III. — DES FIÈVRES
Une section tout entière de la Vraie théorie médical est consacrée à l'étude de la fièvre et des fièvres en général.
DES NATURISTES — STÀHL 335
Là fièvre, phénomène utilitaire, destinée à favoriser l'atténuation du sang par le mouvement local, consiste « .... dans une altération remarquable et assez uniforme du mouvement du sang, constamment accompagnée de sensations alternatives de chaleur, de froid, et d'atonie ou d'impuissance d'exécuter librement les mouvements volontaires. » — Elle a ses périodes d'invasion, à'augment, d'état et de terminaison par crise ou lysis. Elle tend à F élimination des matières qui, d'une manière directe ou éloignée, poussent à la dissolution du corps vivant.
Après avoir signalé les causes internes et externes de la fièvre, Stahl en étudie les effets, la marche continue ou intermittente, la durée aiguë ou chroniqne, et revenant de nouveau sur la fin avantageuse de ce phénomène eu égard à la conservation de l'individu, il en déduit le traitement par la proscription énergique de tout ce qui pourrait entraver le travail de la nature. C'est en s'adres sant au médecin qu'il dit :
« Il verra combien il serait désavantageux de combattre par des tentatives téméraires les salutaires efforts et les mouvements généreux de la nature, de les affaiblir par des moyens inopportuns, ou même de les négliger sous un prétexte quelconque; il comprendra combien il est utile, au contraire, et à tous égards, de suivre sans réserve, en éludant les autres modes de curation, la méthode naturelle qui est indiquée par cette observation souverainement importante, et qu'on ne devrait jamais oublier, savoir : « Que c'est précisément à l'aide des assauts « fébriles ainsi que des effets légitimes et proportionnés de l'attaque, » que les hommes sont intégralement délivrés des fièvres, par la puissance spontanée de la nature, en dehors de tout concours de la médecine, « et sans l'intervention d'aucun moyen artificiel. »
Toute la fin de cette partie consacrée aux lièvres n'est que le développement de cette pensée en termes différents, qui ne sont qu'une apologie assez bien motivée, on doit en convenir, des efforts de cette nature médicairice dont il a été tant de fois question jusqu'ici. C'est là où il dit que la fièvre présuppose une énergie appréciatrice des choses et des actes à effectuer, et en faisant appel à l'observation il en fait ressortir l'importance par ces mots :
« Loin de négliger ou de troubler en quelque manière les actions fébriles, franches ou réelles, qui, par des sécrétions successives et proportionnées, par des excrétions opportunes, par une efficace expulsion de la matière morbifique, opérée à l'aide de ses actes préservateurs, tendent simultanément à une issue dont le résultat est la conservation salutaire de la vie, l'art doit, au contraire, les
respecter, les diriger, les aider même en quelque sorte, et les pousser sagement vers leur fin naturelle. Telle esl noire théorie générale des fièvres. » (Page 463.)
Tous ceux qui ont étudié la médecine avec soin et observé beaucoup de malades seront de l'avis de Stahl sur ce point : Laisser agir la nature dans les fièvres dont on ne connaît pas la cause et n'intervenir que sur des indications précises, quand on sait ce qu'on veut obtenir et pourquoi on agit, telle doit être la règle de la pratique.
La troisième partie de la Vraie théorie médicale est consacrée à la pathologie très-spéciale et à l'étude de chaque espèce morbide en particulier. De là des répétitions que nous tâcherons d'éviter en nous bornant à faire ressortir les pensées de l'auteur sur quelques points nouveaux, et à montrer les mérites très-réels de son talent d'observation. Dans cette troisième partie, Stahl revient sur laqueslion des hémorrhagies et décrit l'épistaxis, l'hémoptysie, l'hématémèse, les hémorroïdes, l'hématurie, l'hémorrhagie utérine, en indiquant les maladies qui se rattachent plus particulièrement à chacune d'elles.
Ainsi l'hémoptysie est l'occasion pour lui de décrire la phthisie d'une façon très-remarquable. C'était pour Stahl une maladie héréditaire, produite soit par l'hémoptysie, soit parla congestion pulmonaire, et produisant l'ulcération des poumons. Sans ulcération des poumons « ayant pour compagne assidue la fièvre hectique », il n'y a pas de phthisie, car il ne veut point appeler de ce nom le marasme, la consomption, Yétisie, dus à des causes toutes différentes. Sauf l'indication du tubercule, la lésion pulmonaire était alors considérée comme indispensable à la constitution de la maladie, et cette lésion lui était si bien connue qu'il dit :
« Une fois l'ulcération établie, quelle que soit la partie restreinte où elle s'est greffée et localisée, son opiniàtr-eté devient telle qu'on doit la regarder désormais comme incurable. » (Tome V, p. 60.)
