ÉTUDES SUR PAR A CE USE
Sommaire : Sa vie. — Des influences morbifiques. — Nature de l'homme. — Constitution des corps de la nature : soufre, mercure, sel. — Causes morbides visibles et invisibles. — Du principe actif des corps et de leur quintessence. -~ De la spécificité. — Des arcanes. — Thérapeutique.
« Avant la fin du monde, un grand nombre d'effets « réputés surnaturels s'expliqueront par des causes « toutes physiques, d (Paracelse.)
Au xve siècle, lors du grand mouvement religieux et scienlifique qui entraînait les esprits d'élite à l'occasion de la réforme; après la découverte de l'Amérique, de l'imprimerie et d'un nouveau système du monde, la médecine se sentit tout à coup remuée jusque dans ses fondements par un flot d'idées nouvelles et inconnues. Aristote était contesté comme Hippocrate et Galien. Leur autorité, jusque-là souveraine, commençait à être méconnue, et à la tyrannie des idées anciennes succédait une période orageuse de discussion et de libre examen dans laquelle devait s'accomplir une grande révolution médicale. C'est alors que surgit l'audacieux novateur Paracelse, ce génie de la chimie moderne, trop dédaigné de nos savants, réformateur de la médecine ancienne et promoteur de la spécificité thérapeutique des métaux encore admise aujourd'hui.
Sa vie ne fut qu'une longue lutte contre les universités, contre les académies et contre les esprits vulgaires ligués contre lui, et comme toujours systématiquement dévoués au culte des idées anciennes. C'est ce qui lui suscita tant d'inimitiés. Mais soutenu par de nombreux sectaires, il put affronter hardiment les tempêtes, et répondit par l'injure aux injures de ses ennemis.
On ne connaît Paracelse que par des articles de biographie où se trouvent les mêmes calomnies et les mêmes injures. C'est la reproduction des outrages qui lui furent adressés de son vivant par Th. Eraste et ses nombreux adversaires, et il est fâcheux que nous n'ayons pas une analyse complète de ses oeuvres, afin de pouvoir les juger directement et en dehors des passions soulevées par ses doctrines. Malheureusement tous les ouvrages qui portent son nom n'ont été publiés qu'après sa mort dans un latin extrêmement difficile à lire, avec des expressions imagées, métaphoriques ou mystiques, et ils sont d'une grande obscurité à la lecture. Ces obstacles
n'ont pas rebuté M. Figuier, M. Cap, et surtout M. Bordes-I' qui dans la Revue indépendante de 1811), a pris la peine de traduire un grand nombre de passages les plus importants, pour faire connaître l'existence orageuse, la philosophie et les doctrines médicales de l'homme qu'il faut considérer comme l'un des plus illustres fondateurs de la chimie et de la thérapeutique modernes. On trouvera dans les pages qui suivent les parties les plus importantes de cette traduction.
Théophraste Bombast, ou Paracelse, naquit en 14-93 àEinsiedlen, en Suisse. Son père était médecin et lui donna ses premières leçons de chimie. En âge de voyager, il visita les différentes universités d'Allemagne et se livra partout à l'alchimie. C'est lui qui, le premier, utilisa les propriétés des minéraux contre les désordres du corps vivant et qui fit le premier cours public de chimie en Europe. On n'a pas l'idée des haines et des colères soulevées par ces doctrines nouvelles, et Paracelse fut représenté comme un ivrogne, un castrat, un ignorant, un fou, un impie, une bête féroce, un suppôt du diable digne du bûcher, etc., etc. Courtin à Paris, Thomas Eraste, médecin de l'empereur d'Allemagne, depuis longtemps oubliés, se sont surtout distingués dans cet échange d'injures avec « cet insolent souffleur de cendres, ce vagabond, ce distillateur impudent », qui se disait leur maître et brûlait les livres de Galien. Il n'y a pas jusqu'au moderne inventeur de l'empirisme, Bacon, qui ne l'ait affreusement maltraité au nom même de l'expérience qui était le fond de sa méthode et qui faisait la force de ses découvertes. Il l'accuse d'avoir, par ses spécifiques, déchiré l'unité de l'univers, surpassé Galien en mensonges et pollué les choses saintes en les mêlant aux profanes. « Les autres n'avaient été que les défenseurs de l'expérience; toi, Paracelse, tu l'as trahie, et tout en invoquant la nature, tu en as corrompu les sources.... Enfant adoptif des ânes, heureux d'avoir trouvé Séverin pour polir ton langage! » Puis sachant bien que Paracelse avant lui s'était fait le champion des vérités expérimentales, il ajoute à ce sujet, pour rehausser son propre mérite : « Soit, mais parce qu'un sanglier a tracé par hasard la lettre A sur la terre, faut-il le croire capable de faire une tragédie » (1)?
Paracelse, aigri, profondément irrité de tant d'injustice, rendait à ses ennemis outrage pour outrage, et il luttait contre eux avec une vigoureuse ardeur, détruisant peu à peu sa santé, perdant le
(1) Ces outrages ont été reproduits par Leclerc, par Sprengel, par Renauldin dans la Biographie de Michaud, et par tous les biographes de Paracelse.
sommeil et entrant quelquefois dans la nuit dans de subites fureurs qui, au dire d'Oporin, son élève, lui faisaient prendre l'épée pour frapper les murailles et tout ce qui l'entourait. C'est là ce qui l'a fait considérer comme fou; mais comment croire cet Oporin, son secrétaire intime devenu son ennemi, dans les accusations qu'il lance contre son maître?
Paracelse, qui respectait beaucoup Hippocrate, avait le plus profond dédain pour le galénisme et pour la philosophie scolastique, qu'il trouvait impropre aux découvertes et à laquelle il préférait l'observation et Fétude de la nature. Comme le fait remarquer M. Pages, il était à sa manière et avant Bacon le promoteur de la méthode expérimentale, ce qui le rendait très-fier vis-à-vis de ses ennemis les philosophes. « Oh! vous me suivrez et je ne vous suivrai pas, leur disait-il ; ma monarchie croîtra et la vôtre périra. Quand vous me démoliriez, Théophraste luttera contre vous-mêmes après sa mort. » Il avait raison. Ses œuvres ont survécu, et ses disciples continuant la lutte, apostrophaient leurs adversaires de la façon la plus injurieuse : « Race de païens, vous n'êtes que des cui- .siniers, avec vos laitues et vos cataplasmes; nous, nous employons les forces vives cachées dans les métaux.... Comme la neige n'ébranle pas les Alpes, ainsi vos outrages n'ébranlent pas nos doctrines. »
Ce fut un naturiste. En effet dans la grande chirurgie, à propos des plaies, lorsqu'il recherche la façon dont elles guérissent au moyen d'une Mumie, ce que nous appelons Blastème ou Lymphe plastique, suc différent dans chaque tissu, il dit que le but de chirurgie doit être seulement d'empêcher son altération. La nature suffit alors à cette œuvre absolument comme on voit un bœuf qui a une côte cassée être guéri par sa propre nature.
