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188 [uuar. xxiv.
. merce au moins pendant dix années ; la source de nos
besoins connue en Espagne, sans que nous l’eûssions indiquée nous mêmes, restait encore ouverte à notre activité ; mais avons nous pu douter, à la vue du décret que M. Ulloa, chargé de ce rapport, comme l'ordonnance publiée ici, le 6 septembre 1766, nous le déclare, ne soit l’auteur de ces calamités imminentes, et qu'ayant projeté nos ruines, ses relations peu véridiques n’aient dé. tourné les effets de cette même bienveillance que son maître voulait sans doute nous faire ressentir.
L'on objecterait en vain que le dernier article du dé: cret permet d’extraire des ports d'Espagne les fruits et effets apportés de la Louisiane, pour les aller vendre chez l'étranger, s'ils n’ont pas de débit en Espagne même, et qu'il ne sera payé aucun droit d'extraction. Que trouve-t-on d’avantageux dans tout ce qui nous est présenté iei comme un véritable avantage? Ne comptons pas les articles du décret, mais prenons en l'esprit, et ne lisons aucun de ces articles sans suivre l’enchaïinement qui les joint si intimement les uns aux autres. Îl nous sera permis à la vérité d'aller débiter chez l’étranger nos denrées et nos effets qui ne pourront pas se vendre en Espagne, mais à quelles conditions ? Nos commerçants naturalisés d'Espagne, suivant l’article 3 du décret, seront tenus d'aller dans les ports de Séville, Malaga, et de payer le 4 pour cent, suivant l’article 12. Forcés par le rebut de leurs denrées de quitter ces ports et d’aller faire leur vente chez les nations voisines, il faudra qu'ils reviennent sur leur lest dans les ports d'Espagne, suivant l’article ler, pour prendre leur chargement de fruits et effets déjà introduits en Espagne, et qui auront payé les droits d'entrée suivant l'article 7. Cette marche dispendieuse détraitslle nos réflexions affigeantes sur la vue de la disette générale qui nous menaçait ? Joignons à cela les frais de navires, estimés par nos chambres de commerce, à 3,000 livres, chaque
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cuAr, XXIv.] 189
mois, pour un bâtiment de 300 tonneaux; ceux de déchargement dans les ports d’Espagne et rechargement pour les pays étrangers ; le doublement des commissions et des assurances, les frais de magasinage, l’augmentation des avaries, les droits domaniaux dont les voisins ne feront pas grâce sur des denrées venant d'Espagne ; et nous verrons le décret, comme un alambic dévorant raréfier nos récoltes jusque dans la cinquième essence.
“Les promesses de notre roi, retracées dans sa lettre du 21 avril 1764, nous faisaient espérer que nous aurions toujours les mêmes lois à suivre et les mêmes juges à écouter. Mais quelle atteinte donnée à cet article par M. Ulloa dans le début même de son administration! Iln’a pas encore pris possession ; ses titres n’ont été ni vérifiés ni enrégistrés, ni même présentés ; aucun lien ne nous attache encore à son autorité; rien autre chose qu'une déférence respectueuse pour le caractère dont on le croit revêtu, lui promet notre obéissance ; et des punitions sévères, des châûtiments inconnus sous la domination française encore subsistante, sont infligés déjà par son ordre aux fautes les plus légères, en supposant même qu’elles soient réellement des fautes, Or, il ne faut pas s’imaginer que ces faux.principes d’administration et les tristes nouveautés d’une domination inconnue aient été les seuls motifs de nos craintes et de l'alarme répandue dans nos familles. La loi d'Espagne peut avoir ses agréments et ses avantages que nous ne connaissons pas; mais l’antipathie pour l'humanité et la disposition naturelle à faire du mal, reconnue et avérée dans la personne chargée de nous présenter cette loi, nous en a fait sentir les conséquences les plus dûres, en ne;paraissant agir que par ces mêmes conséquences. La politique espagnole retrécit les postes, le plus qu’il est possible, pour en fermer à son gré l'entrée aux étrangers et l’interdire absolument à l’in-
190 Lonar. xxiv.
1768. terlope. En conséquence de cette loi, l’envoyé de Sa Majesté Catholique a fermé toutes les passes du Mississippi, à l'exception d’une seule ; mais celle qu’il a choisie est la moins profonde, la plus difficile et la plus périlleuse. Une loi presque universelle défend les établissements dans une certaine distance des citadelles et fortifications des villes frontières. M. Ulloa en a conclu que des établissements formés dans les temps primordiaux de la colonie naissante, par concession de notre prince, et sous les yeux de ses gouverneurs, ne devaient plus subsister, à cause de la proximité d’un entourage en pieux dont depuis quelques années on a fermé la ville. La condamnation aux mines est définie par la loi d'Espagne contre les malfaiteurs et les hommes dangereux. M. de. Ulloa n’a pas craint de la prononcer contre des citoyens considérés, dont le délit n’était autre que d’avoir été les interprètes de leurs compa:riotes et les porteurs de représentations respectueuses, expositives de nos besoins et tendantes uniquement à l’encouragement de notre agriculture, ;à l’accroissement de notre commerce, à l’importation de nos besoins et au bien général du pays. Les paquets qui sont remis par des personnes constituées en dignité méritent d'autant plus de diligence et d’exactitude qu’ils peuvent intéresser la cause commune. Mais ceux qui s’en chargent n’ont jamais répondu des forces majeures, de la contrariété des vents, des risques et périls de la mer. Quelles dûretés, quels traitements, quelles vexations exercés par M. Ulloa consécutivement contre les sieurs Gagnard et Gachon, paree que leurs navires n’avaient pu remettre ses paquets à la Havane, pour avoir été contrariés par le temps. Un arrêt du conseil supérieur de cette province aveit défendu par de justes et sages motifs l’introduction des nègres créolisés ou domiciliés de St.-Domingue et autres îles, mais le tout se réduisait à visiter les navires négriers à leur arrivée et à renvoyer au plus
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UITAP. XXIV.] 191
vite ceux qui étaient dans le cas de la prohibition. M. 1758.
Ulloa y a joint le séquestre des biens, l’emprisonnement des personnes, et sans aucune ordonnance comminatoire qui doit toujours précéder les premiers châtiments, il les a exercés envers Cadis et Leblanc, dont tout’le crime était de w’avoir pas eu la faculté divinatoire et d’avoir ignoré l’existence de cet arrêt. Ces faits qui sont d’une notoriété constante et dont plusieurs particuliers ont été les victimes, intéressent la cause publique autant et plus qu’on ne peut l’imaginer. Pour en rendre les conséquences plus sensibles, nous entrerons dans le détail de plusieurs.
