‹ Histoire de la Louisiane [microforme] (volume 2)Chapitre 34 sur 92 · SIRE · texte numérisé non relu

SIRE

“Votre conseil supérieur, en se hâtant d’enrégistrer votre ordre en forme de lettre au sujet de la cession de cette colonie, faite par Votre Majesté à Sa Majesté Catholique, prouva sa soumission, et détourna ses regards de la triste situation de votre peuple, toujours attaché à vous, Notre Seigneur Roi.

“Votre Majesté garantit par cet acte solennel la tranquillité et le bonheur des habitants et de ses autres sujets. Elle avait promis qu'ils seraient jugés et leurs biens réglés suivant les lois, formes et usages de la colonie. Deux ans s’écoulèrent depuis l’enrégistrement, jusqu’à l’époque funeste du principe de nos malheurs éprouvés jusqu’à ce jour. Dans cet intervalle, les cœurs frânçais se nourrissaient de l'espérance. Ils se regardaient, Sire, toujours sujets de Louis le Bien Aimé. L’industrie du cultivateur, l’activité du négociant, rendaient la colonie florissante. Les terres, les maisons en ville et les nègres avaient une juste valeur. De considérables magasins de négociants attiraient les piastres et le bois de Campêche, et animaient l’émulation des traiteurs parmi les nations sauvages. Le commerce des pelle. teries était poussé dans les contrées les plus éloignées. Un numéraire considérable circulait ; les piastres étaient communes ; les traiteurs espagnols affluaient,

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et l’on fait compte de plus de quatre cent mille piastres qui ont été portées à Pensacola depuis l’arrivée de M. Ulloa. Le quai de la Nouvelle-Orléans était sans interruption rempli de différents navires. Le prix des loyers multipliaient les maisons. La ville s’embellissait, Un gouvernement doux, tant pour l'équité des chefs que pour l’urbanité naturelle aux Français, attiraitet fixait de nouveaux colons, L'image du bonheur facilitait les établissements ; les accroissements en tout genre étaient considérables. M. Ulloa arriva à la Balise, le 22 février 1766. Un évènement tragique lui enleva onze matelots; la pluie, le tonnerre et le vent l’introduisirent à la Nouvelle-Orléans, le 5 mars à midi. Le temps le plus affreux ne fournit aucune ex: cuse. M. Ulloa fut reçu avec les démonstrations les plus distinguées de respect; tous les Espagnols reçurent des Français les marques de politesse les mieux caractérisées.

“M. Ulloa partit pour aller visiter les postes et établissements jusqu'aux Natchitoches; il fit peu de frais, et trouva chez les habitants les secours et les provisions dont il eut besoin. Il ramena les esprits, et, depuis son entrée dans le fleuve jusqu’à son arrivée aux Natchitoches, il promit dix ans de liberté de commerce. Tous les habitânts aisés projetèrent de profiter de ce délai, pour arranger leurs affaires et se faciliter une émigration favorable dans quelques colonies françaises. M. Ulloa, de retour des Natchitoches, ne fit apparoir aucun de ses titres et pouvoirs, et prétendit ne devoir pas dépendre d’une présentation de ses titres et provisions au conseil supérieur pour en obtenir l’enrégistrement. Une ordonnance concernant le commerce fut, par ordre de M. Aubry, sur la demande de M. Ulloa, publiée au son des tambours, escortés d’un détachement la bayonnette au bout du fusil, commandé par deux officiers, le 6 septembre 1766. Cette ordonnance était illégale. M. Aubry,