« Arrière donc ceux qui, se croyant plus sages que la nature, s'efforcent de troubler sa marche sous prétexte de lui porter secours. ...» La cure des plaies ne se fait point par les médicaments, et ceux-ci ne doivent tendre qu'à conserver le suc qui doit en procurer la cicatrisation. »
Après une lutte de vingt années et malgré ses prétentions à une panacée susceptible de prolonger la vie, Paracelse mourut en 1541, à l'âge de quarante-sept ans, non par empoisonnement ni à l'hôpital, comme Renauldin l'a dit dans la Biographie universelle de Michaud, mais à l'auberge du Cheval blanc de Salzbourg, et d'une maladie lente, avec la plénitude de ses facultés, glorifiant le Seigneur et laissant tous ses biens aux pauvres. Combattues par l'envie et la routine, ses doctrines furent cependant accueillies par un cer-
tain nombre d'esprits d'élite, notamment par Lazare Rivière, qui les enseigna publiquement à la [acuité de Montpellier. C'est la négation des idées théoriques de Galien sur les quatre éléments el les qualités fondamentales; c'est l'appel à L'expérience, et à l'observation pour chercber ce qui guérit; c'est la découverte d'un grand nombre de médicaments nouveaux, particulièrement du mercure dans la syphilis, du soufre dans la gale; c'est enfin la doctrine de la spécificité des causes et des agents thérapeutiques. Il y a là de quoi suffire à la gloire d'un homme, et malgré les excentricités que lui reproche l'histoire, son nom ne périra pas.
Ce qui guérit indique la nature du mal, et ce sont à la fois des remèdes et des causes morbifiques qu'il faut découvrir au lieu de discuter sur les quatre humeurs comme le font les galénistes. Tel est le but de l'ouvrage appelé Paramirum.
Paracelse admet cinq ordres principaux d'influences morbifiques : 1° l'influence astrale, ens astrale; 2° l'influence du mauvais régime, ens veneni; 3° l'influence naturelle, ens naturelle; 4° l'influence spirite, ens spiritale, et 5° l'influence divine, ens Dei.
Ens astrale. — Les astres ne changent pas le fond de la natureni de la semence de l'homme; ils nous servent comme le soleil au germe, ils donnent aliment à notre vie, et leur influence nous est aussi nécessaire que le bois au feu. Ils agissent sur le milieu qui nous entoure, qui conserve et protège tout, ciel et terre, créatures et éléments, car tout vit dans cette atmosphère universelle qu'il désigne sous le nom de grand M, signe mystérieux exprimant le magnétisme, l'électricité, l'éther ou un agent inconnu de l'air.
C'est une émanation échappée des astres, qui souille et qui infecte ce grand M, comme on voit de chaque individu sortir une émanation salutaire ou fâcheuse. Un lac a-t-il son M en bon ou en mauvais état, les poissons y abondent ou périssent, et sa richesse dépend des qualités ou des viciations de son M. Ainsi s'expliquent, par cette influence inconnue, la production de la peste, du choléra, les typhus, et toutes les épidémies qui ravagent le genre humain. Il en résulte des vices nombreux qui portent sur le sang, sur la tête, sur les veines, ou qui produisent des hydropisies, des fièvres, etc.
« Dès lors, les changements qui arrivent dans le ciel impriment aux animaux, aux plantes, aux fruits, des modifications très-variées, selon que ceux-ci sont eux-mêmes bien ou mal disposés, selon qu'ils sont, par exemple, forts ou faibles. Tel se trouve bien d'une influence, tandis qu'un autre en est gravement dérangé. C'est ainsi que l'univers est opposé à l'homme, et l'homme à l'univers. Une maladie causée par les astres ne peut cesser tant que dure l'in-
fluence spéciale qui l'entretient.» (Fragmenta ad Paramirum, Bordes-Pagès.)
Paracelse tâche d'approfondir la nature de ces influences, et, pour cela, il cherche les relations de chaque sphère céleste avec les différentes parties des corps en indiquant l'action des minéraux sur elles. Comme dans son esprit les métaux représentent chacun leur astre; — le 1er et Mars; — cuivre et Vénus; — plomb et Saturne, etc.; d'après l'action des remèdes, il en déduisait la nature de l'influence sidérale. — C'est là une des nombreuses erreurs de Paracelse.
Ens veneni. — Les aliments indispensables à tous les corps vivants renferment, à côté de l'essence qui nourrit, une matière nuisible, que Paracelse appelait venin, de sorte que le régime alimentaire est souvent une cause de maladie.
(( Non que chaque chose ne soit bonne en soi, mais il faut s'en bien servir : le pain lui-même, dans certains cas, n'est-il pas pernicieux? Or, Dieu a donné à chaque animal un alchimiste qui siège dans son estomac, et qui sépare le bon du mauvais, qui garde le premier et rejette le second. — (Ce n'était pas la peine de se fâcher si fort contre les forces attractrice, rétentricc, altératrice et expultrice de Galien, pour en arriver à penser comme lui, ne pouvant que changer de mots.) — Si l'alchimiste est faible, et qu'il ne puisse bien faire le départ, il s'ensuit des maladies, le poison de l'aliment se répandant dans notre corps; car l'homme en santé est comme de l'eau claire qui peut se teindre de toute espèce de couleur, c'est-à-dire s'infecter de toute espèce de venin. Or, cette corruption naît de deux manières : localement, c'est-à-dire par le poison qui s'arrête dans la partie et n'en est pas chassé; ou par émonctoire, c'est à-dire qu'étant rejeté par l'alchimiste vers les organes excréteurs, le nez, la peau ou la vessie, il lèse ces parlies par sa présence. Les animaux ont des chimistes plus subtils les uns que les autres : la vache se nourrit d'herbe, et le lait de celleci nourrit l'homme ; l'un vient en aide à l'autre pour la perfection de son travail; le feu, l'air, l'eau, etc., peuvent gâter et affaiblir l'alchimiste, .et c'est en cela que ces éléments sont quelquefois nuisibles. » (Pages, loc. cit.)
