‹ Histoire de la LouisianeChapitre 26 sur 33 · LES FRANÇAIS ET LES CHACTAS RÉUNIS ATTAQUENT LES NATCHEZ · texte numérisé non relu

LES FRANÇAIS ET LES CHACTAS RÉUNIS ATTAQUENT LES NATCHEZ

1730. Ce fut seulement dans le courant de 1730 que la compagnie eut des renseignements complets sur le terrible massacre des Natchez, qui avait menacé la colonie d’une perte totale.

Le 18 mars, le gouverneur Périer en envoya la relation suivante :

“Ils étaient tous armés et accommodés comme s’ils avaient voulu aller à la chasse, et, en passant chez les habitants qu’ils connaissaient le plus, ils empruntaient leurs fusils, avec promesse de leur apporter du chevreuil en quantité. Pour ôter tout soupçon, ils apportèrent ce qu’ils devaient en grains, en huile, et autres denrées, tandis qu’un parti était allé avec deux calumets chez le sieur d’Etcheparre, qui commandait le poste, et auquel ils portaient des poules, pour le maintenir dans la confiance où il était que les sauvages ne méditaient rien de mauvais contre les Français, comme ils en avaient eu soin de l*en assurer la veille, sur quelques bruits qui s’étaient répandus que les Natchez devaient assassiner les Français. La confiance de cct ofHcier était allée jusqu’à

Depeche de Perier.

CHAP. XI

faire mettre aux fers sept habitants qui avaient de- 1730. mandé à s'assembler pour prévenir le malheur dont ils étaient menacés. Cette même confiance lui avait fait voir sans crainte une trentaine de sauvages dans le fort, autant dans sa maison et dans les environs, tandis que le reste de cette nation était partagé dans toutes les maisons de nos habitants et jusque dans les ateliers de nos ouvriers, qui étaient dans les cyprières au-dessus et au-dessous des Natcliez. Cette disposition faite, et l'heure venue, l’assassinat général de nos Français a été le signal de l’affaire, tant elle a été courte ; une seule décharge l’ayant terminée, à l’exception de la maison du sieur la Loire des Ursins, dans laquelle il y avait huit hommes, dont six ont été tués, et dont les deux autres se sont sauvés, la nuit, sans que les sauvages aient pu les forcer pendant le jour. Le sieur la Loire des Ursins était monté à cheval lorsque l’attaque a commencé, et n’ayant pu rentrer dans sa maison, il s’est défendu jusqu’à la mort, ayant tué quatre sauvages ; sa maison en a tué huit (1). Ainsi, il n’en a coûté que douze hommes aux Natchez, pour nous en détruire deux cent cinquante, par la faute de l’officier commandant, qui aurait mérité seul le mauvais sort que tous ces malheureux ont partagé avec lui. Il était facile pour lui, avec les armes et le monde qu’il avait, de faire retomber sur nos ennemis une perte qui a mis cette colonie à deux doigts de la sienne, comme on va le voir.

“Ces barbares, avant que d’entreprendre ce massacre, s’étaient assurés de plusieurs nègres, entr autres de ceux de la Terre-Blanche, à la tète desquels étaient les deux commandeurs, qui firent entendre aux autres nègres qu’ils seraient libres avec les sauvages (ce qui a effectivement été pendant le temps qu’ils ont été avec eux ),

(1) Ce malheur ne serait pas arrivé, si ce brave offieier n’avait pas été destitué quelque temps auparavant.

[CHAP. XI

1730. et que nos femmes et nos enfants seraient leurs esclaves. Ils leur firent aussi accroire que le même jour qu’ils nous détruiraient aux Natchez, les autres nations frapperaient dans tous les quartiers des Français. Ce qui se serait exécuté, si je n’avais détourné l’orage en appelant ici, au mois d’octobre dernier, les chefs Chactas que je savais être en pourparler avec nos voisins de l’Est, qui devaient entrer chez cette nation avec cent vingt chevaux chargés de marchandises, lesquelles devaient être la récompense de notre destruction. Ce dont il y a longtemps que nous sommes menacés dans cette province. On n’en regardait pas moins ceci comme un bruit de sauvages, qui sont ordinairement menteurs.

“Le même jour que j’appris la destruction du poste des Natchez, j’envoyai le sieur de Merveilleux, capitaine d’infanterie, dans une pirogue, avec un détachement, pour avertir tous nos habitants, des deux côtés du fleuve, de se tenir sur leurs gardes, et de se faire des redoutes de distance en distance, pour mettre leurs esclaves et leurs bestiaux à l’abri, en cas d’attaque.

“Ce qui a été promptement exécuté tant d’un côté que de l’autre côté du fleuve, de sorte qu’il ne manquerait plus que des hommes pour être en sûreté, les forts étant faits et en état de défense. J’ordonnai aussi au sieur de Merveilleux d’examiner de près les petites nations qui sont sur le fleuve, et de ne pas leur donner d’armes que je ne fusse sûr de leur fidélité. Je fis partir le même jour un courrier pour me porter une lettre aux Chactas, et avertir deux chefs de cette nation, qui étaient en chasse sur le lac Pontchartrain, de me venir parler.

“Le 3 décembre, il arriva une pirogue venant des Illinois, dans laquelle il y avait un Chactas qui demanda à l’interprète de me parler en particulier. Je le fis venir sur le champ. Après m’avoir fait son compliment, il me dit : Je suis bien fâché de la mort de nos frères ; je Vaurais même pu empêcher , si je n’avais regardé comme un

CIIAP. IX.]

mensonge ce que m'ont dit les Chichassas , lorsque j'étais 1730. en haut ; mais présentement je vois qu'ils ne m'ont pas menti ; c'est pourquoi , tiens-toi bien sur tes gardes . Ils m'ont donc dit , que les sauvages devaient donner sur tous les quartiers français et les assassiner tous ; que notre nation même était du complot. Ce qui m'avait fait regarder la chose comme fausse , par l'amitié que nous avons pour nos frères les Français. Ainsi , laisse-moi aller dans ma nation , que je voie ce qui s'y passe. Je porterai une lettre à V officier f rançais qui y est , et je rapporterai des nouvelles à la Mobile. Ce qu’il a fait. Je n’eus pas plutôt quitté ce sauvage, que d’autres, des petites nations voisines, vinrent nous avertir que nous avions à craindre les Chactas, que l’on disait même avoir donné à la Mobile. Effectivement, nous avions eu un homme de tué et un de blessé dans la rivière de la Mobile, sans qu’on ait pu savoir par qui. Ces mauvaises nouvelles, que je cherchais à cacher, se répandirent aussi vite que la terreur. Ce fut alors que je vis avec grand chagrin qu’on était moins Français à la Louisiane qu’autre part.

