II. — DES SYMPATHIES ENVISAGÉES COMME SECONDE BASE DU NATURISME
Les sympathies sont des actes physiologiques ou morbides, dus à l'influence de certains organes les uns sur les autres et attestant la solidarité de toutes les parties du corps. Chez l'homme, tout concourt, tout conspire à sa conservation, a dit Hippocrate, dont les œuvres renferment en aphorismes le résumé de la doctrine des sympathies.
« Le corps vivant est un tout harmonique dont les parties se tiennent dans une dépendance mutuelle et dont tous les actes sont solidaires les uns des autres. » (Hipp.)
« Les différentes parties du corps, quel que soit le siège primitif du mal, se le communiquent de l'une à l'autre : le ventre à la tête, la tête au ventre, aux chairs, ainsi du reste. » (Hipp.)
Qui ne voit dans ce peu de mots le principe des sympathies physiologiques, morbides et curatives, auquel la science a depuis accordé de si longs développements en le considérant comme une des plus solides preuves du naturisme?
La doctrine des sympathies morbides et curatives n'est pas plus contestable que ne l'est celle des sympathies physiologiques affirmée par tous les observateurs. L'étude de l'homme sain et malade fournit de trop nombreuses preuves en faveur de ces trois ordres de sympathies, pour que, malgré l'inconstance du phénomène, il y ait le moindre doute à concevoir sur sa réalité.
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Bien qu'elles soient très-réelles, les sympathies ne sont pas constantes, et lors même qu'elles se sont une l'ois montrées ches une personne, elles peuvent bien ne pas se reproduire, alors que les conditions accessoires sont les mêmes. C'est un effet ie l'idiosvncrasic qui peut changer d'un moment à l'autre.
Ainsi les vomissements sympathiques de la grossesse n'existent pas toujours, et, après avoir eu lieu pour un premier enfant, ils peuvent ne pas se produire dans une grossesse suivante. — Le froid de la peau, que l'on a vu suspendre une hémorrhagie, ne réussit pas toujours à déterminer ce résultat.
Les sympathies sont passagères, mais elles peuvent survivre à leur cause, et bien des fois, on a vu un phénomène morbide, né sous l'influence d'une cause accidentelle, devenir une maladie permanente, alors que la cause occasionnelle avait disparu. La folie puerpérale dure quelquefois toute la vie, elle strabisme ou l'épilepsie engendrée par des entozoaires, ne cessent pas, bien qu'on ail chassé tous les helminthes de l'intestin.
Leur intensité est très -variable et diffère avec l'âge et le sexe des individus. D'une autre part, elle est tantôt supérieure et tantôt inférieure à celle des maladies qui leur ont donné naissance Ainsi la fièvre, qui est le plus commun de tous les phénomènes sympathiques, est généralement pi us vive chez les enfants que chez les vieillards, plus fréquente chez la femme que chez l'homme, et enfin très- variable dans sa violence, relativement au mal qui la produit. Si elle est ordinairement enrapport avec la gravité de la lésion primitive, elle est quelquefois plus violente qu'elle ne devrait être, tandis qu'ailleurs elle est au-dessous de ce que l'on pourrait supposer d'après le peu d'importance de la lésion. Elle peut même ne pas exister, et il en résulte alors ce qu'on appelle des maladies latentes. (E. Bouchut, Pathol générale, p. 262.)
C'est l'affaiblissement des sympathies qui est la cause des maladies chroniques. On sait en effet que le premier signe de la chronicité est l'absence de réaction ou la cessation de la fièvre, malgré la persistance de la lésion qui en a été le point de départ.
Les sympathies nesont pas toujours réciproques ; et s'il est vrai de dire que celles de la peau sur les muqueuses se reproduisent des muqueuses sur la peau dans le scrofulisme ou dans l'herpétisme, on n'en pourrait dire autant de celles qui ont été signalées entre le cerveau et l'estomac.
Les sympathies sont d'autant plus nombreuses, que Y excitabilité (E. Bouchut, De la vie et de ses attributs, de Vimpvessihilité, p. 58), qui en est la source, est plus facilement mise en jeu. Cela ex-
plique pourquoi l'enfance est surtout l'époque de leur manifestation, et pourquoi toutes les maladies aiguës de cet âge sont si souvent précédées ou suivies de convulsions, de coma, de vomissements et de paralysies, qu'on n'observe pas à une époque plus avancée de la vie. Leur fréquence diminue chez 1 adulte, en même temps que l'excitabilité, et elles deviennent de plus en plus rares, à ce point que chez les vieillards, les phlegmasies les plus graves peuvent exister sans fièvre. C'est là un phénomène essentiellement vital, qui prouve l'énergie de l'influence qui dirige ou maintient l'harmonie des parties constituantes de l'organisation humaine, et qui rend toutes ces parties solidaires les unes des autres. Rien de pareil n'existe dans les différentes parties d'un cadavre ou des corps inorganiques.