Ens naturale. — Paracelse donnait le nom d'influence naturelle à la force qui dirige le microcosme et qui est de tout point comparable à l'influence qui règle le cours et les révolutions des astres. — Par elle, le petit monde humain se gouverne et se nourrit de lui-même, « l'aliment ne lui sert que comme le fumier au champ, et par elle se produit, à l'inférieur, (une) véritable liqueur
de vie (liquor vilœ), qui, selon qu'elle est bonne ou mauvaise, engendre la santé ou la maladie.
Ens spiritale. — Sous ce nom d'influence spirite, Paracelse désigne l'action d'une substance invisible et impalpable qui se manifeste par le corps visible et palpable. Cette substance Ens n'esl pas le corps auquel elle est unie, mais elle peut agir sur lui jusqu'à le rendre malade et elle peut toute seule être malade.
« Chaque animal a un esprit de cet ordre. Vous avez le vôtre ; j'ai aussi le mien. Eh bien! nos esprits se parlent entre eux comme il leur plaît sans que nos langues s'en mêlent. Vous savez qu'on éprouve quelquefois de la sympathie ou de l'antipathie pour une personne qui ne nous a rien fait ni en bien ni en mal. C'est encore là le fait de ces singuliers invisibles, qui, sans consulter la raison, contractent entre eux des amitiés et des haines, se repoussent avec obstination ou se poursuivent d'un mutuel amour. C'est la volonté qui engendre ces esprits souvent opposés à la raison ; elle les produit par l'énergie de son effort, comme le silex produit le feu. De même que nos corps, ces esprits ont leur mode spécial d'action, et il se fait des luttes entre eux. Si je veux nuire à quelqu'un, et que ma volonté soit plus ardente que la sienne, je le blesse; sinon, c'est lui qui l'emporte, et par suite mon corps peut s'affecter et dépérir.
C'est la théorie des charmes, des philtres et des sorts expliquée par une cause naturelle précédant l'apparition de ce qu'on appelle aujourd'hui le magnétisme. — L'analogie est si grande, qu'on pourrait en faire une identité. En effet, Paracelse ajoute qu'on peut rendre quelqu'un malade par la seule puissance de la volonté.
« Un nécromancien n'a qu'à fabriquer une figure de cire à votre intention ; vous souffrirez de tout ce qu'on fera à cette image, non par votre corps, qui est sain en soi, mais par votre esprit. Alors tous les remèdes qui s'adressent à votre corps sont inutiles, et c'est ainsi qu'il arrive que par la force de la volonté on peut rendre quelqu'un boiteux ou aveugle. Telle est la force de la malédiction. Et ne t'amuse de tout ceci, ô médecin, tu ne sais pas quelle est la puissance de la volonté. »
Vient ensuite le ridicule de cette théorie.
« Voulez-vous avoir raison d'un voleur? Vous n'avez par votre volonté qu'à fixer son esprit à l'image de cire; vous le forcerez de revenir se faire tuer au lieu du crime. Quant à lui, il n'en peut faire autant à votre égard si vous êtes honnête homme, car son esprit est plus tremblant et plus faible. Dans vos songes, il vous arrive d'appeler à vous l'esprit de votre ennemi et de le blesser. »
En traduisant ainsi ce passage, M. Pages fait remarquer que tous ces phénomènes rapportés à la sorcellerie et à l'intervention du diable par les contemporains de Paracelse sont, par lui, ramenés à une cause naturelle; émanation animale, fluide, substance invisible, impalpable, etc., dont la volonté active la production et qu'elle remue pour agir à distance sur les corps qui nous environnent. — Telles sont bien les prétentions du magnétisme animal moderne.
Eus Dei. — Dominé par les idées religieuses de son temps, Paracelse, continuant sa réforme d'Hippocrateetde Galien, opposés, comme on le sait, à l'intervention directe de la divinité dans les maladies, range, au contraire, cette intervention dans le nombre des influences morbifiques.
L'influence divine joue un grand rôle dans sa pathologie.
« Sans doute, tout vient de Dieu, santé et maladie; et les quatre espèces à' êtres déjà signalés viennent de lui; mais il s'agit des maladies que Dieu envoie comme un châtiment spécial. Cette influence divine se trouve alors mêlée aux causes naturelles, en sorte que nous n'en pouvons suivre la trace. Quand l'expiation est terminée, Dieu permet aux médecins de guérir; sinon il livre le malade à des praticiens inhabiles, qui jouent alors le même rôle que les médecins du purgatoire. » (Bordes-Pagès.)
Dans son livre De orig. morb. ex trib.prim. substant., Paracelse s'occupe de la nature de l'homme et des causes morbides inhérentes à sa personne, résultant de son autocratie.
L'homme est composé d'un corps que l'on voit et que l'on touche; d'une âme corporelle qui préside à son organisation et d'une âme intelligente et immortelle.
« Tout a sa fin, le juste comme l'impie. La médecine n'y peut rien ; car vient un moment où la mort, qui est le licteur de Dieu, doit nous amener devant lui; le médecin ne peut que dire ! Lève-toi et pars. Le corps alors reste en terre, l'âme va devant Dieu; mais, au dernier jugement, les trois substances se réuniront dans leur fleur et dans leur essence... Alors il n'y aura plus ni médecine ni médecins. » (Pages, loc. cit.)
Pour lui, l'homme est composé de trois éléments: de soufre, de mercure et de sel, qui sont ceux de tous les corps de la nature, et les vices du corps résultent de la disproportion de ses éléments. — C'est le même langage que celui de Galien, les éléments étaient métaphoriquement représentés par la terre, Y eau, Y air et le feu, tandis que Paracelse leur donne des noms différents en rapport avec les premiers essais de l'analyse chimique. — Il les désigne sous les
Tri HISTOIRE DE LA MÉDECINE
mots de soufre, c'est-à-dire ce qui brûle ou déflagre ; — do mercure, c'est-à-dire ce qui l'urne, se sublime ou se volatilise (et n'a aucun rapport avec le métal de ce nom); — de sel enfin, c'est-à-dire ce qui est solide ou à létal terreux.