“Quant à l'interdiction des passes du Mississippi, il faut savoir que M. Ulloa, malgré tout ce qu’on a pu lui représenter et ce qu’il a pu voir lui-même, ou apprendre par de fàcheux evènements, s'était entêté à faire fréquenter la seule passe du Nord-Est, où il n’y a dans les plus hautes marées, que neuf à dix pieds d’eau ; défendant qu'aucun bâtiment n’entrât ou ne sortit par toute autre, dont le fonds est ordinairement de dix à douze. À cette prohibition si génante et si périlleuse, il en avait.joint une autre qui l'était encore davantage. C'était la défense aux pilotes de coucher à bord des bâtiments mouillés devant la passe et que les vents et le peu d’eau empêcheraient d'entrer. De là sont nés des inconvénients et des accidents récidivés, qui cependant ne l'ont pas dissuadé de son premier arrangement. Le premier inconvénient était le retard des navires qui sortaient, retard dispendieux et fréquent en toute saison, mais presque inévitable en hiver, que les vents de Nord Nord-Est règnent le plus, lesquels ne pouvaient servir pour la passe du Nord-Est, au lieu qu'ils font non-seulement sortir par la passe de l'Est, mais servent encore à faire route, sans qu’on soit obligé après la sortie d’attendre le temps. Il en était de même pour l'entrée; les vents étant Sud-Ouest et Sud Sud-Ouest, on ne pou-
192 [cuar. xxiv.
vait entrer par la passe du Nord-Est ; ces vents étaient favorables à la passe de l'Est. En outre, dans l’obligation à laquelle l'officier espagnol de la Balise assujétissait de mouiller les bâtiments une fois entrés, visà-vis des maisons de la dite Balise, mouillage de haut fond et découvert à tout vent, on y courait de grands risques qu’on aurait évités en mouillant à Lafourche, ou en continuant de monter le fleuve, suivant la liberté ancienne qui n’en était pas plus favorable à ceux auxquels on aurait voulu interdire le port. D'ailleurs, dans tous les pays, dès qu’un pilote côtier a mis le pied à bord, il n’en sort plus que le bâtiment ne soit entré ou sorti, et mis en lieu de sûreté, opérant de jour et de nuit suivant l'exigence des cas et les vicissitudes du temps. Si cette règle doit être inviolable, c’est sans contredit dans nos parages, avoisinés de pays bas, et d’un grand fleuve où les fonds sont de vase dans un endroit, de sable dans un autre, où d'heure à autre les vents changent et les eaux augmentent ou diminuent. Donc, en empêchant les pilotes de coucher à bord, dans un coup de vent forcé, et s’en revenänt de nuit, un capitaine qui n’était pas pratique, ne connaissant ni les fonds ni les passes, n'avait aucüneressource. Obligé d’appareiller pour s'élever, et souvetit de: laisser ses ancres et ses cables, il allait donner sur lés récifs
voisins, appelés les moutons, ou du moins toeiibait sous
le vent de la passe, sans espérance de remonter si tôt. Enfin, sil avait le bonheur de s’élever au large, il ne revenait, après bien du temps et de la peine, que pour chercher les mêmes dangers.
La navigation, cet art si utile aux états, mérite-t-elle donc qu’on seconde la nature pour en accroître les peines et les périls? La fortune des armateurs et la vie des marins sont-elles si peu précieuses que le caprice d’un seul homme doive les soumettre à des dangers presque inévitables? Interrogez les capitaines et équipages
d'Europe et des îles qui sont venus ici depuis deux ans et demi ; tous ont vu les nouveaux périls inventés par M. Ulloa ; r':sieurs ont été les jouets et les victimes de ses mau. ses combinaisons. Sans citer tant d’exemples, l'accident du capitaine Sarron, à la sortie du fleuve, est frappant. Après avoir resté long-temps säns pouvoir sortir par la passe Nord-Est, les vents étant Nord et Nord-Noxd-Est, il s'y présenta enfin, le vent ayant changé ; mais le temps avait fait évacuer les eaux au point qu’il resta dans la passe. Il fut assez heureux pour se retirer et rentrer. Il remonta en ville pour caréner son navire une seconde fois. Notez que la ville : est à trente lieues de l'embouchure du fleuve, qu’il faut souvent monter à la cordelle, et qu’il est arrivé à plusieurs d'y mettre cinquante à soixante jours sans pouvoir faire autrement. Le sieur Sarron perdit son voyage. Il lui en coûta beaucoup de frais, et si la passe de l'Est n’eût pas été interdite, et qu’il eût été permis aux pilotes de. la fréquenter, il serait sorti sans retard et sans danger.
:#Mais dans le temps même que nous traçons ce Ménoire, la trompette nous annonce qu’on vend à l’encan «les agrès:et l'artillerie retirés du navire la Carlota, de
La:Rochelle, presque ensevelie ‘dans les sables. Le ca- . «pitaine Lacoste ne gémirait pas sur la perte de son bâtiment si, quand il s’est présenté pour entrer, il lui eût été permis de retenir de nuit le pilote à son bord, qui, ne-pouvant le mettre dans les passes, lui aurait indiqué ‘un fond de vase d’où il se serait retiré, comme il est arrivé à plusieurs, et entr’autres, au capitaine Chouriac. “Quelques habitans s’adonnent ici à faire de la brique qui s’emploie et se consomme dans le pays. Les trois principales briqueteries sont aux trois principales portes -de cette ville. Une des plus fortes, et à laquelle un atelier nombreux est occupé, fait le patrimoine de quatre
mineurs, et s’afferme quelquefois plus de douze mille
194 [oriar. xxiv.
1768, livres par année. Cette terre n’est susceptible d'aucun autre revenu, et l'atelier n’y peut pas faire ses vivres. La ville d’ailleurs n’en ressent aucune incommodité, et les terres. d’où l’on tire la terre nécessaire à la fabrique, étant éloignées du grand chemin, la voie publique n’en est ni rétrécie ni embarrassée. M. Ulloa s’est attaqué d’abord au fermier judiciaire de cette briqueterie, et lui a défendu absolument de continuer, sous peine de saisie des nègres, bœufs, charrettes et ustensiles. Les parties intéressées, après bien des efforts, sont enfin parvenues à tirer de lui la raison de cette défense. Il a dit que les trous d’où l’on prenait la terre contribuaient à corrompre la salubrité de l’air. On s’est muni, pour le dissuader, des rapports de médecins et de chirurgiens. M. Lebeau, docteur en médecine, entretenu par Sa Majesté, a même donné là dessus des observations savantes et concluantes en tout point. Quant aux réflexions vulgaires, elles étaient que le pays avait toujours été fort sain malgré les trous des briqueteries et les cyprières qui bordent le fleuve et entourent la ville; que suivant ce systême il faudrait aussi combler celles-ci, où les eaux s'écoulent et séjournent pendant la majeure partie de l’année. M. Ulloa n’avait pas prévu sans doute ces objections, mais il en imagina et en adopta une autre qu'il crut sans réplique; c’est que les établissements doivent être éloignés des fortifications, donnant ce nom à un entourage en pieux qui n’a rien de secret, et dont l'approche est sans conséquence. L’affaire cependant a traîné en longueur sans pouvoir obtenir de lui, ni un ordre par écrit de cesser, ni une permission verbale de continuer; et plusieurs ont pensé, avec fondement, que l'entreprise de la brique était ambitionnée par un ou deux particuliers, ce qui s’accordait fort bien avec le penchant de l'envoyé d’Espagne à réduire tout en priviléges exclusifs.
