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officier à ce préposé par le roi d'Espagne, le dit pays et colonie de la Louisiane et postes en dépendants, ensemble la ville et l’île de la Nouvelle-Orléans, telles qu’elles se trouveront au jour de la dite cession, voulant qu’à l'avenir elles appartiennent à Sa Majesté Catholique, pour être gouvernées et administrées par ses gouverneurs et officiers, comme lui appartenant en toute propriété et sans exception.
“Je vous ordonne, en conséquence, aussitôt que le gouverneur et les troupes de ce monarque seront arrivés dans les dits pays et colonie, que vous ayez à les en mettre en possession, et à retirer tous les officiers, soldats et employés à mon service qui y seront en garnison, pour envoyer en France, ou dans mes autres colonies de l'Amérique, ceux qui ne trouveraient pas à propos de rester sous la domination espagnole.
“Je désire de plus qu’après l'entière évacuation des dits port et ville de la Nouvelle-Orléans, vous ayez à rassembler tous les papicrs relatifs aux finances et à l'administration de la colonie de la Louisiane, pour venir en France en rendre compte.
“Mon intention est néanmoins que vous remettiez au dit gouverneur, ou officier préposé, tous les papiers et documents qui concernent spécialement le gouvernement de cette colonie, soit par rapport aux limites du territoire, soit par rapport aux sauvages et aux difiérents postes, après en avoir tiré les reçus convenables pour votre décharge, et que vous donniez au dit gouverneur tous les renseignements qui dépendent de vous, pour le mettre en état de gouverner la dite colonie à la satisfaction réciproque des deux nations,
“Ma volonté est qu’il soit donné un inventaire signé double entre vous et le commissaire de Sa Majesté Catholique, de toute l'artillerie, et tous effets, magasins, hôpitaux, bâtiments de mer, &c., qui m’appartiennent dans la dite colonie, afin qu’après avoir mis le dit com-
124 [unar. xxr.
missaire en possession des bâtiments et édifices civils, il soit dressé ensuite un procès verbal d'estimation de tous les dits effets qui resteront sur les lieux et dont le prix sera remboursé par Sa Majesté Catholique sur le pied de la dite estimation.
“J'espère en même temps, pour l'avantage et la tranquillité des habitants de la colonie de la Louisiane, et je me promets eu conséquence de l’amitié et affection de Sa Majesté Catholique, qu’elle voudra bien donner des ordres à son gouverneur et àtout autre officier employé à son service dans la dite colonie et ville de la Nouvelle-Orléans, pour que les ecclésiastiques et maisons religieuses qui desservent les cures et les missions, y continuent leurs fonctions, et y jouissent des droits, privilèges, et exemptions qui leur ont été âttribués par lestitres de leurs établissements ; que les juges ordinaires, ainsi que le conseil supérieur, continuent à rendre la justice suivant les lois, formes et usages de la colonie ; que les habitants y soient confirmés dans les propriétés de leurs biens, suivant les concessions qui en ont été faites par les gouverneurs et ordonnateurs de la dite colonie ; et que les dites concessions soient censées et réputées confirmées par Sa Majesté Catholique, quoiqu’elles ne ‘Teûssent pas encore été par moi, espérant au surplus que Sa Majesté Catholique voudra bien donner à ses sujets de la Louisiane les marques de protestion et de bienveillance qu’ils ont éprouvées sous ma domination, et dont les seuls malheurs de la guerre les ont empêchés de ressentir les plus grands effets.
“Je vous ordonne de faire enrégistrer ma présente lettre au conseil supérieur de la Nouvelle-Orléans, afin que les différents Etats de Ja colonie soient informés de son contenu, et qu’ils puissent y avoir recours au besoin, la présente n'étant à d’autres fins.
“Je prie Dieu, Monsieur d’Abbadie, qu'il vous ait en sa sainte garde. Signé, Louis, et plus bas, le nuc ve Cnoiseus.”
Ainsi finit à la Louisiane le règne de Louis XV, qui fut aussi funeste aux possessions françaises dans le nouveau monde qu’à la France elle même.