Comme l'a dit Barthez, les sympathies ne sont pas perpétuelles, ce qui devrait être si lescauses de la sympathie étaient de nature mécanique, au lieu d'être en rapport avec le principe de la vie, et, dans leur manifestation inconstante ou intermittente, elles attestent le degré de sensibilité inconsciente des organes, qui avertit l'homme qu'un trouble s'est produit dans une partie de son corps.
Le nombre des sympathies a considérablement diminué depuis que, par suite des progrès de la science, on a pu attribuer à leur véritable cause des complications jusque-là expliquées par la sympathie.
On a pu, ou l'on pourra encore se tromper, en considérant comme sympathique un phénomène qui ne l'est pas ; mais du plus ou moins grand nombre de sympathies ne dépendent pas l'avenir ni la solidité de la doctrine, et il suffit que plusieurs de ces phénomènes soient incontestablement sympathiques, pour que la théorie conserve toute sa force. On ne croit plus, avec Bichat, que l'œdème des membres dans les maladies organiques du cœur, soit un phénomène sympathique, et l'on explique son apparition par l'obstacle à la circulation du sang, qui ne peut revenir dans le cœur. On sait à présent que les abcès du foie, dans les plaies de la tête, sont moins la conséquence d'un effet sympathique, que d'une' phlébite des veines qui donne lieu à la résorption purulente et à la formation d'abcès dans le tissu hépatique.
Malgré ces réductions, et quelque nombreuses qu'elles soient, les sympathies sont des phénomènes vulgaires. Tantôt physiologiques, tantôt morbides, elles sont, dans ce dernier cas, ou des complications de la maladie principale, ou des moyens curatifs au service de la nature médicatrice.
Elles ont lieu : 1° entre les tissus et entre les organes de même nature ; ou 2° entre des organes et entre des tissus de nature différente.
1° Des sympathies entre tissus et entre organes de môme nature.
Les phénomènes synpathiques se produisent souvent entre les diverses parties d'un même tissu, ce qu'on voit dans le tissu cellulaire pour l'obésité ; dans les muqueuses pour les phlegmasies multiples de ces membranes; dans les séreuses (1), dans les os (2), dans Tiris (3), dans le cristallin (4), dans le tissu fibreux (5), glandulaire (G), capillaire, etc.
Ailleurs, elles ont lieu d'un organe entier sur un organe entier, mais semblable. Exemples : L'action d'un œil malade sur l'autre, qui devient quelquefois malade à son tour, et qu'on sauve en enlevant le premier ; l'action de la carie dentaire qui se produit très-souvent des deux côtés sur la dent semblable, etc.
2° Des sympathies entre des tissus et entre des organes de structure différente.
Bien que la structure de toutes les parties du corps ne soit pas la même, la plus entière solidarité existe entre elles, et elles offrent des sympathies extrêmement fréquentes. On les observe entre la peau et les muqueuses, entre la peau et les séreuses, entre les muqueuses et les séreuses, enfin entre tous les organes, quelle que soit leur conformation.
Peau et séreuse. — Chacun sait que dans les hydropisies considérables des séreuses, notamment dans l'ascite, il y a diminution delà perspiration cutanée, ce qui forme une espèce de révulsion. Réciproquement, la perspiration de la peau supprimée amène de l'anasarque ; enfin le refroidissement de la peau produit le rhumatisme, la pleurésie, la péricardite, etc.
Muqueuses et séreuses. — Une étroite sympathie unit la muqueuse de l'urèthre atteint de blennorrhagie avec la séreuse du
(1) La péritonite entraîne souvent la pleurésie ou rarachnoïdite. L'arthrite est souvent suivie de péricardite, d'endocardite, de pleurésie ou de méningite.
(2) La sortie des dents est toujours parallèle, et la carie d'une d'entre elles amène souvent la carie de sa pareille dans le côté opposé.
(3) La dilatation d'une pupille entraîne la dilatation de l'autre.
(4) Une cataracte produit presque toujours la même maladie de l'autre œil.
(5) Le rhumatisme fibreux des jointures se montre à l'intérieur sur le tissu breux des méninges , de l'intestin, de la peau, de la sclérotique, du périoste
crânien, etc.
(H) La glande parotide malade rend quelquefois malade la glande mammaire, oreillons.
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genou ou de l'épaule, qui offrent souvent de l'hydarthrose, et la même muqueuse irritée par le cathétérisme amène quelquefois la syncope, quelques accès de fièvre intermittente, ou un accès mortel de fièvre pernicieuse.
