CHAPITRE XII
FUITE DES NATCHEZ.— ILS S’INCORPORENT À LA NATION DES CHIC- KASSAS.— DERNIÈRE EXPÉDITION DES FRANÇAIS CONTRE LES NAT- CHEZ.—LA COMPAGNIE DES INDES REMET AU ROI LA CHARTE QUI LUI CONCÉDAIT LA LOUISIANE.
1731. L’Expédition contre les Natchez, pour les punir du mas-
f sacre des F rançais, avait été, comme on l’a vu, presque infructueuse. On avait, il est vrai, obtenu la reddition des femmes, des enfants et de la plupart des nègres, mais on n’avait réellement obtenu aucune réparation de la part des Natchez. Ils n’avaient pas été punis. Au contraire, après avoir résisté avec courage et succès aux troupes combinées des Français et des Chactas et après les avoir forcées à la retraite, ils avaient eux-mémes abandonné les forts où ils s’étaient si bravement défendus, et avaient été s’incorporer à la puissante nation des Chickassas, leurs alliés. C’était donc v à ces deux nations fondues en une seule, qu’il fallait maintenant faire la guerre. Les résultats du mauvais succès de l’expédition prenaient tous les jours plus de gravité. M. Diron D’Artaguette dit, à ce sujet, dans une dépêche du 10 janvier 1731 :
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“On peut dire maintenant que c’est de la faute de 1731 M. Périer, si les Natchez n’ont pas été détruits du premier coup. Car les Chactas, s’étaient rendus le 22 février, jour assigné, à dix-huit lieues de l’ennemi. Il ne s’y trouva aucun Français pour les seconder dans une occasion si favorable. Les Natchez étaient tous hors de leurs forts à se divertir. Ce qui obligea les Chactas, après qu’ils eurent appris de leurs coureurs qu’il n’y avait point de Français, le long du fleuve,
-de profiter d’un moment si avantageux. Ils coururent sus, le 27. Il y eut soixante Natchez de tués, et dixhuit faits prisonniers.
“Il aurait suffi de trente hommes disciplinés pour empêcher les Natchez de rentrer dans leurs forts, et si cela eût eu lieu, les Chactas n’en auraient pas manqué un seul. Mais M. de Loubois ne parut que onze jours après. Il était resté, avec toutes les troupes, à trente lieues de l’ennemi, aux Tunicas, où il se retranchait pour observer les mouvements des Chactas, dans la fausse idée d’une conspiration générale, qu’il était de l’intérêt de M. Périer de faire accroire, pour couvrir les raisons qui ont porté les Natchez à se soulever. Il resta luimême à la Nouvelle-Orléans, sous ce prétexte. Ce qui donna à nos alliés une très-mauvaise opinion de notre bravoure.
“Le 8 de mars, les deux forts furent assiégés, et l’on s’y prit de façon que nos troupes essuyassent le feu de l’un et de l’autre. On avait promis aux sauvages d’ouvrir la brèche au bout de deux jours que le canon serait placé. Mais on le mit d’abord trop loin, et ensuite on l’avança jusqu’à la portée des balles, de sorte que personne n’osait y mettre le feu. Ce qui acheva de nous faire mépriser. Les Chactas mêmes insultaient les Français, murmurant de l’absence de M. Périer. Il m’a été rapporté qu’ils me réclamèrent plusieurs fois. Enfin, le siège fut levé honteusement, au bout de treize jours,
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1731. après avoir retiré, par une capitulation que les Chactas voulurent bien encore ménager , ce qui restait de prisonniers et d'esclaves.
“C’est ainsi qu’on a manqué la plus belle occasion qui fut jamais. Ce qui cause et causera des dépenses énormes. M. Périer en attribue la cause aux Chactas, disant qu’ils ont abandonné les Français, et que s’ils avaient voulu attendre quatre jours de plus, on enlevait les ennemis à la sape. La réalité est que l’armée a quitté la première, et l’on raconte de drôles d’histoires sur de l’argenterie et des objets de valeur dont il aurait été traité clandestinement avant le siège.
“Depuis quelque temps, M. Périer a fait d’immenses libéralités aux Chactas, outre les présents ordinaires, qu’il a encore augmentés ! Cependant, ils sont plus que jamais portés à recevoir l’Anglais. Régis, son homme de confiance, qui se trouve maintenant au milieu d’eux, me marque, du 1 1 décembre, qu’un chef des plus considérés menace hautement d’aller chercher l’Anglais, et veut engager les autres à en faire autant. Les Chactas étaient tranquilles et demandaient grâce, quand M. Périer les a recherchés. Il a récompensé des chefs que je voulais punir, parce que la nation les accusait d’avoir introduit l’Anglais. Depuis lors, les Chactas ont ouvert les yeux sur notre faiblesse, qui a toujours continué. Ils disent que, pour avoir du butin de nous, ils n’ont qu’à être neutres comme les autres nations, parce qu’étant les plus forts, il faudra bien les ménager.
“Il paraît même que M. Périer a donné lieu au mécontentement actuel des Chactas, en voulant, contre toute représentation, créer un grand chef sauvage dans la partie de l’Ouest, pour affaiblir l’autorité du chef suprême. C’est une faute qui est plus grave qu’on ne pense.”