Ce sont aussi des mots génériques, car il y a une infinité de souires, de mercures et de sels, et les éléments des anciens, qu'il ne rejette pas entièrement, sont eux-mêmes composés des trois principes chimiques élémentaires.
Le soufre, le mercure et le sel entrent dans la constitution uu corps de l'homme comme de tous les autres corps de la nature, et la vie les y maintient jusqu'à la destruction de l'individu.
Leur diminution et leur disproportion relative, leur disgrégation et leur accumulation sur une partie engendrent la plupart des maladies.
« La disgrégation des éléments est la source de nos maladies. Le sel, en s'accumulant quelque part, corrode et ulcère, d'où les cancers et les gangrènes; le soufre, le mercure, déplacés, causent mille maux. Au milieu de cette discorde des éléments, la mort s'avance, qui presse et détruit l'empire, domptant l'un après l'autre les éléments divisés, à moins que le médecin n'intervienne. Celui-ci répare par la consoude les parties ulcérées par le sel, raffermit par le safran ce que le soufre a dissous, épaissit au moyen de l'or ce qu'a trop subtilisé le mercure. »
Puis, rendant à la nature médicatrice l'hommage que lui ont toujours rendu les véritables observateurs, il ajoute :
« Et cependant la nature a sa part dans ce travail, nous lien sommes que les aides; c'est elle qui fait bourgeonner la plaie que nous recouvrons d'un médicament. »
Dans ses idées sur la transformation des aliments et sur le rôle de l'alchimiste intérieur qui opère sur eux pour en extraire les parties analogues et assimilables, Paracelse conclut que toute digestion mal faite laisse dans le corps un résidu ou tartre, qui est le point de départ d'une foule de maladies (De origine morbor. ex tartaro).
« Tout aliment a une partie nutritive qui se coagule en chair et de plus un excrément. Si ce dernier n'est point expulsé, il se coagule aussi dans le corps, et il y devient la source de mille maux ; car, selon la partie où il se jette, il constitue la pierre, la gravelle, ou bien il forme des végétations, des verrues, des lèpres, des hydropisies. Chaque aliment produit un résidu et un tartre différents : le poisson, un tartre argileux; les légumes, un tartre visqueux. L'art du médecin, c'est de prescrire un régime qui, se fondant avec les aliments, chasse du corps ce mauvais principe....
« L'estomac n'est qu'un serviteur public, qui en travaillant pour
tout le corps ne dispense pas chacun des membres de faire une séparation particulière. Chaque organe a donc son estomac particulier, et doit cuire son propre aliment. Il s'ensuit la formation d'autant de résidus différents qu'il y a d'organes. Ainsi le cœur, le poumon, le cerveau ont chacun leur digestion et leur excrétion particulières. Si ces excrétions se coagulent en tartre, il survient des affections de ces organes. Le sang, la moelle, les chairs ont aussi leurs résidus ; si ceux-ci ne s'échappent pas par la sueur ou l'urine, il advient des lèpres, des gouttes, des sciatiques. Regardez l'urine, elle est l'image des excrétions de tout le corps. »
Il y a des causes invisibles de maladie, les transmissions héréditaires (Eus seminis), l'influence de l'imagination de la mère et les émanations subtiles, miasmatiques des corps privés de la vie apparente.
« 1° La matrice nourrit l'enfant comme la terre nourrit l'arbre, et tel est le but de la femme (propter matricern mulier genita est).... La mère peut vicier l'enfant comme la terre vicie l'arbre, et le père transmet le mal par un esprit invisible qui affecte l'esprit
de la matrice »
Malgré ses idées de réforme, l'influence du temps déteint sur Paracelse et, comme le remarque Pages, ses esprits sont plus ou moins corporels, nés de la matière, agissant sur elle et sont ce que nous appelons des forces, et ce qu'au temps de Galien on appelait des facultés.
2° Les sens ne montrent que la moitié du monde, et l'entendement nous révèle l'autre moitié, que Paracelse appelle l'architecte intérieur. — Pour lui, la foi, c'est-à-dire, l'état moral produit par une conviction réelle ou fausse, peut engendrer des maladies. N'a-t-on pas dit que la foi soulevait des montagnes? C'est elle qui par l'imagination de la mère engendre les difformités et les vices de conformation des fœtus. Mais c'est un effet qu'on exagère souvent, car rien de moins fondé que l'intervention des saints dans la production de certaines maladies. L'épilepsie de saint Yalentin, le feu de saint Antoine, ou mal des ardents, la danse de saint Guy, la syphilis de saint Denis, ne sont que des effets naturels, et il n'y a que le diable qui ait pu inspirer l'idée contraire.
Suit ici un passage où les écarts d'imagination et le mysticisme se révèlent d'une façon saisissante :
3° Paracelse, qui croyait 4au vampirisme et à la cruentation, attribue aux vertus naturelles des tombeaux la cause de certaines guérisons et des certaines pestes. Si grand que soit cet écart de raison, il n'est pas injustifiable, car dans une momie, la partie
BOUCHUT. 18
active du corps n'est pas toujours celle que voient nos yeux « Vingt livres d'une substance se réduisent à une once de quin tessence, qui est cependant la partie médicinale... C'est pourquoi moins il y a de corps, plus il y a de vertu médicinale (quo minus corporis estyeo mayis virtutis in medicina). Et si l'homme peut faire une pareille réduction de vingt livres de substances à une once d'essence, combien mieux ne fera pas l'homme invisible (c'est-àdire la force naturelle qui décompose le cadavre).
» Ainsi bien des prodiges réputés miraculeux ou diaboliques sont dus aux propriétés inhérentes aux corps naturels. »
Il est impossible de mieux indiquer ici le principe d'analyse chimique auquel nous devons les alcaloïdes, c'est-à-dire les principes actifs des végétaux, ou, comme le pense M. Pages, le principe qui devait servir plus tard à l'édification du système d'Hahnemann.
L'idée d'extraire le principe actif ou arcane des substances qui exercent sur nous leur influence, a été pour Paracelse l'origine d'un livre intitulé Paragrane, où il démontre comment il faut entendre cette extraction et où, se glorifiant lui-même en réclamant la liberté de discussion nécessaire au progrès de la science, il en appelle à l'avenir pour confirmer l'importance de ses découvertes.
