croix, une plaque de plomb, gravée d'un côté des armes de France avec cette inscription latine :
LVDOVICVS MAGNVS REGNAT. %
NONO ApKILIS Cp lOC LXXXII.
RoB£RTvs Cavelier, cvm Domi^o de Tonty, Legato, RP. Zenobio membre, recollegto, et viginti Gallis, primvs,
hoc FLVMEN, INDE AB ILLINEORVM PAGO, ENAVIGAVFF, EJVSaVE OSTTVM FECrr PERVTVTM, NONO ApRILIS, AnNI CIO lOC
**Après quoi, M. de Lasalle avait dit que Sa Majesté, comme fils aîné de l'église, n'acquérant pas de pays à sa couronne où son principal soin ne tendît à établir la religion chrétienne, il fallait en planter les marques en celui-ci; Ce qui fut fait aussitôt, en y érigeant une croix devant laquelle on a chanté le Vexilla et le Domine salvum fac regem, par où la cérémonie finit aux cris de vive le roi. De quoi et de tout ce que dessus, mon dit sieur de Lasalle nous ayant demandé acte, le loi avons délivré, signé Se nous et des témoins soussignés, le 9ème avrill682. ^
**De Lasalle, P. Zénobé (midsionnaire récollet.) Henri de Tonti, François de Boitorondet, Jean Bourdon, D'Au-
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1688. tray, Jacques Cauchois» Pierre Yon, Gilles Meneret, Jean Michel Chivaryden, Jean Mas, Jean du Lignon, Nicolas de Lasalle, La Métairie, (notaire.")
Tel fut le premier acte notarié passé dans la, Louisiane. C'était la civilisation qui préludait à son règne, qui annonçait sa venue et qui enregistrait ses faits et gestes dès son début dans la carrière. Qu'il devait être solennel ce Te Çeum adressé au Créateur par ces hommes courageux, après avoir Surmonté tant de difficultés et de dangers ! Qu'elle devait être touchante cette cérémonie remplie par de saints missionnaires, brûlant de cet amour divin qui leur faisait ambitionner la couronne du martyr parmi des peuplades barbares! Quelle scène fut jamais plus auguste que celle présentée par cette faible barque où des actions de grâces furent rendues à Dieu, en présence des plus grandes merveilles de sa création !.. ^ en haut, l'immensité des cieux ; d'un côté, l'océan ; de l'autre, un monde nouveau !