Sur ces entrefaites, se trouvant déçue dans les espé-
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rances qu’elle avait conçues relativement au gain qu’elle comptait retirer du commerce exclusif de la Louisiane, et étant alarmée par les pertes considérables que lui avait causées le massacre des Natchez, la compagnie recula devant les dépenses qu’il lui fallait faire pour protéger et maintenir la colonie. En conséquence, le 22 janvier, elle offrit de rétrocéder au roi la Louisiane, dont l’entretien était trop onéreux pour ses forces. Elle alléguait que, depuis treize ans, la colonie lui avait coûté vingt millions de livres.
Le lendemain, le contrôleur-général des finances répondit en ces termes, à la direction de la compagnie :
“Sur le compte que j’ai rendu au roi, Messieurs, de la déclaration qui fut prise pour vous autoriser à présenter votre requête à Sa Majesté, à l’effet de la supplier trèshumblement qu’il lui plaise, par les motifs y énoncés, révoquer la concession de la colonie de la Louisiane, ne réserver à la compagnie des Indes que le privilège du commerce exclusif de cette colonie, aux offres et conditions, de sa part, de transporter et de fournir aux habitants de la Louisiane, sur le pied et aux prix accoutumés, la quantité de cinq cents nègres par an, et d’ailleurs tout ce qui sera estimé être indispensable pour leurs besoins, ou, (ce qui conviendrait encore mieux aux intérêts de la compagnie), agréer la rétrocession du privilège de ce commerce même qu’elle prévoit lui être infiniment onéreux, à la charge de fournir à Sa Majesté quelque équivalent des offres et conditions ci-dessus, tel qu’il plaira à Sa Majesté et à son conseil d’arbitrer ; le conseil m’ordonne de vous informer de ses intentions à cet égard, et que, voulant traiter favorablement la compagnie des Indes, Sa Majesté a réduit et fixé la somme de trois millions six cent mille livres, à laquelle le secrétaire d’état de la marine estimait que cet équivalent devait être porté, à celle de quatorze cent cinquante
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1731. mille livres seulement, payables dans le cours de dix années, etc.”
Les nations sauvages des frontières du Nord étaient restées fidèles aux Français, et faisaient une guerre vigoureuse à la nation des Renards, qui étaient les ennemis héréditaires des Illinois, dont l’amitié pour les Français ne s’était jamais démentie. Au mois de mars, on eut la satisfaction d’apprendre, à la Nouvelle-Orléans, qu’une grande bataille avait eu lieu entre les Renards et les Illinois, à la tête desquels étaient quelques Français, et que les Renards avaient essuyé une défaite complète, dans laquelle ils avaient perdu de onze à douze cents hommes.
La fuite des Natchez et des Yazoux, et leur incorporation avec les Chickassas, avaient eu cela de bon, c’est que la navigation du fleuve était devenue comparativement libre, et n’était troublée que de temps à autre, par l’apparition de quelques bandes de maraudeurs. Quant au site même où avaient été les villages des Natchez, il était occupé par le baron de Cresnay, avec cent hommes, qui y faisait construire un fort en maçonnerie.
Au mois de novembre 17130, le gouverneur Périer avait résolu de faire aux Natchez une guerre d’extermination, et d’aller les chercher sur le territoire des Chickassas, où ils s’étaient réfugiés. Le 14, il était parti pour cette expédition, qu’il lit à la tête de mille hommes, dont environ sept cents étaient Français,
Voici en quels termes Périer lui-même la raconte, dans une dépêche du 25 mars 1731 :
Deteche de Perier.
“Après m’être assuré des Chactas, auxquels j’avais donné rendez-vous à la Mobile, pour savoir leurs sentiments sur les différents bruits qui s’étaient répandus de leur mauvaise volonté pour nous, je les trouvai bien disposés. Ce qui me lit renouveler les traités d’alliance
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et de commerce que nous avons depuis long-temps avec 1731. cette nation, à laquelle je proposai de reconnaître pour grand chef de la partie de l’Ouest, qu’on appelle bas Chactas, le chef des Castachas. Ce qu’ils acceptèrent volontiers, en me promettant qu’ils me renverraient le reste des nègres qu’ils avaient chez eux, et qu’ils paieraient ce qui restait dû à M. Diron d’Artaguette. Lorsqu’ils me demandèrent d’aller en guerre contre les Natchez, je leur répondis que je les ferais avertir, si j’avais besoin d’eux, étant cependant bien résolu de ne pas m’en servir, pour les tirer de l’erreur où ils sont que nous ne pouvons nous passer de leur secours, sans lequel ils croient qu’il nous faudrait quitter notre établissement.
“J’arrivai donc, le 13 novembre 1730, à la Nouvelle- Orléans, où je trouvai mon frère, de Salvert, très-avancé dans les préparatifs de guerre dont je l’avais chargé, pour lesquels préparatifs il a employé très utilement l’équipage du vaisseau du roi, sans lequel nous n’aùrions pu parvenir à être si tôt prêts, puisque le 9 décembre il partit avec les bataillons de la marine, avec ordre de m’attendre au village de Carlestin, où je devais le joindre. Ce que je fis le 13, avec les troupes de la colonie et les munitions de guerre.