« Ma médecine a pour bases la philosophie, l'alchimie, l'astronomie et la vertu ; vous les adopterez..., et vous me suivrez, toi Avicenne, toi Galien, toi Rhazès, toi Montagnana, toi Mesué ; vous de Paris, vous de Montpellier, vous Suèves, vous Misains, vous de Cologne et de Vienne ; vous que nourrissent le Danube et le Rhin ; vous, îles de la mer : [Italie, Dalmatie, Athènes ; toi, tGrèce, toi Arabe , Israélite . Je serai votre maître , vous nettoierez mes fourneaux.... Mon école triomphera de Pline et d'Aristote, qu'on appellera à leur tour càco-Pline et caco-Arislote (les ennemis de Théophraste Paracelse l'avaient appelé caco-phraste)... Voilà ce que produira l'art d'extraire les minéraux.... L'alchimie convertira en alcali votre Esculape et votre Galien; vous serez purgés par le feu ; le soufre et l'antimoine vaudront plus que de l'or.... Que je plains l'âme de Galien !... Ne m'a-t-on pas adressé de la part de ses mânes des lettres qu'on a datées de l'enfer ! Qui aurait cru qu'un si grand prince de la médecine pût mourir et s'enrôler au c. . . du diable? y Vous m'accusez de plagiat ! Il y a dix ans que je n'ai pas lu un seul de vos livres.... Ce que vous m'avez appris s'est évanoui comme neige; je l'ai jeté au feu de la Saint- Jean pour que ma monarchie fût plus pure.... Vous voulez me mettre en poussière... me condamner au feu.... Je reverdirai, et vous serez des figuiers desséchés.... Le ciel corrigera ses astronomes, la terre et l'eau auront de nouveaux
DES NATURISTES — PARAGELSE 275
philosophes; la lumière delà nature retrouvera son alchimiste.... »
Ainsi annonçait-il alors la venue des Newton, des Laplace, des Lavoisier, des Berzelius, des Dumas, des Liebig, etc.
« Ce qui fait un médecin, ce sont les cures, et non pas les empereurs, les papes, les Facultés, les privilèges, les Académies
Quoi ! parce que je guéris le mal vénérien, le plus virulent de tous les maux, qui n'épargne ni potentats, ni peuples, vous me traînez dans la boue !... Vous êtes de la race des vipères, et je ne dois attendre de vous que du venin.... Imposteurs !.. Si je pouvais défendre ma tête chauve contre les mouches aussi facilement que ma monarchie (ma doctrine) contre vous !... Xpus ignorez même les simples ; vous demandez à votre pharmacien : qu'est ceci? qu'est-ce cela?... Je ne vous confierai pas un chien....
« Pour ne pas hanter les cours des rois, est-ce que j'en vaux moins? Un serment vous rend-il plus habiles?.... Le public vous dément... Les boucles de mes souliers en savent plus que Galien et Avicenne.... Un jour viendra où le ciel produira des médecins qui connaîtront les arcanes, les mystères, les teintures; quel rang aurez-vous alors?... Qui fera des cadeaux à vos femmes ? Qui leur donnera des bijoux, des colliers.... » (Bordes Pages, loc. cit.)
Ce jour a commencé, et déjà la quinine, la morphine, la vératrine, la santonine, etc., etc., arcanes tant souhaités de Paracelse, montrent que, malgré les écarts de sa pensée et ses prétentions à une domination absolue, sa philosophie chimique n'égarait pas l'avenir. Il y faut reconnaître le germe tout entier de la chimiatrie.
Malgré les calomnies d'Éraste, qui ont terni aux yeux de la postérité la mémoire de Paracelse, on ne peut s'empêcher de reconnaître dans ses doctrines une certaine grandeur. Faire de la vertu et de la philosophie, c'est-à-dire de l'observation, à l'exemple des anciens, la base de la médecine en y ajoutant la nécessité de l'astronomie et de l'alchimie, c'était assurément ennoblir l'art auquel il était si passionnément dévoué, et inaugurer pour lui une ère de nouvelles conquêtes scientifiques. Même en philosophieParacelseestunréformateur. Aristote et les siens sont à ses yeux des théoriciens superficiels, n'allant pas au fond des choses, « ignorant le fond et la racine d'où vient le fruit. » Empirique à sa manière, l'autorité des sens est illimitée, et le positivisme moderne ne s'exprime pas autrement que lui.
« La vraie philosophie est aussi facile à distinguer que le bruit du Rhin ou que celui des tempêtes. Car enfin ce que les yeux voient, ce que nos mains touchent, notre tête le perçoit et le comprend. Eh bien! c'est cette intelligence secrète qui vient en nous parla contemplation de la nature, qui est la philosophie.
» Mais pour distinguer le soleil et la lune, il faut regarder et non pas fermer les yeux. La spéculation seule n'a jamais rien fait en médecine (quelle admirable pensée!). Il faut donc que le médecin observe et qu'il se voie dans tous les détails de ses membres comme à travers une eau claire où l'on distingue le moindre cheveu; mais qu'il se voie non-seulement dans lui-même, mais encore tout le monde extérieur, dont il n'est que le reflet et le miroir. Les médecins qui n'y regardent pas font des maladies à leur fanlaisie. Ils disent : Ceci est phlegme, cela mélancolie ; ils font des songes à plaisir. »
Dans ce mélange de vérités et d'erreurs, de foi crédule et même de superstitions grossières, il y $ quelque chose de remarquable et qui montre, à travers la fougue des paroles, une hésitation d'esprit en rapport avec la servilité scientifique des générations qui, pendant 1200 ans, avaient subi le joug de l'autorité. Paracelse réclame la liberté de discussion , et il se fait dans la science le champion d'un empirisme à l'aide duquel il va inaugurer la recherche des propriétés particulières des corps , principe actif ou arcane des plantes, etc. Mais cette idée généralisée lui fait croire à l'existence d'un principe analogue dans les astres et dans tous les minéraux, et, embarrassé lui-même par les idées superstitieuses de son temps, il croit à la magie, au vampirisme, à l'influence des tombeaux, etc.
Toutefois, de cette idée du principe actif des corps et du rapport de l'homme avec le monde extérieur devait sortir un principe de pathologie générale de la plus haute importance, je veux parler de la spécificité.