La peur avait si fort pris le dessus, que jusqu’aux Chaouachas, qui étaient une nation de trente hommes, au-dessous de la Nouvelle-Orléans, faisaient trembler nos habitants. Ce qui me fit prendre le parti de les faire détruire par nos nègres, ce qu’ils exécutèrent avec autant de promptitude que de secret. Cet exemple, fait par nos nègres, a tenu dans le respect les autres petites nations de dessus le fleuve. Si j’avais voulu me servir de nos nègres de bonne volonté, j’aurais détruit toutes ces .petites nations qui ne nous sont d’aucune utilité, et qui peuvent au contraire porter nos nègres à la révolte, comme nous le voyons par l’exemple des Natchez. Mais j’avais des ménagements à garder, et, dans l’état où j’étais, je ne devais me fier qu’au peu de Français que j’avais. Ce qui me les fit tous assembler, pour armer ceux qui ne l’étaient pas. J’ai divisé ceux de la ville en

240 [chap XI.

1730. quatre compagnies, qui forment environ cent cinquante hommes* A la tête de chacune, j’ai mis un conseiller et des employés pour officiers. J’ai aussi mis à la tête de celles que j’ai formées sur le fleuve les principaux habitants, et j’ai fait ensuite venir des nègres pour travailler, autour de notre ville, à un retranchement que je ferai continuer cet automne.

“Le 5, les avis que j'avais eus se confirmant de plus en plus, je pris le parti d’envoyer en France le St. Michel, qui était destiné pour le Cap, afin d’informer la cour et la compagnie de l’état où était la Louisiane, et afin de demander les secours dont nous avons besoin pour prévenir le malheur dont nous sommes menacés depuis si long-temps, et qui arrivera sûrement, si on ne met les postes en état de se défendre.

“Le même jour, il arriva ici trois nègres qui s’étaient sauvés des Natchez, et qui me confirmèrent les avis que j’avais, ayant entendu dire la même chose aux Natchez, et de plus, qu’ils devaient mener les nègres qui n’étaient pas de leur parti aux Chickassas, avec les femmes et les enfants français. Ils me racontèrent qu’ils avaient vu les têtes de nos officiers et employés rangées à part, et celles des habitants vis-à-vis.

“Le 7, il est venu ici un chef chactas, de ceux qui étaient en chasse de l’autre côté du lac, qui m’a dit qu’il avait envoyé ma lettre dans sa nation, et qu’il avait invité ceux qui étaient ennemis des Natchez à marcher. Il me recommanda de ne pas me servir des petites nations de dessus le fleuve, parce qu’il les soupçonnait. Je lui dis que je pensais comme lui, parce que ces petites nations croyaient que la sienne était du complot ; que, soit qu’ils en fussent ou non, je me préparais à recevoir ceux qui viendraient, et que j’avais donné des ordres pour cela partout. J'étais bien aise de ne pas leur laisser ignorer que le secret était éventé, en cas qu'ils fussent de la conspiration.

CHAF. XI. J

“Le 8, j ’ai envoyé le sieur Broutin, ingénieur, avec 1730. des ordres pour le sieur de Loubois, qui était à la Pointe- Coupée, à quarante lieues au-dessus de la Nouvelle- Orléans, avec un détachement de soldats et d’habitants.

Je lui ordonnai de faire en sorte de savoir ce que faisaient les Natchez ; si les hangars et les maisons étaient brûlés, et un grand bateau qui y était lors du massacre ; de faire en sorte de ravoir les femmes françaises, leurs enfants et nos nègres, et d’enlever aux Natchez leurs pirogues.

‘‘Le 1er janvier 1730, voyant que je ne recevais aucune nouvelle des Chactas, par l’officier qui était dans cette nation, je fis partir le sieur de Lassus, capitaine d’infanterie, pour se rendre aux Chactas par la Mobile, et voir par lui-même ce que nous devions espérer de cette nation.

“Le 4, j’appris que les Natchez avaient été chanter le calumet aux Chactas, ce qui me confirma que les avis qu’on m’avait donnés, de me méfier des Chactas, n’étaient que trop vrais.

“Le 8, le père Doutreleau, jésuite, venant des Illinois, est arrivé avec deux coups de fusil dans le bras, lequel m’a rapporté avoir été attaqué le premier jour de l’an, à l’entrée de la rivière des Yazoux, en disant la messe ; que les sauvages de cette nation lui avaient tué trois hommes, et que lui, troisième, s’était sauvé avec ses habits sacerdotaux. Ce qui nous a confirmé que le poste des Yazoux a été également détruit, quoique le chef de cette nation m’eût envoyé dire, après le massacre des •Natchez, de ne pas m’inquiéter, parce qu’il allait avertir nos Français de dessus le fleuve, de se tenir sur leurs gardes, et parce qu'il allait défendre nos Français des Yazoux contre ceux qui viendraient les attaquer. Cette assurance ne m’avait pas empêché d’envoyer avertir par terre les Illinois par les deux côtés du ileuve. Pour plus de sûreté, voyant le risque où étaient les voyageurs, j’ai

[oHAP. XI,

1730. fait partir, le 15, une pirogue armée de vingt hommes de bonne volonté, dont six sont nègres, pour aller aux Illinois porter de la poudre, ramasser en chemin tous nos voyageurs, et les escorter ici. Depuis le 2 décembre, je n’apprends que des nouvelles plus désagréables les unes que les autres. On tue des Français partout, sans que l’un puisse secourir l’autre, puisque nous sommes également menacés, et que nous avons autant à craindre en voulant nous joindre qu’en restant dans nos postes. Ce qui m’a fait prendre le parti de garder le centre, et changer la résolution que j’avais prise de monter aux Natchez, si les Chactas nous étaient fidèles. *

“Le 16, j’ai reçu une lettre du sieur Régis, qui est aux Chactas; il m’apprend qu’aussitot qu’il leur a porté ma parole, ils ont fait le cri de mort, et sont partis, au nombre de sept cents guerriers, pour aller donner sur les Natchez; qu’un parti de cent cinquante hommes doit aller aux Yazoux pour arrêter les Natchez, ou les nègres qu’on pourrait conduire aux Chickassas. Voilà la première bonne nouvelle que nous ayons apprise depuis quarante-cinq jours.