Le roi d'Espagne, à qui la Louisiane était cédée, se nommait Charles III. Il avait laissé le trône de Naples pour succéder à son frère Ferdinand VI, mort le 11 août 1759.
Lorsque d’Abbadie publia les instructions qu’il avait reçues la province fut plongée dans la plus grande consternation. Les malheurs semblaient aux colons suivre de près les malheurs. (Ce n’était pas assez que la colonie eût été divisée et qu’une partie en eût été cédée à l'Angleterre, il fallait encore que la portion qui était restéé à la France prétât foi et hommage à un souverain étranger ! Il n’y avait plus de Français dans l’ancienne Louisiane ; il n’y avait que des Anglaiset des Espagnols !
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D'ABBADIE MEURT.—AUBRY LUI SUCCÈDE.—ARRIVÉE DES ACADIENS À LA NOUVELIE-ORLÉANS.—ON LEUR CONCÈDE DES TERRES.— HOSTILITÉ DES SAUVAGES AUX ANGLAIS.—ORIGINE DU NOM DE BATON ROUGE.—SUPPLIQUE DES COLONS PORTÉE EN FRANCE PAR MILHET.—ARRIVÉE D'ULLOA, COMME GOUVERNEUR, ET DES COM- MISSAIRES ESPAGNOLS LOYOLA, NAVARRO ET GAYARRÉ.—FER- MENTATION DANS LA COLONIE,
La France s’exécutait de bonne foi vis-à-vis de lAngleterre, et la cession de cette partie de la Louisiane à laquelle les Anglais avaient droit se faisait avec toute la célérité que permettait l’hostilité des Indiens contre leurs nouveaux seigneurs suzerains.
Le 16 juillet, M. d’Abbadie écrivait au ministre :
“M. Nyon de Villiers, à qui j'avais envoyé des ordres pour l’évacuation du poste des Illinois, en y réservant quarante hommes pour la police, a différé son départ pour attendre le convoi anglais parti d'ici, le 27 février, mais l’ayant attendu plus d’un mois au delà du temps que l’on emploie à ce trajet, et n’en ayant pas de nouvelles, il partit des Illinois, le 15 juin, et est arrivé à la Nouvelle-Orléans, le 2 juillet, avec six ofliciers, soixante-trois soldats et quatre-vingts habitants, y compris les femmes et les enfants. Un coup fait par les Chérokis sur le nommé Pagès, qu’ils ont tué chez lui quelques jours avant le départ du convoi de M. de Nyon, a autant contribué à effrayer les habitants des Illinois que l'opiniâtreté des sauvages à ne pas souffrir les Anglais.
CHIAP. XXIL.] 127
“Les circonstances augmentent nos inquiétudes. Vous 1761.
êtes informé, Monseigneur, que les sauvages du Nord, les Alibamons Talapouches témoignent la plus grande inquiétude sur les propos que l’on prend plaisir à leur tenir sur la cession aux Espagnols de la partie qui nous reste de la Louisiane. Les Anglais prennent de là occasion de leur dire que nous les abandonnons tous, et partout, et qu’ils ne doivent recourir qu’à eux.”
Les Anglais étaient en effet infatigables, et cherchaient à tirer le meilleur parti possible des concessions qui leur avaient été faites. Leurs vaisseaux, qui remontaient le fleuve sous le prétexte d'aller à Manchac et à Bâton-Rouge, s’arrêtaient, après avoir passé la Nouvelle-Orléans, à l'endroit où est située maintenant la ville de Lafayette, et vendaient en contrebande des marchandises aux habitants de la ville et de la campagne. Les besoins de la colonie, à cette époque, étaient si pressants, que M. d’Abbadie fermait les yeux sur ce trafic illicite, qui était aussi avantageux au pays qu'aux Anglais. Comme c'était sous le prétexte d'aller à leurs possessions de Manchac et de Bâton-Rouge que les Anglais s’arrêtaient au lieu indiqué plus haut, on disait dans le pays, lorsqu'on y allait trafiquer avec eux : Je vais au pciit Manchac. Le nom de petit Manchac en était resté à cet endroit.
Le 4 février, M. d’Abbadie mourut, et M. Aubry se trouva chargé du commandement de la colonie.