Sympathies d'un organe sur Vautre. — Les glandes salivaires occupées par des oreillons produisent quelquefois par sympathie une affection douloureuse de la mamelle et du testicule, constituant la mammite, et ici une véritable orchite. Tous les tissus enflammés amènent l'accélération des battements du cœur, et la réplélion des capillaires avec élévation de température, d'où la fièvre, considérée avec raison par tous les médecins comme le plus fréquent de tous les phénomènes sympathiques.
Les phlegmasies, quel qu'en soit le siège, occasionnent un état saburral de la langue, avec dégoût des aliments et inappétence. La fièvre amène toujours la courbature, c'est-à-dire l'amyosthénie, ou perte de l'influx nerveux qui soutient les forces musculaires. Avec la fièvre, existe unu névrose salutaire, qui est la soif, ou polydipsie. De sorte qu'on voit ici des phénomènes sympathiques tout à fait en rapport avec les besoins de l'économie et la guérison des maux qui l'affligent La nature ici met les malades à la diète, au repos, et leur inspire le besoin de prendre des boissons abondantes. C'est dans un but de conservation analogue qu'au début de certaines hémorrhagies elle produit le spasme des capillaires cutanés, la chair de poule et la syncope, qui ralentissent l'impulsion du cœur, arrête quelquefois l'écoulement de sang.
L'estomac et l'intestin dérangés dans leurs fonctions produisent souvent la céphalalgie, l'hypochondrie et l'aliénation mentale.
Toutes les maladies aiguës du cerveau troublent la digestion et provoquent des vomissements. Il en est quelquefois de même de la tuberculisation pulmonaire à ses débuts.
Un œil qui se détruit entraîne quelquefois par sympathie la perte de l'autre, et l'opération qui détruit le premier sauve quelquefois le second.
La dentition difficile détermine souvent la diarrhée.
La blennorrhagie amène quelquefois une pyélite qui détruit la presque totalité du rein.
La vessie, irritée par un calcul, excite très-souvent au méat urinaire un prurit qui indique la présence du corps étranger.
L'utérus malade, fluxionné par les règles ou par un commencement de grossesse, déterminent le gonflement des mamelles et l'érection douloureuse de son mamelon.
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La menstruation provoque très souvent l'apparition d une pustule d'acné au visage, sur les épaules ou sur quelque autre partie du corps.
L'utérus malade étendre quelquefois autant que l'état de grossesse, les nausées et les vomituritions alimentaires.
La colique néphrétique, maladie bornée au rein, a pour principal synplôme un phénomène sympathique, qui est le vomissement.
Dans la première enfance, le travail de la dentition produit souvent des attaques d'éclampsie, tandis que dans la seconde, il s'accompagne plutôt de toux nerveuse ou de danse de Saint-Guy.
Les fièvres éruptives, comme les maladies aiguës de l'enfance, s'annoncent très-souvent par des phénomènes sympathiques, et avant toute autre chose se révèlent par des convulsions ou du délire, par des vomissements, par du frisson avec cette contraction des capillaires qui constitue la chair de poule.
La dyspepsie est souvent cause d'une migraine, qu'on guérit en taisant disparaître la maladie de l'estomac.
Les helminthes de l'intestin produisent souvent la toux nerveuse, l'éclampsie, laf chorée et des paralysies partielles de la sensibilité et du mouvement.
Le tétanos a souvent pour point de départ une plaie exerçant la plus fâcheuse influence sur les troubles du système nerveux.
L'accouchement et l'état puerpéral qui suit, ainsi que l'apparition des règles, déterminent quelquefois chez certaines femmes des attaques de manie aiguë.
De nombreuses sympathies existent donc entre les différentes parties du corps, de façon à établir entre elles une solidarité qui prouve leur dépendance réciproque. Il n'en pourrait être différemment. Le principe qui dirige les opérations de la vie vers un but que nous ne connaissons guère, a besoin d être instruit de tout ce qui se passe dans l'organisme, et il reçoit par les troubles de la sensibilité inconsciente, répartie dans tous les tissus, c'est-à-dire par des phénomènes sympathiques, l'avertissement du mal qui va se produire. Sous ce rapport, les sympathies aident à la conservation de l'individu ; elles peuvent être considérées comme le cri des organes souffrants indiquant la nature du mal, et elles contribuent beaucoup aux progrès du diagnostic.