“Le lendemain, j’ai reçu des lettres de M. de St. Denis, qui commande aux Natchitoches, et pour lequel nous craignions avec raison, puisqu’il y avait des sauvages de cette nation mêlés avec les Natchez, lors du massacre des Français. La vigilance de cet officier l’a garanti du malheur dont il était menacé.

“Le 26, j’ai envoyé M. Baron, dans mon canot, avec deux pièces de canon et des munitions de guerre, pour attendre aux Tunicas des nouvelles de la marche des Chactas.

“Le 28, le chef des Avoyelles m’a apporté une chevelure de Natchez ; un Chactas, qui était monté par le fleuve, m’en a envoyé une autre. Cette bonne nouvelle a été corrigée par la perte de sept de nos gens, qui étaient allés en parti avec le sieur Mesplet. dont cinq ont été

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tués en se défendant. Les trois autres ont été pris, blessés de plusieurs coups. Ils en ont brûlé deux, tandis qu’ils nous envoyaient le troisième pour nous faire des propositions de paix, en nous demandant des marchandises et des otages, surtout de la poudre et des fusils. Le sieur Broutin était même venu me demander si je souhaitais qu’il fût en otage ; ce qui fait voir combien on connaît peu les sauvages de la Louisiane, qui ne veulent des otages que pour avoir la satisfaction de les brûler.

“Le 31 janvier, j’ai appris par M. de Loubois que, le 27, sept cents Chactas, à la tête desquels était le sieur Lesueur, avaient donné sur les Natchez, qu’ils en avaient tué une centaine, pris quinze ou vingt prisonniers et repris cinquante quatre de nos femmes et enfants avec cent de nos nègres. La défaite aurait été entière sans les nègres révoltés, qui empêchèrent les Chactas d’enterrer les poudres et qui avaient par leur résistance donné le temps aux Natchez d’entrer dans les deux forts. Les Chactas disent avoir été obligés d’attaquer plus tôt qu’ils ne l’avaient promis, dans la crainte que les Natchez ne se méfiassent d’eux. (1) Mais la véritable raison était pour avoir seuls le butin et ne pas le partager avec les petites nations. Ils croyaient, d’un autre côté, la défaite des Natchez plus facile, parce qu’ils ne s’attendaient pas à avoir affaire aux nègres. Après ce coup fait, les Chactas n’ont plus songé qu’à demander des marchandises et ont fait enrager M. de Loubois pour en avoir, n’ayant pas voulu renvoyer nos femmes et nos nègres avant d’avoir eu de ses marchandises. Du 12 de ce mois, que M. de Loubois est arrivé aux Natchez, on n’a ouvert la tranchée devant un des forts que le 20. Ces huit jours de vide causés par la mauvaise volonté

(1) Les Chactas avaient surpris les Natchez se livrant à toute espèce de réjouissances pour célébrer le massacre des Français. Ce combat eut lieu tout près du bayou Ste. Catherine.

[CHAP. Sï.

1730. de nos soldats et de partie de nos autres Français, sont cause qu’on a manqué à détruire entièrement les Natchez et qu’on s’est contenté do retirer nos femmes et enfants et d’obliger nos ennemis de nous remettre tous nos nègres, avant que d’entrer dans aucun pourparler. La situation où ils étaient fait voir clairement qu’ils ne pouvaient pas tenir encore deux jours. Mais nos Français étaient intimidés d’une sortie qu’avaient faite les Natchez, le 25 au soir, lesquels avaient attaqué nos trois postes à la fois, pour faire voir qu’ils étaient encore en état de tenir. Si notre tranchée n’eût pas fui sans tirer un seul coup de fusil, la destruction des Natchez était certaine. Elle n’eut même été retardée que de quelques jours, si les Chactas ne se fussent impatientés. Ce qui obligea M. de Loubois de dire aux deux Natchez, qui étaient venus au camp demander grâce, qu’il leur accordait la vie parce que nos femmes françaises, qu’ils venaient de rendre, l’en avaient prié. Ainsi s’est terminé le siège des Natchez, après six jours de tranchée ouverte et dix jours de canonnade.

“Plusieurs choses ont empêché la prise des Natchez. La première, la faiblesse de nos troupes, qui ne valaient rien. La seconde, le fort soupçon où l’on était que* les Chactas devaient nous trahir. Ce qui n’était pas sans fondement, puisque les Natchez leur ont reproché mille fois leur perfidie pendant le siège, en nous racontant les circonstances de la conspiration générale, et nous menaçant que les Anglais et les Chickassas venaient pour les délivrer. Tous ces discours, peu propres à encourager des gens qui ont peu vu, ont forcé M. de Loubois, qui a servi avec beaucoup de valeur et de distinction, à se contenter de nos femmes, enfants et nègres. Ce qui était les deux points essentiels. Il a fait faire un fort sur le bord du lleuve, en attendant que nous soyons en état de pousser plus vivement nos ennemis. Nous avons perdu quinze hommes dans ce siège et dans

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les détachements. M. d’Artaguette a servi dans cette occasion avec toute la valeur imaginable. Tous les habitants ont servi aussi avec distinction, ayant à leur tête Messieurs d’Arensbourg et de Lave. Les nègres, au nombre de quinze, auxquels on avait permis de prendre les armes, ont fait des actions d'une valeur surprenante. Si ces soldats n’eussent pas été si chers et si nécessaires à la colonie, il eut été plus sûr de s’en servir que des nôtres, qui semblent être faits exprès pour la colonie, tant ils sont mauvais.

*Je viens d’apprendre, ce 1 1 du mois de mars, que les Natchez ont abandonné leurs deux forts et leur terrain. Ils ont passé de l’autre côté du fleuve, sur la terre nommée les Ouachitas. On me marque que le chef des Tunicas est parti avec cinquante hommes pour faire coup sur eux et les observer.