Cette spécificité nosogénique ou thérapeutique est la création de Paracelse. Elle a été le point de départ d'une grande réforme pharmaceutique en amenant la destruction de la polypharmacie et l'emploi de substances isolées, d'une action connue, au lieu des mélanges trop nombreux qu'on donnait alors aux malades. Elle a été et sera toujours la condamnation sans appel des doctrines médicales qui ont voulu faire ou qui font de l'anatomie pathologique, la base de la médecine, ignorant qu'un élément anatomique morbide ne révèle pas la nature du mal, et par conséquent n'a aucune importance en nosologie. C'est donc une découverte de premier ordre. Paracelse voyait dans l'homme le reflet du monde extérieur et il disait :
? C'est d'après le monde externe qu'il faut composer tout l'homme.
» Ce qui guérit donne la mesure du mal, et quand on connaît le spécifique de l'un, on connaît la spécificité de l'autre.
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» Vous dites : Voilà un mal du sang, du phlegme. Mais, ô yeux de lynx, où l'avez-vous vu? Savez-vous bien qu'il y a autant d'espèces de sangs qu'il y a de sucs et d'herbes ; que le sang végète et ne repose comme font les plantes. La pivoine guérit seulement une espèce d'épilepsie; le gui du chêne une autre. »
C'est là une spécificité constatée par l'empirisme.
« Cherchez au dehors ce qui correspond à votre mal du dedans par sa ressemblance de nature ; il y a un mal de l'arsenic, un autre de l'alun. Ne dites pas une colique venteuse, mais une colique de musc, si c'est le musc qui la guérit.
» Cherchez dans tout le monde externe ce qui correspond à chacun de vos membres internes. Si vous ne savez pas comment la rouille vient au cuivre, vous ne saurez pas comment la lèpre vient à l'homme, ni comment on la guérit. Chaque objet dans le petit monde a son homologue dans le grand. Il ne faut donc pas ajouter à la violette du sucre, ni mêler ensemble ce que la nature a laissé simple.
» Cherchez plutôt à extraire qu'à composer, à savoir ce qu'il y a de caché dans chaque objet plutôt qu'à tout confondre : trouvez les rapports de chacun de nos pores à chaque pore extérieur; comparez l'arcane à l'arcane, le mal au mal. Qu'est ce qui voit dans les yeux? Est-ce le froid? Non. Est-ce le chaud? Pas davantage. Il y a dans chaque partie un arcane (c'est-à-dire une force spécifique).
» Or, chaque élément reste ce qu'il est de sa nature. Le froid reste froid, le feu reste feu ; les éléments sont fixes. L'humide (l'eau- forte) a sa chaleur fixe (c'est-à-dire sa nature corrosive, spécifique), qu'il est impossible de chasser par le froid physique.
» Il est donc faux que les contraires guérissent par les contraires. Vous ne devez pas chasser l'arcane , mais au contraire aider l'arcane interne au moyen de l'arcane extérieur qui lui correspond, et, par son aide, le fortifier contre les éléments contraires qui tendent à l'abattre.
» Chaque homologue externe guérit son homologue interne ; le mercure extérieur guérit le mercure de l'intérieur; la mélisse, sa mélisse.... Ainsi, étudiez tout par la lumière de la nature qu'allume l'esprit saint, sinon c'est le diable qui vous éclaire. »
A part cette idée fausse de la corrélation des astres et des corps extérieurs avec les différentes parties de l'homme si magistralement admise par Paracelse comme théorie de la spécificité et de l'action des arcanes ou forces vives des corps sur les organes vivants, le fait des actions spécifiques est empiriquement reconnu comme vrai, et c'est sur lui que reposent les plus belles conquêtes de la thérapeutique moderne. Toutefois , dans cette lutte du réformateur contre ses adversaires, si la violence de l'orgueil l'emporte au delà de toute
convenance, il ne s'élève jamais que sur ses ennemis terrassés et s'humilie devant la puissance de Dieu et de la nature. Comme Hippocrate et comme Galien, il professe les dogmes de la nature médicatrice, et avant ce principe : je le pansay, Dieule guarit, de Paré, il avait dit : Armez la nature au moyen des arcanes, et elle se défendra d'elle-même, » ce qui est identiquement la même chose.
L'alchimie, cette nouvelle base qu'il apporte à la médecine, est l'art d'extraire les essences, les quintessences, les forces vives, les principes actifs des corps à travers la gangue qui les compose, pour rechercher la vertu incorporelle, invisible, de ces quintessences, ce qu'il appelait Yarcane ou le mystère, chose plus grande encore que la quintessence et dont le secret est au-dessus de la connaissance humaine. A-t-on bien eu raison de railler ces arcanes? Cela est douteux. En effet, si l'on supprime ce mot d'arcane devenu ridicule pour le remplacer par le mot d'action spécifique, le sens est philosophiquement le même. Personne n'ignore aujourd'hui qu'en parlant de la quintessence du quinquina, arcane de la fièvre, on veut parler du sulfate de quinine alcaloïde dont la découverte est due à l'application des idées de Paracelse, que beaucoup de chimistes modernes ont tourné en dérision.
« Mes adversaires raisonnent et spéculent : ma spéculation, c'est l'invention, la découverte des propriétés. De là vient notre divorce. »
Si ce principe philosophique, qui est encore la méthode de la chimie et de la thérapeutique moderne, est de Paracelse, il faudra convenir qu'on a eu tort défaire de lui, sur la foi de ses contemporains jaloux, un fou, un ignorant et un charlatan digne du mépris de la postérité. Pour lui :
« L'alchimie est « l'estomac extérieur qui prépare chaque chose » pour son astre. Elle ne fait pas de l'or; il n'y a que les insensés » qui aient cette prétention, mais elle fait des arcanes », ce qui veut dire qu'elle découvre les principes actifs des corps dont elle fait des spécifiques.
» La nature nous offre toutes les choses brutes, c'est à nous a les parfaire. Le boulanger, le vendangeur, le tisseur sont alchimistes, et quiconque prépare une chose pour la tourner au profit de l'homme.
» Quoi de plus brut que de manger de la chair crue, de se cou vrir de peaux? Il l'est autant de broyer au hasard une foule de médicaments ensemble. Il faut savoir calciner chacun d'eux, les sublimer, opérer des transmutations successives : ce sublimé d'une première opération joue le rôle de terre pour une seconde.
« Comme il faut que la terre pourrisse le germe , de même il
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faut détruire un corps pour en dégager Varcane ou force vive. « Sachez que chaque chose a sa vertu; autre est celle des pousses, autre celle des fleurs, autre celle des fruits mûrs et non mûrs ; et chaque chose peut avoir plusieurs vertus.