Puis il ajoute :
« En voilà bien assez, sans doute, pour ranger parmi les hontes de la science médicale cette superstitieuse crédulité qui porte les hommes à faire journellement un impudent trafic de ces ingrédients dont l'emploi répugne à l'expérience et au simple bon sens. »
A l'hématémèse Stahl rattache le mal hypochondriaque, qu'il décrit, tantôt comme la conséquence d'un engorgement de la rate, tantôt comme le résultat d'une gêne à la circulation de la veine porte ou de la circulation menstruelle, mais on voit qu'il n'a sur ce syndrome que des données assez confuses.
Son chapitre sur les hémorrhoïdes, justement renommé, renferme une description de cette maladie faite autrement que nous ne la faisons aujourd'hui. La partie descriptive y est sacrifiée à la partie dogmatique ; mais il n'y a pas lieu de s'en plaindre, car rien d'essentiel ne manque, et les faits arrivent juste à leur place pour justifier le rôle que l'auteur attribue à la circulation hémorrhoïdale, à son influence sur les fonctions circulatoires, digestives ou intellectuelles, et pour faire comprendre l'utilité de certains flux hémorrhoïdaires. Il y a évidemment là de l'exagération; mais on ne peut disconvenir que, dans les climats chauds spécialement, les hémorrhoïdes et le flux sanguin qu'elles entraînent ne soient tels que les représente la description de Stahl. On se demande cependant quel rapport cet auteur a pu trouver entre la sciatique et les hémorrhoïdes pour faire de la première de ces maladies une annexe de l'autre. Sans doute les hémorrhoïdes peuvent localement agir sur le plexus sacré et amener' une sciatique; mais cela est assez rare, et cette névralgie reconnaît d'autres causes toutes différentes. D'ailleurs, la description qu'en donne Stahl est fort incomplète et à tous égards laisse beaucoup à désirer.
Ce volume renferme un long chapitre sur le flux menstruel et sur la métrorrhagie ; mais il est évident que l'auteur n'a pas la moindre idée du rôle physiologique de la menstruation. C'est là une erreur du temps. Ainsi il écrit :
« Personne ne soutiendra que le flux menstruel soit une chose absolument indispensable à la femme, pas plus qu'il n'est une fonction contre nature (lorsque sa marche est régulière); il est plus raisonnable de penser que c'est un genre d'évacuation que l'on peut ranger parmi les choses non naturelles, et qui se prête admirablement au bien-être de toute l'économie, quand il s'effectue avec une régularité successive, tandis que par ses défectuosités il peut engendrer toutes sortes d'indispositions. » (Tome V, p. 127.)
Telle est son opinion sur le flux menstruel. Il ne soupçonne pas davantage la cause de son abondance ou de sa diminution ou de sa suppression, car il attribue la première à la pléthore et les autres à la faiblesse. On sait au contraire aujourd'hui que les règles excessives sont beaucoup plus souvent la conséquence de l'anémie et de l'état de faiblesse qui prédispose à la phthisie pulmonaire. Mais si la dissertation de Stahl pèche un peu par sa base physiologique, elle devient plus vraie sous le rapport clinique et dans ce qui a trait aux conséquences de l'aménorrhée, de la dysménorrhée et de la ménopause. Ainsi l'hystérie, dont il fait une sœur de l'hypochondrie, en regardant ces maladies comme « convulsives, spasmodico-
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nerveuses », est la conséquence ordinaire des désordres de la fonction utérine.
« S'il n'y a pas entre l'affection hystérique et les évacuations viciées de la matrice un lien immédiat et direct, il existe au moins un rapport de succession que l'on doit reconnaître ici comme le fondement vrai de tout mal, ce qui fait qu'on ne peut s'attendre à aucun soulagement réel et durable, sans la correction, le rétablissement ou l'amélioration du flux menstruel ; du reste, toute négligence, à cet égard, serait infailliblement suivie des dangers les plus graves, surtout si l'on porte son attention et que l'on dirige la médication vers un but absolument contraire. » (Page 176, t. V.)