“Cé penchant indomptable s’est déclaré encore bien
davantage dans la prohibition qu’il fit l’année dernière d'apporter des nègres en cette colonie, sous prétexte d’une concurrence qui aurait été nuisible à un négociant anglais de la Jamaïque, qui avait envoyé un bateau à M. Ulloa pour cimenter avec lui l’entreprise de la fourniture d’esclaves. Le coup portait en même temps sur le commerce et sur l'agriculture. C'était enlever au négociant un objet considérable, et restreindre au colon les moyens de se fortifier, car cette concurrence, préjudiciable au fournisseur anglais, devenait avantageuse à l’habitant qui aurait donné la préférence au bon marché et à la meilleure constitution des esclaves. Quoi donc! ravir aux nouveaux sujets les moyens les plus naturels de profiter et de s’accroître, pour en gratifier un étranger! Est-ce ainsi qu’une nouvelle administration s'annonce? M. Ulloa aurait-il reçu ces ordres de son maître? Qui oserait le présumer? Mais n’est-on pas tenté de croire que de viles raisons d'intérêt entraient dans l’ordre de ses projets exclusifs,
“Nos gouverneurs et magistrats ont toujours été regardés par nous comme nos pères. Toutes les fois que nous avons cru devoir leur faire nos très humbles représentations sur nos besoins particuliers ou sur l'intérêt général, nous en avons été favorablement accueillis. Nous adressons-nous aux gouverneurs et commandants, loin de nous regarder comme des rebelles et des mutins, (terme chéri de M. Ulloa) ils approuvent nos démarches, comme conformes au sentiment du vrai citoyen. Nous en avons une preuve dans la réponse de M. Aubry, du 28 juin 1765, au Mémoire des négociants de la Nouvelle-Orléans. Il dissipe nos incertitudes. Organe du ministre à notre égard, comme le ministre l'était du souverain, il nous communique les ordres qu’il a reçus de lui, et nous donne copie des lettres qu’il a écrites en conséquence aux officiers des postes. Il finit par nous exciter, nous encourager, et nous demander un zèle ré-
DLOT
106 Lorar. xxiv.
ciproque. Nous adressons-nous au conseil, nos Mémoires y sont examinés: si nos demandes paraissent justes, la voix de M. le procureur-général seconde la nôtre, et la cour délibère ensuite. L’évènement du 29 octobre en est la preuve récente. Des promesses royales nous faisaient espérer la même douceur, la même liberté, les mêmes priviléges dans le nouveau gouvernement. Mais bien loin de nous en assurer la continuation, M. Ülloa n’a pas même voulu en laisser subsister plus long-temps les apparences. L'ordonnance publiée, le 6 septembre 1766, engagea les négociants à faire des représentations qu’ils addressèrent à leurs magistrats. M. Ulloa les traita de séditieuses sans les connaître, et quoique nos juges, par condescendance, eùûssent suspendu leur jugement, il a cru devoir tenter un exemple capable d’effrayer à l’avance quiconque oserait s'expliquer sur ses intérêts ou ses besoins. Des négociants d'ici, qu’il a cru sans doute les principaux auteurs de: ces représentations, attachés au pays par leur famille, leur crédit, leur commerce et leur fortune entière, se sont vus menacés de la confiscation de leurs biens et de leurs personnes, jugement qui devait émaner du seul tribunal de M. Ulloa, et dont ils ont avec peine détourné les effets.
“Mais quel était donc cet officier de Sa Majesté Catholique ? De quels brevets était-il muni? De quel privilége inouï était-il revétu, pour exercer une autorité si tyrannique, avant même d’avoir montré ses pouvoirs ou ses titres que nous ignorons encore ? Un bruit confus nous dit que, pendant le long séjour qu’il fit à la Balise avec M. Aubry, notre commandant, il a été passé entr'eux un acte sous seing privé de remise. Si cela est vrai, quel aurait été son principe politique en ne rendant pas cet acte public, et en ne déclarant pas sa qualité, si ce n’est de fnasquer sa iyrannie des voiles de la domination francaise ?
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cHAr, XXIV.] 197
“Le terme de tyrannie paraîtra fort. Joignons y celui de vexation, pour correspondre à la vérité des faits. Avec quel appareil menaçant, dans le même temps qu’il ne recevait de notre part que des marques d’une aveugle soumission, l’avons-nous vu nous présenter d’une main les prémices de la loi nouvelle et le glaive vengeur de l'autre ordonnance du 6 septembre 1766, premier décret de ses volontés qui ait été publié ici, et où le nom auguste de Sa Majesté a été abusivement employé. Cette ordonnance, dis-je, a été promulguée dans nos carrefours, au son de la caisse et à la tête de vingt soldats espagnols armés de leurs fusils et de leurs bayonnettes. Etait-ce pour nous insulter ou pour en imposer à nos murmures? Dans le premier cas, qu’eûtil donc fait, cet Ul'oa, en ville conquise et prise d’assaut? Quel appareil eût-il choisi pour y manifester ses ordonnances, puisqu'il en a mis un semblable én usage envers des amis et des alliés? nous prenait-il pour les sauvages du Pérou et du Mexique? Dans le second cas, l’envoyé d’Espagne n’ignorait donc pas que cette ordonnance, fruit de ses relations erronées, était diamétralement opposée à notre bien être, et capable de prime abord d’exciter nos murmures? Chargé de notre haine qu’il a si justement méritée, sa nation peut lui reprocher encore d’avoir manqué aux règles de la politique, en nous forçant par sa tyrannie à redouter le gou-
‘vernement espagnol.