« Or, l'alchimiste est le serviteur de la nature; où elle a fini son œuvre, il la commence, et comme il faut du temps pour qu'un germe devienne un épi il faut du temps pour mûrir et préparer l'arcane : l'arcane n'est qu'au bout, Sur ce sujet, que m'apprennent Mésué et tous vos livres ? Dans vos livres, les arcanes sont suffoqués par de grossiers mélanges et perdent leurs vertus.
a Vous parlez de correctifs que vous ajoutez pour adoucir une substance. Mais corriger véritablement, c'est ôter le poison : un serpent est corrigé quand, ayant séparé la tête et le venin, vous pouvez le donner en bouillon. Un arôme masque une mauvaise odeur, mais ne la détruit pas.
« Séparez donc Mars de Venus (c'est-à-dire le fer du cuivre), Saturne du soleil, s'ils sont mêlés; pour cela, tout doit passer par le feu...
« Voilà ce que j'enseigne. N'est-ce pas le fondement de l'art? Suis-je un hérétique ou un insensé ? Oh ! vous me suivrez, et je ne vous suivrai pas ! Ma monarchie croîtra, la vôtre périra. Quand vous me démoliriez,Théophraste luttera contre vous-mêmes après la mort!»
Théophraste Paracelse avait bien auguré de l'avenir : son nom ne périra pas.
Dans un autre livre (Archidoxe, t. H, p. 3 à 40), Paracelse expose les principes de sa philosophie naturelle, soit pour démontrer la constitution du microcosme, c'est-à-dire de l'homme, soit les principes de la séparation des éléments ou de l'extraction des quintessences. Le chimiatre est ici aussi vitaliste qu'Hippocrate.
« L'homme est formé d'une partie visible, qui est le corps, le sang et la chair, et d'une partie invisible, qui habite ce corps et qui voit, palpe et entend.
« L'organe n'est donc que l'écrin, le logis de la faculté. Quand il est défectueux, la faculté déloge.
« Que fait alors le médecin ? Il épure la maison afin que l'esprit puisse opérer en elle.
« Ainsi Part peut tantôt dégager l'esprit, retenu dans le corps comme le feu dans le bois vert; tantôt l'y retenir, comme on bride un cheval ou comme on musèle un chien enragé. »
Paracelse ne parle ici que de ce qu'il nomme âme corporelle végétative, sentante, vitale, et non de l'âme corporelle pensante, raisonnable et immortelle.
« Tout corps est donc, par la vertu de l'esprit, doué d'un certain mouvement qui peut être de deux espèces.
« Le mouvement volontaire dans lequel l'imagination enflamme la force végétative, sans que nous sachions comment. Ainsi, sans l'aide de mes mains, je dirige mes yeux où je veux, et je cours d'autant plus vite que j'imagine plus vivement l'action.
<( L'autre mouvement est une attraction que la force du mouvement de l'intérieur fait de ce qui est extérieur (l'absorption). C'est ainsi, par exemple, que la chaleur du dedans boit, par la peau, l'eau du dehors, en sorte que les vaches, sur les Alpes, passent tout l'été sans boire autrement...
« Il y a des personnes qui ont passé un long temps sans manger, ne vivant que d'air et de la vie du globe ; mais nos travaux exigeant de grandes réparations, il nous faut des aliments plus solides...
(( Or, comme l'encre et le vin teignent promptement l'eau, ainsi, et bien plus vite encore, l'aliment se répand dans tout le corps ; puis chaque membre le convertit à sa ressemblance, d'autant plus vite que l'aliment lui est plus analogue.
« Eh bien, de même que pour les aliments, le corps a pour les médicaments une attraction singulière; il les transmute en ses propres membres, et il le fait d'autant plus promptement qu'ils sont à l'état de quintessence. »
Comme on le voit, l'alchimie ne fermait pas les yeux de Paracelse aux lumières de la philosophie, et s'il combattait les idées médicales de Galien, il professait sur la nature de l'homme les mêmes principes que lui.
Sa réforme est tout entière dans la recherche des quintessences. Voilà ce qu'il entendait par ce mot :
« Toute substance est composée de plusieurs éléments différents associés.
« Mais parmi eux il y en a un qui domine les autres et qui imprime à la substance tout entière son propre caractère.
« Eh bien, c'est cet élément dominant qui porte le nom de quintessence, quand il est dégagé du mélange. Ici c'est l'eau, ailleurs le feu; dans un autre corps, tout autre principe qui est l'élément essentiel. Il est au sein des autres comme dans son logis ; il faut briser la maison pour Ven dégager.
« L'art consiste à faire subir à la substance diverses opérations pour fixer la quintessence , après l'avoir délivrée de la boue ou gangue qui la masque.
« Dans une substance composée, chaque élément reste lui-même,
quoique dominé par un majeur; et, quand on a extrait la quintessence, les autres éléments ne périssent pas; ils gardent chacun leurs propriétés spécifiques... Ainsi, la quintessence, c'est la vie, la force, la propriété des choses; c'est l'élément très-pur séparé de tous les autres, qu'il teint de son unité; c'est lui qui donne à l'or sa belle couleur.
« Autant il y a de substances de nature différente, autant il y a de quintessences particulières.
« L'essence de la vie d'un parfum, c'est son odeur; celle de l'ortie, c'est ce qui nous brûle la peau; celle du feu, l'air qui l'entretient; celle du vif- argent, sa chaleur interne et cachée et son froid externe; celle de la chair et du sang, l'esprit de sel qui les préserve de la corruption. . . Enfin, celle de l'homme, un feu céleste et invisible, un air qui l'entretient. Tous les ambiants prêtent secours à l'homme, qui doit prendre de chacun d'eux la vie qui va à sa vie.
« Dans chaque bois, dans chaque herbe, dans chaque fleur, de même que dans chaque métal, est donc logée comme dans sa maison une essence différente, qui est la vie de la substance, et à l'égard de laquelle le reste n'est que pure crasse.
« Elle est très-petite en quantité et très-grande en qualité ; un peu de fiel rend amère cent fois autant d'eau; un peu de safran jaunit une grande quantité de ce liquide.
« Elle n'est pas nécessairement froide, chaude ou humide; elle peut être plus froide que neige, plus chaude que flamme, sans pour cela changer de propriétés; elle guérit, non par la température, mais par sa force intrinsèque (vis insita) et sa grande pureté.