Le 14, nous marchâmes ensemble jusqu’aux Bayagoulas, où nous restâmes quatre jours, pour attendre la division des habitants commandés par M. de Bénac et les grands bateaux dans lesquels étaient nos vivres, qui ne pouvaient pas nous suivre. J’avais séparé nos forces en trois corps, pour éviter toute tracasserie et donner plus d’émulation. Le premier était commandé par mon frère de Salvert, qui avait cent cinquante soldats de la marine et environ quarante hommes de son équipage. Le baron de Cresnay commandait les troupes de la colonie, et le sieur de Bénac ceux des habitants qui s’étaient offerts d’aller à la guerre, et qui nous joignirent, le 19 décembre, aux Bayagoulas, d’où je ne partis que le 22. les
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1731. grands bateaux n’ayant pu joindre plus tôt. Tout étant rassemblé, à l’exception des sauvages, je fus coucher à Manchac, mais je fus joint, avant d’y arriver, par le sieur de Layc, qui me dit que si je voulais presser les sauvages Tunicas de partir, ma présence parmi eux était nécessaire. Ce que je fis le même jour, en laissant la conduite de l’armée à mon frère, qui me joignit le 27 décembre, aux Tunicas, malgré la neige et la glace.”
“Le 28, je fis continuer la marche à mon frère jusqu’à l’entrée de la rivière Rouge, où était le rendez-vous, et où se trouvait le vaisseau le Prince de Conti, au commandant duquel j’avais donné l’ordre de faire des fours. J’ai été obligé de rester jusqu’au 3 janvier aux Tunicas, pour leur faire achever leurs préparatifs de guerre, qui étaient d’autant plus longs, que la peur les retardait. Us venaient d’apprendre que le sieur de Coulanges, que j’avais envoyé à notre fort des Natchez, avec une grande pirogue armée de vingt hommes, partie sauvages et nègres libres, pour donner de mes nouvelles aux Arkansas, avait été attaqué, et la moitié de son monde tuée ou blessée. Messieurs de La Touche, Beaulieu et Cochart, ont eu’le malheur d’être du nombre des premiers. Le sieur de Coulanges y a reçu deux coups de fusil, dont un au travers du corps, qui n’a pas été mortel. Cette action, qui ne décidait de rien, avait cependant abattu le courage de nos sauvages, dont il n’a marché que cent cinquante des plus braves.
“Le 4 janvier 1731, j’ai joint l’armée à la rivière Rouge, où j’ai trouvé réunis les détachements des troupes des Natchez et des Natchitoches, ainsi que la division des habitants qui avait été se montrer à la hauteur des Natchez, afin de faire croire à leurs découvreurs que notre intention était de les aller attaquer par le fleuve, quoique notre parti fût pris d’aller par la rivière Rouge, d’où nous sommes partis le 1 1 janvier pour chercher l’ennemi, n’ayant pu savoir depuis neuf mois l’endroit
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positif où les Natchez avaient fait leurs forts, quoique 1731. j’y eusse envoyé vingt partis différents, tant forts que faibles, de façon que ça n’a été que sur le peu de connaissances obtenues d’un déserteur de douze à treize ans, que nous avons été chercher les Natchez dans des pays marécageux et coupés, jusque-là inconnus à nos petites nations du fleuve. Mais le bonheur a été notre guide, puisque nous sommes arrivés, le 19, précisément à une lieue du fort de la Valeur, après avoir pris les mesures nécessaires pour éviter les embuscades qu’il était aisé de nous dresser, si nous avions été découverts.
Nous devions vraisemblablement l’être, puisque, le 18, nos sauvages, qui s’étaient rassurés par l’exemple de nos Français, qu’ils voyaient marcher par terre, découvrirent un parti de Natchez à deux lieues au-dessus de nous, de l’autre côté de la rivière, sur lequel parti de Natchez j’envoyai un détachement de Français et de sauvages qui ne purent les surprendre, par la jalousie de nos sauvages Oumas qui tirèrent dessus avant que notre détachement ne fût arrivé. Nous fûmes privés par là de savoir des nouvelles positives de la situation des Natchez, ce dont nous avions d’autant plus de besoin que nous étions près d’eux sans le savoir.
Nous ne fûmes guère plus éclairés le 19, quoique les sauvages eussent vu plusieurs Natchez, dont ils tuèrent un homme et une femme. Ce ne fut que le 20 que j’envoyai un parti d’habitants et de sauvages, soutenus par les compagnies de Messieurs de la Girouardière et de Lusser, qui m’envoyèrent dire, une heure après leur départ, qu’ils étaient dans le chemin battu du fort.
Nous nous préparâmes aussitôt à marcher, mon frère et moi, après avoir fait approcher nos voitures et laissé le baron de Cresnay, avec cent hommes, pour garder le camp, jusqu’à ce que nous eussions investi le fort.
