‹ Histoire de la machine à vapeur (volume 2)Chapitre 19 sur 141 · LA PÉRIODE D'APPLICATION · texte numérisé non relu

LA PÉRIODE D'APPLICATION

on disposât pour débarrasser d'eau les mines les plus précieuses. Seulement le monde n'était pas encore assez intelligent pour profiter, si grand besoin quil en eût, de ce bienfait immense, qu'on le pressait d'accepter avec toute l'ardeur et la persistance qui caractérisent l'inventeur véritable.

Le biographe de Worcester nous en fait le portrait : c'était un homme éclairé, pensif, studieux et bon ; catholique romain sans superstition ni préjugés ; sujet loyal dégagé de toute intolérance de parti ; homme public intègre, honorable et doux ; savant instruit sans pédanterie ; mécanicien patient, adroit, persévérant, d'un esprit étonnamment ingénieux, doué d'une conception claire et presque intuitive.

Cependant, malgré tous ces avantages naturels, soutenus comme ils le furent parune influence et une richesse immenses dans sa jeunesse, par une situation politique et sociale à peine amoindrie quand il eut dépensé sa grande fortune en expériences, quand le malheur eut abattu sou courage et qu'il se trouva sans asile et sans pain, l'inventeur ne parvint pas à faire adopter sa machine, si nécessaire qu'elle fût. Worcester était arrivé à un résultat pratique ; mais la période spéculative finissait à peine et celle de l'application de la vapeur n'était pas encore tout à fait arrivée.

Le marquis de Worcester a sa place dans l'histoire, comme étant le premier qui ait construit une machine à vapeur ; sa mort termine la première période, celle des tâtonnements spéculatifs.

La « machine commandant l'eau » , comme l'appelait le marquis, fut le premier exemple historique d'une machine à vapeur dont l'auteur ait a fait passer son invention dans le domaine de la pratique ».

Il est évident toutefois que, dans l'invention de la chaudière séparée, si importante qu'elle soit, Worcester avait été devancé par Porta, et qu'il n'a pas droit à l'honneur, réclamé pour lui par beaucoup d'écrivains anglais, d'être proclamé Vinventeur de la machine à vapeur. Il fut simplement un de

ceux dont les travaux ont collectivement contribué àla créer.

Après Worcester, nous entrons dans une période qui mérite, à proprement parler, le nom de période d'application. A partir de ce moment, la vapeur ne cesse pas de jouer un rôle de plus en plus important dans l'économie sociale, et son influence sur le bien-être de l'humanité va croissant toujours avec une rapidité extrême.

La connaissance qu'on avait à cette époque de l'énorme puissance expansive de la vapeur, la confiance que l'homme pouvait arriver à la diriger et à la mettre au service des industries les plus diverses, n'étaient pas évidemment le privilège d'une seule nation. Il est vrai que les distances qui séparent l'Italie de l'Allemagne ou la France de l'Aogleterre étaient alors, mesurées en temps, infiniment plus considérables qu'elles ne le sont aujourd'hui que cette fée merveilleuse nous a permis de remplacer les semaines par des heures. Néanmoins il existait déjà un système très parfait de communications entre les différents pays ; la science rayonnait promptement de chaque centre vers tous les autres. Aussi les études spéculatives sur la machine à vapeur se poursuivaient-elles par toute l'Europe; inventeurs et expérimentateurs se livraient partout à ces recherches, qui promettaient d'être si fécondes.

Jean Hautefeuille, fils d'un boulanger français, né à Orléans et adopté par la duchesse de Bouillon, grâce à l'influence de de Sourdis, sut profiter des chances favorables qui s'offraient à lui, entra dans l'Église, et devint l'un des plus savants hommes et des plus grands mécaniciens de son temps. Il étudia avec le plus vif intérêt les nombreux systèmes alors proposés par les inventeurs et fut lui-même très fécond en idées nouvelles.

