DIOSCORIDE
L'un des plus remarquables représentants de l'empirisme antique par ce qu'il nous a laissé sur la matière médicale est le célèbre Dioscoride, médecin d'Antoine et de Cléopâtre selon Yassius et Suidas, ce qui le ferait vivre 36 ans avant Jésus-Christ, tandis que, d'après la préface de sa matière médicale, il aurait vécu au temps de Néron, 64 ans après l'ère chrétienne.
Dioscoride Pedacius, d'Anazarbe en Cilicie, fut soldat puis botaniste, et enfin médecin militaire attaché aux armées romaines. — C'est dans ses nombreux voyages qu'il recueillit les éléments d'une matière médicale tirée des trois règnes de la nature et qu'il publia lors de son retour à Rome, Malheureusement Dioscoride ne fut qu'un mauvais empirique si on le juge d'après les principes sévères de l'empirisme antique, qui exigeait dans la publication d'un fait des garanties d'exactitude et de vérité qu'on ne trouve guère dans son livre (1). — Ce qu'il dit de la vertu des médicaments, il ne le sait pas et il l'annonce sur parole. Il a répété ce qu'on lui a dit sans faire de contrôle et il n'a essayé qu'un petit nombre des remèdes dont il parle, de sorte que son livre peut être un recueil intéressant, mais on peut douter qu'il soit très-utile. Quoi qu'il en soit, son succès fut immense et il a duré jusqu'au xvie siècle, à l'époque où Malthiole en fait le commentaire par de nombreuses additions qui ne sont pas sans mérite — Du grec, il a été traduit en latin et en français. Il renferme l'histoire d'une foule de corps employés en médecine avec des succès variables et la description plus ou moins détaillée de 600 à 700 plantes alors peu connues. Si l'on fait un retour vers le passé et qu'on pense à l'effet d'une publication de ce genre au premier siècle de l'ère chrétienne, on ne sera pas surpris de la voir, malgré ses imperfections, suivie dans le temps d'une renommée qui pourra s'affaiblir, mais qui ne s'éteindra jamais.
Au reste, pour qu'on puisse juger Dioscoride d'après lui-même, je vais donner quelques fragments de son œuvre, non en les abrégeant, car des travaux de cette nature ne s'abrègent pas, mais des
1) On peut le juger par ce fait pris au milieu de cent autres. — Dans le second livre il dit : « Les couillons de l'hippopotame ou du cheval marin s erhés e broyés se boivent à la morsure des serpens. » (Liv. II, cap. xxi.)
fragments entiers relatifs à des substances encore usuelles à notre époque, pour montrer comment le livre a été conçu et de quelle façon il a été exécuté. — Je choisirai par exemple les chapitres relatifs à l'aconit, au coriandre, à l'écume d'argent ou oxyde de mercure, l'argent vif, à la rue, et au cinnabre. Qu'on ne s'étonne pas du français qu'on va lire et des mots incompréhensibles. C'est une traduction de Martin Mathée, publiée à Lyon en 1090. — Sauf l'orthographe du temps que j'ai corrigée sur quelques points, la reproduction est textuelle.
De l'Aconit.
« Soudain, quand on a bu l'aconito, Ton sent en la langue une saveur douce, avec quelque peu de l'astrictif, et avec succession de temps par après, quand les patients se veulent lever en pied, leur cause avertin , larmes, pesanteur en la poitrine, et les parties précordiales, et fait tirer une infinité de pets. A quoi est nécessaire de tirer le venin hors du corps avec vomissements et clistères : après cela il est salutaire de donner à boire avec du vin d'absince, d'Ozignan, la Rue, le Marrubiou, la décoction d'absime, la Joubarle, l'Auronne, la Chamellée, et le Chamepitio. Pareillement y aident la liqueur du baume, bue au poix d'une drachme avec vin, ou avec lait ensemble avec pareil poix de castoreo, de poivre, et de rue. L'on y donne outre cela, le caillé d'une chevreau, d'un lièvre, et d'un^cerf, et pareillement l'écume de fer. L'on y donne avec utilité à boire le vin dans lequel soit éteint, le fer, l'argent et l'or embrasez : le lexi de vin, le brouet consommé des gelines et pareillement celui des chairs grasses de bœufs, bue avec vin. L'on dit aussi que particulièrement l'ive musquée y est moult convenable. » (Dioscoride, liv. VI, cap. vu.)
Du Coriandre.
« Le coriandre ne se peut cacher par l'odeur moult aigu, qu'il possède. Si comme doncques il est beu, il enroue la voix, il fait sortir hors de l'entendement, et dire moult vaines, et domestiques paroles, comme fontles yuvrongnes en induisant outre cela en tout le corps l'odeuraiguë qu'il possède luy-mesme. A quoy l'on secourt, ayant premier faic les vomissements avec l'huylle d'Ireos comme il ha été dict aux autres, et en donnant à boire aux patiens le vin pur ou avec absince. Pareillement y aide l'huylle beue et aussi les œufs y cuics dedans ouverts et bus par après liquéfiez avec la saumure pure , brouets de gelines, et des oyes bien salées et semblablement le vin cuict beu avec lexi. (Discoride, liv. VI, cap. ix.)