ET DES DOCTRINES MEDICALES
Mais si l'on se rend compte de l'aridité que doit présenter une simple énumération de faits avec leurs dates en regard comme dans un calendrier; si l'on songe à la difficulté que présente l'histoire d'une science qui tient à tout; lorsqu'il s'agit de suivre ses progrès d'un peuple à un autre, de la Grèce tombée à Rome florissante, des Romains chez les Arabes, des Arabes dans les Gaules et dans les différentes contrées de l'Europe , au moment de la Renaissance et dans les temps modernes, au xixe siècle; de suivre, en un mot, d'année en année, les faits importants qui se sont produits jusqu'au point où nous en sommes, on reconnaît l'impossibilité d'une telle étude. Autant vaudrait faire l'histoire chronologique de la civilisation.
Et puis, quelle longueur dans l'exposition des faits! Être obligé de s'occuper d'hommes réputés grands à leur époque, et qui, plus tard, ont été classés par la postérité au rang d'hommes secondaires! Mentionner, par cela seul qu'ils ont existé , une foule de faits stériles et inutiles à la science? Non! quelle que soit l'autorité qui s'attache à la chronologie historique, elle a des inconvénients que je veux essayer d'éviter. D'ailleurs, l'histoire chronologique est étroitement unie à la philologie, ce qui est un grave inconvénient pour le médecin.
Il est très-important, sans doute, de pouvoir lire les anciens médecins dans leurs textes grecs, mais, en raison des interpolations et des suppressions faites dans les manuscrits, des fautes d'orthographe et d'accentuation, faites par les copistes, cette recherche excellente dans un livre, entraîne à des discussions et à des commentaires interminables, dignes de l'Académie des inscriptions, mais fastidieuses dans un ouvrage adressé à des élèves et à des médecins. D'ailleurs cette manière de procéder offre les plus grandes incertitudes relativement au but qu'on se propose d'atteindre. Les traducteurs et les commentateurs se combattent par des interprétations contraires, et cela se comprend facilement, si l'on songe que beaucoup de livres originaux sont détruits, qu'il faut remonter à des transcriptions plus ou moins exactes, à des traductions de latin en français et de grec en latin, enfin à la foule des commentaires qui obscurcissent souvent les questions plutôt qu'ils ne les éclairent. De tout cela résulte un embarras considérable, et, comme on va le voir, il devient quelquefois difficile d'attribuer à un homme ce qui lui appartient réellement. •
Ainsi pour ne citer que les œuvres d'Hippocrate, il y a parmi elles un livre très-remarquable, ayant pour titre : De l'ancienne médecine, que M. Littré, en sa qualité de philologue, prétend altri-
huer à cet auteur, tandis que M. Malgaigne et d'autres philologues s'y opposent, en déclarant qu'il date d'une époque antérieure. Lequel de ces savants faut-il croire et quelle opinion devonsnous choisir? Je vais citer un autre exemple. Il y a dans Le serment la phrase suivante : Ob Swaw Sa ofôs y&Q\unœN oô&vl v.l-rr (klç 0avàc7tjxov (Je ne donnerai pas depoison à personne).
Le mot poison est la traduction du mot grec çpapfMooov, que les uns ont traduit par poison, les autres par remède ; de là deux sens différents, vis-à-vis desquels le lecteur reste embarrassé sans pouvoir choisir entre ces deux traductions.
Il résulte de tout cela que le médecin ne pouvant pas faire une étude spéciale de philologie, doit accepter les textes les plus autorisés, pris dans les livres les plus recommandables. Tant pis si, pour des détails qui ne touchent pas au fond même des doctrines, il est obligé d'en croire les autres sur parole. Dans tous les cas, se tromper avec les hellénistes les plus justement considérés, avec un philologue tel que M. Littré, c'est se tromper en bonne compagnie. En résumé, remonter dans les siècles passés pour y étudier les différentes doctrines et les transformations qu'elles ont subies pour entrer au fond de ces doctrines et s'attacher à leur idée fondamentale sans se préoccuper de leur auteur, voilà le véritable point de vue de l'histoire; c'est là la philosophie de la science.
Cette manière d'envisager l'histoire permet d'ajouter à l'histoire des doctrines, celle des doctrinaires et de la littérature médicale.
C'est ainsi que Broussais et Dezeimeris ont compris l'histoire de notre science : le premier, dans son Examen des doctrines médicales ; l'autre, dans ses lettres sur V Histoire de la médecine. C'est aussi de cette manière que je me propose de l'étudier.
Mais avant d'aborder l'étude particulière de chaque doctrine, il n'est peut-être pas inutile de jeter un coup d'œil rapide sur leur ensemble pour les classer d'après leurs principes philosophiques, de façon à en former un tableau qui, au premier abord, présente à l'esprit leur évolution depuis l'antiquité jusqu'à nos jours.
Si l'on considère attentivement toutes les doctrines médicales qui ont tour à tour occupé les esprits, on ne tarde pas à voir qu'on peut toutes les ramener à six groupes principaux qui, ayant pris racine dans l'antiquité, ont fourni le germe de toutes les doctrines modernes.
1° En première ligne se trouve le mysticisme ou la théurgie, doctrine de tous les temps et de tous les lieux, et d'après laquelle les dieux ou les esprits et les puissances occultes sont considérés