Tous ces malheurs ne seraient point arrivés, si on m’avait écouté quand je demandais des troupes. Le massacre des Natchez et des Yazoux n’aurait point eu lieu. Il est vrai que les Français se sont laissés surprendre. Mais nos postes sont incapables de tenir longtemps. Quelques pieux rassemblés, dont les deux tiers sont toujours pourris, forment les forts. Ils sont d’ailleurs tels que l’exige l’économie commandée par la compagnie, à l'exception du fort Condé de la Mobile, auquel on travaille, et qui sera de maçonnerie. Pour moi, j’ai profité de la peur qu’ont eue nos habitants, pour faire faire l’enceinte de la Nouvelle-Orléans. Cet ouvrage sera fini dans un an. La même raison m’a servi pour faire huit forts ou redoutes depuis les Tunicas jusqu’ici, outre que chacun s’est fait un petit réduit sur son habitation, pour éviter un coup de main. Il ne fallait rien moins que cela pour engager nos habitants, à se tenir sur leurs gardes, tant était grande leur confiance dans les sauvages. Il y a bien des gens qui ont assuré la compagnie qu’il ne fallait ni troupes pourcon-

252 [ch ap. xi.

1730. tenir les sauvages ni prisons pour les garder, et qui sont maintenant les plus effrayés.

“Il faut des troupes indispensablement, surtout à présent que le branle est donné. Les Anglais ne se lassent pas d’agir, et ce n’est pas d’aujourd’hui seulement. D est seulement étonnant qu’ils n’aient pas réussi plus tôt. Il n’a pas dépendu d’eux que le coup ne fût général. Sans ma prévoyance à m’apercevoir du mécontentement des Chactas et à le dissiper à temps, nous aurions tous été massacrés, car toutes les petites nations autour de nous étaient du complot et n’attendaient qu’un signe des Chactas ; et ce signe, ils allaient le donner, lorsque j’ai fait venir les chefs.

“Le plus prudent eut été, n’ayant presque pas de forces, de dissimuler et d’attendre l’occasion et des troupes de France pour nous venger. Mais la peur était si grande - et allait si fort en croissant, qu’il a fallu nous exposer à sacrifier quelques centaines d’hommes pour remonter le moral de la colonie. Heureusement que ce sacrifice n’a pas été nécessaire. Je ne comptais que faire peur, et j’ai fait peur et mal, &c., &c

“D’aileurs, les Natchez ne sont pas nos plus grands ennemis, mais bien les Chickassas, qui sont entièrement dévoués aux Anglais et qui ont conduit toute l’intrigue de la conspiration générale, quoiqu’ils soient en paix avec nous. Je n’ai pas voulu engager les Chactas à leur faire la guerre, quoiqu’ils ne demandent pas mieux, jusqu’à ce que j’aie reçu des secours de France. Les Chactas sont si intéressés, qu’il en coûterait beauc oup pour leur faire faire une démarche quils feront d’eux-mêmes plus tard, par la jalousie qu’ils ont les uns des autres. La présente guerre m’a fait voir que, pour être sûr de l’appui des sauvages, il faut pouvoir se passer d’eux. Vouloir les entretenir tous en paix est une mauvaise politique, ainsi que le prouve la dernière affaire. Car

chap. xr.]

les Chactas ont toujours voulu détruire les Natchez, et 1730. c’est nous qui les en avons empêchés. Il est venu de là que les Chactas ont conseillé aux Natchez de donner sur nous, étant assurés que nous nous servirions d’eux pour nous venger. Ce qui est arrivé en effet. Ils ont eu nos marchandises, celles des Natchez, et, de plus, la satisfaction de se venger. Ce fait est constant. Les Natchez l’ont reproché publiquement aux Chactas, et ces derniers s’en sont vantés aux petites nations.”

On voit qu’en fait de politique machiavélique, les Chactas en savaient tout autant que les nations les plus civilisées.

Le sieur Baron qui, par lettres-patentes du 1er juillet 1727, avait été envoyé à la Louisiane pour faire des observations sur la situation de la colonie, et dont le gouverneur Périer parle dans la dépêche précédente, envoya aussi au gouvernement français, par une dépêche du 10 avril, un récit détaillé de la campagne des Natchez.

Baron au Ministre.

“Depuis que nous eûmes appris, Monseigneur, la nouvelle du massacre de nos habitants des Natchez, nous fûmes incertains sur les dispositions des Chactas, jusqu’à ce que nous reçûmes des lettres de l’officier que M. Périer venait d’établir parmi eux. Les nouvelles ayant été favorables, je demandai d’aller joindre notre petite armée qui était allée donner sur les Natchez. Les travaux que nous avions entrepris autour de la Nouvelle-Orléans étaient en train, de sorte que je n’étais plus désormais aussi nécessaire, et j’eusse cru manquer à la faveur dont vous m’honorez, si je n’avais profité de l’occasion qui se présentait, de faire voir que je suis bon à quelque chose dans ce genre.

“Je partis donc de la Nouvelle-Orléans, le soir du 20 janvier, accompagné de M. de Chambellan, un fils de

254 [chai*, xi.

1730 Mme Périer, mon élève, et d’un jésuite, car notre armée n’avait point d’aumônier.

“Je joignis nos gens aux Tunicas, le 1er février, et nous arrivâmes ensemble auxNatchez. Vous avez ici, Monseigneur, le journal de cette affaire, et une carte que j’ai levée, par estime, de notre camp, de nos travaux, des forts des Natchez et des environs. Par ma dernière lettre, je vous ai dit le triste état où se trouve M. Périer dans ce poste. Ce que j’ai vu me fait enchérir infiniment au désavantage du soldat et de l’officier.

“Les sauvages, nos alliés, sont les plus grands poltrons et les plus indolents coquins qu’on puisse voir, et nous ne devons compter sur eux que comme l’on compte en France sur les housards, pour poursuivre les fuyards dans le bois et dans les cannes.

“Il n’est point douteux que ce ne soient les Anglais qui, par les Chickassas, aient porté les Natchez à frapper sur nous. Les Anglais voient la beauté et la fertilité de nos terres. Ils voient la manière dont nous sommes portés à l’égard de l’Espagnol, et la superbe colonie qui se prépare, si nous établissons le long du fleuve. Il y a déjà du temps qu’ils sèment leurs marchandises chez les nations auxquelles nous n’en donnons que chichement, et ils ont fait un fort chez les Chickassas, pour être en état de s’établir sur le fleuve, dès que les Français y auront été détruits.