“Nous l’avons vu avec indignation négocier avec un Anglais la liberté de quatre allemands pour quinze piastres par tête ; et lorsque le jour da la révolution, M. Aubry, notre commandant, pressé par nos prières et nos instances, les a redemandés avec autorité, nous avons vu ces nouveaux affranchis descendre de la frégate espagnole où leur nouveau maitre les retenait, et se jeter en pleine levée aux genoux de leurs libérateurs. Nous avons vu ces victimes infertunées du fléau
198 [uuar, xxiv.
de la guerre, ces citoyens persévérants, qui ont sacrifié leurs possessions héréditaires au sentiment patriotique, ces malheureux Acadiens qui, recueillis ci-devant dans nos ports, protégés par nos commandants et nos juges, commençaient à se consoler de leurs désastres et travaillaient à les réparer ; nous les avons vus, effrayés du courroux frénétique de M. Ulloa, pour un sujet aussi léger que des représentations très humbles ; tremblants de ses menaces, ils croyaient déjà les voir effectuer sur la liberté de leurs familles, et se voir vendre à l’encan pour acquitter les rations du roi. Sommes-nous à Fey ou à Maroc?
“Que n’a-t-il pas fait enfin, cet homme singulier dans les actions mêmes de la vie privée ? Quelle humiliation la nation française n’en a-t-elle pas reçue pendant son. séjour ici, non-seulement par la violation du droit des gens, mais encore par le mépris des lois ecclésias- ‘tiques? Outre que, par dédain sans doute pour les Catholiques français, il s’est abstenu de fréquenter nos églises, et s’est fait dire la messe dans sa maison, pendant dix-huit mois, mais c’est qu’il y a encore fait conférer le sacrement du mariage par son aumonier à deux personnes, dont la femme était une négresse eselave et l’homme un blanc, sans la permission du curé, sans aucune publication de bans, sans aucune forme ni solennités réquises par l’église, au grand scandale du public, au mépris du concile de Trente, et contre la disposition précise de nos ordonnances, tant civiles que canoniques.
“Qu'y aurait-il donc de répréhensible dans le parti que Ja conduite et les vexations de M. Ulloa nous ont fait prendre! quel mal aurions-nous fait en secouant un joug étranger, que la main qui l’imposait rendait encore plus accablant ? Quel tort avons-nous eu enfin de réclamer nos lois, notre patrie, notre souverain, et de lui vouer la persévérance de.notre amour? Ces louables tentatives sont-elles-donc sans exemple dans notre
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k:sroire ? Plus d'une ville de France, des provinces 1768.
mème, le Guerci, le Rouergue, la Gascogne, Cahors, Montauban, n’ont-ils pas brisé à plusieurs reprises le joug anglais avec fureur ou refusé ses fers avec constance? En vain les traités, les cessions, les ordres mêmes renouvelés de nos rois ont-ils tenté quelquefois ce que le bonheur des aïmées anglaises n'était pourtant pas capable d'achever, et cette noble résistance aux volontés des souverains naturels, loin d'allumer leur colère, a réveillé leur tendresse, attiré leur secours et opéré une entière délivrance.
“Mais d’ailleurs de quelle utilité la colonie de la Louisiane serait-elle à l'Espagne ? Inférieur à ses productions, aux riches contrées qu’elle possède, notre pays ne pourrait être que le boulevard du Mexique. Or, ce boulevard sera-t-il impénétrable aux forces de Sa Majesté Britannique qui, étant maîtresse de la partie orientale du Mississippi, en partage la navigation, et qui possèdé dans le haut, des établissements dont l’accès ne lui est pas ouvert par l’embouchure seule du fleuve, mais encore par la proximité immédiate des autres pays du Nord, où sa domination est établie.
“La conservation de cette colonie par la France garantit mieux les possessions d’Espagne de ce côté que la cession faite à cette couronne. Les impressions désavantageuses conçues déjà contre elles par les nations sauvages et qui ont attiré non-seulement des insultes, mais de vives menaces de leur part à M. Rici, capitaine espagnol, commandant aux Illinois, les rangeraient en cas d'attaque dans le parti ennemi. Tout au contraire, ces peuples marchent toujours avec le soldat français, sans s'informer pour qui l’on veut combattre. Voilà le véritable boulevard.
“Puisque l'Espagne ne peut trouver aucun avantage en l'acquisition de cette province immense, et que, de certitude, les strictes bornes de son commerce nous
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200 [ouar. xxiv.
réduiraient presque à la simple existence, pourquoi les deux souverains s’accorderaient-ils à nous rendre malheureux par le plaisir seul de le faire. C'est un crime de le croire, et ces sentiments n’entrent pas dans le cœur des rois. La protection que le nôtre nous promet en sa lettre du 21 avril 1764, de la part du nouveau souverain, fait voir qu’ils conspiraient pour notre bonheur ; et le silence respectueux que nous avons gardé jusqu’à présent sur la réulité de nos intérêts, les a sans doute empêéchés de parvenir aux vrais moyens.qui pouvaient nous rendre heureux. Quant à l'utilité dont cette colonie peut être à la France, les moindres réflexions la rendent sensible. La perte du Canada ayant fermé ce débouché aux manufactures dont la France abonde, a-éonsérvation de la Louisiane peut réparer sous pèu de temps une perte aussi nuisible à l’industrie ‘nationale. Les efforts des vrais Français établis ici, et
“qui Viennent chaque jour s’y établir, peuvent facile-
ment creuser cette traite du Missouri, ouverte déjà avec des succès heureux, et à l’agrandissement de laquelle il manque l’encouragement et les secours que la domination française peut seule procurer. Les sauvages mêmes du Canada viennent tous les jours aux Illinois traiter des marchandises françaises, qu’ils préfèrent à celles que les Anglais leur portent dans leurs villages. Que l’on cesse de forgerdes entraves à notre activité, et bientôt les Anglais cesseront de vendre à la France les pelleteries qu’elle consomme. Nos manufactures, dans leurs en- “vois, trouveront un débit assuré qui fera leurs gains et leurs profits, et dans les retours des pelleteries auxquelles on peut joindre notre indigo, notre sucre, notre coton, elles auront encore la fourniture des matières premières qui fait leur aliment et sur lesquels s’exerce la main d'œuvre. Si donc l'utilité des manufactures dans le royaume est si bien reconnue, qu’elle leur ait attiré de tout temps une protection particukère du souverain,
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quoi renst un dans pro nounotre y garles a 18 .qui dont es réayant 'rance parer lustrie ici, et facileà avec elle il ominamêmes traiter les que ue l’on ntôt les leteries urs enains et es aux- >», notre res preerce la es dans attiré de uverain,
ouAr, XXIv.] 201
n'est-il pas dans l’ordre politique que cette protection s'étende à leur conserver des ressources auxquelles elle emploierait peut-être les forces de l’état, s’il s'agissait de les acquérir.
“Joignez à ces considérations le remboursement suspendu, depuis 1759, des sept millions de papiers royaux qui formaient le numéraire de notre place et le nerf de notre commerces joignez l’enchainement des engagements réciproques des négociants de France à nous, et de nous aux négociants de France, qui attendent leur sort de celui qu'il plaira au Seigneur Notre Roi de donner à cette finance; joignez enfin l'obligation où nous sommes de travailler au rétablissement de nos fortunes délabrées, sans pouvoir nous aider de ces anciens fonds, partages ci-devant d’un chacun, en proportion de son économie, de son émulation ou de son patrimoine, et l’on verra que nos nouveaux efforts méritent d’être secondés par notre roi.