« Ainsi il y a des essences sans nombre, les unes narcotiques, d'autres amères, d'autres douces, d'autres rajeunissantes.
« Quelle maladie, quelle infirmité pourrait résister à ces pures quintessences, sinon cette mort nécessaire qui doit enfin séparer l'âme du corps.
« L'esprit de vie des métaux est permanent, car une fois extrait et recueilli, on peut le conserver. Mais l'esprit de vie des animaux est mortel : on ne peut le séparer et le recueillir à part, bien que de la chair morte on retire encore quelques autres genres d'essences. »
Paracelse indique ensuite les différents procédés d'analyse par sublimation, par calcination et par distillation, à l'aide desquels on peut extraire les quintessences :
« Autant il y a de vertus, autant il y a de préparations différentes; et celui-là sait les fondements de la médecine qui sait préparer. »
Puis , emporté par un élan bien naturel d'enthousiasme sur
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l'usage de ces quintessences ou principes actifs des corps, il dit : « A chaque mal on peut opposer un adversaire qui triomphe de lui. Elles s'adressent, qui à la tôle, qui aux reins, qui aux os, qui aux cartilages, qui aux poumons, qui aux paralysies, qui aux hydropisies. Elles peuvent rendre la voix à l'un, la vie à l'aulre, donner à un lépreux une peau toute neuve; qui sait même? rendre à une personne de cent ans la vigueur qu'elle avait à vingt.
« Cette vertu par excellence, incorporelle, invisible, qui a une chose (soit, une quintessence, soit un autre objet) d'agir dans notre corps et de nous guérir, voilà ce qui constitue Yarcane ou le mystère, lequel est plus grand encore que la quintessence, mais dont le secret est au-dessus de la connaissance humaine.
« C'est avec son aide qu'on pourrait changer d'âge et prolonger la vie, soit des hommes, soit des plantes. Déjà en donnant à la racine d'une ortie son arcane matériel, qui n'est que la quintessence, on la fait vivre un an de plus.
« Il est certain que la vie des métaux se renouvelle, qu'ils meurent (c'est-à-dire qu'ils perdent leur éclat, leur ductilité, leur ténacité, en s'oxydant ou en se combinant avec d'autres corps); mais ils peuvent ressusciter ensuite, c'est-à-dire qu'on peut les dégager de leurs combinaisons, et leur faire reprendre leur première vie.
« L'homme ne pourrait-il pas se rénover de même? Non, car nous ne sommes pas engendrés de semence (c'est-à-dire d'une matière séminale), mais de l'être de l'homme (c'est-à-dire d'une nature spéciale, incorporelle); dès lors, notre germe une fois détruit ne revient pas.
« Seulement, de même que pour un arbre, on peut renouveler, à l'aide de l'art, nos fleurs et nos fruits, nous ôter la lèpre en restaurant le sang, nous repeindre, ressusciter Vhomuncule philosophique, le petit homme spagirique (c'est-à-dire l'aliment chimique de la vie), qui de pygmée deviendra géant. Mais ce qui fait le fond de la vie ne se renouvelle pas.
« Ainsi la vie, comme le feu, se relève ou s'éteint, selon la liqueur qu'on lui donne.
« Un élément peut nous rendre ce qu'un autre nous ôte; on peut allonger les périodes de chaque âge, en sorte que celui qui mourrait plus tôt mourra plus tard; mais la liqueur de vie qu'il faudrait nous donner pour vivre indéfiniment nous est encore inconnue.
« Quant à l'essence des plantes putréfiées, elle se cache dans la terre comme un lion fatigué après le combat, mais ensuite elle entre plus active dans le corps des plantes nouvelles. » A moins d'exiger du passé les connaissances du temps présent, il
serait aussi injuste de chercher dans l'alchimie de Paracelse les connaissances de la chimie moderne, que de reprocher à cet homme éminent le langage exceptionnel, imagé, métaphorique et mystique dont il a dû faire usage pour être compris des savants de son époque. C'est cependant ce qu'on a fait, sans réfléchir que des faits nouveaux ayant entraîné la nécessité d'un langage nouveau, et une acception différente des mots en circulation, cette différence de langue dans une même science jetait dans l'histoire de la chimie une confusion regrettable, cause des jugements erronés ou contradictoires portés sur l'un de ses plus illustres fondateurs.
Sans doute, l'alchimie de Paracelse ne saurait soutenir la comparaison avec la science moderne. Mais si l'on tient plutôt compte de la méthode et des principes fondamentaux d'analyse que des faits de détails découverts par de vulgaires émancipateurs, il est évident que Paracelse n'a pas mérité les outrages faits à sa mémoire ou à sa personne, et que ce génie méconnu doit être replacé au rang des plus illustres chimistes.
L'idée d'extraire le principe actif d'une substance , qu'on lui donne le nom d'arcane, de quintessence ou de force vive, est l'origine de toutes les découvertes récentes dont chacune a fait la fortune et la gloire de son auteur. La quinine, la morphine, la vératrine, la santonine, etc., sont des couronnes posthumes à déposer sur la tête de celui dont on a fait un misérable insensé.
L'idée d'appliquer ces principes actifs ou quintessences aux différents états morbides pour en découvrir les arcanes, c'est-à-dire les spécifiques, est encore Vidée féconde de la thérapeutique moderne, et si petit que soit le nombre des spécifiques, il est encore assez grand pour que chacun soit convaincu de leur existence et de la nécessité d'en découvrir 'de nouveaux. Leur découverte est encore une gloire dont il faut faire honneur à Paracelse.
Sous beaucoup de rapports donc, il y a lieu de réhabiliter le nom injustement calomnié de Paracelse. Mystique, il a eu le tort de laisser pénétrer dans la science une partie de son mysticisme, qui était celui de son époque, mais réformateur convaincu il a inauguré l'ère de l'expérimentation et de l'analyse chimique. On lui doit en grande partie la méthode et la philosophie qui régissent la chimie moderne; la médecine a reçu de lui la doctrine de la spécificité, et s'il faut l'en croire, la découverte du mercure comme spécifique delà vérole.
Il n'a jamais pu être un esprit vulgaire, celui qui, au xve siècle, a pu dire prophétiquement : « Avant la fin du monde, un grand nombre d'effets réputés surnaturels, s'expliqueront par des causes toutes physiques. »