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toute nécessité de construire des forts, de distance en distance, pour protéger les premiers établissements des colons contre les irruptions des Iroquois. Le comté approuva tous ses plans, mais comme leur exécution exigeait des débsursés considérables, il ne voulut rien faire sans l’ordre du ministre et ordonna à Lasalle d’aller lui demander son autorisation. A son arrivée en France, Lasalle fut présenté au prince de Conti, dont il fut assez heureux pour gagner les bonnes graces. (Ce prince, ayant goûté ses projets, les fit agréer à la cour. Le roi accorda à l’audacieux aventurier des lettres de noblesse, lui concéda en toute propriété un territoire très étendu aux environs du fort Frontenac, à condition qu’il rebâtirait ce fort en pierres, et le revêtit de tous les pouvoirs nécessaires pour exécuter ses grands desseins de découverte et de commerce avec les Indiens. Le protecteur de Lasalle, le prince de Conti, désira qu’il emmenât avec lui un chevalier de Tonii, officier italien, qui avait servi avec distinction en Sicile. Il était fils de l'inventeur de la Tontine, manière de placer de largent à intérêt qui n’est pas inconnue aux Etats-Unis et qui consiste en ceci: plusieurs personnes réunissent leurs capitaux et les font valoir, avec la condition que lorsqu'un des associés meurt, sa part dans le capital commun revient aux survivants.
Lasalle débarqua à Québec le 15 septembre 1678, et s’empressa de se rendre à l’entrée du lac Ontario, appelé alors Frontenac, où il éleva un fort, et construisit une embarcation de querante tonneaux en si peu de temps, que la colonie conçut la plus haute idée de son activité et de ses talents. La barque fut lancée le 18 novembre, et Lasalle, après une longue et périlleuse traversée, arriva à un village des Iroquois près des chutes du Niagara, où il prit ses quartiers d'hiver. Au retour du printemps, 1679, Lasalle, après avoir fait diverses explorations, construit plusieurs forts, et après s'être engagé
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très avantageuses, s’avança jusqu’à la rivière des Iilinois, à laquelle il donna le nom de Seigneley.# Il avait pour compagnons qu: rante soldats, trois moines et le chevalier de Tonti. Voyageant à petites journées et faisant de fréquentes excursions pour examiner le pays, il arriva vers la fête de Noël à un viliage de cinq cents huttes. Le village était désert, de sorte qne les voyageurs purent le visiter à loisir. Les huttes, grossièrement faites, étaient divisées en deux chambres. Les matériaux n'étaient que de la terre et des joncs tressés. Sous chaque hutte, il y avait un caveau rempli de mais, dont les Français avaient grand besoin, et dont ils se pourvurent abondamment. Poursuivant leur route, ils arrivèrent, quatre-vingt dix-neuf milles plus loin, à un lac qui avait sept lieues de circonférence, et qui contenait un nombre incroyable de poissons. Traversant ce lac, ils retrouvèrent la rivière des Illinois, dont ils reprirent la navigation, et ils aperçurent bientôt deux camps indiens. Dès que les sauvages virent cette troupe étrangère, ils envoyèrent leurs femmes et leurs enfants dans les bois, et se rangèrent en bataille des deux côtés de la rivière. Lasalle, ayant ordonné à ses compagnons de se mettre en
posture de défense, l’un des chefs indiens sortit des rangs
et leur demanda ävel était le but de leur.v' ite. Lasalle leur répondit par son interprète, que‘“lui et sa troupe étaient des Français, et qu’ils n’avaient d'autre but que de faire connaitre à leurs frères rouges le vrai Dieu, le père commun des hommes, le cré: teur de toutes choses, ainsi que de leur offrir la protection du roi de France, leur souverain, et d’acheter-les produits de leurs chasses. Satisfaits de cette réponse, les Illinois proposèrent aux pâles visages de fumer le calumet de la zaix, et les traitèrent avec cordialité. Les Français, en retouyde provisions et de fourrures de toute espèce, donnèrent à leurs alliés des instruments aratoires et cette liqueur enivrante
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que l’on appelle eau-de-vie, mais qui, pour les simples
habitants des forêts, devint par la suite un breuvage de
mort. Enchantés de Lasalle et de ses compagnons, les Illinois les prièrent de passer quelques mois parmi eux, Lasalle y consentit d'autant plus facilement, que telle
était son intention, avant d’en avoir reçu l'invitation,
Aussitôt, les Indiens se répandant dans les bois, cherchèrent de tous côtés les fruits les plus délicieux, les racines les plus délicates, firent tomber sous leurs flèches le buffle sauvage et le daim timide, et l’homme de la civilisation s’assit avec joie au banquet hospitalier de l’homme de la nature. Ils ne prévoyaient pas, ces malheureux Indiens, qu'un jour leurs descendants seraient obligés d’emporter les ossements de leurs pères, et de fuir loin de la terre natale! En effet, ils ont disparu sous les agressions de la race européenne, comme la paille légère de leurs savannes est emportée par le souffle orageux du vent du Midi.
