LIVRE TROISIÈME
Sommaire : Définition du vitalisme. — La vie est une cause et non un effet de l'organisation. — Le vitalisme est une métamorphose de l'animisme. — Sydenham. - Bordeu, Barthez, créateur du vitalisme. - Gomment le vitalisme succéda à l'animisme. — Du principe vital selon le professeur Pizes. — Barthez adopte l'idée d'un principe vital distinct de l'âme, pensante pour expliquer les mouvements de la vie. — Ce principe n'ayant rien de mécanique est immatériel comme l'âme, et il tient sous sa dépendance : 1° les forces musculaires et toniques; 2° les forces sensitives; 3° la chaleur vitale, et 4° les sympathies. — Réfutation de cette doctrine par Cuvier. — Doctrine de M. Bouchut à cet égard. — L'âme est le principe de la vie ayant à son service, pour la formation et l'entretien du corps, un agent spécial distinct de l'organisation. — L'agent vital est une substance matérielle diluée dans le germe, et est incorporé à la substance des êtres dont il forme la bonne ou mauvaise nature. — On peut agir à volonté sur l'agent vital. — Des maladies et de la divisibilité de l'agent vital. — L'agent vital n'est pas la vie, mais doit être considéré comme étant la condition matérielle de la vie. — On suspend l'action de l'agent vital par le froid, la chaleur et les poisons. — Dans le vitalisme de Barthez, l'homme est pourvu de deux âmes et d'un corps, tandis que dans le vitalisme séminal de l'auteur, il n'y a 2° que l'âme pensante, 3° un agent vital matériel distinct de l'organisation, et enfin l'organisation.
L'abandon des études historiques et philosophiques en médecine a fermé l'esprit de la plupart des médecins aux notions élémentaires du langage médical et des doctrines qu'il représente. — On s'est livré à la recherche exclusive des faits matériels, physiologiques, chimiques, thérapeutiques ou autres, sans se douter que si cette recherche est indispensable, et constitue la base de tout progrès scientifique, il faut quelque chose de plus pour lui donner sa véritable importance. Sans l'auxiliaire de la raison et de la réflexion, qui donne aux faits leur signification, et qui les greffe sur la tige de la science, les faits ou ce qu'on appelle les faits, c'est-à-dire les résultats du témoignage des sens, ne signifient rien —Il est presque aussi difficile d'établir un fait que de bien raisonner à son égard, et, quoi qu'on dise de la précision qui résulte d'une constatation de fait, je me défie presque autant de celui qui les recueille que de celui qui les généralise. — On a donc tort de dévoyer les esprits pour les pousser vers le culte absolu de l'expérience au mépris de la recherche des lois gé-
nérales, car si la raison est difficile, l'expérience est trompeuse, et les faits ne valent que par le talent de celui qui les observe. — Sachons donc faire la part de l'observation et de la raison sans plus dédaigner l'une que l'autre et ne laissons pas L'Empirisme prendre faveur au point d'étouffer toute idée générale et de réduire la science à une constatation grossière de ce qui tombe sous les sens.
C'est à l'abandon des études de pathologie générale et dé philologie qu'il faut attribuer la confusion et le malentendu qui régnent entre les médecins sur la signification du mot Yitalisme. Peut-être même y a t-il quelque chose de volontaire et au fond d'hypocrite dans ce malentendu, car, autour des questions de doctrine, il se forme des passions dont la tyrannie courbe les esprits faibles de façon à les pousser à des compromis de langage, et à des fusions d'idées, qui, en voilant la situation, permettent aux timides de rester bien avec tout le monde. Ainsi en a-t-il été du vitalisme. Dans son opposition à l'organicisme , en affirmant un principe inconnu de la vie comme directeur des organes , ou une force vitale distincte des organes, il fallait soutenir cette opinion contre les railleries des organiciens, contre leur colère même, et alors de même que certains organiciens trahissent leur principe en pactisant avec le vitalisme , de même il y a des vitalistes honteux qui veulent à tout prix l'accorder avec l'organicisme. Cette alliance n'aurait rien que de très utile si elle était faite au profit de la vérité, mais elle est beaucoup plus la preuve de tendances conciliatrices que le témoignage d'une observation rigoureuse de la nature. Je comprends que le vitalisme aille au devant de l'organicisme car en même temps qu'il a imaginé la force vitale il a dû faire la part du jeu des organes, mais il m'est plus difficile de comprendre les avances de l'organicisme à la doctrine de la force vitale indépendante des organes.
Comme on le voit, le vitalisme a besoin d'être défini si on ne veut confondre avec lui, par suite d'un éclectisme bien intentionné, des doctrines qui lui sont absolument contraires. Il est certain que cette doctrine n'a jamais méconnu le rôle et l'importance de l'organisation pas plus que l'organicisme n'a oublié qu'il avait affaire à des tissus et à des organes vivants. Mais dans quelle mesure, dans quelle coordination , dans quelle hiérarchie organique la médecine doit-elle placer la vie et l'organisation? Tel est le problème à résoudre et, il faut bien le dire, les vitalistes et les organiciens lui ont donné chacun une solution différente et opposée.
Le vitalisme est la doctrine médicale de la vie considérée comme une force indépendante de l'organisation. On pourra discuter son principe, mais tel est-il que si on le change, ce mot de vitalisme