Pour lui, toute l'hystérie est sympathique des désordres de la fonction utérine, et bien qu'il ne la dérive pas dans ses phénomènes avec la minutieuse exagération des nosographes contemporains, il en donne une excellente idée, de façon à conduire le médecin dans une thérapeutique aussi vraie que rationnelle.
V hématurie ou pissement du sang; — la néphrite simple etcalculeuse, dans ses rapports avec la sciatique et la goutte ; — la théorie de la formation des calculs des reins et de la vessie; — les différentes espèces ô'hydropisie; — les affections congestives comprenant la céphalée, le coryza, Yodontalgie, le rhumatisme, les affections inflammatoires, la gangrène, le cancer, le squirrhe, les affections spasmodiques, notamment Vépilepsie; l'étude de Y arthrite et de la goutte, comprenant leurs différences, leurs corrélations, leurs causes, leurs conséquences, enfin les paralysies; les délires et les affections nerveuses (aliénation, érotomanie, fureur utérine, hypochondrie, hallucination, monomanie, rage et hydrophobie), remplissent la fin de ce volume. — Ce sont des descriptions plus spéciales que générales, où se retrouve l'esprit philosophique de l'auteur, atténué par le détail des faits pathologiques. Il faut toujours en arriver là. Des hauteurs d'une doctrine, dominant toute l'étendue d'une science, il faut descendre si l'on veut en connaître tout le domaine. Qui reste dans les nuages s'expose à perdre de vue la terre où il est obligé de vivre, et s'il est d'une absolue nécessité de s'élever pour reconnaître le pays et la route que l'on veut suivre, il faut, dans la vie réelle et pratique, se servir de ce qu'on a appris en s'élevant pour arriver au but qu'on se propose. Ce n'est pas tout de regarder en haut, il faut savoir ce qui se passe à ses pieds. Ainsi a fait Stalil. Mais dans cette partie de sa tâche, il est évidemment inférieur à lui-même, et nous ne lui en faisons pas un reproche. Si les principes généraux et les vérités fondamentales d'une science varient peu, en revanche les vérités de fait changent sans cesse : ce fait que
l'on croit vrai' aujourd'hui et par lequel on remplacera la vérité d'hier, sera'probablement l'erreur de demain, quand aura surgi la découverte d'une nouvelle vérité de fait. A cet égard la science pratique et les vérités de fait au temps de Stahl ne sont plus sur beaucoup de points notre science ni ce que nous appelons des vérités. Il ne faut donc pas juger la pathologie spéciale de Stahl par la nôtre, sous peine de nous donner un avantage immérité sur lui. Ses descriptions rentrent un peu dans le domaine de la curiosité historique plutôt que dans celui de la critique, et il ne faut y rechercher qu'une chose, c'est la pensée doctrinale. Sous ce rapport, si l'homme s'y montre moins à découvert que dans les traités qui précèdent, et il était impossible qu'il en fût différemment, on le retrouve toujours semblable à lui-même, subordonnant à l'action vitale les phénomènes du mécanisme humain.
Parmi les autres traités de Stahl il en est un qui a fait beaucoup de bruit et qui a une très-grande importance, je veux parler de celui qui a pour titre De vena portœ, porta malorum hypochondriaco, splenetico, suffocativo, hysterico, colico, hœynorrhoidariorum. Ce traité a été traduit dans une thèse de M. J. Brongniart sur la dyscrasie veineuse. Après avoir fait l'anatomie et la physiologie de la veine porte, en montrant que la respiration et les contractions péristaltiques des intestins sont la cause du cours du sang dans son intérieur, Stahl s'occupe de la question pathologique. Il montre que les maladies de cette veine se rattachent à quatre points principaux : 1° les changements survenus dans la capacité de la veine, soit à cause du resserrement des ramifications veineuses, soit à cause de l'épaississement du sang qui, par reflux, produit l'engorgement des parties situées au-dessous ; 2° les altérations de consistance du sang devenu trop épais par les aliments acides, visqueux, gras, féculents, etc. ; 3° les troubles passifs du cours du sang dans le système même de la veine porte; 4° enfin les troubles des mouvements actifs des solides et des liquides dépendant du système de la veine porte, c'est-à-dire l'affaiblissement du mouvement tonique des capillaires amenant les congestions des viscères du ventre, suivis de dyspepsie, de flatulence, d'hémorrhoïdes, etc., troubles désignés sous le nom fthypochondriaco-splenico- coliques.