“Jaloux observateurs de tout le respect dû aux têtes couronnées, et des égards mutuels que les peuples policés se doivent les uns aux autres, nous serions au désespoir que nos démarches püssent s’en écarter. Il n’y a rien d’offensant pour la cour de Madrid, dans l’exposition de nos besoins et dans les assurances de notre amour que nous portons aux pieds de notre auguste Souverain. Nous osons espérer que ces marques de notre zèle serviront encore à prouver aux nations la vérité du titre de Bien Aimé, que l'univers entier lui donne et dont nul autre monarque n’a joui jusqu’à présent. Peut-être dira-t-on à Madrid même : heureux ce prince, notre allié, qui trouve pour obstacle à son traité de cession l’attachement inviolable de ses sujets à s4 domination et à sa glorieuse personne!
“Nous n’ignorons pas que l’envoyé d'Espagne a pris, avant son départ, et recueille encore par émissaires des certificats de quelques particuliers- qui résident parmi
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202 Lunar, xxiv.
nous; clients mercenaires qu'il s’est attachés par des promesses brillantes et qui cherchent ici des prosélytes en persuadant les simples et en effrayant les faibles, Mais quelque chose que puissent contenir ces certificats peu authentiques, ils ne démentiront jamais la voix générale et la notoriété publique. Les marchands génois, anglais, hollandais, témoins de la révolution, rendront compte de la vérité dans leur patrie. Ils certifieront, d’une manière bien plus certaine, que notre pavillon s'est élevé, sans que la frégate espagnole ait reçu au sien la moindre insulte; que M. Ulloa s’est embarqué avec toute la liberté possible et sans aucun acte de notre part qui tendit même à l’indécence; qu’alors et depuis nous avons redoublé d’égards et de politesses envers les autres officiers de Sa Majesté Catholique ; que pendant les trois jours de la révolution, (chose unique et singulière, de l’aveu même des Espagnols), il ne s’est élevé parmi plus de douze cents hommes de milice, parmi les femmes, les anfants, le peuple entier, aucun cri injurieux à la nation, et que les seuls qui se sont faits entendre, auxquels les étrangers mêmes ont pris part, ont été : Vive le roi de France! Vive Louis le Bien Aimé!
“C'est à Sa Majesté bienfaisante que nous, habitants, négociants et colons de la Louisiane, adressons nos très humbles prières pour qu’elle reprenne incessamment la colonie, et aussi résolus de vivre et de mourir sous-sa chère domination que déterminés à faire tout ce qu'exigera la prospérité de ses armes, l'extension de sa puissance, la gloire de son règne, nous la supplions de vonloir nous conserver notre nom patriotique, nos lois et nos priviléges. ”
A la Nouvelle-Orléans, Chez Denis Braun, Imprimeur du Roi.
Avec permission de M..le Commissaire-Ordonneteur.
ouAr. xxiv. | 203
On voit que ce Mémoire justificatif, rédigé en fort mauvais français, mélange confus de vérités et d’erreurs, obscur et défectueux par le langage, sans netteté dans les idées, fait peu d'honneur à ses rédacteurs. Je n'ai cité tout au long ce document, bien inoffensif sans doute par lui-même, qu'à cause de l'importance qu'y attachèrent les Espagnols, et du ressentiment qu’il provoqua plus tard chez'ces nouveaux maîtres de la colonie. D'ailleurs il est intéressant, peut-être, comme représentant les mœurs, les sentiments, les passions et les capacités de l'époque.
Quant au privilége de traite exclusive avec les sauvages, dont les colons se plaignaient comme ayant été accordé à quelques personnes au détriment du reste de la population, il est juste de faire observer que cette traite exclusive avait déjà été établie par d’Abbadie, en 1764, et que le gouvernement français ayant blâmé cette mesure, Foucault l'avait justifiée. Ulloa n'avait donc fait que continuer l’existence d’un privilége créé par un gouverneur français.
Quant aux expressions hyperboliques d’inviolable attachement et de dévouement inébranlable pour la glorieuse personne de Louis XV, de Louis le Bien Aimé, que les colons appelaient le plus auguste et le plus grand de tous les monarques, on se demande sur quoi de pareils sentiments pouvaient être fondés. La France lui rendait plus de justice, à ce prince avili, qui, sans remords, l'avait dépouillée de ses plus magnifiques colonies, s’étendant sans interruption depuis l'embouchure du Mississippi jusqu'à celle du St.-Laurent, et qui, au lieu d'employer les trésors de la France à soutenir une guerre glorieuse et à défendre ses immenses domaines américains, les prodiguait à de vils flatteurs, les jetait sous les pieds des plus ignobles courtisanes, et s’endormait au milieu des orgies de son Parc-aux-Cerfs, sans savoir probablement:dans quelle partie de l’Amérique était située
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la Louisiane, et, certainement, sans se douter que là il y avait des hommes qui regrettaient sa domination.
