‹ Histoire de la Louisiane [microforme] (volume 2)Chapitre 57 sur 92 · AE · texte numérisé non relu

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autant qu’il serait possible, comme si le pays appartenait au roi d'Espagne.

M. d'Ulloa m’a demandé en conséquence, au nom du roi son maître, l'agrément d'établir quelques postes sur le fleuve, qu’il y croyait nécessaires, à cause de l'Anglais qui en établissait également de son côté. Cette opération s’est effectuée avec tranquillité, et, depuis l’embouchure du fleuve jusqu'aux Illinois, les pavillons d’Espagne, de France et d'Angleterre, étaient placés sur le Mississippi ; et, malgré la diversité des nations, dont les intérêts et les caractères sont très différents, tout y était tranquille. Depuis deux ans, Sa Majesté Catholique payait les dépenses de la colonie. Aucun vaisseau ne pouvait venir de France sans être muni de ses passeports. Toute la colonie se regardait comme espagnole, et M. de Ulloa n’attendait plus que l’arrivée de la troupe d'Espagne pour prendre possession, lorsque la révolte du 29 octobre a renversé en un instant l'ouvrage de quatre années, et les dispositions que nous avions prises pour l'avantage de la couronne d’Espagne.

“Messieurs de Masan, chevalier de St.-Louis, Lafrénière, procureur-général, Marquis, commandant réformé de la compagnie suisse, entretenue à la Louisiane, Noyan, capitaine réformé de cavalerie, Bienville, son frère, enseigne dans la marine, Villeré, capitaine des milices de la côte des Allemands, tous, les plus riches et les plus distingués du pays, sont les chefs de cette criminelle entreprise. Quoique M. Foucault, commissaireordonnateur, n’ait point été placé dans le même rang, je ne peux cependant, me dispenser de prononcer qu’il est très coupable. Il a permis qu'on imprimât la requête des habitants, qui est rebelle aux ordres du roi et outrageante pour la nation espagnole. Il a permis qu’on imprimât le Mémoire des habitants, où il y avait des blasphèmes contre la nation espagnole, qu’on a retranchés, à mes fortes instances. C’est chez lui qu’on a travaillé

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aux lettres qui étaient adressées à Monseigneur le duc d'Orléans, le prince de Conti, le chancelier, &c. Tandis que je faisais mes efforts pour faire aimer la nation espagnole et son gouvernement, il ne cessait, avec ces Messieurs, de mettre en jeu toute sorte de ressorts pour détruire mon ouvrage et persuader le contraire, donnant à entendre à tout le monde que, dans les colonies, les gouverneurs d’Espagne étaient des tyrans, et le peuple des esclaves. La haine que l’on portait généralement à M. Ulloa, et la copie d’un décret de Sa Majesté Catholique, qui prive cette colonie du commerce des iles de la France, ont été en grande partie la cause de la révolte. Les habitants ont appréhendé de ne pouvoir plus avoir le débit de leur indigo ni de leurs bois; les commerçants ont prévu la chute de leur commerce ; le conseil a appréhendé d’être supprimé; tous ensemble se sont ligués pour renvoyer M. le gouverneur, et se soustraire à la domination espagnole. Le secret de leur conspiratiou a été si bien gardé, que je proteste, avec sincérité, n’en avoir eu connaissance que le 25 octobre. J’en ai informé aussitôt M. de Ulloa, et j'ai fait donner des cartouches à ma troupe, qui ne consistait qu’en cent dix hommes. J’ai assemblé chez moi Messieurs les officiers, le 28 après midi. Je leur ai déclaré que je périrais plutôt que de souffrir que l’on fit la moindre violence à M. de Ulloa, et que je comptais sur leur zèle et leur fidélité. Le même soir, j'ai mandé M. de Lafrénière, qui m’a déclaré que tous les habitants et le peuple avaient signé une requête, adressée à M. Foucault, pour demander un conseil extraordinaire, afin de renvoyer M. de Ulloa et les Espagnols qui l'avaient accompagné. Il ajouta que tout le monde prenait les armes, et qu’on devait arborer un pavillon sur la place de la Nouvelle-Orléans. Je fis tous mes efforts pour le détourner d’une entreprise qui serait la cause de sa perte et celle de la colonie, et, comme il persistait dans son opiniâtreté, je lui dis que je m'y op-