Le 28, M. Foucault écriait au ministre : “J’ai l’honneur de vous informer qu'il est arrivé ici, il y a peu de jours, plusieurs familles acadiennes, faisant nombre de cent quatre-vingt treize personnes. Elles ont passé de l’Acadie à St. Domingue, où elles se sont embarquées sur un bâtiment marchand pour se rendre ici. Il m’a paru que la religion est le seul motif qui les ait déterminées à laisser leur pays. Elles sont pauvres et dignes de pitié. En effet, je n’ai pu me refuser à leur
128 Louar. xxut.
accorder la subsistance, jusqu’à ce qu’elles aient choisi v des terres au quartier des Opéloussas et qu’elles soient Ë h en état de se passer de secours.” | ; lu
Le 13 mai, il annonçait encore la venue de quarante- | ti huit familles acadiennes. li en était déjà arrivé, de- | al puis le commencement de l’année, un assez grand nom- 4 pl bre, formant un total de quatre cent soixante-treize per- À dé sonnes, que l’on avait dirigées sur les Attakapas et les ë d: Opéloussas, sous le commandement d’Andry. ‘ E]
“Ces quarante huit familles, dit Foucault, demandent É cn
des terres, qu’il est facile de leur accorder. On leur en donnera aux Opéloussas et aux Attakapas, où sont les autres, mais elles sont dans la misère. Comment les transporter sur ces terres? Comment les faire vivre, jusqu’à ce que la culture les ait mises à l’abri du besoin ? Comment leur procurer les instruments de culture nécessaires ? Ce sont d’assez fortes dépenses, et si, comme on l’assure, il doit arriver incessamment mille familles, ce sera un objet important. Je demande donc des instructions. Si les Espagnols remboursent ces dépenses, ils n'auront pas lieu de les regretter. L'établissement que feront dans le pays tous ces Acadiens et beaucoup d'habitants qui s’y sont fixés, venant des Alibamons et des Illinois, pays cédés aux Anglais, sera fort considérable en peu d’années, surtout si l’on parvient à déboucher le bayou Plaquemine, qui afflue au fleuve et à la mer.”
Le commissaire Foucault disait peut être la vérité, quant à la petite troupe d’Acadiens dont il parle dans sa dépêche du 28 février. Il était possible, comme il l’écrivait au ministre: Que la religion fût le seul motif qui les eüi déterminés à quitter leur pays. Mais la plupart des Acadiens qui vinrent à la Louisiane n’avaient pas quitté volontairement l’Acadie. Ils en avaient été violemment expulsés par l'Angleterre. Lorsque Louis XIV avait cédé l’Acadie à la Grande-Bretagne, il avait stipulé que les sujets qu'il abandonnait conser-
cirAr. XX. | 129
veraient leurs propriétés, si toutefois ils juraient foi et 1705.
hommage à la reine Anne. Mais les Acadiens ne voulurent prêter le serment que l’on exigeait d’eux qu'avec une réserve, celle de n'être jamais obligés de porter les armes contre la France. Les autorités anglaises se plaignirent de ce refus, mais le gouvernement jugea convenable d’ajourner les mesures de rigueur. Cependant la politique anglaise ne faisait que sommeiller. Elle se réveilla en étonnant le monde par la froide cruauté de ses décrets.
L’Acadie est un pays stérile qui offre si peu d’attraits aux émigrants, qu’il était probable que de longues années s’écouleraient avant qu’il pûts’y former. une population anglaise assez forte, pour tenir en échec la population française. D'un autre côté, les Acadiens avaient fait parler hautement leur inimitié, de sorte qu’il fallait les contenir, en établissant parmi eux des forts et des garnisons, qui auraient coûté annuellement de fortes sommes au gouvernement. La situation était difficile pour la Grande-Bretagne, surtout à cause de la contiguité de l’Acadie et du Canada, qu’elle cherchait alors à conquérir et qui trouvait des défenseurs zélés dans les Acadiens, ses voisins. Mais, comme elle n’a jamais reculé devant l'emploi d'aucun moyen‘’pour arriver à son but, elle eut bientôt pris son parti, et elle donna l’ordre de s'emparer des Acadiens, sans distinction d'âge ni de sexe, et de les jeter, de distance en distance, sur les plages des autres colonies anglo-américaines. Peu soucieuse des misères et des douleurs qu’elle allait infliger, elle pensa que ces malheureux exilés se fondraient dans la population nombreuse à laquelle ils se troôveraient mélés. Ce décret fut exécuté avec la plus grande rigueur, et une forte partie de la population acadienne fut, à différentes époques, et par petites bandes, poussée à bord ues vaisseaux anglais. En quittant les foyers
de leur terre natale, il ne fut permis aux Acadiens de
130 [ouar. xx.