“Quoique tout soit ici en guerre, je n’ai point laissé, Monseigneur, que de songer aussi à ce qui pourrait nous faciliter un commerce aisé avec nos voisins. J’ai fait descendre un homme, qui ignore mon dessein, dans l’ouest du golfe, par la rivière de Flaquemines On travaille de même à La Fourche. J’ai mes mémoires encore brouillés là-dessus. J’en ai seulement parlé à M. Périer, n’ayant eu le temps de les lui communiquer. Il est à propos, pour cette colonie, de tenir dans le fleuve quatre galères, dont deux aillent et viennent continuel-

CH A P. XI

lement aux Illinois, tant pour escorter les convois que 1730. pour couvrir les voyageurs, et que les deux autres soient toujours prêtes à aller. De cette manière, on ôtera aux Anglais toute espérance d’y faire d’établissement.

“Les bois de construction sont ici magnifiques, et comme l’armement des galères en nègres coûterait trop à la colonie, il est à propos, Monseigneur, que vous lui procuriez le secours de deux cents forçats pour chaque galère, avec défense de s’en servir à autre chose qu’au service des rames et à la culture de leurs vivres. Cela épargnera au roi la nourriture de ces misérables, et mettra les habitants de cette colonie, sur le fleuve, à l’abri de toute insulte.”

A cette lettre était annexé le journal suivant :

“20 janvier. — Je suis parti à soleil couché de la Nouvelle-Orléans. 1

“1er février. — Arrivé aux Tunicas, soixante lieues audessus de la Nouvelle-Orléans.

“2 février. — Le soir, parti avec l’armée.

“8 février. — Au matin, nous sommes arrivés avec la moitié de l’armée, et descendus de l’autre côté du fleuve, vis-à-vis le débarquement des Natchez. Il a été fait un détachement de trente hommes, avec un capitaine, pour aller reconnaître le débarquement. Les Chactas, nos alliés, étaient déjà arrivés, le 27 janvier, et avaient frappé sur les Natchez. Ils sont venus parler à nos gens. Nous avons passé le fleuve, et campé avec eux

à Ste. Catherine, une lieue dans les terres, tirant vers

les forts où les Natchez sont campés. Les Chactas avaient promis de nous céder leur camp, pour aller, disaient-ils, investir les forts des Natchez la même nuit.

Ils n’ont pourtant pas fait mine de bouger de leur camp.

Il a plu toute la nuit.

“9 février. — Nous avons quitté les Chactas, et campé à cinquante toises au-dessus, du côté du fleuve. Les Chactas nous ont demandé un détachement de dix hom-

[ciIAP. XI.

1730. mes, pour les soutenir dans l’exécution du projet qu’ils avaient fait d’enlever le grand chef des Natchez, en parlementant avec lui. Un Chactas, reconnaissant dans la troupe des Natchez qui étaient venus dans la prairie parler au grand chef chactas, un Natchez qui avait autrefois tué un de ses parents, lui tira dessus. Les Natchez ont riposté. Le détachement de nos gens était au lieu marqué A. (Voir le plan.) Nous sommes accourus au bruit de la mousqueterie. Nous sommes allés en B, nous épaulant de la butte. J’y suis monté pour reconnaître les forts et projeter l’attaque. Le détachement de nos gens est venu à nous, ayant perdu un homme.

“Nous nous sommes retirés après avoir escarmouché tout le matin. Arrivée du reste de notre armée et de deux pièces de canon.

“De retour dans notre camp, nous avons trouvé le grand chef des Chactas soûl dans notre tente. J’ai été au débarquement avec un détachement, pour amener le canon et les munitions de guerre.

“12 février. — J’ai été avec le convoi joindre nos troupes, qui escarmouchaient avec les Natchez, lesquels nous ont rendu un soleil d’argent. Il a plu toute la nuit.

“13 février. — On a parlementé sans rien conclure. J’ai été avec un officier et un détachement reconnaître le temple. Nous y avons fait un retranchement autour de la butte, y avons amené le canon, et campé à l’entrée de la nuit.

14 février. — A la pointe du jour, nous avons tiré quelques volées de canon sur les forts, qui ont fait grand feu sur nous. Nous avons porté notre canon à la butte marquée B. Nous y avons fait un retranchement ; nous y avons perdu du monde. Sur la nuit, j’ai fait pointer les deux pièces, chargées à mitraille, sur les cannes. Dans la nuit, les Natchez sont venus, par les cannes, nous attaquer au temple, qu’ils voulaient brûler. Nous

CHAP. XI

avons fait grand feu sur eux et Ton a tiré du canon qui 1730. les a fait retirer.

“15, 19 février. — Du 15 au 19, on a parlementé quelquefois avec les Natchez. On a sauvé quelques femmes et l’on s’est préparé, en faisant des gabions, à l’attaque en forme. Il est arrivé un renfort de quatre pièces de canon. Dans la nuit, la tranchée a été ouverte.

“20,21 février. — On a continué la sape. Nous avons perdu du monde.

“22 février. — Encore la sape. Sur les quatre heures du soir, les Natchez nous ont attaqués. Environ deux cents hommes ont coulé dans les cannes et cent sont sortis à découvert du fort de la Valeur. Ceux-ci sont venus à la tête de la tranchée, ont renversé les mantelets, sont entrés jusqu’à la dernière traverse, ont emporté des fusils, couvertes de laine et pelles, et les autres ont attaqué à la fois le temple et la batterie. On leur a répondu d’un feu de mousqueterie et de canon.

Après trois quarts d’heure ou environ, ils se sont retirés du pré et des cannes avec perte, et nous avons été reprendre la tranchée. Les Chactas nous ont secourus à propos. Nous n’avons eu personne de blessé. Nous avons raccommodé, la nuit, ce que les Natchez avaient . gâté. -

“23 février. — Les sauvages alliés sont venus nous dire qu’ils voulaient se retirer. Nous avons été forcés de faire une batterie à 84 toises du fort. Nous avons mis trois pièces de quatre en batterie, et nous avons poussé un bout de tranchée, quinze toises au-delà, où nous avons disposé deux mantelets en faîte à la traverse.