Nos bateaux et pirogues ne furent pas plutôt en place, que nous entendîmes la mousqueterie du fort et celle
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1731. des escarmoucheurs. Nous marchâmes aussitôt, ayant pour guides Messieurs Marin et Outlas, qui étaient venus nous dire qu’on avait trouvé le fort, devant lequel nous arrivâmes en une heure de marche, par un pays très couvert de bois. D’abord que nous l’aperçûmes, je fis battre aux champs. A ce bruit, les Tunicas attaquèrent quelques cases aux environs du fort, d’où ils chassèrent les Natchez, et ils y mirent le feu. Pendant ce temps, mon frère marcha à la droite avec partie des troupes et je fus par la gauche rejoindre Messieurs de la Girouardière et de Lusser, qui s’étaient avancés, à la faveur de plusieurs arbres, jusqu’à trente-cinq toises du fort. Ils conservèrent cette position jusqu’à ce qu’il leur fut dit de venir se mettre derrière une butte qui était à cent vingt toises et qui se trouvait là fort à propos pour mettre notre camp à couvert. Je fus aussitôt joindre mon frère, avec lequel je passai la rivière ou bayou, emmenant avec moi les compagnies de d’Artaguette et de Sanzei. Nous approchâmes le fort de près, à la faveur de quelques arbres, et, après avoir reconnu le terrain, nous fîmes l’un et l’autre le tour du fort par les derrières, jusqu’à la butte dont je viens de parler, où nous convînmes de mettre le quartier général, par rapport à la facilité que nous avions de recevoir nos besoins du bord de l’eau, sans repasser le bayou.
“Le 21, j’envoyai ordre au baron de Cresnay de venir me joindre pour commander à l’attaque de la gauche, et, le même jour, je fis arborer un pavillon blanc, pour demander aux sauvages qu’ils eussent à me remettre les nègres qu’ils nous avaient pris. Ils tirèrent sur le drapeau, en disant à l’interprète qu’ils ne voulaient pas parler à des chiens comme nous. Sur les deux heures, un de nos mortiers de bois arriva. Je fis tirer sur le champ quelques grenades royales, dont deux tombèrent dans le fort sur une de leurs maisons et y mit le feu après avoir crevé. Nous entendîmes de grands cris et
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des pleurs de femmes et d’enfants. Ce qui nous fit redoubler notre feu de mousqueterie et de doubles grenades. Mais malheureusement les cercles de deux de nos mortiers manquaient. Ce qui les mit hors de service.
“A cinq heures et demie du soir, les Natchez firent une sortie sur l’un de nos postes, où il y avait quinze hommes retranchés derrière un gros arbre qui n’était, qu’à vingt toises du fort et qu’ils prirent à revers. Ils tuèrent un grenadier de la marine et un sergent qui reçut un coup de fusil entre les deux épaules. Aussitôt que nous eûmes connaissance de cette sortie, nous crûmes que les ennemis allaient tenter de se sauver dans les bois, et par l’intervalle du camp des habitants au notre. Ce qui fit que mon frère prit la compagnie de Lusser pour les couper. Mais voyant qu’ils n’en voulaient qu’à notre poste, il donna dessus et les obligea de rentrer assez précipitamment dans le fort. En les repoussant, le sieur de Laye, capitaine de milice, reçut deux coups de fusil, et un nègre fut tué. A huit heures du soir, quoique le temps fut très mauvais, nous ouvrîmes la tranchée pour notre attaque, à trente toises du fort, mais nous ne la poussâmes qu’à quinze toises, faute de gabions.
“Le 22, je fis venir le canon et le dernier mortier, dont nous tirâmes quelques coups avant la nuit, en redoublant le feu de notre mousqueterie qui dura toute la nuit. Avant que d’aller continuer de travailler à la tranchée, je fis visiter sur le soir une maison forte qui •enfilait nos travaux. J’y envoyai un officier avec douze grenadiers et autant de sapeurs armés, pour s’en emparer. Mais le feu que firent les ennemis les en empêcha. Ce qui obligea mon frère d’y aller lui-même et de les attaquer si vivement, qu’en un quart d’heure ils abandonnèrent la maison, qui se trouva être une redoute à l’épreuve des coups de fusil, avec des meurtrières
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1731. tout autour. Nous l’avons gardée et elle nous a servi pour défendre la tête de notre tranchée.
“Le 23, nous poussâmes notre tranchée vigoureusement, à l’appui de la redoute que mon frère avait prise la veille, et je comptais le lendemain achever la communication de nos travaux avec ceux du baron de ' Cresnay, qui travaillait avec vigueur de son côté.
“Le 24 au matin, les Natchez, voyant que .nous les serrions de fort près, que nos doubles grenades et le canon les incommodaient très fort, quoique nous ne leur tirassions que de loin en loin, arborèrent un drapeau blanc à sept heures du matin et m’envoyèrent un sauvage qui parlait un peu français Je lui dis qu’avant de me parler de rien, ils eussent à me renvoyer tous les nègres qui étaient dans le fort. Ce qu’ils firent sur le champ. Dix-neuf nègres et une négresse arrivèrent aussitôt. Ils me dirent que les autres avaient été tués, et que six étaient en chasse avec quelques-uns de leurs gens. Je dis au meme sauvage que je ne voulais donner ma parole sur rien, que je n’eusse les chefs dans notre camp. Il vint d’abord le nommé St. Côme, soleil de la nation, que je renvoyai en lui disant que je voulais que le grand chef, celui de la Farine et lui vinssent ensemble, sans quoi, j’allais continuer de les battre en brèche. Malgré le mauvais temps, ils se rendirent à notre camp sur les quatre heures du soir. Ils me dirent d’abord qu’ils savaient avoir fait une grande faute et qu’ils n’osaient demander la vie, mais prièrent qu’on voulut, bien l’accorder à leurs femmes et à leurs enfants. Je leur répondis que je l’accorderais même aux hommes, pourvu qu’ils se rendissent le lendemain ; que passé ce temps de grâce, je ferais brûler ceux qui n’en profiteraient pas. Ils me dirent que la chose était juste. Cependant, à minuit, le chef de la Farine, qui était dans une tente, gardé par douze personnes, tant français que sauvages des plus alertes, se sauva à la faveur de la
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nuit, et du mauvais temps qui était épouvantable. On 1731. tira sur lui sans l’attraper.