Si quelques sympathies ne sont que des complications, il en est d'autres qui servent à la nature de moyen de guérison, et sous ce rapport, comme je l'ai déjà dit, elles se rattachent très- directement au dogme de la nature médicatrice. Ce sont les sympathies curatives. Il est bien évident que dans l'invasion des maladies aiguës,
les sécrétions désagréables de la langue, l'amertume de la bouche et l'inappétence qui empêchent de prendre des aliments, sont des phénomènes sympathiques, très-utiles à la gnérison du mal, et il en est de même de la soif ou de la courbature. Tous ces phénomènes font que l'homme fait diète, boit et se repose, remplissant ces trois indications fondamentales de la thérapeutique.
Les animaux n'ont pas d'autre médecine que celle-là, et ils ne s'en trouvent pas trop mal.
Je laisse après moi deux grands médecins, disait Chirac, la diète et l'eau. Cela est vrai, et dans les maladies aiguës, avant tout autre remède, ces deux moyens sont les plus utiles à la guérison.
Dans une hémorrhagie interne, la chair de poule, la contractilité des capillaires et la syncope qui se produisent, sont des phénomènes sympathiques capables d'arrêter l'écoulement de sang, et c'est ainsi que plus d'une fois chez l'homme, des hémorrhagies sont arrêtées au moment où par leur continuité elles auraient occasionné la mort.
Parmi les sympathies, il en est une enfin, la fièvre, à laquelle on a fait jouer un rôle conservateur, qui n'est pas reconnu tel par tous les médecins.
A côté de ceux qui disent que la fièvre est un effort de la nature pour débarrasser l'organisme d'un produit morbide (1), il en est d'autres qui la considèrent comme une complication des maladies.
Où est la vérité entre ces assertions contradictoires, et quelle est l'opinion qui se justifie le mieux par l'observation des malades?
Il est bien certain, quelle que soit l'idée qu'on se fasse de la fièvre, que ce phénomène indique la réaction de la vie contre les états morbides susceptibles d'occasionner la mort. Que la fièvre favorise ou non l'expulsion de la matière morbifique, peu importe, cette manière de voir n'étant qu'une hypothèse, mais ce qu'il y a d'incontestable pour tout le monde, c'est qu'elle est la réaction de la vie contre ce qui en trouble l'exercice.
Or, dans les maladies, la réaction est regardée avec raison par tous les médecins comme une chose utile ; tant qu'elle existe, le mal peut guérir, et dès qu'elle n'a plus lieu, on voit paraître l'état
(1) Stahl définit la fièvre une opération delà nature pour une fin salutaire, dont le but est l'expulsion des matières nuisibles. La définition est à [eu de chose près la même : la fièvre est un mouvement salutaire imprimé au sang par la natur , dont les efforts tendent à débarrasser ce liquide des matières morbifiques qui l'altèrent, et à lui rendre sa pureté primitive. D'après Stahl, c'est une affection de la vie qui s'efforce d'écarter la mort.
s's HISTOIRE DE LA MÉDECINE
chronique, entretenant un état maladif permanent plus ou moins grave suivant l'organe affecté.
La réaction peut être plus forte que le malade, mais elle n'en est pas moins l'agent naturel destiné à favoriser les opérations moléculaires qui éliminent certaines productions morbides, les isolent si l'élimination est impossible, et réparent les tissus altérés par ces productions. Dans l'état chronique même, comme la scrofule ou certaines phlegmasies très-anciennes sans réaction, la guérison ne s'obtient qu'en faisant naître au moyen du fer, du quinquina, de l'arsenic, de l'alimentation, de l'exercice et des excitants locaux, une fièvre artificielle qui, ranimant la vitalité générale et celle des parlies malades, les replace progressivement dans leur état normal. C'est là un fait consacré par l'expérience et fondé sur l'analogie. Ainsi, l'observation établit qu'une affection fébrile survenue accidentellement fait disparaître des maladies chroniques qui avaient précédemment résisté à tous les moyens rationnels. (Dictionn. des sciences médicales, t. XV, p. 260.) Une fièvre intermittente rebelle peut disparaître par une fièvre continue intercurrente, par un violent exercice ou par une profonde ivresse. Le catarrhe pulmonaire chronique guérit quelquefois par le vin, par le punch et par d'autres liqueurs stimulantes. Toute fièvre peut guérir l'épilepsie, dit Galien, et il y a depuis lors un grand nombre d'observations qui prouvent qu'elle peut cesser sous l'influence d'un typhus. On trouve dans les Actes des curieux de la nature, t. V, obs. 64, des exemples de paralysie guérie par des fièvres continues survenues accidentellement. Il en est de même des névralgies, de quelques hydropisies asthéniques, etc.
Des faits pareils ne pouvaient pas être perdus pour l'observation, qu'éclaire le raisonnement ; ce que fait la nature doit être le guide du médecin, et c'est ainsi que la thérapeutique par les stimidants, par les toniques, par les astringents, par les excitants et par Y hydrothérapie a pu être proposée dans les maladies chroniques.
