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BORDEU

Théophile Bordeu, né en 1722 àlsesle enBéarn, mort en 1776, fut un des grands médecins du xvme siècle. — Après avoir fait ses études à Montpellier, il vint se faire recevoir docteur à Paris; puis il partagea son temps entre la pratique, l'inspection des eaux minérales, et un travail de cabinet auquel la science est redevable de productions fort remarquables.

Bordeu, que plusieurs biographes rangeraient assez volontiers parmi les méthodistes, appartient au contraire au Vitalisme sorti de l'Ecole des naturistes et des animistes. Il n'a pas inventé le mot mais ses idées sont tellement celles de cette doctrine que je n'hésite pas à le placer après Van Helmont et Slahl dont il dérive, et avant Barthez dont il est le précurseur.

Comme l'a très-bien fait remarquer Broussais, les idées de Van

(1) Tissot, Traité des maladies des nerfs; E. Bouchut, De l'état aigu et chronique ou nervosisme. Paris, i vol. in-8°, 1860.

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Helmont sont la base de la doctrine de Bordeu sur la nature de l'homme, — « Le corps est un assemblage d'organes qui vivent chacun à leur manière, qui se meuvent, agissent, se reposent dans des temps marqués. Ils sont placés, et, pour ainsi dire, implantés dans une substance spongieuse comme les fruits sur la tige. La vie générale est la somme des vies particulières à chacun de ces organes qui sont doués de mouvements particuliers. Ces mouvements dépendent des nerfs, dont on peut considérer l'ensemble comme un polype dont les racines ou les bouches s'étendent aux organes des sens et à toutes les parties, donnant à chacune l'espèce de sensibilité et d'activité ou de mouvement vital dont elles sont pourvues et que le sentiment gouverne; car la vie n'est que sentiment. Le cerveau, le cœur et le ventricule sont le triumvirat, le trépied de la vie •: par leur union et leur concert merveilleux, ils pourvoient à la vie de chaque partie et à chaque fonction; ils sont enfin les trois principaux centres d'où partent le sentiment et le mouvement et où ils reviennent après avoir circulé ; car la santé se soutient par cette circulation constante. Les fonctions particulières comme les sécrétions et les excrétions, le mouvement musculaire, le sommeil et la veille, l'usage des sens internes et externes sont subordonnés et doivent leur conservation aux trois causes générales précédentes. Toute fonction a de plus une manière de l'exécuter déterminée et symétrique. Dans chaque excrétion, par exemple, il y a une force qui apprête, une autre qui travaille, une autre qui évacue ; après quoi l'organe reprend son premier état. Tout cela est pourtant marqué, dans chaque sujet, d'un caractère propre et distinct résultant de l'âge, du sexe, et du tempérament; c'est ce qu'on appelle idiosyncrasie. En vain le chimiste et le mécanicien voudraient, continue Bordeu, se flatter de connaître l'art merveilleux qui règne dans les lois vitales ; ils ne parviendront ni à faire du sang, ni à fabriquer une machine semblable au cœur, au cerveau, à l'estomac, à plus forte raison ne connaîtront-ils jamais l'harmonie des organes. Il y a donc trop loin des lois de la chimie et de la mécanique à celles delà nature. De là, la nécessité d'observer les phénomènes qui se passent dans le corps vivant au lieu de les expliquer par la physique et la chimie; de connaître le génie de tous les organes, leur liaison, l'ordre des fonctions et le temps où elles s'exécutent. »

Lors même qu'on ne voudrait pas partager ces idées de Bordeu sur la nature de l'homme réduite à un système nerveux communiquant l'activité vitale à toutes les parties reliées par ce centre commun, il est certain que celte théorie est clairement exposée et susceptible de satisfaire ceux qui n'y regardent pas de trop près.

DU VITALISME — liOHDEW 355

Elle rappelle la théorie nerveuse de Hoftman et de Cullen en môme temps que l'idée de Van Helmont sur les archées répandues dans tous les organes et obéissant à une archée- centrale. Mais ce n'est qu'une erreur, car la vie existe longtemps avant l'apparition du système nerveux, et c'est elle qui le forme pour en faire le régula^ teur de ses organes et de ses fonctions. Une fois formé, il remplit le rôle que signale Bordeu, mais, avant d'être formé, l'ovule animé a déjà montré qu'il jouit d'une certaine sensibilité à laquelle les nerfs sont entièrement étrangers.

A l'exemple de l'école hippocratique, Bordeu admet que les maladies sont le résultat d'un travail préparateur qui forme la matière morbifique avec fièvre d'irritation ; d'un travail d'élaboration, ce qu'autrefois on appelait coction, et d'un travail d'excrétion, jadis appelé crise. C'est toujours la même manière de voir exprimée en termes différents.