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commandant pour Votre Majesté, ne pouvait rendre aucune ordonnance de police générale sans agir conjointement avec M. Foucault, ordonnateur. M. Ulloa, qui n’avait point satisfait aux lois, formes et usages de la colonie, en ‘demandant l’enrégistrement de ses titres, ne pouvait donner aucun ordre légal. Tous les négociants s’unirent pour demander à votre conseil supérieur justice contre l’illégalité de la dite ordonnance, et contre le coup destructif qu’elle portait au commerce. La requête fut présentée à M. Foucault, premier juge; il couvrit l’illégalité de l'ordonnance, mit à l'écart l’infraction faite aux droits de sa place, et, s’unissant avec les magistrats de votre conseil supérieur, calma et apaisa le mécontentement. L'ordonnance ne fut point annulée par arrêt; il fut promis aux négociants qu’elle n’aurait point son exécution, tant que la prise de possession légale ne serait point faite. Premier trait de modération, pour ne point dire de faiblesse, de votre conseil supérieur. M. Ulloa exigea que cette requête lui fût remise pour choisir dans les soussignés ceux qu’il voulait sacrifier à son courroux. M. Foucault résista à cette infraction à la confiance publique, et répondit qu’il envoyait la requête à M. le duc de Choiseul. M. Ulloa se disait roi de cette colonie. Surpris que des représentations décentes fussent adressées à une autorité légale, il déclara cette démarche attentatoire au despotisme qu'il voulait introduire, et s’exhala dans les termes les plus injurieux contre votre conseil supérieur, M. Foucault et tous les Français. L’alarme et la consternation se répandirent dans les esprits. Votre conseil supérieur, par sa soumission innée aux ordres de Votre Majesté, avait fait enrégistrer, publier et afficher votre ordre en forme de lettre. Le contenu en fut examiné : cet acte solennel assure la tranquillité et le bonheur de vos sujets. Votre Majesté garantit le clergé dans ses privilèges et fonc-

tions ; elle promet les mêmes lois, formes et usages ; elle

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promet la conservation de son conseil supérieur et de ses

juges ; elle promet enfin à ses sujets que, sous une do-

mination nouvelle, ils vivront heureux à l’abri des lois

canoniques et civiles, toujours observées dans votre co-

lonie. Tous ces bienfaits, Sire, solennels par votre pro-

messe royale, par un enrégistrement et publication prescrits, ne pouvaient jamais dédommager vos sujets de la perte du meilleur des rois. Le Français naît libre et soumis. Ses privilèges nourrissent son amour. Les lois protègent les vertueux, punissent le coupable ; on y admire les formalités que l'humanité et l'équité ont prescrites. La notoire conviction du crime proportionne les châtiments et peines à infliger aux criminels. Jamais, Sire, un de vos sujets ne peut être condamné sans être entendu et sans que les délits soient prouvés. Tels sont les lois, formes et usages toujours suivis et observés dans cette colonie. De combien d’infractions commises par M. Ulloa contre ces privilèges sacrés pour l’humanité, et contre les lois, formes et.usages de la colonie, Sire, votre conseil supérieur se voit-il obligé de porter des plaintes à Votre Majesté! M. Ulloa a affecté pour votre conseil supérieur le plus grand mépris. Il a cherché à le rendre inutile, et a osé, sans autorité légale, et par infraction à la lettre de Votre Majesté, créer et former un nouveau corps de conseil.

L'arrêt du 9 juillet 1763 défendit l'entrée de tous nègres domiciliés de St.-Domingue. Le nouvelsarrét du 16 novembre 1765 fit la même défense pour tous les nègres domiciliés de la Martinique et de toutes les autres colonies. Les funestes suites du poison dont les nègres se servaient à St.-Domingue, pour se défaire de leurs maîtres, furent les puissants motifs des sages arrêts rendus par votre conseil supérieur. Le sieur Cadis atriva de la. Martinique avec quarante-quatre têtes de

nègres ou négresses. M. Lebeau, médecin, fit la visite des nègres et en donna son rapport. Le sieur Cadis fit