Elle a pour but de faire naître une sorte de fièvre accidentelle capable de faire disparaître d'anciens états morbides.
Sous certains rapports, donc, la fièvre peut être considérée comme un effort salutaire de la nature, et à cet égard elle rentre trèsbien dans la catégorie des sympathies curatives, naturelles, qui attestent la réalité d'une nature médicatrice.
§ III. — DKS CRISES ENVISAGÉES GOMME TROISIÈME BASE DU NATl'RISME.
Un autre appui du dogme de la nature médicatrice et du naturisme, ce sont les crises observées dans les maladies aiguës et cou -
sidérées comme la manifestation d'un effort de nature pour leur guérison.
Les crises sont en effet des phénomènes morbides qui, dans le cours des maladies aiguës, annoncent une terminaison favorable ou funeste. C'est le jugement de la maladie. Cependant les crises n'ont pas toujours lieu, et, dans un certain nombre de cas, il n'y en a point trace, la maladie se terminant d'une autre manière, par résolution, Xuacç (lysis), ou par décaissement successif de tous les symptômes.
Le dogme des crises existait avant Hippocrate, qui n'en parle que sans prétention, comme lorsqu'il s'agit d un fait ancien, dans le livre Des maladies et des épidémies; dans les Aphorismes , et enfin dans deux livres aprocryphes de compilation, ayant l'un pour titre : Des crises, et l'autre : Des jours critiques. Ce n'est que plus lard qu'on trouve dans Galien la première étude complète de la doctrine que nous connaissions, et c'est là l'ouvrage à consulter si Ton veut en prendre l'idée la plus exacte.
Pour bien comprendre la doctrine des crises, il faut se rappeler qu'Hippocrate, n'ayant pas fait d'anatomie pathologique, accordait peu d'importance aux lésions des solides, et considérait surtout les maladies comme un changement survenu dans la quantité, la qualité et la distribution des humeurs.
Tout en admettant le principe recteur de la vie dans les actes morbides, ce qui en fait un vitaliste (ubi stimulus, vel dolor, ïbi fluxus), sa pathologie était essentiellement humorale. Il admettait que la santé résultait du mélange exact de quatre humeurs : le sang, la pituite, la bile et l'atrabile, qui devaient s'équilibrer dans leurs proportions. Si ce mélange cessait d'exister, il y avait maladie, ou, dans le langage du temps, une intempérie caractérisée par la surabondance d'une de ces humeurs, dite alors intempérée.
Si les humeurs élaborées, le sang dans le cœur, la pituite dans le cerveau, la bile dans le foie, l'atrabile et l'eau dans la rate, se portaient au loin sur un autre organe, elles y déterminaient une maladie ou fluxion. L'humeur intempérée qui produisait la fluxion, c'est-à dire la maladie, était d'abord à l'état de crudité, et elle devait se retirer au moyen d'une élaboration naturelle qualifiée de coction ou de maturation, et dans ce travail lent et successif, s'il survenait un phénomène vital particulier, on lui donnait le nom de crise. Si le travail s'accomplissait sans rien offrir de spécial, la maladie réalisait, comme nous l'avons dit, la terminaison par résolution. Ces trois périodes de la maladie pour l'ancienne médecine,
finition, coetion, crise ou résolution, répondent au* i rois périodes actuelles, dites invasion ou accroissement, état et déclin de l'étal morbide.
La différence consiste en ce que les anciens, nos maîtres, mettant beaucoup de leur raison dans les choses, avaient cherché à comprendre le mécanisme de la maladie, tandis que notre époque, essentiellement empirique, ne voulant point raisonner sur la pathogénie, se borne à constater les actes de l'évolution morbide , en déclarant qu'une maladie s'accroît, augmente et disparaît. Entre ces deux opinions, la postérité dira où est la vraie grandeur el la vérité.
Quand elle a lieu, la crise consiste donc dans l'évacuation de l'humeur intempérée, ou dans la transformation de cette humeur qui doit être rejetée au dehors. On a un exemple de celte transformation dans la variole, dans le coryza, dans la bronchite, dans les abcès, etc.
C'est à favoriser les crises que devait s'appliquer le médecin, et il ne devait pas intervenir à la période de crudité des maladies, sous peine de nuire au malade; il devait attendre un peu que la maladie soit bien déterminée pour en diriger les actes : Quo nattera vergit eo ducendum. C'est la condamnation des pratiques abortives au moyen desquelles l'empirisme a souvent prétendu juguler les différents états morbides.