“Le 25, le temps continua d’étre mauvais. Ce qui nous incommoda autant que nos ennemis. La femme du grand chef et sa famille sortirent, le matin, avec quatre cent cinquante femmes et enfants et quarantecinq hommes, qui ne venaient que peu à peu, de sorte qu’avant que nous ne les eussions tous mis en sûreté, la journée se passa, qu’il restait encore une vingtaine de personnes dans le fort, qui demandaient qu’on les y laissât jusqu’au lendemain. Je fus forcé de leur accorder leur demande, parce qu’il ne faisait pas un temps à les aller prendre. Nous étions entre deux eaux. Le temps ne s’éleva que vers les neuf heures du soir. A huit heures, ceux qui restaient dans le fort, partirent au nombre de seize hommes et quatre femmes. Le poste des habitants s’en aperçut, mais il leur fut impossible de tirer un seul coup de fusil dessus, non plus qu’à nous de faire marcher nos sauvages. Il est vrai que la pluie tombait par seaux depuis deux jours. Je fis entrer dans le fort, où l’on trouva deux hommes et une femme. Le lendemain, nos sauvages prirent deux hommes qu’ils brûlèrent, et ils enlevèrent la chevelure d’un, qu’ils avaient tué.
“Le 26 et le 27, je fis travailler à démolir le fort et brûler les bois qui le composaient. Je renvoyai mon frère au camp du bord de l’eau avec le bataillon de la marine et deux cent cinquante esclaves.
“Le 28, tout étant brûlé, tant forts et maisons que pirogues, je fus joindre mon frère, et le 29, nous partîmes tous pour nous rendre dans le fleuve, où chacun avait besoin de repos, pour se remettre des fatigues qu’il avait essuyées. Si l’on n’avait pas pressé l’ennemi si vivement que nous l’avons fait, nous eussions perdu la moitié de nos forces, tout le monde étant excédé.
“On ne peut trop louer ceux qui ont servi dans cette
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1731. expédition. Chacun, à l’envi l’un de l’autre, a voulu se signaler par la valeur et le travail. L’officier y a partout donné l’exemple et la main à tout ce qui était nécessaire pour terminer promptement et heureusement cette expédition.”
On voit que cette expédition fut encore très peu glorieuse pour les Français. D'abord, le gouverneur Périer se rendit coupable d’une trahison, en invitant les chefs sauvages à une entrevue, et en les faisant prisonniers. Dans sa dépêche, le gouverneur glisse légèrement sur ce fait. La vérité est que les sauvages, ayant voulu traiter de la paix, le gouverneur leur fit dire qu’il ne traiterait qu’avec les chefs eux-mêmes. Ceux-ci, après bien des difficultés, provenant d’une juste méfiance, y donnèrent leur consentement. Le gouverneur français et les chefs sauvages, qui étaient le Grand-Soleil, St. Côme le Petit-Soleil et le chef de la Farine, se rencontrèrent entre le camp et le fort. Comme il pleuvait, le gouverneur Périer les invita à s’abriter dans une cabane voisine, qu’il leur désigna du doigt. A peine y étaientils entrés, qu’ils étaient prisonniers. On a vu, dans la dépêche citée précédemment, comment le chef de la Farine avait réussi à se dérober à la vigilance de ses gardiens et à recouvrer sa liberté. La fin de l’expédition ne fit pas plus d’honneur aux Français, puisqu’ils laissèrent échapper tous les guerriers, qui, guidés par le chef de la Farine, s’enfuirent du fort à la faveur de la nuit. Les Français ne prirent que quarante-cinq hommes, et quatre cent cinquante femmes et enfants. Quant au Grand-Soleil, et à St. Côme le Petit-Soleil, ils n’étaient tombés entre les mains de leurs ennemis que par un guet-à-pens. Au retour de Périer à la Nouvelle-Orléans, le Grand-Soleil, le Petit-Soleil, les femmes, les enfants, et les autres prisonniers, furent expédiés à Hispaniola, pour être vendus.
Les Nalehcz, excités sans doute par le désir de venger
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la perte de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs 1731 chefs, avaient été si peu paralysés par cette dernière expédition, qu’ils n’en commettaient que plus de déprédations. La dépêche suivante de Diron d’Artaguette, en date du 24 juin, en fait foi :
“Les Natchez, dit-il, que l’on croyait détruits, commettent de nouveaux désordres. Au mois d’avril, ils attaquèrent un convoi de quatre pirogues, que M. Périer envoyait aux Arkansas. L’officier eut deux hommes tués et deux blessés de la première décharge. Voyant que l’ennemi était de beaucoup supérieur en nombre, quoiqu’il eut soixante et dix hommes, il se hâta de regagner le milieu du fleuve.