A côté, l’on a mis, dans la nuit, une pièce de canon chargée à mitraille. Les Natchez ont demandé à parler, à la pointe du jour. Ils ont offert de nous rendre les enfants, les femmes et les nègres, mais ils voulaient que nous retirassions nos canons.

“Auparavant, ils nous avaient envoyé une femme

[CH AP. XI

1730. qu’ils voulaient maintenant ravoir. Nous avons tiré sur le fort de la Valeur. Ils ont fait sur nous un feu très vif. Ils ont blessé à la batterie le canonnier et trois hommes qui servaient la batterie. Nous avons couvert de notre mieux cette batterie, et l'on y a été en sûreté. Le canonnier est revenu après avoir été pansé, mais on n’a point trouvé de soldats pour servir le canon. Notre feu si lent, celui de l’ennemi si vif, le peu de balles et de poudre que nous avions, nous a fait déterminer, puisque tous les sauvages nous abandonnaient, à nous retirer au bord du fleuve. Je suis parti avec deux ingénieurs pour reconnaître l’endroit où l’on se retirerait. Nous avons fait le rapport, le soir. Dans cet intervalle, le commandant a fait cesser de tirer. Il a recommencé à parlementer avec le fort de la Farine, qui n’avait pas ôté son pavillon blanc, malgré notre feu. On a renvoyé tout au lendemain.

“24 février. — Le matin, nous avons retiré tout notre canon. Les Natchez nous ont rendu toutes les femmes, tous les enfants et tous les nègres qu’ils avaient à nous. J’ai été coucher au bord de l’eau. J’ai fait lier deux nègres, de ceux qui avaient servi les Natchez et tiré sur nous. Comme j’en voulais faire lier un troisième, il s’est mis un couteau dans la bouche et s’est jeté à l’eau. Ne pouvant le faire prendre, et voyant qu’il allait se sauver, je lui ai fait tirer dessus, et il a été tué. Je suis arrivé à la Nouvelle-Orléans, le 2 mars après midi.”

Une dépêche de Diron D'Artaguette confirme la manière honteuse dont cette expédition fut conduite. En voici un extrait :

Depeciie de Diron D’Artaguette.

“Le 17 décembre, M. de Loubois, major (1) de la Nouvelle-Orléans, auquel M. Périer avait donné le com-

(1) Ce nom est écrit de différentes manières dans les manuscrits: Loubois, Louboye et Louboev.

CHAP. XI

mandement de l'expédition, se rendit aux Tunicas avec vingt-cinq soldats de renfort, mais il laissa s’écouler vingt-huit jours sans rien entreprendre contre les Natchez, au lieu de faire marcher rapidement les Français pour donner avec les Chactas sur les Natchez et empêcher qu’ils ne se fortifiassent.

“Le sieur de Loubois ne partit des Tunicas qu’après avoir eu des nouvelles de l’attaque des Chactas contre les Natchez, et ne se rendit que le 8 février aux Natchez, avec deux cents hommes et quatre pièces de canon, de deux et de quatre livres.

“Le 12, les canons furent menés devant un des deux forts sauvages.

“Le 13, on chercha à composer avec les Natchez sans rien conclure.

“Le 14, on fit canonner les forts à deux cent quatrevingts toises, pendant six heures, sans avoir pu abattre un seul pieu. Ce qui déconcerta et découragea entièrement les Chactas à qui on avait fait entendre que la brèche serait faite en moins de deux heures.

“Le 15, il fut envoyé de notre part un interprète avec un pavillon pour sommer les forts de se rendre, lequel fut renvoyé à grands coups de fusil ; ce qui lui fit abandonner son pavillon, qu’un jeune soldat fut chercher sous le feu de la mousqueterie. Ce soldat fut fait sergent pour sa récompense.

“Le même jour, les assiégés firent une sortie dans le dessein de surprendre le sieur de Loubois, qui logeait dans leur temple, laquelle sortie n’eut pas de réussite.

“Le 16, 17, 18 et 19, on consulta pour savoir si l’on ouvrirait la tranchée. Lit nuit du 19 au 20, elle fut ouverte à deux cent quatre-vingts toises du fort.

“Le 21, on continua à canonner. Le 22, à deux heures après midi, l’ennemi fit une sortie avec trois cents hommes et attaqua par trois endroits différents. Il sur-

260 (chap. XI.

1730. prit un poste dans la tranchée, où il y avait trente hommes et deux officiers qui prirent la fuite.

“Le sieur D’Artaguette (1), capitaine, y accourut avec cinq hommes seulement et rétablit la tranchée. 11 I n’y eut qu’un Français de tué dans cette occasion.

“Le même jour, M. de Loubois commanda quarante soldats, quarante sauvages, avec quelques nègres libres, pour emporter, le lendemain 23, l’un des forts d’assaut, suivant l’avis de la plupart des officiers, mais cela ne fut pas exécuté.

“Le 24, on forma une batterie de quatre pièces du calibre de quatre livres, à cent quatre-vingts toises. On fit menacer les Natchez de les réduire en cendres, s’ils ne rendaient nos femmes françaises, enfants et nègres. Ce qui les obligea à envoyer pour parlementer la femme du sieur des Noyers qu’ils avaient prise avec les autres et laquelle on garda, quoiqu’ils la demandassent avec instance pour avoir une réponse.

“Le 25, le fort, nommé la Farine, arbora un pavillon. LesChactas, ennuyés de cette manœuvre, haranguèrent les Natchez, et Alibamon Mengo (2), portant la parole, leur dit : Vous souvient-il ou avez-vous jamais ouidire que les sauvages se soient tenus en si grand nombre pendant deux mois devant des forts? Vous pouvez juger par là de notre zèle et de notre attachement pour les Français. U est donc inutile à vous autres , qui Fêtes qu'une poignée de monde auprès de notre nation , de vous obstiner davantage à ne pas vouloir rendre les femmes , enfants et nègres que vous avez aux Français , lesquels ont assez de bonté , comme vous voyez, pour vous ménager, après la trahison que vous leur avez faite. Il ajouta que les Chactas s’établiraient là où ils étaient, afin de tenir les Nat- , , chez bloqués à mourir de faim, plutôt que de lâcher

(1) C’était un parent du commissaire-ordonnateur Diron d’Artaguette, auteur de la dépêche.