L'expérience n'a pas sanctionné cette manière de voir, qui n'est vraie que pour un certain nombre de phlegmasies et de fièvres éruptives, et encore la question est-elle aujourd'hui fort contestée. Il est évident qu'il ne faut agir que lorsqu'on sait à quelle maladie on a affaire et pourquoi on agit; mais alors toute intervention à la période de crudité d'un mal se justifie, même au point de vue hippocratique, si la médication abortive amène la résolution d'un mal au lieu de le prolonger pour arriver à une crise formée par la maturation des humeurs
Imiter la nature dans ses efforts de résolution ou dans la production des crises, n'est-ce pas là le vrai principe d'Hippocrate, et l'on a tort de reprocher à la médecine hippocratique une inaction qui ne doit avoir rien d'absolu et qui consiste à dire : N'intervenez que lorsque vous savez pourquoi vous agissez.
Les phénomènes critiques signalés par Hippocrate sont en général des évacuations de matières morbides : 1° des pertes de sang ; épistaxis, hémorrhoïdes, etc.; 2° des matières muqueuses ou puriformes de la bouche, du nez, des bronches, de l'intestin ou de la vessie : urines, excréments, ptyalisme, expectoration, etc.; 3° des matières
DU NATURISME MÉDICAL 9i
rejetées par la peau : les sueurs, des abcès, des éruptions cutanées, etc.
Dans les crises, dit Hippocrate, les humeurs, de ténues deviennent épaisses, les transparentes un peu troubles, et les aqueuses ou pituiteuses tout à fait purulentes.
Cela est vrai, et aujourd'hui encore, après vingt siècles, tous les médecins peuvent vérifier l'exactitude de ces assertions.
Hippocrate a aussi parlé de phénomènes non critiques qui précèdent ou annoncent les crises et peuvent faire prévoir le lieu de leur apparition ; d'où une attention toute particulière recommandée aux médecins pour découvrir des phénomènes de cette nature ayant une si grande importance thérapeutique.
Ces phénomènes sont de deux sortes : 1° des phénomènes communs annonçant l'imminence de la crise, sans détermination du lieu où elle doit s'opérer; 2° des phénomènes propres indiquant que la crise doit se faire, et le point où elle doit avoir lieu.
Malheureusement ces phénomènes ne sont pas très-clairement indiqués dans les livres hippocratiques, et il est difficile de savoir à quoi s'en tenir sur ces phénomènes indicateurs de la crise.
Les crises existaient surtout dans les maladies aiguës, du quatrième au soixantième jour, car passé ce terme, la maladie est devenue chronique, et sous cette nouvelle forme il n'y a plus de crise à attendre; elles se terminent sans phénomènes critiques, quelle qu'en doive être la fin, heureuse ou malheureuse.
Quand les crises devaient avoir lieu, on les observait à certains jours fixes compris entre le quatrième et le soixantième, que pour ce motif on nommait des jours critiques. Elles se montraient dans les jours pairs ou dans les jours impairs, mais ces derniers étaient regardés comme les plus favorables aux bonnes crises : de là l'importance du septième, du quinzième et du vingt et unième jour, où se produisaient les crises les plus favorables. C'était là un reflet de la philosophie de Pythagore, qui expliquait les phénomènes de l'univers par l'influence des nombres, et qui considérait les nombres impairs comme le symbole de tout ce qu'il y a d'heureux sur la terre : Numéro Deus impare gaudet.
Telle est la part d'Hippocrate dans cette doctrine des crises, qui n'a été formulée que par Galien, et dont le triomphe et les vicissitudes attestent la grandeur. Si beaucoup de médecins ont admis cette doctrine, le plus grand nombre n'a voulu en prendre qu'une partie, les crises, par exemple, sans reconnaître aucune vérité dans la doctrine des jours critiques. Quelques médecins ont même condamné le tout ensemble. Asclépiade et les méthodistes la considérait comme
dépourvue de toute base sérieuse. Ils accusèrent H ppocrate de s'être perdu dans les hypothèses en se laissant entraîner par les dogmes de Pythagore sur les nombres, et ils attaquèrent Galien qui était resté fidèle aux principes consignés dans les écrits du père de la médecine. Galien ne leur répondit qu'en montrant des preuves fournies par l'observation, et un jour, étant appelé auprès d'un malade avec deux disciples de Thémisson (l'un des chefs de l'école mélhodiste), il s'approcha du lit, et ayant examiné les symptômes, il assura que ce jeune homme allait être délivré par une hémorrhagie. Les méthodistes tournèrent en ridicule ce pronostic, ils conseillèrent une saignée; mais ils sortirent bientôt couverts de confusion, lorsqu'ils se furent aperçus que le malade commençait une hémorrhagie nasale abondante.