La théorie des maladies chroniques est la même, aussi leur guérison par les eaux des Pyrénées s'explique-t-elle par le fait des évacuations que procurent ces eaux.

C'est dans la thérapeutique que Bordeu se montre tout-à-fait naturiste, car, d'après lui, le médecin n'a d'autre but que celui de favoriser les crises, ce qui se fait aisément dans les maladies aiguës, puisque la nature y marche avec célérité. Cependant si le travail élaborateur est languissant, Bordeu n'hésite pas à recommander une médecine active qui ramène l'état aigu. — Dans quelques cas même, il croit qu'on peut étrangler une maladie inflammatoire, idée qui s'est reproduite de nos jours sous le nom de juguler une maladie.

Dans les maladies chroniques, redoutant de ne pas voir apparaître une crise naturelle, il essaie de la hâter par des stimulants ou même de ramener ces maladies à l'état aigu, pour arriver à une solution favorable, et c'est aux eaux des Pyrénées qu'il dit qu'on doit s'adresser. Il les conseille dans presque toutes les maladies chroniques. D'après lui, elles produisent d'abord une grande excitation avec lièvre aggravant l'état des malades, mais bientôt après, les évacuations par les sueurs et par les urines, un érysipèle ou un phlegmon servant de crise et amenant la guérison de la maladie.

Si ces moyens ne guérissent pas, c'est que la lésion viscérale est trop profonde pour être susceptible de coction, et alors l'état du malade un peu plus grave qu'avant ne taro^e pas à se terminer par la mort.

Telle est la philosophie médicale de Bordeu, mais, pour la mieux connaître, il faut lire son premier chapitre des maladies chroniques où elle est exposée avec autant d'esprit que de clarté :

Théorème premier. — Le corps vivant est un assemblage de plusieurs organes qui vivent chacun à leur manière, qui sentent plus ou moins, et qui se meuvent, agissent ou se reposent dans des temps marqués ; car, suivant Hippocrate, toutes les parties des animaux sont animées. »

II — Les parties qui composent cet assemblage sont liées entre elles par une substance spongieuse, muqueuse, cellulaire, au sein de laquelle les organes qui sont autant d'expansions des nerfs, sont logés et surplantés comme les fleurs et les fruits le sont dans leurs boutons. »

III. — La vie générale, qui est la forme de toutes les vies particulières, consiste dans un flux de mouvement réglé et mesuré, qui se fait successivement dans chaque partie, détermine l'exercice de ses fonctions, et forme la trame entière de notre vie. C'est ainsi que toutes les parties sont causes, principes, et causes finales. »

IV. — Il est une série de mouvements et de fonctions propres à chaque sexe. Ces diverses séries, et d'autres causes qui seront rapportées plus bas, forment la vie particulière de chaque individu : elles produisent aussi la santé, lorsqu'elles sont secondées par une distribution louable du suc alimentaire ; car la santé est une modification de la vie sujette à varier même dans un sujet déterminé. »

V. — Mais comme la santé n'est pas constante et uniforme, il n'en est pas non plus de parfaite, c'est-à-dire qu'il n'existe pas un état parfait des parties et de leurs mouvements. Cet état se conçoit seulement comme l'on conçoit le mouvement perpétuel, ou la matière première en physique, la privation absolue de frottement en mécanique, le changement à volonté des mixtes en chimie, et le point sans étendue en mathématique ; d'où vient qu'on peut le regarder comme l'objet idéal de la médecine. »

VI. — La vie ou la santé particulière dont chaque homme jouit, laquelle s'éloigne ou s'approche de la santé parfaite selon l'action plus ou moins énergique de certains organes, établit les divers tempéraments ou les divers ordres des fonctions. »

VII. — Ces tempéraments divers forment les diverses santés particulières ; ils ont tous des rapport mutuels et les différences qui s'y rencontrent ne les empêchent pas de subsister chacun dans leur espèce. »

VIII. — Il est des fonctions générales ou des fonctions communes à tous les tempéraments ; savoir, l'action du cerveau et des nerfs, l'action du cœur, la respiration et la digestion. Ces fonctions par leur concert mutuel, favorisent l'exercice de la vie et la conservent

et elles sont la source des changements notables que le corps éprouve. »

IX. — L'estomac, organe principal de la digestion, réveille et attire à lui l'action des autres organes et de toutes les parties, pour qu'ils l'aident dans sa fonction. Cette fonction de l'estomac consiste à extraire le suc muqueux des aliments, suc qui est ensuite séparé des matières grossières, et mêlé au sang par les puissances digestives, en suivant la direction de leurs mouvements, qui se portent de l'estomac aux intestins et au mésentère. »