En 1678, il proposa d'employer l'alcool dans unemachine « de telle manière que le liquide s'évaporât et fût condensé tour à tour, sans qu'il s'en perdît » *. C'est là sans doute le premier projet comportant l'emploi du condensateur à surface, et visant à la conservation complète du fluide mo-

i. Anecdotes de Siu&ri,

JEAN HADTEFEUILLE. 27

teur, dont le souvenir nous ait été transmis. Jean Hautefeuille proposa également une machine à poudre à canon dont il décrivit trois variétés^

Dans une de ces machines, il employait les gaz provenant de l'explosion de la poudre à chasser Tair, et le vide ainsi obtenu était utilisé pour élever Peau par Teffet de la pression atmosphérique. Dans un second système, les gaz de la poudre agissaient directement sur Peau pour la forcer à monter; et dans un troisième enfin, ces gaz exerçaient leur pression sur un piston. Cette machine était présentée comme susceptible de fournir de la force pour de nombreux usages. Il n'est pas prouvé toutefois que Tinventeur ait jamais construit ces appareils ; et si nous en parlons ici, c'est uniquement pour montrer que la connaissance de tous les éléments commençait à se répandre et qu'un ingénieux mécanicien, en combinant les procédés déjà connus, aurait pu dès cette époque produire la machine à valpeur. On pouvait évidemment prévoir que celle-ci ne tarderait pas à paraître.

Autant qu'on en peut juger par les témoignages recueillis, Hautefeuille fut le premier qui proposa l'emploi d'un piston dans une machine thermique ; et sa machine à poudre à canon semble avoir été la première que les mécaniciens modernes eussent baptisée de ce nom. Les « machines » précédentes, y compris celles de Héron et du marquis deWorcester, mériteraient plutôt le nom d' «appareils», dans le sens où ce terme est employé par les physiciens et les chimistes, que celui de machine tel que le comprennent les ingénieurs.

En 1680, dans un Mémoire présenté à l'Académie des sciences, Huyghens dit que la force expansive de la poudre à canon est susceptible d'être utilisée comme une puissance mécanique commode et portative ; et il fait connaître qu'il a imaginé une machine dans laquelle on pourrait l'appliquer. Cette machine de Huyghens est d'un grand intérêt, non seulement parce qu'elle fut la première machine à gaz

1 . Pendule perpétuelle, avec la manière d'élever Veau par le moyen de la poudre à canon, Paris, 1678.

et le prototype de la machiDe moderne d'Otto et Langen, dont le succès a été complet, mais surtout parce qu'elle a été la première machine composée d'un cylindre et d'un piston. Le croquis ci-dessous (ûg. 11) en indique la disposition. Elle consistait en un cylindre A, un piston B, deux

tubes de dégagement GG, munis de soupapes, et un système de poulies £, grâce auxquelles le poids pouvait être soulevé. L'explosion de la poudre en H chasse Pair du cylindre. Quand les produits de la combustion se sont refroidis, la pression atmosphérique n'est plus équilibrée par celle de l'air situé au-dessous du piston, et celui-ci s'abaisse en élevant le poids. Ce projet de machine ne fut jamais mis à exécution, quoique le système eût été très capable de fonctionner et peut-être d'une façon avantageuse.

Vers cette époque, les Anglais arrivèrent, dans l'application pratique des sciences et le développement des arts utiles, à une supériorité sur leurs voisins du continent qu'ils n'ont jamais perdue. Un progrès considérable dans cette voie fut réalisé sous le règne de Charles II, progrès dû pour beaucoup sans doute à l'intérêt que portait ce monarque à un grand nombre des branches de l'industrie et de la science. On dit qu'il était très passionné pour les mathématiques, la physique, la chimie et l'histoire naturelle; qu'il se fit construire un laboratoire où il occupait des savants à faire des expériences et des recherches pour sa propre satisfaction. Il aimait surtout les études et les sciences relatives à l'architecture navale et à la navigation, et s'occupait beaucoup de la détermination des formes les plus avantageuses à donner aux navires et des qualités de bois les plus convenables pour leur construction. Son frère, le duc d'York, partageait son goût pour ces recherches et s'associa souvent à ses travaux.

Si grande que soit aujourd'hui l'influence des souverains sur les goûts et les habitudes d'une nation, sur la

Fig. 11.

Machine do

Huyghens,

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