Lasalle, croyant qu’il serait utile de leur inspirer une grande crainte de ses armes, fit faire plusieurs décharges de mousqueterie en leur présence. L’étonnement causé par ces foudres d'airain et l'érection d’un fort sur la rive du fleuve produisirent l'effet désiré. Inquiet de
n'avoir pas reçu des nouvelles d’une barque qu’il avait:
envoyée au Niagara avec une riche cargaison de peaux et de fourrures, et d’apercevoir des signes de mécontentement et de révolte parmi ses subordonnés, il donna le nom de Crève-Cœur au fort qu’il avait fait élever. Jusqu’alors, la fortune l’avait traité en enfant gâté, car il avait parcouru la distance de quinze cents
milles sans éprouver le moindre revers et il avait bâti
sur sa route un grand nombre de forts, qui servaient à prouver et à garantir la possession qu'il avait prise du pays gxploré. La plupart des Indiens lui avaient fait un accueil amical, et ceux qui étaient moins bien disposés lui avaient laissé un passage libre, Mais bien-
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tôt l'horizon se couvrit de nuages, et l’heure fatale des 1679. malheurs parut avoir sonné pour lui. Son œil pénétrant découvrit qu’un orage se formait et que ses compagnons, fatigués de le suivre, tramaient dans l’ombre quelque complot criminel. En effet, on les entendait se deman:der, si on continuerait de s'enfoncer dans des régions sauvages, parmi des nations inconnues, auxquelles il était naturel de supposer des intentions hostiles. “Jusques à quand, murmuraient-ils, n’aurons-nous pour guides que les étoiles, et d'autre nourriture que celle que nous dérobons aux rivières et aux forêts? Jusques à quand serons-nous les dupes et les esclaves d’un homme qui se laisse maîtriser par des visions romanesques, et que des espérances imaginaires conduisent ainsi que nous à une perte certaine ? Pourquoi nous mène-t-il aux extrémités de la terre pour chercher des mers inaccessibles ? La mort, l'esclavage, ou le dernier excès de la misère, tel sera le résultat de nos travaux.” C’était ainsi qe les compagnons de Lasalle se livraient à des réflexions décourageantes. Quelques hommes pervers qui se trouvaient parmi eux, profitèrent de ces mauvaises dispositions pour les engager à mettre un terme à leurs” souffrances, en massacrant leur chef. Mais cette suggestion ayant trouvé peu de partisans, ces scélérats, loin de se rebuter, résolurent de s’adjoindre les sauvages. En conséquence, s’insinuant parmi les Illinois, et fraternisant avec eux, ils leur témoignèrent un surcroît de bienveillance, et leur dirent, qu'en retour des bons traitements qu’ils en avaient éprouvé, ils se croyaient obligés par la reconnaissance de leur apprendre un secret important. Alors, ces hommes perfides, abusant de la crédulité de leurs hôtes, leur assurèrent que les plus grands dangers les menaçaient, parce que Lasalle avait promis avec serment aux Iroquois, leurs ennemis les plus acharnés, de détruire tous les villages des Illinois ; qu’il ne s’é-
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sance de leurs forces, et qu’il n’avait construit le fort de Crève-Cœur que dans l'intention de les subjuguer.