X. — Par la force du cœur et de la respiration, les mouvements sont déterminés de toutes les parties du corps vers sa circonférence. Dans ce cours circulaire des mouvements le chyle est converti en sang ; la matière muqueuse, albumineuse ou nourricière est séparée et appliquée en manière de petites lames à la substance cellulaire, d'où les parties, ou plutôt le tissu cellulaire lui-même, tire sa force et son accroissement. »

XI. — Les nerfs dont le dépôt commun est au cerveau, sont les organes les mieux pourvus de vitalité. Leurs fibrilles, qui se distribuent à tout le corps, et dont l'arrangement varie suivant l'usage qu'elles doivent produire, constituent l'action différente de chaque partie, ou la différence de sentiment qui règle leurs fonctions. Le système nerveux peut, eu égard à ses propriétés essentielles, être comparé à un polype, dont les racines ou les bouches s'étendent aux organes des sens, à toutes les parties, donnant à chacun l'espèce de sensibilité et d'activité, ou du mouvement vital dont elles sont pourvues, et que le sentiment gouverne; car la vie n'est que sentiment et mouvement. »

XII. — Le cerveau, le cœur et le ventricule sont donc le triumvirat, le trépied de la vie : par leur union et leur concert merveilleux , ils pourvoient à la vie de chaque partie, et à chaque fonction ; ils sont enfin les trois principaux centres d'où partent le sentiment et le mouvement, et où ils reviennent après avoir circulé; car la santé se soutient par cette circulation constante. »

XIII. — Les fonctions particulières comme les sécrétions et les excrétions, le mouvement musculaire, le sommeil et la veille, l'usage des sens internes et externes, sont subordonnées et doivent leur conservation aux trois causes générales précédentes. Toute fonction a de plus une manière de s'exécuter déterminée et symétrique. Dans chaque excrétion, par exemple, il y a une force qui apprête, une qui travaille et une troisième qui évacue ; après quoi l'organe reprend son premier état. Mais comme cet ordre symétrique est sujet à être dérangé par les affections de l'âme, il faut toujours bien prendre garde à ces affections. »

XIV. — i Quoiqu'il exista des fonctions générales communes à tous les individus : quoique les nerfs soient dans tout les modérateurs des parties; quoiquo l'ouvrage de la digestion, la languiiéation, et la nutrition reconnaissent universellement le même modo et la même matière; tout cela est pourtant marque dans chaque sujet d'un caractère propre et distinct résultant de l'âge, du sexe et du tempérament. Ce caractère, qu'on a nommé idiosyncrasie, se rencontre dans les animaux et les végétaux de toute espèce. »

XV. — Il règne dans les lois de l'économie animale un art merveilleux qu'on n'imitera jamais. Le chimiste et le mécanicien ont beau le rechercher ou se flatter de le reconnaître, jamais ils ne parviendront, l'un à faire du sang, et l'autre une machine semblable au cœur, au cerveau ou à l'estomac; à plus forte raison ne connaitront-ils jamais les rapports qui font l'harmonie des organes : la nature est plus profonde que le plus sublime mathématicien, physicien ou chimiste.

XVI. — H y a donc trop loin des lois de la chimie et de la mécanique à celles de la nature. Appliquons-nous par conséquent à observer les phénomènes qui se passent dans le corps vivant, à connaître le génie de tous les organes, leurs liaisons, l'ordre des fonctions, et les temps où elles s'exécutent : toutes ces choses dépendent de certains mouvements qu'on peut apercevoir, mouvements qui sont les vrais fondements, la base de notre art, et qui méritent de fixer à jamais notre attention.

XVII. — Par maladie on doit entendre un dérangement dans les fonctions, dépendant de quelque vice organique, ou de l'action augmentée ou diminuée de quelque partie, car nous sommes malades, a-t-on dit, quand nos fonctions sont troublées, ou quand l'énergie de nos parties, leur ton, est détruit. L'on trouve dans Arétée, et dans d'autres médecins, des vestiges de l'organisme, qui a été depuis peu mieux compris et mieux développé qu'il ne l'avait été jusqu'ici. Comme c'est de cet organisme bien conçu que dépend la connaissance de la santé et des maladies il sera par conséquent fort utile d'y lier les observations que nous rapporterons dans la suite : nous demandons donc, pour l'exercice de la santé, une suite dans les mouvements organiques, réglée et déterminée : quand ils s'écartent de cette harmonie, il en naît ce que nous appelons indisposition ou maladie.

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