ne rien emporter, si ce n’est le sentiment de leurs maux et la haine éternelle que méritaient leurs cruels oppresseurs. Poussées comme de vils troupeaux, des fa- , milles acadiennes, au nombre de sept mille âmes, fu- ” rent entassées sur les navires de leurs persécuteurs, et, lorsqu'elles tournèrent leurs regards vers leur patrie, pour lui dire un douloureux adieu, elles n’aperçurent que les flammes qui consumaient, leurs villages et les bayonnettes anglaises qui bordaient le rivage. Telle l'antique Messénie vit fuir ses enfants devant le décret d’exil porté par les féroces Lacédémoniens. Ainsi, se sont renouvelées dans le nouveau monde ces scènes d’horreur et d’attendrissement dont la Grèce a été témoin et que le pinceau de l’auteur d’Anacharsis a représentées avec des couleurs si terribles. Les propres expressions de Barthélemy ne sont que trop applicables au sort des Messéniens modernes : “une neition entière chassée de ses foyers, errante au hasard caez des peuples épouvantés de ses malheurs; des jeunes gens affaiblis par la douleur, portant sur leurs épaules les auteurs de leurs jours ; des femmes assises par terre, expirant de faiblesse, avec les enfants qu’elles serrent entre leurs bras ; ici des larmes, des gémissements, les plus fortes expressions du désespoir ; là, une douleur muette, un silence effrayant. Si l’on donnait ce tableau à peindre au plus cruel des Spartiates, un reste de pitié ferait tomber le pinceau de ses mains.”
Les colonies anglaises reçurent avec humanité les infortunés qui avaient été jetés sur leur territoire avec autant d’indifférence que s'ils avaient été le rebut de l'espèce’humaine. Elles rougirent du crime que commettait l'Angleterre et résolurent de le réparer autant qu’elles le pourraient. La Pennsylvanie, le New-Jersey et les provinces du Sud allouèrent des secours à ces victimes de la politique anglaise. Il fut bien dur pour des cœurs ulcérés d'accepter ainsi le pain de la pitié de
la main de ceux qui étaient les frères de leurs persécu- 1766,
teurs et qui en parlaient la même langue! :
Les Acadiens avaient oui dire que sur un seul point de l'Amérique Septentrionale flottait encore cette bannière sans tâche qu’ils aimaient avec un dévouement si héroïque. Aussitôt, l'espoir de la revoir ranima leur courage. La plupart ne pensèrent plus qu’à se rendre à la Louisiane, et tous ceux qui le purent s’y firent transporter. On a déjà vu comment ils y arrivaient par bandes détachées, auxquelles la colonie accordait tous les secours dont elle pouvait disposer. Elle y gagna un surcroit de population probe et laborieuse qui, par la suite, fut pour elle un élément de prospérité.
Le 16 mai, M. Aubry écrivait au ministre: “Vous verrez, Monseigneur, par la lettre de M. de St.-Ange, commandant aux Illinois, que les sauvages donnent encore bien de l'occupation aux Anglais, lesquels ont eu bier: {es difficultés à s’y rendre, malgré tous les efforts que ce commandant a fait pour leur en faciliter la possession.