Ces allégations calomnieuses ne furent que trop facilement crues par les Indiens. Lasalle s’aperçut d’un changement extrême dans leurs manières à son égard, et en soupçonna la cause. Sentant qu’il n'avait pas un instant à perdre, il s’adressa au conseil des anciens, et ses supplications et ses plaintes finirent par obtenir que la vérité lui fût découverte. Alors, il fit sentir aux Indiens toute la perfidie de ses compagnons, contre lesquels il réussit à exciter une vive indignation chez des hommes qui, comme toutes les tribus sauvages, concevaient difficilement qu’un inférieur pût être infidèle à son chef. Il leur fit observer qu’il était impossible qu’il eût pu avoir aucune liaison d'amitié avec les Iroquois, qui avaient toujours été les ennemis des Français, et qui, comme des bêtes féroces, n’aspiraient qu’à s’abreuver du sang humain. Enfin, il jura qu’il serait toujours l’ami des Illinois. Ces protestations, auxquelles l’accent de la vérité donnait une force irrésistible, éclaircirent tous les nuages qui s'étaient élevés, et la confiance rentra dans le cœur des Indiens.
Lasalle, après avoir écarté ce danger, de la part des Indiens, convoqua ses compagnons, et leur parla en ces termes, avec indignation : “Soldats, je voulais vous faire partager la gloire et les richesses, qu'avec l’aide de Dieu, j'espère bien acquérir. Je croyais m'être associé des Français et non des assassins. Mais je m’aperçois que j'ai à ma suite des hommes qui ont moins de vertus que les peuplades barbares parmi lesquelles nous avons voyagé. Quelques-uns d’entre vous ont voulu m’assassiner, et n’ont pas même été retenus par l'aspect vénérable de ces hommes pieux qui sont parmi nous, et qui viennent présenter à l’Amérique la pure et douce lumière de notre religion sainte. Eh bien! retournez dans le monde impur que vous regrettez ! ne venez pas souiller
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de votre présence les contrées que je vais parcourir, et dont mon génie prévoit les hautes destinées! Laissezmoi ! je veux vous épargner un crime. J ai trop à cœur qu'il ne soit pas dit que le premier forfait commis en Amérique par des Européens, ait eu pour instrument la main d’un Français” A peine avait-il cessé de parler, que ceux de sés compagnons qui n’avaient pas trempé dans le complot poussèrent des cris d'enthousiasme, et jurèrent de suivre leur chef jusqu’au bout du monde. Ceux qui avaient eu des intentions criminelles n’épargnèrent pas aussi les assurances de dévouement. Feignant d’être satisfait, Lasalle rentra silencieusement dans sa tente, où de tristes pressentiments vinrent l’assaillir.
Le succès qu’il avait obtenu ne fut qu'éphémère; car à peine la nuit était-elle venue, que de nouveaux dangers le menaçaient. Les Illinois avaient pour voisins les Mascoutans, qui avaient été vaincus par les Iroquois, ei qui leur payaient tribut. Il y avait parmi les Mascou-
. tans un Indien, nommé Mansolia, qui, par son adresse,
ses ruses et son éloquence, s'était réndu célèbre. Son esprit était tellement fécond en ressources et sa voix s’insinuait avec tant d'art dans les cœurs, q'e les sauvages prétendaient qu’il avait des intelligences secrètes avec les génies, et que ses paroles étaient douces comme les rayons de la lune. Les Iroquois l'avaient engagé à se rendre chez les Illinois, et à leur persuader d’attaquer les Français, Mansolia était arrivé dans le voisinage des Illinois le jour même que Lasalle avait, par ses discours et la franchise de sa conduite, écarté les soupçons qui avaient soulevé chez les Indiens un sentiment d’hostilité contre lui. Mansolia, qui s'était caché, observa tous ces mouvements, et attendit la protection des ombres de la nuit. Alors, il se glissa dans le camp des Illinois, circula de feux @n feux, et pria les chefs de se réunir dans la cabane des anciens pour délibérer, parce que, disait-il, “un
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serpent les menaçait.” Remplis d'inquiétude, les Illinois