Le 30 octobre, le lendemain du jour où le conseil rendait l'arrêt d'expulsion contre Ulloa, Aubry écrivait au ministre :
Monseigneur, depuis près de quatre ans que je commande cette colonie, j'avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour faciliter aux Espagnols la prise de possession de cette colonie. J’ai eu l'honneur de vous informer des arrangements que j'avais pris, de concert avec M. Ulloa, pour l'établissement des postes espagnols dans différents endroits du fleuve. Ce quiavait été exécuté jusqu'ici avec beaucoup de tranquillité. J'ai eu l'honneur également de vous informer que, quoique la prise de possession n’eut pas encore été faite, vu le retard de la troupe d’Espagne, cependant les affaires se passaient, autant qu’il était possible, comme si elle l'était déjà. Il m’a paru que ma conduite n'avait point été désapprouvée par vous. Vous avez marqué en conséquence que le roi d’Espagne devait payer toutes les dépenses de la colonie, à commencer du..jour de larrivée de M. de Ulloa dans le pays. J’espérais que tout se serait passé tranquillement jusqu’à l’arrivée des troupes d’Espagne. Mais malheureusement, une révolte générale contre le gouverneur espagnol et sa nation vient d’éclater, sans que j'aie pu m'y opposer, et de renverser tous nos projets. Le peu d'argent que l'Espagne a envoyé ici, les dettes qui ont été contractées au nom du roi d'Espagne et qui ne sont point acquittées, joint à la misère affreuse qui règne dans le pays, telle que je vous l’ai exposée par ma lettre du 4 avril dernier, ont mis le peuple ay désespoir, lequel, étant excité et animé par des commerçants et habitants, a poussé les choses à l'excès. Une requête signée. par six cents habitants a été présentée au conseil, le 28 octobre. Ils ne demandent pas moins que de renvoyer le
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gouverneur et les-Espagnols hors de la colonie. Le 29 octobre, jour du conseil, il s’est trouvé dans la ville près de neuf cents hommes armés, avec un pavillon blanc qu’ils ont arboré sur une place, criant tous généralement qu'ils ne voulaient point d’autre roi que celui de France et paraissant disposés à faire main basse sur les Espagnols, si on n’ayait point égard à leur demande. Voyant qu’on ne reconnaissait plus l’autorité, et que le peuple avait franchi les bornes du respect et de l’obéissance à ses supériens, je priai M. Ulloa, contre qui l’animosité était ia plus grande, de se retirer dans sa frégate avec Madame son épouse, qui est grosse et a un enfant de six mois. Pendant ce temps, M. de Grand- Maison, major de la place, a été par mes ordres au Quartier se mettre à la tête de la troupe avec Messieurs les officiers; malheureusement je n’ai qu’une centaine d'hommes ici, le reste étant dispersé dans les différents postes de ce vaste pays. De ces cent hommes, j'ai envoyé un officier et vingt soldats dans la frégate de Sa Majesté Catholique, dont on a rompu le pont aussitôt. Vingt autres étant de garde sur la grande place, il n’en restait plus qu’une soixantaine au Quartier. Quelque temps auparavant, j'avais fait donner des cartouches aux soldats, à tout évènement. Ce qui a répandu l'alarme parmi les habitants M. de Grand-Maison, major, a été parler aux officiers de milice qui étaient à la tête de leur troupe, pour leur ordonner de se retirer. J'ai fait également de mon côté tout ce qui était en mon pouvoir pour tâcher de calmer les esprits. Ce qui est difficile dans les premiers moments de fureur. Mais comme il était dangereux d’aigrir les esprits, qui n’étaient déjà que trop animés, me trouvant sans forces pour m'opposer à tout un peuple, j'ai cru que, pour sauver la vie au peu d'Espagnols qui se trouvaient ici, il était convenable dans une circonstance aussi malheureuse d'agir avec douceur. J'ai été ensuite assister au
206 Louar. xx1v.
conseil pour tâcher par mes représentations de faire sentir aux juges les suites et la conséquence de l’affaire qu'ils allaient juger ; je leur ai exposé tous les dangers auxquels ils s’exposaient en renvoyant honteusement M. de Ulloa de cette colonie. Je leur ai dit que les rois de France et d'Espagne seraient offensés de voir traiter ainsi une personne de son rang et de son caractère. Voyant que je ne pouvais m’opposer à leurs démarches, que leur parti était pris, j'ai protesté contre leur arrêt qui ordonne de renvoyer hors de la colonie, sous trois fois vingt-quatre heures, celui qui avait été envoyé par Sa Majesté Catholique pour en prendre possession. Je regarde cette action comme un des plus grands attentats. S'il y avait eu une douzaine d'individus de moins dans le pays, qui n’ont pas peu contribué à mettre tout en feu, cet évènement ne serait pas arrivé !
“Vous saurez, Monseigneur, que, malgré que tout le monde universellement veuille rester Français et proteste d’une fidélité inviolable pour le service du roi de France, cependant tout est bouleversé. L'on veut que je reste commandant, et M. Foucault, ordonnateur. Tout se fait par violence; sous prétexte de me rendre beaucoup de respect, on ne m'obéit point, et sous un fantôme d’autorité, n’ayant point de troupes pour la faire respecter, l’on dégrade ma personne et la dignité de la place où je suis élevé.
“Un capitaine et cinquante hommes de milice doivent escorter M. de Ulloa jusqu’à la Balise, et cela se fait malgré mes ordres. J’ai donné en conséquence un officier avec un détachement, pour aller dans le même vaisseau où passe M. de Ullou jusqu’à la Balise, afin de le garantir de toute insulte. On se propose aussi de renvoyer la frégate de Sa Majesté Catholique. Ce qui serait une injure atroce au pavillon du roi d'Espagne. Cette révolte ne tend pas à moins qu’à empêcher les Espagnols de prendre possession du pays. Sous le
UHAP. XX1V.] 207
prétexte de quelques griefs qu’ils ont contre le gouverneur, ils se proposent de renvoyer la nation. Ils veulent mettre une garnison d'habitants à la Balise pour refuser les bâtiments espagnols qui viendraient. Ils animent le peuple à crier qu’ils veulent rester français et fidèles sujets de Sa Majesté Très-Chrétienne. Une copie d’un décret de Sa Majesté Catholique par rapport au commerce de ce pays, qui annonce qu'il ne viendra plus ici de bâtiments de France ni des îles, n’a pas peu contribué à cette révolution.
“J'ai l'honneur de vous écrire cette lettre à la hâte par M. de Ulloa, Son prompt départ et l'embarras inévitable où je me trouve, attendu que tout le peuple est en armes et continuera d’y être jusqu’à ce qu’il soit parti, m’empêchent de pouvoir vous en écrire davantage. Sous peu de jours il partira quatre députés pour la France, savoir : M. Lapeyrière, chevalier de St.-Louis et officier de mérite, que j'envoie pour avoir l’honneur de vous remettre le détail circonstancié de cette révolution.
“Le conseil envoie le sieur Lessassier.
“Les habitants, M. de Bienville. officier de vaisseau.
“Les commerçants, le sieur Milhet, capitaine de milice.
“Dans une circonstance aussi déplorable, je vais, conjointement avec M. de Grand-Maison, qui s’est toujours réuni avec moi pour le bien et l'avantage du service de Sa Majesté, travailler à apaiser cette sédition et tâcher de conserver, s’il est possible, les établissements espagnols placés sur le fleuve, jusqu’à ce que nous ayons reçu de nouveaux ordres de votre part.
“Je me flatte, Monseigneur, que vous ne m’imputerez pas cet évènement, ayant fait tout ce qui était en mon pouvoir pour l’empêcher.
‘Le retard de la troupe d'Espagne, les dettes qu'ils ont contractées et qu’ils paient trop lentement, mont pas
TSABnntes LADRUURS
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208 Lonar. xx1v.
1768. peu contribué à augménter la misère qui a enfin réduit
le peuple au désespoir. Tout ce qu’on peut faire dans ‘un moment aussi malheureux, c’est de tâcher de ealmer les esprits et de faire en sorte que chaque chose reste à sa place. Mais c’est bien difficile.
“Je suis persuadé que les députés vous rendront un détail différent du mien. Mais je suis sans reproche, à ce que je me flatte, et je marque la vérité. Vous pourrez d’ailleurs interroger M. Lapeyrière. . . . . .