“Je vous ai annoncé l’arrivée d’une de leurs frégates qui restera à la rivière d’Iberville, où ils vont construire un fort. Ils en attendent une autre qui doit aller aux Natchez, où ils se proposent dé former un grand établissement. Ils ont aussi un petit vaisseau de douze canons qui doit aller à la rivière d’'fberville. Les coups de canon que ces bâtiments tirent, soir et matin, effraient les sauvages devant lesquels ils passent, et, malgré que je leur ai dit que c’est un usage des Anglais comme des Français, qui ne doit pas les étonner, ils en. prennent de l’ombrage, et je crains bien par suite qu’ils ne commettent quelque hostilité contre eux, comme ils ont fait l'an dernier. Ce qui pourrait avoir de très fâcheuses conséquences. Aussi, fais-je tout ce qui est en mon pouvoir pour l’éviter.
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132 [ouar, xxit.
quiétant, de voir passer continuellement devant la Nouvelle-Orléans, des vaisseaux de guerre et des troupes étrangères. Quoique nous soyons en pleine paix, et qu’il paraisse que nous n’ayons rien à craindre, je sens intérieurement et comme malgré moi des alarmes à ce sujet, n’ayant n° troupes, ni vaisseaux, ni munitions pour nous opposer à leurs mauvais desseins, en cas qu’ils en eûssent dans des circonstances pareilles. Il m’a paru indécent que nous n’eûssions aucune batterie sur le fleuve. En conséquence, j'ai fait construire et placer sur leurs affüts vingt pièces de canon, vis-à-vis le quartier des soldats. De cette façon, on répondra plus décemment aux saluts, sans compter que c’est un porte respect.
“Les Anglais s'étaient flattés d'ouvrir facilement la communication qui était bouchée depuis long-temps entre le lac Maurepas et le Mississippi, et c’est ce qu’on appelle la rivière d’Iberville, distante de trente-cinq lieues de la ville, et où commence l'ile de la Nouvelle- Orléans ; mais cette entreprise est plus difficile qu’ils n'avaient pensé, et le sieur du Parc, habitant de cette colonie, qui s’était chargé de cette opération, avec le consentement de M. d’Abbadie, pourra bien y échouer.
“Le gouvernement de cette colonie est plus embarrassant qu’il n’a jamais été. Il est très difficile de pouvoir concilier à la fois les Anglais, les Français et les sauvages, qui sont ici pêle-mêle.
“La correspondance que je suis obligé d’avoir avec les Anglais, qui m’écrivent de toutes parts, et principalement le gouverneur qui est à la Mobile, me donnent de sérieuses occupations. C’est un homme extraordinaire ! Comme il sait que je parle anglais, il m’écrit quelquefois en vers. Il me parle de François ler et de Charles Quint ; il compare Pondiak, chef sauvage, à Mithridate ; il dit qu’il couche avec Montesquieu. Quand il se rencontre quelques petites diflicultés entre
cHAr. XX11.] 133
les habitants de la Nouvelle-Orléans et de la Mobile, il 1765.
me cite la grande charte, (magna charta), et les lois d'Angleterre. On prétend que le ministre l’a envoyé à la Mobile pour s’en débarrasser, tendu qu'il était un des plus ardents dans le parti de l'opposition. Il me fait de grands *. à1plime:is, je lui en fais de même, et, tout bien considéré, c’e # un homme d'esprit, mais un voisin dangereux, contre lequel il est bon de se mettre en garde.
“On vient ordinairement de la Mobile par les lacs et le bayou St. Jean. Nous y avons toujours laissé passer les Anglais qui viennent ici. Cependant j'ai refusé le passage à M. Farmar qui va aux Illinois avec trois cents hommes. Il a le fleuve, qu’il en use.”
Les Anglais, du reste, ne se faisaient pas faute d’user du fleuve aussi largement que possible. Ils avaient construit à Manchac un fort qu’ils appelèrent le fort Bute, et de ce poste, ainsi que des postes des Natchez et de Bâton-Rouge, ils faisaient un grand commerce avec les habitants de la Louisiane, qui allaient s’y approvisionner de toute espèce de marchandises. Les navires anglais remontaient et descendaient le fleuve, en faisant la contrebande la plus active, et débarquaient surtout des nègres de toûs côtés. Telle fut la source de la fortune d’un grand nombre de nos planteurs. Comme la colonie allait cesser d’appartenir à la France, qui n’y faisait plus de comme: e, le gouverneur fermait les yeux sur ces transactions illicites.