“On sait maintenant qu’il y a plus de trois cents Natchez portant les armes, lesquels ont trouvé le moyen de s’échapper du fort, malgré le siège. Les Chickassas se sont déclarés pour eux. M. Périer m’ordonne d’engager les Chactas à leur faire la guerre ; mais ils savent que nous n’avons rien à donner, nos provisions étant épuisées par les dons qu’il a fallu faire pour la dernière expédition, et nous sommes payés pour savoir que les sauvages ne se remuent pas pour rien. Nous sommes sans provisions, sans ressources, et nous avons tout à craindre.
“Les Chickassas, à qui M. Périer a fait demander les Natchez qui ont fait village parmi eux, ont répondu qu’ils n’avaient pas été les chercher pour les livrer, et qu’ils sauraient bien les défendre. Nous avons perdu cette nation depuis 1729, époque à laquelle on a cessé d’y faire la traite.
“On aurait pu prévenir tous ces désordres des Natchez si on avait forcé ces barbares, lorsqu’on avait le bonheur de les tenir enfermés une seconde fois, avec des forces capables d’enlever toute autre chose qu’un fort de pieux, qui n’était défendu que par des hommes accablés de misère et de maladie. Mais on voulut les avoir sans coup
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1731. férir. Ce qui fit que nous les perdîmes à la- faveur de la nuit et de la retraite que M. Périer ordonna au corps de la milice bourgeoise qui gardait la sortie par un feu continuel.”
Si M. Périer commit cette faute, il semble qu’il en fit une autre bien plus grande, en envoyant vendre à Hispaniola les quatre cent cinquante femmes et enfants des Natchez, ainsi que les chefs qu’il avait en sa possession. Car il est probable qu’avec de tels moyens sous la main, il aurait pu avoir bonne composition des Natchez et les amener peut-être à s’éloigner des établissements français, ou à faire une paix durable qui aurait mis fin à bien des craintes et à des dépenses ruineuses.
N’étant plus animés que par une haine implacable, les Natchez se montraient partout avec une rapidité étonnante. Ainsi, ils s’avancèrent sur les Natchitoches, dans le dessein de surprendre le village de cette nation et le fort français. Les Natchitoches, informés de leur présence par un chasseur qui les avait aperçus, allèrent au devant d’eux et leur tuèrent cinq ou six hommes. Les Natchez, malgré cela, les chassèrent de leur village, et ensuite se retranchèrent sur la rivière. Les Natchitoches, aidés par la petite garnison française commandée par St. Denis, et soutenus par environ quatorze Espagnols et quatre cents sauvages Acinais, reprirent courage, forcèrent les Natchez dans leurs retranchements et les obligèrent de se retirer chez les Ouachitas. On perdit deux soldats français, un Espagnol et un assez grand nombre de sauvages. Quant aux Natchez, ils eurent à déplorer la mort de leur fameux chef, la Farine ; leur perte totale, en tués ou prisonniers, se monta à soixantequatorze hommes.
En date du 5 novembre, M. de Bcauchamp, commandant de la Mobile, écrivit au ministre :
“M. Périer, ayant appris que les Natchez se retiraient
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aux Chickassas, a demandé à ceux-ci de nous les re- 1731. mettre. Ce qu’ils ont refusé. Sur ce refus, sans s’embarrasser de la misère où est la colonie et du peu de forces que nous avons, M. Périer, par promesses et présents, a engagé par le moyen de M. Diron d’Artaguette, les Chactas à déclarer la guerre aux Chickassas, pour avoir recueilli les ennemis des Français. Les Chactas de l’Est ont fait quelques chevelures, mais ceux de l’Ouest ne veulent pas s’engager dans cette guerre à moins que M. Périer ne marche à leur tête, comme il leur a promis. Cette disposition peu favorable des Chactas prouve leur mauvaise intention à notre égard. Cependant, cette nation se déclarant contre nous, il nous faudrait abandonner la colonie, si toutefois on avait le temps de le faire. Tous les sauvages, depuis le départ de M. de Bienville, sont gâtés. Malgré l’augmentation de marchandises qu’on leur a données en présents, et la diminution de la traite de leurs pelleteries, ils ne sont point contents. Au contraire, ils sont plus insolents et moins traitables.
“La guerre des Natchez n’inquiétait que le fleuve.
Celle des Chickassas inquiète toute la colonie. Ils ont envoyé chez les Illinois pour les solliciter de prendre parti contre nous. Mais les trois envoyés nous ont été livrés, et M. Périer se propose de les faire brûler.
“Les Alibamons et les Talapouches ont été sur le point de se déclarer contre les Chactas. Si cela eût eu lieu, la colonie eut été en feu. Les Anglais nous débordent.
“Un défaut de politique que j’ai trouvé, ainsi que tous les anciens du pays, en M. Périer, c’est qu’il a donné une connaissance parfaite à la nation des Chactas des forces de la colonie, en les obligeant d’aller à la Nouvelle-Orléans chercher leurs présents. Ce qui fait aussi un mauvais effet, c’est qu’aujourd'hui il y a trois fois plus de chefs que lorsque M. de Bienville est parti, et par suite, il y a trois fois plus de présents à faire. Ajou-
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1731. tez à cela que ces barbares qui, étant gens de bois, n’avaient jamais osé se risquer sur l’eau, vont devenir canotiers par ce moyen et capables de nous faire la guerre en quelque lieu que se place la colonie. C’est la raison pour laquelle M. de Bienville n’avait jamais voulu souffrir que les Chactas vinssent chercher leurs présents, tant à Biloxi qu’à la Nouvelle-Orléans, pour ôter à ces sauvages la connaissance des troupes et des magasins, et c’est pourquoi il leur avait fait toujours remettre leurs présents à ce poste (Mobile), qui est plus à leur portée.