“J'ai oublié de vous marquer que M. Ulloa m'a écrit, depuis cette lettre, pour me prier de faire évacuer les établissements espagnols, et de les faire relever par ma troupe. Il me marque de les renvoyer à la Havane par les bâtiments qui vont à St.-Domingue. Il a, en même temps, été assez généreux pour ordonner au commissaire espagnol de continuer à fournir la solde à la troupe française et aux officiers.”
Le 31 octobre, le conseil supérieur se réunit de nouveau et annula la protestation d’Aubry par l'arrêt suivant :
“Vu par le conseil supérieur la protestation faite par M. Aubry, chevalier de l’ordre royal et militaire de St.-Louis, commandant pour Sa Majesté Très-Chrétienne la province de la Louisiane, à l'arrêt rendu le 29 du présent mois, contre M. Ulloa, commissaire de Sa Majesté Catholique, icelle lue, l'audience tenante ; oui sur ce le procureur général du roi en ses conclusions, le conseil, sans condamner les motifs qui ont donné lieu à M. Aubry de protester contre l'arrêt de la cour du 29 du présent mois, a déclaré et déclare la dite protestation nulle et comme non avenue ; ordonne que le dit arrêt sortira son plein et entier effet, &e. &c.
La protestation du gouverneur Aubry ayant été annulée, Ulloa se prépara à partir dès le lendemain et
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écrivit à M. Aubry, en date du 31 octobre, une lettre dans laquelle il lui disait entr’autres choses :
“On n’a nul reproche à me faire ; car si j'ai fait construire des forts ou donné tout autre ordre, cela n’a été que de l’avis et consentement de votre Seigneurie, et avec l’upprobation du roi, mon maitre, à qui la colonie appartient; et votre Seigneurie étant le gouverneurgénéral d’icelle, et à qui a été adressé l’édit de Sa Majesté Très-Chrétienne, par lequel elle déclare la cession, dans cu cas, les juges civils qui composent le tribunal du conseil supérieur ni autres personnes n’ont rien à y voir. ”
Cet argument d’Ulloa ne manquait pas de force. Du moment que le gouverneur français jugeait convenable de reconnaitre ses pouvoirs et de lui livrer tacitement la colonie, en lui obéissant et en se constituant son lieutenant, le conseil supérieur assumait une bien haute responsabilité, en déclarant que la province n’avait pas cessé d’être française. Qu’Ulloa eût exhibé ou non ses pouvoirs, il n’en est pas moins certain que le gouverneur français avait reconnu son autorité comme gouverneur espagnol. S'ilen avait abusé, il semble que c'était au roi d’Espagne qu’il fallait s’en plaindre et non au roi de France.
Le 31 octobre, au soir, Ulloa était embarqué avec toute sa maison. Au point du jour, le ler. novembre, une troupe nombreuse de colons qui avaient passé la nuit à une fête donnée pour un mariage, et dont probablement les têtes étaient échauflées par les libations ordinaires dans une semblable occasion, parurent sur la levée en chantant des airs patriotiques et en poussant des cris de triomphe. L’un d’eux, nommé Petit, coupa les cordes qui retenaient le navire au rivage, et la troupe
joyeuse eut la satisfaction de le voir flotter et descendre le fleuve en suivant le courant; mais il s'arrêta à quelque distance, et ne mit à la voile que dans l’après midi. Tel
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210 [euar. xxiv.
fut le départ d’Ulloa. fl devait en coûter bien des larmes à la colonie! Ulloa s’était embarqué pour la Havane à bord d’un navire français, parce que la frégate espagnole qui l’uvait amené avait besoin de beaucoup de réparations. ;
Le conseil avait débuté par décréter l’expulsion d'Ulloa;:et, six jours après son départ, il ordonna une information relative aux vexations qu’on reprochait à cet officier d’avoir fait subir à des c«oyens français. Il semble que c’est par là que le conseil aurait dû commencer. Huchet de Kernion et Louis Piot de Launay furent chargés de procéder à cette enquête.
Les témoins entendus témoignèrent sur plusieurs abus d'autorité, et déclarèrent entr’autres choses : que M. Ulloa avait arbitrairement et injustement puni un capitaine de navire, ainsi que le maître de ce navire, pour n’avoir pas remis à la Havane des paquets dont il les avait chargés; qu’il s’'empara de plusieurs enfants lépreux, et eut la cruauté, malgré les supplications de leurs parents, de les envoyer à la Balise, où ils man: quèrent de tous soins; que pour plaire à sa femme, M. de Ulloa avait défendu de fouetter en ville, attendu que les cris des esclaves faisaient mal à madame Ulloa, de sorte que les habitants de la ville, à leur grand préjudice, étaient obligés d’aller faire fouetter leurs esclaves à deux lieues de là; enfin, que M. de Ulloa avait, pour sa convenance personnelle, empiété sur une rue, qu'il avait réduite à seize pieds de largeur; et cu’il avait jugé convenable de boucher une des portes de la ville, toujours pour sa convenance personnelle.
Entr'autres curieuses dépositions est celle du révérend père Dagobert, vicaire-général et curé. Il dépose qu’il n’a autre chose à imputer à Ulloa que d’avoir, dans sa maison, fait procéder, par son aumônier, à l’administration du sacrement du mariage à deux personnes, sans aucune publication de bans et sans aucune forme, et
qu'on lui a même donné l'assurance que ce mariage 1768.
était entre un blanc et une négresse. Le témoin déclare que ce mariage avait eu lieu sans son consentement. Il ajoute qu'Ulloa s’est arrogé le droit de chapelle chez lui, et qu’il y a fait dire la messe pendant dix-huit mois par l’aumônier de la frégate, sans qu'il y eût aucun endroit décent pour la dite chapelle. Il dép
Mademoiselle de Larredo, marquise d’Abrado, étant arrivée du Pérou à la Balise, où M. de Ulloa était allé l’attendre, il l’avait menée à la Nouvelle-Orléans en
triomphe, comme se disant marié, à la Balise, avec elle,
et la bénédiction nuptiale lui ayant été donnée par l’aumônier de la frégate, sans permission du déposant, vicaire-général et supérieur de la province, et sans aucune publication de bans, le dit aumônier n'ayant jamais été autorisé à célébrer les mariages dans la province. Le père Dagobert termine en disant que ce mariage a causé beaucoup de scandale dans la ville, a effrayé les consciences timorées, et qu’on le croit clandestin, aucune forme civile ni canonique n’ayant été observée.
Le 22 novembre, le conseil supérieur adressa la lettre suivante au duc de Preslin, ministre des affaires étrangères, pour le prier d'appuyer les représentations que le conseil déposait aux pieds du trône.
