INTRODUCTION
Le livre que la Bibliottièque scientifique interuatiouale présente aujourd'hui à ses lecteurs français est une nouvelle histoire de la machine à vapeur. Il nous vient d'Amérique tout fraîchement éclos, car c'est l'année dernière qu'il a été publié à New- York; il porte en lui la verte saveur du jeune peuple au milieu duquel il est né.
On ne peut malheureusement pas dire chez nous que l'histoire de la machine à vapeur soit une vieille histoire. Hélas! cette histoire est fort peu connue ; elle est reléguée au rang des spécialités, et nos lettrés ne s'en occupent guère. La chose est assez bizarre. Qu'il s'agisse d'un fait politique, de la vie d'un roi, d'un général, d'une courtisane, ou même d'une anecdote du siècle dernier, oh ! alors, c'est tout autre chose ! Il n'est pas de document qui reste ignoré, on épluche la moindre phrase, on déniche à chaque instant quelque mémoire oublié, quelque secret inédit ; la Chronique scandaleuse surtout est aujourd'hui fort à la mode; la Dubarry et la Pompadour ont fait couler plus d'encre depuis dix ans qu'elles n'en ont jamais employé dans toute leur vie. Mais s'il est question de la merveilleuse machine qui a transformé la société moderne, rien de singulier comme la froideur et le peu d'empressement que l'on apporte à en rechercher les origines et les développements ; les documents font défaut, même pour établir les faits les plus récents; de temps à autre, bien rarement, on voit apparaître quelque article sommaire, quelque courte monographie, autour de laquelle se fait presque aussitôt un silence décourageant .
La politique mérite-t-elle tout cet honneur, et la machine à vapeur tout ce dédain? La réponse n'est que trop facile à faire. Tandis que les partis montent au pouvoir et en descendent, que les gouvernements se liguent ou se séparent, que les traités se
font OU se défont, que les armées battent ou sont battues, l'humanité reste immobile et ne tire pas le moindre profit de ce jeu d'escarpolette; et de tout ce mouvement stérile, ce qui ressort de plus clair, ce sont les grandes dépenses d'argent et de forces vives matérielles ou intellectuelles, ce sont les guerres, dont notre siècle a donné de si nombreux et si épouvantables exemples, c'est le sang qui coule à torrents, ce sont les larmes, les ruines, la famine et le typhus.
Au milieu de cette agitation violente et funeste, quelques travailleurs obscurs, retirés au fond de leur cabinet, s'attachent opiniâtres à leur modeste besogne de fourmi ; ils alignent jour par jour les chiffres et les formules, s'acharnent après un boulon ou un clapet, tracent des épures, les effacent, les recommencent, remettent vingt fois l'ouvrage sur le métier, s'obstinent en dépit des déboires, et souvent, trop souvent, hélas! se ruinent et meurent à la peine. Sous l'effort continu de leur labeur ingrat, le progrès se fait lentement, mais sans relâche ; le bien-être se répand petit à petit et gagne les couches les plus profondes de la société,la terre livre un à un ses trésors ; les produits s'échangent d'un climat à l'autre; les haines de province à province et de peuple à peuple s'émoussent; la famine disparaît et la misère est vaincue.
Écoutons ce que disait, ces jours derniers, un des penseurs profonds* de notre époque. C'est un Espagnol, et il a vu de près les tristes résultats de la politique à outrance et des ambitions des hommes d'État :
« Eh bien l je vous le dis, messieurs, les ingénieurs ne sont pas seulement des travailleurs s'occupant de la force et de la matière, ils sont plutôt des politiques et des moralistes. Lorsqu'ils paraissent occupés à étudier les détails de la machine Galloway, Wheelock ou tout autre, ils sont en train de résoudre, soit des problèmes politiques et sociaux, soit des problèmes de morale.
« Sous le po int de vue politique, ils sont comme l'esclave qui, en s'aidant de quelques planches, d'une mauvaise scie et d'un marteau, cherchait à construire le premier moulin. Les seigneurs de la terre ne se méfiaient pas de son œuvre; et pourtant il était sur le point d'affranchir quinze ou vingt malheureuses femmes qui gémissaient au sein de chaque famille. Il fallait moudre le blé et, pour avoir de la farine et du pain, il fallait des esclaves : le moulin les a émancipés.