"Le mal est maintenant sans remède, à moins que M. de Bienville ne put revenir. Peut-être pourrait-il réussir, lui, à cause de la considération que les sauvages ont toujours eue pour lui, et à cause des services qu’il leur a rendus, particulièrement aux Chactas.
"Nous ne sommes pas seulement menacés des sauvages. Les nègres avaient comploté à la Nouvelle- Orléans de massacrer tous les Français qui sont sur le fleuve. Ce coup devait se faire le 24 juin, à la sortie de la messe ‘paroissiale. Par le plus grand bonheur du monde pour le pays, tout ne se trouva pas prêt ce jourlà, et l’exécution du projet fut remise au 29. On a découvert heureusement, dans ce petit intervalle de cinq jours, la conspiration. Sans quoi, depuis la Pointe- Coupée jusqu’à la Balise, tous les blancs auraient été massacrés. On a fait rouer et pendre dix à douze nègres des plus coupables. Ceux de cette rivière (la Mobile) ne trempaient en aucune façon dans cette affaire, dont ils n’avaient même pas connaissance. Tous les Banbaras s’étaient ligués pour se rendre libres possesseurs du pays par cette révolte. Les autres nègres de la colonie, qui ne sont point de cette nation, leur auraient servi d'esclaves.
“Vous voyez, Monseigneur, dans quel état est cette colonie, qui gémit sous un commandement dur, depuis
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long-temps. Les habitants y sont misérables, tant pour les marchandises dont ils ont besoin que pour la nour- ’ riture, étant obligés de se nourrir de riz et de maïs. Quand il vient des farines, les premiers de la colonie s’en emparent, ainsi que des boissons, et ne s’en dessaisissent qu’à des prix excessifs. Ils en font de même des / marchandises.
“Les soldats ont toujours eu à se plaindre de la compagnie pour la nourriture et les vêtements, sans parler des bénéfices énormes faits par la compagnie sur les ventes.”
Dans la dépêche qui précède, M. de Beauchamp se plaint, avec raison, de la dureté de M. Périer, qui ne songeait qu’à brûler les sauvages ou à les envoyer vendre dans les îles. Ainsi les Chickassas étant en guerre avec les Français, et ayant envoyé des émissaires aux Illinois, pour les engager à prendre fait et cause avec eux contre leurs ennemis, ces émissaires furent livrés par les Illinois à M. Périer, qui ne trouva rien de mieux à faire que de les brûler ! Il n’est donc pas étonnant que, dans sa dépêche, M. de Beauchamp ait demandé le retour de Bienville, en disant que lui seul pouvait ramener les sauvages.
La dépêche suivante de Périer, en date du 10 décembre, fait voir que les Natchez ne laissaient en repos ni les Français ni leurs alliés :
“A mon retour de la Balise, au mois d’avril, dit M. Périer, je trouvai ici le chef des Tunicas, qui me dit qu’étant allé à la chasse, quatre Natchez s’étaient ren- . dus à lui pour le prier de leur faire faire leur accommodement, en lui disant que tous ceux qui étaient dispersés, tant chez les Chickassas qu’ailleurs, seraient bien aise qu’on les reçût en grâce, qu’ils se mettraient où je souhaiterais et dans telle situation que je voudrais, mais qu’ils seraient heureux d’avoir la permission de se placer près de son village. Je répondis au chef des Tuni-
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1731. cas, que je voulais bien qu’ils s’établissent à deux lieues • de là, où ils demeureraient sans armes, mais que je ne voulais pas qu’ils se missent dans son village, à cause des discussions journalières qui arriveraient entre ses guerriers et les Natchez. Il me promit qu’il exécuterait ponctuellement mes intentions. En conséquence, il alla à son village, où il reçut trente Natchez qu’il désarma. Dans le même temps, quinze Natchez et vingt de leurs femmes se rendaient au baron de Cresnay, à notre fort des Natchez. Pendant que les choses étaient dans cet état, une centaine de Natchez vinrent au village des Tunicas avec leurs femmes et leurs enfants, tandis que cinquante Chickassas, ou Coiras, étaient cachés dans les cannes autour du village. Le chef des Tunicas dit aux Natchez qu’il avait ordre de ne pas les recevoir armés. Sur quoi, ils lui dirent qu’ils lui remettraient leurs armes, qu’ils ne les gardaient que pour rassurer leurs femmes ; ce que le Tunicas crut trop légèrement, et, suivant son premier sentiment, il fit donner à manger à toutes les familles natchez. Après quoi, chacun dormit. Ensuite, on dansa jusqu’à une heure avant le jour du 14 de juin. Lorsque tout à coup, les Natchez sautèrent sur leurs armes et sur celles des Tunicas, et commencèrent à tuer leurs hôtes. Ils en tuèrent sur le champ une douzaine, entre lesquels était le grand chef des Tunicas, qui avait déjà tué cinq de ses ennemis, quoiqu’ils l’eussent accablé par le nombre. Le chef de guerre ne s’étonna de cette perte, non plus que de la fuite de la plus grande partie de ses guerriers, que la surprise avait fait fuir. Il en rallia une douzaine, avec lesquels il regagna la cabane de son chef, et, à force de harangues, il fît revenir ceux que la première peur avait fait fuir, avec lesquels il a repris son village, après un combat de cinq jours et de cinq nuits. C’est une des affaires les plus vigoureuses qui se soit jamais passée entre sauvages. Les Tunicas ont eu vingt hommes de tués et autant de
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blessés, avec huit femmes prisonnières, mais qu'ils ont 1731. ensuite reprises. Les Natchez ont laissé trente hommes de morts et trois prisonniers qui ont été brûlés. Si nos habitants français, qui n’étaient qu’à sept lieues, eussent été secourir les Tunicas, au lieu de fuir ici, il n’eut échappé que peu de Natchez ; mais il leur manquait un homme de tête pour les conduire. Aussitôt que j’appris le combat des Tunicas, j’envoyai M. d’Artaguette, avec un détachement, pour faire marcher les petites nations à la poursuite des Natchez, et je fis passer une lettre en diligence au sieur de Cresnay pour désarmer tous les sauvages qui s’étaient rendus. Ce qu’il fil sur le champ.