Quoi qu'il en soit, existe-t-il des crises? A cette demande, l'observation des malades répond oui, et elle ne met en doute que la réalité des jours critiques. Les crises sont des efforts de la nature produisant un changement bon ou mauvais qui annonce la fin des maladies.
Il y a des crises salutaires et des crises défavorables; mais quand on emploie le mot de crise tout seul il signifie en général un événement heureux; c'est du moins ainsi qu'il a été ordinairement employé par Galien et par tous ceux qui ont adopté ses opinions.
Ces crises sont complètes ou incomplètes, et s'observent dans les appareils de sécrétion sur les muqueuses, à la peau, dans le tissu cellulaire ou séreux, enfin dans les glandes.
Ce sont des fluxions, comme dans les engorgements des glandes ou du tissu cellulaire des membres, des hémorrhagies, des flux séreux, des flux mu queux ou purulents sur les muqueuses, des flux gazeux ou pneumatoses, des vomissements, des flux d'urine, des éruptions variées, etc. Voici le tableau assez exact qu'en a donné Landré-Beauvais.
Les crises par hémorrhagie s'observent dans les fièvres inflammatoires, dans la phlegmasie ou dans la pléthore. Exemples : l'épistaxis, qu'annonce souvent de la céphalalgie, des étourdissements, et un pouls fort, quelquefois dicrote; l'hémoptysie, rhématémèse et l'hématurie complémentaires du flux menstruel supprimé, ou complicalion fâcheuse de quelques maladies graves ; le flux hémorrhoïdal dans les maladies de foie ou dans la pléthore; le flux menstruel, qui se montre dans le cours de certaines maladies aiguës.
Les exhalations muqueuses sont les crises des phlegmasies aiguës des muqueuses. Exemples : la sécrétion purulente épaisse qui succède au coryza et à la bronchite, les vomissements dans l'em-
barras gastrique ; la diarrhée dans les obstructions intestinales.
Les sueurs s'observent dans un grand nombre de maladies inflammatoires, et quelquefois une abondante transpiration améliore trèsnotablement l'état des malades.
Des éruptions très-variées : l'érythème, la miliaire, le pemphigus, l'érysipèle, l'impétigo, l'herpès, se montrent dans le cours de beaucoup de maladies aiguës, tantôt comme crise heureuse, tantôt comme crise défavorable.
Les urines changent beaucoup de composition dans le cours des maladies aiguës, et, vers la convalescence, elles présentent une sorte de modification qu'il est très- important de rechercher. Après avoir été rouges, épaisses, sédimenteuses, elles deviennent plus claires et renferment en suspension un nuage léger qu'on appelle nuage critique.
La salivation se montre dans la variole où, au moment de l'éruption, elle semble être une crise heureuse.
Les parotides des fièvres graves ont toujours été considérées comme le résultat des crises fâcheuses. Cela est vrai, en général, et presque tous les malades ainsi affectés succombent au bout de quelques jours.
Les bubons, considérés comme des phénomènes critiques, ne s'observent guère que dans la peste. Ils constituent de bonnes crises lorsque la suppuration est franche et rapide ; ce sont au contraire des crises défavorables lorsque l'inflammation est lente, ou lorsque, ayant commencé d'une manière assez vive, elle cesse tout à coup et amène l'affaissement subit de la tumeur.
D'autres crises salutaires ou funestes ont été indiquées par les partisans de la doctrine des crises, comme ayant leur siège dans le tissu cellulaire.
Ainsi, le gonflement du visage, des mains et des pieds dans la variole , les furonches de certaines fièvres éphémères, de la variole et de l'hypochondrie ; les gangrènes des fièvres graves et des mala dies charbonneuses; les abcès des viscères et de la profondeur des membres, etc. Ce sont des phénomènes dont on pourrait beaucoup augmenter le nombre, mais les exemples que je viens de citer peuvent suffire au but que je me proposais, et qui était d'établir cliniquement l'existence des crises.
Des jours critiques.
S'il est impossible au médecin de ne pas admettre l'existence des crises dans le cours des maladies aiguës, il est au contraire légitime de contester la réalité des jours critiques.
(.)i HISTOIRE HK LA MÉDECINE
Ilippocrale, qui avait reçu de ses devanciers la doctrine des crises et des jours critiques, nous l'a transmise très -brièvement avec toutes ses erreurs. Il a indiqué la présence des jours critiques, mais ce n'est que plus tard et sous la plume de Galien, que véritablement on voit se former la doctrine des jours critiques.