Le poste de Bâäton-Rouge, qui avait été cédé aux Anglais, et dont ils avaient fait ur. entrepôt de commerce de contrebande avec le .este de la Louisiane qui était transféré à l'Espagne, ne se composait alors que d’un mauvais fortin et de quelques cabanes dispersées çà et là, aux environs. L'avenir réservait de plus hautes destinées à ce site, qui est un Ces plus agréables de l'Etat de la Louisiane. En effet, on y voit de nos
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1765. jours une jolie petite ville, où le gouvernement fédéral
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des Etats-Unis a établi un magnifique arsenal ; et par une disposition de la nouvelle Constitution de l'Etat, le siège du gouvernement doit y être transféré en 1849.
Voici quelle fut l’origine du nom de Bâton-Rouge, donné à la future capitale de l'Etat de la Louisiane. On sait que le cypre, dont l'écorce est d’une couleur rougeûtre, est un arbre qui s'élève à une hauteur prodigieuse. Son tronc est dépourvu de branches et ce n’est que sa tête qui se couronne de feuillage. C’est le chapiteau de la colonne. Le Page du Pratz raconte que, de son temps, on y voyait encore un cypre fameux, duquel un charpentier de bateaux avait offert de faire deux pirogues, l’une de seize tonneaux et l’autre de quatorze. “Comme le cypre est un bois rouge, dit Le Page du Pratz, quelqu'un des premiers voyageurs qui arrivèrent dans ce canton, s’avisa de dire que cet arbre ferait un beau bâton. C’est ce qui fait qu’on a nommé cet endroit Bâton-Rouge. Quant à l’arbre, sa hauteur n’a pas encore été mesuréc. Elle est à perte de vue.”
Les anciens Romains, qui voyaient en tout des présages, n'auraient pas manqué de dire que ce prodige du règne végétal était un signe certain d’une prospérité extraordinaire pour le sol sacré sur lequel les Dieux l'avaient placé.
Lorsque les habitants de la Louisiane avaient été informés du traité de cession qui les mettait sous la domination espagnole, ils avaient résolu de faire des représentations au gouvernement français. Ils espéraient que le roi de France, touché de leur amour et de leur dévouement, reviendrait sur l’acte de donation qu’il avait fait en faveur du roi d’Espagne et qu'i's éviteraient ainsi le malheur, dont ils craignaient la venue. En conséquence, chaque paroisse de la province avait été ;nvitée à envoyer des délégués à la Nouvelle-Orlézus. Toutes les paroisses se hâtèrent d’acquiesce: à cette
cHAPr. XXII. ] 135
invitation, et une assemblée nombreuse composée des personnes les plus notables du pays eut lieu à la Nouvelle-Orléans. Les membres principaux étaient : Lafrénière, procureur-général, Doucet, avocat, qui était arrivé de France depuis peu, St. Lette, Pin, Villeré, le chevalier d’Arensbourg, Jean Milhet, qui était le plus riche négociant de la Nouvelle-Orléans, Joseph Milhet, son frère, St. Maxent, de la Chaise, Marquis, Garic, Masan, Masange, Poupet, Noyan, Boisblanc, Grandmaison, Lalande, Lesassier, Braud, l’imprimeur du roi, Kernion, Carrère, Dessales, &c. &c. &ce.
Lafrénière, après avoir dans un discours énergique, fait une vive peinture de la triste situation dans laquelle se trouvait la colonie, proposa une résolution par laquelle les colons en masse suppliaient le roi de France de ne pas les détacher de la mère patrie. La proposition fut acceptée à l’unanimité, et Jean Milhet fut choisi pour aller porter aux pieds du trône la requête des colons.