(2) C’était un des plus fameux chefs des Chactas

Cil AP. XI.]

prise. Ce discours fit son effet. Les Natchez remirent 1730. aux Chactas le reste des femmes, enfants et nègres, à condition que les assiégeants se retireraient au bord du fleuve avec leurs canons. Ce qu’on fit le 20 février.

“La nuit du 28 au 29, les Natchez s’échappèrent de leurs forts, sans être poursuivis, ayant trouvé le secret d’amuser les Français.

“Il y eut, dans le siège, huit personnes tant tuées que blessées.

“J’aurais été charmé, Monseigneur, si M. Périer eût consenti à me laisser aller aux Natchez (1), comme il me l’avait promis, parce que j’aurais été suivi d’un bon nombre d’habitants, et d’une bien plus grande quantité de sauvages, avec lesquels les apparences étaient que j’eusse forcé les Natchez, et mis fin aux embarras que cette nation nous causera par la suite.”

Lorsque toutes les forces de * M. de Loubois furent réunies, elles s’étaient trouvées composées d’environ six cents Français et de six à sept cents Indiens. Quoique appuyée par plusieurs pièces d’artillerie, cette expédition, toute considérable qu’elle était, échoua devant les misérables petits forts où s’étaient réfugiés les sauvages. Après six jours de tranchée ouverte, et dix jours de canonnade, les Français ne réussirent pas à abattre un seul des pieux qui composaient ce qu’on appelait un fort. Il fallait réellement, comme le dit le gouverneur Périer dans sa dépêche du 18 mars, que les soldats ne valussent rien, et qu’ils méritassent en effet d’être classés, ainsi qu’ils le furent dans cette dépêche, bien audessous des nègres, qui du moins avaient montré du courage. On se rappelle que le gouverneur Périer avait dit : “Si ccs soldats ( les noirs) n’eussent pas été si chers et si nécessaires à la colonie , il eut été plus sage de s’en servir que des nôtres , qui semblent faits exprès pour la colo-

(1) H était alors à la Mobile.

[CHAP. XI

1730. nie, tant ils sont mauvais.” Les Chactas sont, bien certainement, ceux qui, avec les nègres, se distinguèrent le plus dans cette guerre. Ils arrivèrent les premiers en face des Natchez, les surprirent, et, les attaquant avec fureur avant qu’ils n’eussent eu le temps de se réfugier dans leurs forts, ils délivrèrent deux hommes, cinquante et une femmes, un grand nombre d’enfants et cent nègres !

Le 1er d’avril, la dépêche du gouverneur Périer, du 18 mars, fut suivie d’une autre, dans laquelle il disait au ministre :

“J’ai reçu, Monseigneur, toutes les lettres dont Votre Grandeur m’a honoré, par l’Alexandre et par la Baleine, qui sont les deux derniers vaisseaux arrivés. Ils ne pouvaient venir dans une conjoncture plus nécessaire ni plus favorable. Sans ce secours, il m’eût été impossible de faire faire aux sauvages et aux Français le mouvement qu’ils ont fait. Par conséquent, nos femmes, nos enfants, et les nègres, que les Natchez avaient pris, y seraient encore, ce qui eût été non seulement ignominieux pour la nation, mais encore capable de nous faire perdre toute la colonie, parce que la conspiration générale aurait eu tout son effet, au lieu qu’ayant coupé le chemin, comme nous avons fait, aux alliés des Natchez, la plupart ont changé de sentiments, en voyant les mouvements des Chactas en notre faveur. Ce mouvement a coûté assez considérablement, tant en vivres qu’en marchandises, pour faire voir la nécessité qu’il y a d’avoir ici plus de troupes et de colons, si on veut soutenir les plantations, qui seront sans cela toujours exposées. C’est une charlatanerie de ceux qui ont eu ici le commandement, de dire qu’il n’y a qu’à connaître les sauvages, et en être aimé, pour leur faire faire ce qu’on veut. On est assuré d’en être aimé, tant qu’on leur donnera ce qu’ils voudront ; et à mesure qu’ils sentent que nous avons besoin d’eux, ils augmentent et multiplient leurs

CHAI*. XI

nécessités, de façon que les Anglais et nous sommes les 1730. dupes de. ces sauvages, qui le sont moins que nous dans cette occasion. J’assure à Votre Grandeur que ce ne sera qu’après avoir donné sur les oreilles des sauvages qu’on les rendra tels qu’ils doivent être. On a laissé croître leur insolence à un tel point, que beaucoup nous méprisent comme gens qui ne sont point faits pour la guerre, tandis qu’eux sont les gens du monde les moins propres à la soutenir. Leur avantage sur nous est le nombre, et l’idée qu’ils ont que nous sommes de bonnes gens. Il faut nécessairement les convaincre que nous sommes mauvaises tètes, et ne voulons rien souffrir. Il ne faut pas des armées pour les détruire. Il ne faut que des partis de trente et cinquante hommes, ou seuls, ou à la tête des sauvages qui nous sont attachés. C’est ce qu’on a manqué de faire lorsque nous avons eu la guerre.

Je supplie Votre Grandeur d’être persuadée qu’aucune envie de faire la guerre ne me fait tenir ce langage.

C’est l’honneur de la nation et l’intérêt du pays qui m’y portent. Je n’ai d’autre but ni d’autres raisons que celleslà, quoiqu’on en puisse dire.

“J’avais envoyé, il y a sept mois, des sauvages de nos voisins, pour tâcher de m’amener de ceux qu’on m’avait dit être entre les Espagnols et nous. Il m’est venu un chef attakapas, avec une demi-douzaine de ses gens. Ce sont des antropophages, qui m’ont dit qu’ils ne demandaient pas mieux #que d’être de nos amis et de faire commerce avec nous. Je leur demandai s’ils connaissaient les Espagnols. Ils m’ont dit que oui ; qu’il n’y avait qu’une nation, avec laquelle ils étaient en guerre, qui les séparait, et qu’ils connaissaient le Mexique, dont ils n’étaient qu’à quinze journées de marche. Ils doivent me venir revoir dans deux mois. Après quoi, ils iront donner sur les Natchez qui sont passés de l’autre côté du fleuve. J’ai profité de leur bonne volonté, et je souhaite qu’ils réussissent comme ils me l’ont promis. Je

[chai*, xi.