MoNsEIGNEUR,
“Le conseil supérieur de la Louisiane vous dépêche M. Lessassier, l’un des conseillers assesseurs, pour vous remettre un arrêt rendu par cette cour, le 29 octobre 1768, contre M. Antonio Ulloa, arrivé en cette colonie le 5 mars 1766, se disant l’oflicier envoyé par la cour d’Espagne pour en prendre possession au nom de Sa Majesté Catholique.
“Lorsque cet officier s’est présenté sous les apparences d’une mission aussi honorable et aussi importante, toute la colonie pénétrée de respect pour son
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212 [cuar. xx1v.
caractère prétendu, remplie d’obéissance et de soumission aux volontés du roi, lui a rendu, de son propre mouvement, les honneurs et les hommages düs à un envoyé représentant son souverain. Tous les états, sans exception, lui ont fait en corps leurs visites respectueuses, en lui témoignant le regret sincère et naturel que tout sujet français ressent en: perdant un si bon prince que Louis le Bien Aimé. Ils lui ont en même temps donné des marques de leur soumission à passer sous la domination espagnole, tant en considération du pacte de famille que dans l’espoir de vivre sous leurs anciennes lois, usages et coutumes, ainsi que l'acte de cession, publié et affiché, semblait les en assurer, espérant d’ailleurs mériter par un sincère attachement et une inviolable fidélité la bienveillance et l’amour du nouveau roi, Sa Majesté Catholique.
“En effet, les esprits paraissaient dans des dispositions assez favorables, et cette partie de la nation française serait devenue espagnole sans s’apercevoir de son changement de domination. Mais cet envoyé soidisant a bientôt renversé et détruit toutes ces dispositions. D'abord, il a refusé constamment de se faire reconnaître et recevoir dans la forme légale, sans laquelle toute autorité peut-être méconnue. Il a ensuite éludé de donner la moindre connaissance de ses pouvoirs à qui de droit. Quoique non revêtu d’aucune autorité légale, il s’est néanmoins fait conduire dans différents postes de la colonie, où ayant été annoncé comme gouverneur par Sa Majesté Catholique, il a été
reçu et traité avec toute la décence possible. Il y a fait généralement tout ce qu'il a voulu, sans la moindre opposition. Il n’a trouvé partout qu’un peuple très soumis. C’est dans ces voyages que la bizarrerie et l’inflexibilité de son caractère ont commencé à se développer et à se faire connaitre.
“A son retour dans la capitale, il a insensiblement
CITAP. XXIV.] 213
usurpé l’autorité du gouvernement, et peu après il s’est érigé en despote absolu. Enfin il s’est bientôt rendu l’objet de l’horreur et de l’indignation publique, tant par ses magvais procédés que par l’indécence outrée de : conduite, et par une sordide avarice qui lui a attiré le mépris le plus marqué de la part du peuple, qui ne juge que sur les apparences. Il n’a respecté aucune des lois, coutumes et usâges établis. Tous les états ont été par lui avilis, méprisés, et la colonie allait tomber sous le joug du despotisme le plus odieux. Le droit des nations, comme les lois les plus sacrées, tant pour le spirituel que pour le temporel, ont été violés par des coups d'autorité multipliés, pâr les vexations les plus criantes, par des emprisonnements arbitraires, par une protection singulière accordée aux esclaves, toujours ennemis jurés de leurs maîtres, et par des procès où la forme et les lois n’ont aucune part. Les gens mêmes de sa nation venus à sa suite, revêtus de caractère ou non, ont également partagé avec les Français le poids de cette tyrannie.
“C’est enfin par une conduite aussi indécente, aussi odieuse et aussi coupable, qu’il a dissous ces liens précieux d'amour et de respect qui se formaient dans le cœur des Français pour s'attacher à leur nouveau roi. Oui, Monseigneur, cette aliénation est d'autant plus irréparable, qu’elle est l'effet du mépris souverain que cet officier a témoigné pour la nation française, et que les habitants de ce continent sont informés du despotisme odieux, sous lequel gémissent toutes les colonies espagnoles, notamment celles dont ils sont voisins.
“Toute la colonie, consternée par le présent et effrayée pour l’avenir, s’est écriée d’une commune voix : que deviendrons-nous, lorsque ce gouverneur non reconnu sera revêtu d’une autorité légale et qu’il aura des forces, puisqu’aujourd’hui, sans forces et sans autorité légitime, il ose nous traiter aussi indignement? Quoi donc!
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après avoir essuyé tant de malheurs, occasionnés par la guerre et le discrédit des billets, seul numéraire de cette colonie, faut-il encore que le peu de bien qui nous reste, que notre liberté, notre honneur et même netre vie soient livrés à l’entier arbitraire d’un tyran, et que nous soyons réduits à une condition plus dure que celle des plus vils esclaves, dont la vie est au moins sous la protection des lois !
“Ce sont ces réflexions et quantité d’autres également justes et terribles, qui ont réuni en corps tous les habitants et qui les ont contraints à faire au conseil de très humbles représentations,
“La cour n’a pu, sans violer son serment pour le maintien des lois et sans manquer aux devoirs les plus essentiels de la religion et de l'humanité, refuser à toute une colonie gémissante, la justice qu’elle réclamz.it avec tant d'instance contre l'oppression de cet officier. En remplissant son devoir à cet égard, elle a certainement évité quelque coup d'éclat, qui aurait terni le lustre de la nation française. Pressée par tous ces motifs, elle a rendu contre cet officier l’arrêt dont elle vous fait remettre copie. M. Ulloa s’y est soumis. C’est le premier acte de prudence et de sagesse qu’il a fait en cette colonie. Il s’est embarqué sur un vaisseau français pour la Havane. Il a mis à la voile, le ler du présent mois, à quatre heüres après midi. Quoiqu’un peuple très nombreux fût présent à cet embarquement, les choses se sont passées avec toute la prudence, la modération et la tranquillité possible. M. Ulloa ne peut se plaindre, sans manquer à la vérité, d’avoir reçu, ni lui ni qui que ce soit de sa suite, la moindre insulte, soit de paroles ou de faits.
“Le conseil vous présente ici plusieurs pièces, conjointement avec l’arrêt rendu contre cet officier, dont l’énumération suit :
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“Le conseil ose se flatter, Monseigneur, que vous 1768.
voudrez bien les faire passer aux pieds du trône et les appuyer de tout votre crédit auprès de Sa Majesté, pour qu’elle daigne les recevoir favorablement.”
À cette lettre était annexée une adresse au roi, ainsi conçue :
“Très humbles réprésentations qu’adressent au roi,notre très honoré et Souverain Seigneur, les gens tenant son conseil supérieur à la Nouvelle-Orléans, province de la Louisiane.