La première démarche de Milhet, arrivé en France, fit de se rendre à Paris, auprès de Bienville qui, ayant passé la plus grande partie de sa vie à la Louisiane et si long-temps veillé sur ses destinées, prenait à son sort le plus vif intérêt. Le fondateuf de la Nouvelle-Orléans était alors dans sa quatre-vingt sixième année. Il regrettait d’avoir vécu si long-temps, depuis qu'il avait vu le démembrement de la colonie, dont une partie avait été cédée à l'Angleterre, et l’autre à l'Espagne. Le vieillard, fort de ses cheveux blancs et de ses longs services, accompagna Milhet chez le duc de Choiseul. Ce seigneur reçut la requête des colons et écouta Milhet et Bienville avec bienveillance. Mais, comme c'était lui-même qui avait conseillé la cession, il n’était nullement disposé à favoriser la démarche des colons. Du reste, cette démarche, vu les circonstances, ne pouvait avoir le résultat désiré, puisque la colonie
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136 Lear, xxit.
ne pouvait maintenir sa précaire existence qu’en recevant des secours considérables de France, et que la France s’avouait incapable de continuer à lui en fournir.
Quoique Milhet eût informé ses concitoyens de sa non réussite, ceux-ci se flattaient toujours que le traité de cession serait annulé. En effet, quelques circonstances décevantes nourrissaient cette espérance, Un an s'était écoulé depuis que d’Abbadie avait reçu l'ordre de remettre la colonie au premier officier espagnol qui se présenterait avec les pouvoirs nécessaires. Cependant, cet officier n’arrivait pas, et le roi d'Espagne ne semblait faire aucune disposition pour prendre possession de la province. L’horizon reprenait ainsi une couleur plus favorable aux yeux des colons, lorsqu'il se rembrunit tout à coup, à la nouvelle que Don Antonio de Ulloa avait été nommé gouverneur de la Louisiane et était arrivé à la Havane. Don Antonio de Ulloa avait, dans le monde savant, une grande réputation comme mathématicien, et avait été, de concert avec La- Condamine, Bouguer et Godin, chargé d’aller, sous l’équateur, déterminer la configuration de la terre.
Le 10 juillet, don Antonio de Ulloa écrivit, de la Havane, au conseil supérieur siégeant à la nouvelle-Orléans, une lettre ainsi conçue :
Messieurs :
“Ayant reçu dernièrement les ordres de Sa Majesté Catholique pour passer en votre ville et la recevoir en son nom, et en conséquence des ordres de Sa Majesté Très-Chrétienne, je saisis cette occasion de vous en faire part et de vous avertir que j'aurai bientôt l'honneur de me rendre chez vous pour remplir cette commission. Je me flatte d'avance qu’elle pourra me fournir des occasions favorables de vous rendre tous les services que vouset Messicurs les habitants de cette ville peuvent désirer ; dé quoi je vous prie de les en as-
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surer de ma part, et qu’en cela, je ne ferai que remplir mes devoirs et flatter mon inclination.”
(Signé) Axronio pe Uzroa.
Au moment où le pays allait ainsi changer de domination, le roi de France envoyait des fiches de consolation à quelques-uns des fidèles serviteurs qu’il abandonnait, et faisait remettre la croix de St.-Louis à Marest de la Tour, Bonille, d’Arensbourg et Lavergne.
Voici une liste de quelques-uns des officiers constituant, à cette époque, le personnel des officiers attachés au service de la colonie :
M. de Macarty, lieutenant de roi à la Nouvelle-Orléans, de la Houssaye, major; Dubarry, aide-major; Renaud de Coudreau, lieutenant des canonniers bombardiers à la Louisiane.
Cuapitaines.
Aubert, Trudeau, de Lusser, de Porneuf, le chevalier Dufossat, de l’'Hommer, Fleuriau, Voisin.
Lieutenants.
Roullin, Peschon, Leblanc, Charles de Lusser, Livaudais aîné, Charles Dessales, Doriocourt, le chevalier de Rouville, Adam, St.-Deñis l’aîné, de Belle-Isle, Laforest de Laumont, le Chevalier de la Ronde, Dussuau, Boisseau et le chevalier de Villiers. C
Enseignes.
Lantagnac, Girardeau cadet, de Bachemin, Lalande Dalcourt, Baudin, Védrine, de Vin, Pellerin, . d’Arensbourg, Duverger l’aîné, de la Vau, de Latouche, Duverger Toubadon, le chevalier de Glapion, Mongin, d’Arensbourg cadet, de Velle, Enould de Livaudais, Kernion et du Tisné.