1730. crois que ces sauvages sont ceux de la baie de St. Bernard, parce qu’ils m’ont dit qu’ils étaient sur une rivière qui sortait à la mer. Aussitôt que je le pourrai, j’enverrai par terre reconnaître cette terre, d’où, à ce que m’a dit ce sauvage, on peut tirer beaucoup de chevaux, du suif en quantité, ainsi que des peaux de bœufs et de chevreuils, si on veut acheter. C’est par le moyen de ces nations qu’on pourra peu à peu établir le commerce par terre avec les Espagnols, sans faire de forts ni d’établissements le long de la côte, pour ôter tout ombrage aux Mexicains, qui se trouvent très heureux de nous avoir ici pour leur servir de barrière. Sans quoi, les Anglais seraient déjà dans le Mexique, et auraient soulevé les Indiens, qui sont toujours prêts quand il s’agit de faire la guerre aux Espagnols, qui sont bien persuadés que nous ne voulons d’autre terrain que celui de notre fleuve, lequel mérite effectivement d’être préféré à tout autre pour la commodité qu’il procure, tant pour le commerce que pour la défense de cette colonie. Lorsqu’on sera fort sur le fleuve, on n’aura rien à craindre des ennemis éloignés, et les voisins seront promptement châtiés, lorsqu’ils s’échapperont. Je compte même qu’avant un an, nous n’aurons plus d’autres nations sauvages sur le fleuve, du bas du fleuve aux Natchez, que les Tunicas, qui nous ont été jusqu’à présent attachés. Les Chactas ont engagé les petites nations à se retirer près d’eux, en leur disant que s’ils ne prenaient pas ce parti, nous serions obligés de les détruire, et surtout les Bayagoulas et les Colapissas, qui ont été de la conspiration générale, quoiqu’ils nous ayent des obligations, et qu’ils soient très près de nous.

“M. de la Chaise, qui était chargé comme moi de l’inspection du commerce étranger, étant mort, je supplie Votre Grandeur d’en nommer un autre, etc.”

Le 10 du meme mois, le .gouverneur Périer écrivit ^me autre dépêche, dans laquelle il revient sur la là-

CH AP. XI

cheté des troupes et ajoute: d’ailleurs, les habitants en 1730 général, et les créoles en particulier , se sont bravement conduits partout. Les officiers ont fait leur devoir, surtout M. de Loubois et M. d’Artaguette, sauf cependant Messieurs Renault d’Hauterive, de Mouy et de Villainville.”

Ce d’Artaguette, dont il est ici question, était un jeune officier plein de valeur et neveu de Diron d’Artaguette, le commissaire-ordonnateur. Il eut plus tard une fin malheureuse.

Le 1er d’août, M. Périer écrivit au sujet des Indiens : “ceux d’entr’eux qui étaient entrés dans la conspiration générale sont revenus à nous, depuis qu’ils ont vu qu’elle n’a pas complètement réussi, et ils nous aident journellement à harceler les Natchez qui ont quitté leurs villages et se sont enfoncés dans les terres, de l’autre côté du fleuve. Depuis leur translation, j’en ai fait tuer ou prendre une cinquantaine. J’ai brûlé ici, dernièrement, quatre hommes et deux femmes, et j’ai envoyé les autres à St.-Domingue.

“J’ai envoyé deux cent cinquante sauvages, des petites nations, bloquer les Natchez, en attendant de recevoir des troupes de France.”

On voit que le gouverneur Périer était aussi sauvage que les sauvages eux-mémes. La compagnie lui avait écrit qu’elle approuvait toutes ses vues relativement aux Indiens, aux Anglais et aux Espagnols, en lui recommandant de secourir ces derniers partout et toujours , et de combattre les Anglais de même, seulement de le faire indirectement, afin de ne pas se commettre et donner lieu à une rupture formelle. Il faut espérer qu’à la réception de la dépêche du 1er d’août, la compagnie n’écrivit plus au gouverneur Périer qu'elle approuvait sa conduite envers les sauvages. Mais on ne trouve nulle part aucune trace de sa désapprobation, au sujet de l’autodafé qu’il s’était permis.

[chap. xr.

1730. Les habitants de la Nouvelle-Orléans s’étaient empressés d’offrir un asile aux femmes et aux enfants qui avaient échappé au tomahauk des Natchez. Les Ursulines reçurent dans leur sein une partie de ces malheureux orphelins, et la charité de plusieurs familles riches se chargea de pourvoir aux besoins des autres.

Les Chickassas, à leur tour, avaient offert un asile à la nation des Natchez, et cet asile avait été accepté par un grand nombre d’entre, eux. JS’étant ainsi montrés favorables aux ennemis des F rançais, les Chickassas cherchèrent à se prémunir contre leur vengeance, en envoyant des émissaires parmi les nations Indiennes, pour les soulever contre les blancs. Il y eut même un projet d’insurrection parmi les noirs, surtout parmi ceux que, l’on avait employés pour massacrer les Chaouachas, et qui pensèrent qu’ils auraient aussi bon marché des Français. Heureusement que le complot fut découvert; Les chefs furent pendus et la tranquillité, rétablie.

Le 10 août, un frère du gouverneur Périer, nommé Salvert, arriva de France avec un faible renfort, de v sorte que la colonie comptait, à cette époque, de mille à douze cents hommes de troupes de ligne et à peu près huit cents miliciens. Ce qui aurait présenté un effectif assez considérable, si on avait pu concentrer ces forces, mais ce qui ne suffisait pas pour la protection et la défense d’un pays aussi étendu.

En récompense de sa conduite dans l’expédition contre les Natchez, M. de Loubois fut nommé major de la Nouvelle-Orléans, et le commandement général des troupes de la Louisiane fut remis au baron de Cresnay, qui était soumis cependant aux ordres du gouverneur Périer.

Voici quel était alors l’état des officiers en service à la Louisiane :

Le chevalier de Loubois.

Le baron de Cresnay.

D’Artaguette.

De Beauchamp.

De Bessan.

De St. Denis.

De Gauvrit.

De Pradel.

Marchand de Courcelles.

Renault D’Hauterive.

De Lusser.

Le chevalier de St. Julien.

Petit de Lieulliers.

Simare de Bellisle.

Marin de la Tour.

De Grand-Pré.

Le chevalier D’Herneville.

De L’Angloiserie.

De St. Ange.

Le chevalier D’Arensbourg.

De Labuissonnière.

De Coulanges.

Le chevalier de Noyan.

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