s’empressèrent de se rendre à son invitation. Dès que le conseil fut formé, cet homme artificieux, après leur avoir offert des présents de la part de sa tribu, leur fit connaître quel était le but de sa mission. Il leur dit : “qu’il était député vers eux par les Mascoutans, que l'intérêt commun de toutes les nations indiennes avait engagés à faire cette démarche ; qu’il était urgent d’anticiper les coups des Français, qui avaient déjà subjugué toutes les nations établies entre les lacs et la mer, et qui, à cet effet, avaient employé, non seulement leurs armes terribles et le feu du ciel qu’un mauvais génie leur avait donné, mais aussi les flèches des Indiens, qu’ils avaient trouvés divisés entr'eux, et dont ils avaient avec soin excité les haines héréditaires ; que l'alliance des Français avec les Iroquois était une chose bien connue, et qu’ils n’attendaient que leurs confédérés pour commencer leurs agressions, dont l'érection du fort qui venait de s'élever n’était que le prélude. N'attendez pas, continua-t-il, qu’il soit trop tard pour résister, mais profitez du moment favorable, pendant que vos enñemis sont en petit nombre. Bandez vos arcs et levez le tomahauk! Ils iront droit au but, car la flèche et le tomahauk indien aiment le sang de la nation blanche.”
Les paroles de Mansolia corroborant les discours des compagnons de Lasalle, les Indiens, frappés d’une pareille coïncidence, se livrèrent de nouveau à tous les soupçons de la veille, et passèrent la nuit en délihérations. Lorsque le jour parut, Lasalle, ayant été, comme de coutume, visiter le camp des sauvages, s’aperçut qu’il s'était opéré quelque étrange révolution dans leurs esprits et que les espérances de sécurité qu’il avait conçues étaient tout-à-fait illusoires. Quelques-uns des chefs le traitèrent avec une froideur marquée, d’autres laissaient percer dans leur mainf#en une expression de dédaiïn et d’indignation. ÆEtonné d’un
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changement aussi subit, et après en avoir en vain cherché à deviner la cause, il délibéra s’il ne se retrancherait pas dans le fort, Mais incapable de rester plus long-temps dans cet état de doute et d'alarme, il se laissa aller à toute l’impétuosité de son caractère, et s’avançant hardiment parmi les différents groupes des sauvages, il leur demanda à haute voix et d’un ton de reproche, s’il verrait toujours la méfiance et le soupçon siéger sur le front de ses amis. “Hier, lorsque l’étoile du soir a paru, leur dit-il dans ce style figuré qui plait tant aux Indiens, nous nous sommes séparés avec des sentiments mutuels de paix et d’amitié, et maintenant je vous vois presque armés et menaçants | seriezvous aussi légers que la feuille des forêts et aussi inconstants que ie vent de l'orage? Eh bien! me voilà sans armes parmi vous,et je vous offre ma tête si vous pouvez me convaincre d’aucunes machinations contre vous.”
L'énergie de Lasalle produisit une impression favorable sur les Indiens, qui désignèrent Mansolia comme étant l’auteur des accusations portées contre lui. Lasalle se précipita versle Mascoutan ‘a tête haute, le regard enflammé de colère, et l’interpella d’un ton impérieux : “Traitre, lui dit-il, tu m’accuses! où sont tes preuves ? Donne les....à l'instant, te dis-je, outu verras ce que peut ma colère”: À peine Lasalle avait-il proféré cette menace, que l’Indien, qui était assis nonchalamment sur le tronc d’un arbre et qui observait d’un œil tranquille ce qui se passait autour de lui, se dressa lentement devant Lasalle et croisa ses bras sur sa poitrine. Il avait l’air d’une statue de bronze, tant son immobilité était parfaite, tant son front altier était calme, tant il était fixe cet œil avec lequel il soutint le regard de Lasalle! Il garda ainsi le silence pendant quelques minutes. | Enfin, un demi sourire de mépris vint animez ses lèvres et il répondit en peu de mots:
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