Mais l’aide-major ne les ayant désarmés que de leurs fusils sans leur ôter leurs couteaux, ils sautèrent sur huit fusils qui étaient en faisceau vis-à-vis de la chambre où on les gardait, avec lesquels ils firent feu jusqu’à ce qu’on les eut tous tués, hommes, femmes et enfants, au nombre de trente-sept. Nous avons perdu dans cette affaire quatre soldats. Le chef de ce parti, qui était descendu ici pour me parler, a eu le même sort avec quinze de ses gens, ayant voulu fuir de la Balise où ils étaient aux fers et ayant trouvé le moyen de forcer leur prison pendant la nuit. Toutes ces pertes ont beaucoup réduit cette nation, qui serait bientôt détruite, si tous les vagabonds de toutes les nations lie se joignaient à elle.
“J’ai eu de la peine à faire donner les Chactas sur les Chickassas. Ils délibéraient depuis trois mois sur le parti à prendre, lorsque j’ai fait faire coup sur eux par un chef chactas de nos amis, et la guerre est maintenant inévitable entre ces deux nations. Mais malheureusement nous sommes dépourvus de tout, de munitions surtout, &c., &c.”
Pendant que ces choses se passaient à la Louisiane, le conseil d’Etat en France rendait un arrêt en date du 15 novembre, par lequel il ordonnait aux créanciers do
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1731. la compagnie des Indes à la Louisiane (la rétrocession de la colonie ayant été acceptée), de présenter leurs comptes et de les faire viser, pardevant les conseillers délégués à cet effet, Bruslé et Bru. Ces créances devaient être payées sur les lieux, et il était défendu aux dits créanciers de poursuivre à ce sujet la compagnie en Europe.
Le même jour que cet arrêt du conseil d’Etat était signé en France, c’est-à-dire le 15 novembre, le gouverneur Périer et Edme Gatien Salmon, commissaire de la marine, rendaient à la Louisiane cette ordonnance :
“Etant informés qu’il reste dans le public une certaine quantité de billets de caisse de la compagnie des Indes, qui ont été fabriqués pour le paiement des dettes de la dite compagnie, et attendu que ces billets de caisse, faits de particulier à particulier, ne doivent pas continuer à être reçus dans le public comme monnaie courante, attendu le dérangement qu’ils causent dans la valeur intrinsèque des monnaies du roi ; cependant, voulant donner aux particuliers qui sont porteurs des dits billets, la faculté d’acquitter les dettes qu’ils ont contractées pour la valeur d’iceux, nous, sous le bon plaisir de Sa Majesté, en avons permis le cours dans la colonie pendant quinze jours, à compter du jour de la publication de la présente ordonnance, passé lequel temps ils ne pourront être admis dans le public, sous peine de vingt livres d’amende pour la première fois et de punition corporelle en cas de récidive.”
Cette ordonnance causa une grande gêne dans le pays. Car les billets de caisse de la compagnie constituaient depuis long-temps la monnaie courante de la province. Cette ordonnance les faisait disparaître ou du moins les frappait de nullité, sans prendre en considération l’injustice d’une pareille mesure et sans avoir pourvu préalablement à combler le déficit que l’on créait dans ce qui formait les moyens d’achat et de
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paiement dans la colonie. Il en résulta une forte per- 1731 turbation dans les affaires.
Ainsi finit la compagnie, après une laborieuse existence de près de quatorze années. Cependant la colonie avait un peu prospéré sous son administration.
La Nouvelle-Orléans avait été fondée, des établissements importants avaient été faits aux Tchoupitoulas, aux Cannes Brûlées, à la côte des Allemands, au bayou Manchac, à Bâton Rouge et à la Pointe-Coupée. Enfin, l’on doit se rappeler que, lors de la formation de la compagnie, en 1717,1a population blanche à la Louisiane n’était que de cinq à six cents âmes et que l’on n’y comptait pas plus de vingt nègres. Lorsque la compagnie fut dissoute, cette même population blanche se montait à cinq mille âmes et le nombre des nègres dépassait deux mille. Il est à remarquer néanmoins que, depuis 1721, la population blanche ne s’était pas accrue.
La population noire était la seule qui eût fait des progrès ;* car de six cents âmes elle s’était élevée à deux mille.