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poserais les armes à la main, et qu’il y aurait bien du sang répandu. Je détachai en diligence le sieur Judice, commandant des Acadiens, qui se trouvait alors à la ville, afin d’aller leur ordonner de ma part, au nom du roi, de ne point prendre les armes, sous peine d’être traités comme rebelles aux ordres de Sa Majesté. Je mandai M. Foucault, à qui je demandai quel parti il prenait. Comme il me répondit avec ambiguité, je lui dis qu’il se perdrait sans ressource, s’il ne s’opposait pas, conjointement avec moi, à une rébellion pareille. Le 27, M. Ulloa me témoigna que, puisqu'on n’était point en force pour faire respecter l’autorité de Leurs Majestés Très Chrétienne et Catholique, afin d’éviter l’effusion du sang français et espagnol, il jugeait convenable de se conformer à ce que le conseil déciderait à son égard. Il me pria de communiquer ses intentions aux conjurés. Je fis venir chez moi M. de Lafrénière et plusieurs officiers de milice des plus déterminés. Je leur répétai les paroles de M. de Ulloa, et leur dis que tout le monde avait droit de faire des représentations, mais que si elles se faisaient les armes à la main, il y aurait bien du sang répandu. Ils me promirent qu’ils allaient tout contremander, et qu’il viendrait seulement des députés de chaque corps pour faire des représentations au conseil, Le 28, au matin, j'appris que les pièces de canon qui étaient à la porte des T'choupitoulas avaient été enclouées, dans la crainte que je ne fisse feu sur les habitants qui devaient venir par ce côté. Je fis venir le même jour M. de Lufrénière chez moi; je lui représentai qu’il aurait à se reprocher d’être la cause de la perte de sa patrie. Je lui dis en même temps que les chefs de conjuration avaient toujours fini tragiquement.

“Le 28, au soir, voyant que malgré mes ordres et mes représentations, le sieur Villeré était entré dans la ville à la tête de quatre cents Allemands, Acadiens et autres miliciens conduits par leurs officiers ; que les miliciens

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placés au-dessous de la Nouvelle-Orléans étaient entrés 1769.

également et que tout était en combustion dans la ville, je jugeai que le danger était grand pour M. de Ulloa. C’est pourquoi, dès le soir même, je l’engageai à se retirer dans la frégate de Sa Majesté Catholique, où je l’accompagnai avec Madame son épouse. J’y envoyai aussitôt un officier et vingt soldats. Le 29, jour du conseil, il s’est trouvé sur la place près de mille personnes en armes avec un pavillon blanc, criant tous généralement vive le roi de France, et ne voulant point d’autre roi. Comme le quartier de la troupe était proche de la frégate, j'y fis rester mes soldats sous les armes avec Messieurs les officiers, pour, au premier signal, être à même de faire feu sur les révoltés, s'ils eûssent été assez téméraires pour insulter la frégate. Je fis tous mes efforts pour calmer le peuple et le faire rentrer dans le devoir. Mais voyant qu’on ne m'’écoutait plus, j'ai cru que, pour sauver la vie à M. de Ulloa et éviter un carnage général, il convenait de ne pas aigrir les esprits qui déjà n'étaient que trop envenimés. J’allai ensuite au conseil pour tâcher de faire comprendre aux juges les suites et les conséquences de l'affaire qu’ils prenaient sur eux de juger. Je leur dis qu’elle n’était point de leur compétence, que M. de Ulloa était l’envoyé d'un grand roi, que son caractère était sacré, et que Leurs Majestés Très-Chrétienne et Catholique seraient irritées, si on le renvoyait dé la colonie. Voyant que les prières ni les menaces ne les touchaïent point, et qu’à l'exception de deux ou trois, qui m’ont paru modérés, le reste se laissait entraîner par les sentiments de M. de Lafrénière, j'ai protesté contre leur arrêt, qui enjoint à M. de Ulloa de s’ernbarquer sous trois fois vingt-quatre heures pour aller rendre compte de sa conduite à Sa Majesté Catholique. Le même jour qu’il est parti, le sieur Marquis avait commandé un détachement de milice de cinquante hommes pour accompagner M. le gouverneur

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1769. jusqu’à la Balise, et y rester en garnison pour s'oppo-

ser aux Espagnols qui pourraient venir. Comme ils étaient déjà embarqués, j'allai aussitôt au sieur Marquis, et je lui ordonnai, aussi bien qu’aux miliciens de se retirer, si non que je ferais feu sur eux, et je fus obéi dans ce moment, pour la première fois depuis la révolte, &c. &c.

“Je ne saurai exprimer à votre excellence à quel point la fureur et la frénésie ont été portées contre la nation espagnole et son gouvernement, depuis le départ de M. de Ulloa jusqu’à l’heureux moment de votre arrivée. L'esprit de vertige et d’aveuglement a toujours été en augmentant &c. &c. Mille projets insensés se sont succédés les uns aux autres ; on a eu dessein d'’ériger ce pays en république ; on a présenté au conseil une requête pour y établir une banque à l’imitation de celle d'Amsterdam et de Venise, car ce sont les propres termes dont ils se sont servis M. de Lafrénière est auteur de la requête. Le sieur Doucet avait composé le mémoire des habitants.

“Le sieur Marquis, à qui j'avais refusé le commandement de la milice qu’il m'avait fait demander par tous les officiers de ce corps, n’en a pas moins été regardé par eux comme leur commandant.

“Le sieur Villeré avait à ses ordres les Allemands, auxquels j'ai fait défendre plusieurs fois de prendre les armes. Le sieur de Masan, malgré mes défenses, a tenu chez lui plusieurs assemblées d’habitants, dans lesquelles il invectivait continuellement contre:la nation espagnole et son gouvernement.

“Les séditions, les mouvements les plus inquiétants, les écrits les plus audacieux, les propos les plus rebelles, toutes sortes de ressorts ont été mis en jeu pour échauffer le peuple et lui donner horreur du gouvernement espagnol. Plusieurs fois le parti des rebelles et celui des Espagnols, qui n'était certainement pas le plus fort, ont

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