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sa soumission par écrit de rembarquer les dits nègres qui avaient été domiciliés à la Martinique. Il en vendit vingt-six, reconnus bruts, et l'acquéreur les envoya à la Pointe-Coupée, avec un permis de M. Aubry. M. Ulloa arriva de la campagne, fit descendre les nègres déjà vendus à différents habitants, et nomma trois Espagnols et quatre Français pour juger les dits nègres. Votre procureur-général, Sire, réclama les droits de votre conseil supérieur. M. Ulloa répondit qu’il voulait et entendait que l'importation et l’exportation de tous objets quelconques füssent soumises à ses ordres, et qu’il avait nommé un nouveau conseil pour juger et lui en rendre compte. Ce coup d’autorité fut déclaré infractaire à l'acte solennel de cession, et aux lois, formes et usages de la colonie. Il nous fallut céder. Quel plus notoire attentat, Sire, peut être commis contre votre autorité royale, séante en les gens tenant votre conseil supérieur, à la Nouvelle-Orléans? On trembla sur le despotisme qui s’annonçait, on l’envisagea certain à la prise de possession, puisqu’une autorité illégale osait s’arroger des faits de la compétence de votre conseil supérieur.

“Le sieur Leblanc, quelque temps après, arriva avec dix-sept nègres ou négresses. La même autorité illégale jugea. Les sentences espagnoles sont annexées aux très humbles représentations de votre conseil supérieur. : Le sieur Loyola, désigné pour commissaire-ordonnateur pour Sa Majesté Catholique, rendit une ordonnance de paiement pour les droits du geolier, infractaire à l’acte de règlement du 1er. février 1764. Le sieur Leblanc représenta que l’arrêt de règlement ne condamnait qu'à quinze sols par tête de nègres emprisonnés ; sur ce, il fut mis en prison, jusqu’à ce qu’il eût satisfait à l’ordre de M. Loyola, qui le condamnait à une piastre pour chaque nègre.

«M. Ulloa, six mois après son arrivée, exigea que les bâtiments, allant et revenant de St.-Domingue et autres

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îles françaises, se chargeâssent de ses paquets pour les remettre à la Havane, et y en reprendre d’autres en revenant. Tous les capitaines s’offrirent, et plusieurs, sans aucun lucre, favorisés par les vents, portèrent des paquets à la Havane et en rapportèrent. Aucun de ces bâtiments n’avait l’entrée du port. Ils avaient ordre de mettre en travers devant le fort Morro, et d'envoyer leur canot porter les paquets ou en recevoir. Le sieur Gagnard, ancien navigateur, propriétaire et capitaine d’un bâtiment brigantin, fut chargé de paquets. Le vent et le courant le forcèrent à débouquer. Rendu à St.- Domingue, il profita d’un bâtiment qui appartenait à un domicilié à la Nouvelle-Orléans, qui partait le lendemain ; il lui remit les paquets et en tira un reçu. Le sieur Gagnard revint deux mois après dans son bâtiment. Il rendit compte, exhiba son journal, et remit à M. Ulloa le reçu qu’il avait tiré. Il essuya toute la mauvaise humeur de M. Ulloa, silence lui fut imposé, et il fut renvoyé chargé de menaces. Son bâtiment fut arrêté pendant six mois. Îl eut, au bout de ce temps, permission de l’expédier en donnant les sieurs Grieumard et Denis pour ses cautions, et il eut ordre de rester comme otage. M. Ulloa apprit enfin que ses paquets avaient été remis à la Havane. Les cautions civiles furent déchargées, et l’infortuné Gagnard devint homme libre. “Les sieurs Durand frères expédiaient leur bâtiment pour St.-Domingue. Ils envoyèrent les sieurs Gachon et Martineng, leurs capitaines, prendre les paquets de M. Ulloa ; ces paquets ne purent être remis à la Havane, ni en allant à St.-Domingue, ni en revenant. Ils furent remis à M. Ulloa, qui entra dans ses fureurs ordinaires, fulmina en injures et menaces, et envoya les sieurs Gachon et Martineng dans la frégate de Sa Majesté Catholique, où ils furent constitués prisonniers dans la Sainte Barbe. M. Ulloa avait formé un nouvel établissement à la Balise. Il défendait de se servir de

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