Les jours critiques étaientceux où devaient ^e montrer les crises. On les divisait : 1° en jours critiques décrétoires, 2° an jours critiques indicateurs, et 3° en jours intercalaires.
i° Les jours critiques décrétoires étaient ceux où les crises avaient le plus ordinairement lieu : c'étaient les septième, quatorzième, vingtième, vingt -septième, trente-quatrième, quarantième, soixantième, quatre-vingtième, etc. Mais entre chacune de ces périodes de sept ou vingt jours, la crise pouvait également avoir lieu ou être indiquée pour le quaternaire suivant : c'étaient les jours indicateurs ou contemplatifs, les quatrième, onzième, dix-septième, vingt-quafi -ième, trente et unième, etc. Un aphorisme d'Hippocrate (tome IV, aphor. 23 sect. n, Littré) les signale ainsi : « Le quatre est l'indicateur du sept, le huit ouvre la semaine suivante. Observez le onzième, c'est le quatrième de cette seconde semaine. Observez encore le dix-septième, c'est le quatrième depuis le quatorzième et le septième depuis le onzième. »
Les jours intercalaires étaient ceux où la crise n'avait lieu qu'im parfaitement ou d'une manière irrégulière, souvent funeste : c'étaient les troisième, sixième, neuvième, seizième, etc.
Venaient ensuite des jour s vides ou non décrétoires , les d euxième , huitième, dixième, douzième, treizième, quinzième, etc. On les nommait ainsi, parce qu'ils n'étaient ni indicateurs, ni décrétoires, ni intercalaires, et qu'il ne s'y faisait généralement pas de crises.
Malheureusement pour la doctrine, Hippocrate lui-même montre que les crises peuvent quelquefois apparaître la veille ou le lendemain du jour indiqué (Épidémies, liv. I, t. II, p. 661), ce qui revient à dire qu'elles peuvent avoir lieu à tout moment de la duré»' des maladies, et, en conséquence, qu'il n'y a rien de fondé dans la doctrine des jours critiques. C'est la solution à laquelle on arrive quand, sans avoir d'idée préconçue, on observe attentivement la marche des maladies aiguës, depuis leur début jusqu'à leur terminaison naturelle, en tenant compte de tous les phénomènes qu'elles présentent. Elles offrent des complications des crises, mais point de jours critiques, dans le sens de précision, jadis accordé à ce mot.
Comment d'ailleurs accepter cette doctrine, quand on sait les difficultés qu'on éprouve à préciser le moment d'invasion des maladies. Dans beaucoup de cas, leur début na rien d'instantané, et
si, dans une pneumonie, le frisson initial annonce l'invasion du mal, dans la fièvre typhoïde, au contraire, dans la rougeole, dans la scarlatine, dans la pleurésie, dans la néphrite aiguë, dans la péricardite, dans l'encéphalite, etc., le moment et le jour de l'invasion sont très-souvent ignorés du malade. En admettant donc que des jours vraiment critiques puissent être observés dans les maladies, lorsque la date de leur invasion a été rigoureusement déterminée, dans le plus grand nombre des cas, toute recherche de ce genre est inutile, impossible et fautive.
Il faut prendre garde, à propos des crises, de prendre comme telles certaines complications des maladies. Ainsi, l'hémorrhagie intestinale d'une fièvre typhoïde, l'expectoration de fausses membranes ramifiées dans la pneumonie, les perforations de l'intestin ulcéré par un effort du malade, le dépôt phosphatique des urines ayant séjourné dans la vessie, etc., ne sont pas des crises. Ce sont des actions chimiques et physiques produites dans le corps en dehors de l'action vitale, tandis que la crise est un effort naturel delà matière vivante, conduisant à une terminaison favorable ou funeste des maladies.
Reste à savoir si la crise ou jugement des maladies est bien un effort de la nature agissant sur les humeurs pour le ramener à l'état normal, ainsi que les organes où elles se sont accidentellement déposées, ou bien, au contraire, si elles ne sont pas un simple travail nécessaire d'évolution morbide. Ce sont là des questions controversées par les détracteurs de la doctrine des crises, questions oiseuses, si l'on pense que dans l'idée qu'ils se faisaient des crises, les anciens ne songeaient qu'à placer dans la nature la puissance de production et de guérisoii des maladies. Peu importe qu'on voie dans les crises un phénomène d'évolution semblable à celui des plantes ou un acte chimique comme celui de la digestion, il reste acquis à la science que l'observation montre çà et là dans les maladies des phénomènes spontanés, dont l'apparition ou l'absence indique la guérison ou la mort. C'est là une vérité contre laquelle se brisent tous les mauvais vouloirs de l'empirisme, et par cela même qu'il se fait naturellement des crises, le médecin a le droit d'en conclure que la nature travaille selon ses forces à la guérison des maladies.