Le 23 janvier, M. Foucault écrivait au ministre:
“plus je réfléchis sur le changement de domination de
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1766. cette colonie, plus je prévois d’embarras pour mon retour en France après la prise de possession, si je ne reçois bientôt des ordres de vous, Monseigneur, qui me prescrivent ce que j'aurai à observer sur les anciens billets répandus en cette colonie pour le service du roi, d’autant que dans ce cas je dois m’attendre à de bien tristes représentations de la part du public, car cette monnaie était presque la seule qui servait à l’achat de ce qui est nécessaire à la vie, puisqu'il n’y a point d’argent sonnant, et que les lettres de change sont emportées par les gérants de cargaison, à mesure qu’elles sortent du trésor. La circulation de ce papier ne pouvant man quer de cesser lors de la prise de possession par les Espagnols, la position des personnes en grand nombre qui en sont chargées, qui depuis quelques années se ruinent à attendre qu’il plaise au roi de le faire acquitter, et qui n’ont pas d’autres ressources, sera infailliblement fort touchante.”
Au mois de février, de nouvelles familles âcadiennes arrivèrent à la Louisiane, au nombre de deux cent seize personnes. Ces familles, ainsi que celles qui les avaient précédées, fuyaient devant la domination anglaise. Elles avaient préféré s’expatrier et elles étaient venues chercher le seul point de l'Amérique Septentrionale où flottait encore la bannière de France. Elles espéraient de pouvoir y vivre en paix, dans l'exercice de leur religion et sous l'empire de lois qui leur étaient familières. Les premières familles qui s'étaient réfugiées à la Louisiané on attiraient d’autres. La levée et la place publique de la Nouvelle-Orléans étaient souvent couvertes d’une foule de ces malheureux exilés, qui venaient chercher un asile, là où ils espéraient trouver des frères et où l’on parlait encore leur langue. Ils ne s'étaient pas trompés. Car jamais l’humanité ne se montra plus affectueuse, jamais la charité ne fut plus abondante dans ses largesses. On leur fournit des outils aratoires aux frais
du gouvernement, et, pendant la première année de leur établissement, on leur distribua les mêmes rations que celles que l’on donnait aux troupes Æ ligne de la colonie. réfugiés s'établir lirent. sur eux rives def ju ren à Bâton-Rouge. et. la Pointe | Goupée. C’est de cette circonstance qu'est venu le nom de Côte des Açadiens que porte encore syosrdul cette partie du fleuve.
‘Don Antonio de Ulloa, qui s'était annoncé depuis le 10 juillet de l’année précédente, ne paraissait pas très pressé de prendre possession de son gouvernement, car il n’arriva à la Nouvelle-Orléans que le 5 mars de cette année. Il était accompagné de deux compagnies d'infanterie commandées par Piernas, de Loyola, comme commissaire de guerre, de Navarro, comme intendant, et de Gayarré, comme contador ou président de la Cour des Comptes. Navarro et Gayarré, en dehors de leurs attributions respectives, étaient adjoints à Loyola, et ils devaient tous trois agir comme commissaires, pour la prise de possession de la province et pour l'estimation de tous les objets appartenant au roi de France et que le roi d'Espagne jugerait convenable de garder pour son compte. Ulloa reçut un accueil r--pectueux mais froid et sombre, qui n’annonçait que trop clairement le mécontentement des citoyens. Ayant été requis par le conseil supérieur d’exhiber ses pouvoirs, il refusa de le faire, en disant qu’il voulait différer la prise de possession jusqu’à l’arrivée de toutes les forces espagnoles. Il ajouta qu'il n'avait rien à déméler avec le conseil supérieur qui n’était qu’un tribunal civil, et que, pour la prise de possession, il n'avait à traiter qu'avec le gouverneur Aubry,ne reconnaissant que lui comme autorité compétente en cette matière.
Ulloa n’en visita pas moins les différents postes de la province, et passa un temps considérable aux Nat-
140 [onar. xx1r.