Tout cela est très-exact. Il n'est pas douteux que tous les désordres de la circulation porte soient suivis de congestions spléniques, intestinales, utérines, organiques, hémorrhoïdaires, etc., qui engendrent des malaises souvent indéterminés, amenant l'hypochondrie, l'hystérie, les hémorrhoïdes, la dyspepsie, le nervosisme, etc.; mais il n'y a pas que cela qui puisse produire ces accidents. La
science a marché, et il faut ajouter à ces vérités un peu confuses de Stahl les troubles découverts à noire époque, de la sécrétion gastrique, pancréatique et biliare, ceux de la fonction glvcogénique du foie et de l'action de la rate sur les globules rouges du sang. Toutes ces circonstances exercent une action réelle sur Yétat hypochondriaco-snffocativo-hysterico-colico-hœmorrhoidariorum , et c'est cette action toute primitive qui réagit ensuite sur la circulation de la veine porte. Il ne faudrait donc pas rapporter aux troubles primitifs de cette circulation un état morbide déterminé par d'autres causes, et où le désordre de la circulation porte n'est au contraire qu'un effet purement mécanique et secondaire.
Nous en avons assez dit dans cette exposition des détails de l'œuvre de Stahl pour montrer quelle a été la force de ce champion du naturisme habillé en animiste. Tout le monde n'aurait pas été également propre à réaliser cette transformation et à personnifier ce que les hippocratistes appelaient la nature dans un être immatériel considéré à la fois comme principe de la conscience et de la vie. Il fallait pour cela une organisation privilégiée, une haute aptitude philosophique et un savoir médical rare à cette époque. Stahl offre toutes ces qualités, mais la première, au point de vue de sa doctrine, c'est sa qualité de philosophe chétien. Ici je ne juge pas, mais je constate, parce que l'historien qui passerait à côté de cette circonstance particulière de la vie de Stahl ne comprendrait pas les origines ni les développements de l'animisme. En supprimant ce fait, on éteint le flambeau qui éclaire la Vraie théorie médicale ,et l'on reste devant la doctrine sans pouvoir en découvrir la raison d'être. Chrétien vraiment philosophe, logicien vigoureux, anatomiste distingué, mettant les organes au-dessous de leurs forces d'action, chimiste supérieur ayant contribué à la naissance de la chimie moderne par ses découvertes du phlogistique et des ferments; physiologiste poursuivant le secret des actions normales comme prélude des actions morbifiques; enfin médecin aussi avancé qu'on pouvait l'être de son temps, tel a été Stahl. Il serait injuste de lui contester ces mérites, et l'esprit d'opposition des systèmes contraires au sien a toujours eu tort de l'amoindrir pour le faire oublier. On ne refait pas l'histoire, et la partialité des historiens ne prévaut que pour un temps contre la réalité. La doctrine de Stahl a eu et aura ses éclipses, mais elle occupera toujours une place d'honneur dans l'esprit des médecins distingués. Elle renferme un principe impérissable, car sous le nom d'animisme elle accorde à l'âme le rôle que d'autres attribuent à la nature, et, il faut le reconnaître sans hésitation, la nature est le premier des médecins.
Stahl n'a qu'un seul tort, c'est de n'avoir pas vu qu'entre l'âme, principe de la vie, et le mécanisme de la vie, c'est-à-dire l'organisation, il y a quelque chose d'intermédiaire et de particulier, qui est à la vie ce que le fluide nerveux est à la contraction musculaire; ce que la vapeur et l'électricité sont aux organes d'une locomotive ou d'un télégraphe; enfin ce que l'ingénieur est à la machine dont il réalise la conception dans un mécanisme compliqué. En attribuant à l'âme la direction des fonctions, il lui a donné des attributs au-dessous de sa nature , essentiellement libre et incorporelle, et la belle pensée de l'animisme n'a été délaissée que pour avoir méconnu les véritables éléments de la nature de l'homme, qui sont, d'une part ; Y agent vital promoteur de la matière organique dans la création ou dans l'entretien des organismes, et de l'autre, l'organisation avec toutes ses propriétés de tissu. Laissez à l'agent vital son rôle subalterne d'agent de formation et d'entretien, ainsi qu'aux propriétés organiques leur rôle d'exercice fonctionnel, et l'animisme ainsi modifié ralliera bientôt autour de lui tous les dissidents du vitalisme , et ceux qui soutiennent ce principe fondamental , que Y organisation n'est pas la vie, vérité qu'un poète moderne a si bien exprimée en disant :
« Non, ce globe n'est pas ton père, « Le nid n'a pas créé l'oiseau. »