TRAITÉ DE LA SOLITUDE
Zimmermann commence par établir le penchant naturel et inné de l'homme pour la société, mot qu'îl emploie plutôt comme synonyme d'affection que comme l'expression des frivoles relations des hommes entre eux, et il ajoute, page 8 :
ce II y a dans les relations affectueuses une source indicible de bonheur En exprimant nos sensations, en faisant avec un ami un sincère échange de nos idées et de nos conceptions nous éprouvons une sorte de volupté à laquelle l'ermite le plus endurci ne reste pas indifférent. Je ne puis faire entendre mes plaintes aux rochers ni raconter mes joies aux vents du soir. Mon âme soupire après une âme qu'elle aime comme une sœur; mon cœur cherche un cœur qui lui ressemble. Le ciel et la terre disparaissent près de la femme que nous aimons. Loin du monde et de ses liaisons quel plaisir goûterions-nous duns la plupart de nos connaissances, de nos sentiments et de nos pensées! De même tout semble froid, morne, désert dans les réunions les plus brillantes s'il ne s'y trouve pas un cœur attaché à nous par l'affection. »
Puis il entre dans son sujet en parlant de la solitude en gênerai,
comme d'un besoin de s'éloigner de tout ce qui nous aigrit, nous entrave, nous fatigue et contrarie le désir que nous avons de trouver le repos et la jouissance de nous-mêmes.
C'est une chute pour les uns, que la honte, le repentir, les actions insensées, les déceptions, la maladie ou la nonchalance éloignent de la société.
C'est une jouissance pour ceux qui renoncent au monde pour reprendre librement possession d'eux-mêmes.
Le goût de la solitude est alors pour l'âme ce que le sommeil est pour le corps fatigué.
La solitude est souvent un charme pour l'homme que la gloire, la fortune, la puissance, les honneurs ont élevé et qui reconnaît le néant de ces grandeurs, pour celui qui après avoir été le jouet des passions ne les ressent plus, pour celui qui ayant été forcé d'agir pour les aulres pendant longtemps et malgré soi veut avoir la liberté d'agir selon sa volonté, pour celui enfin, que dégoûtent les jugements faux et acerbes des hommes les uns sur les autres, la tyrannie de certaines opinions de clocher ou des coteries qui dominent une société. (Page 37.)
Un homme jaloux de sa liberté ne se courbe pas sous ces chaînes d'esclave, il ne peut se soumettre au despotisme de ces prétendus beaux esprits qui, de leur misérable tribunal, répandent des flots de fiel sur tous ceux de leurs contemporains qui ont acquis quelque distinction, sur tous ceux qui se signalent par leur talent ou leur courage, écrivains, philosophes, législateurs, généraux et princes. »
La solitude est aussi un charme pour l'envieux qui hait la lumière et qui ne sort de sa retraite que dans l'obscurité. Les caraïbes disent que l'envie fut la première créature qui parut sur la terre. Elle répandit le mal dans le monde, et elle se croyait belle, lorsque tout à coup elle vit le soleil et courut se cacher pour ne plus se montrer que pendant la nuit. CVst dans la solitude que se réfugient l'hypocondriaque qui croit ne point convenir aux autres hommes et pense n'être pas compris de ses semblables et le philosophe qui veut étudier en paix les œuvres de l'intelligence humaine. « Pour une belle âme, la solitude est le contre-poison de la misanthropie. Ceux qui éprouvent le besoin de travailler à leur propre perfection, ceux qui veulent déployer en liberté leurs forces et leurs facultés, ceux qui veulent avoir plus d'action que l'on en a ordinairement dans le cours journalier de la vie, ceux qui aspirent à être quelque chose pour les hommes qu'ils ne connaissent pas encore et dont ils ne sont pas connus, ceux-là peuvent bien éprouver une noble
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répugnance pour les vaincs distractions el les stériles plaisirs des sociétés frivoles. Us adorent la solitude tout comme l'homme religieux qui fuit le monde el ses dangers ou certains fanatiques qui se
font une idée outrée de la perfection et se croient près du ciel.
Le chapitre III est consacré aux inconvénients généraux de la solitude :
« L'homme dans l'oisiveté est comme une eau stagnante qui n'a point d'écoulement et qui se corrompt. L'inaction complète ou la tension trop grande de l'esprit nuisent également au corps et à l'àme » (p. 44). En effet, la solitude accable celui qui ne sait pas s'occuper, et amène en lui une raideur et une inflexibilité de vues qui le rendent peu sociable. S'il s'agit d'un savant, il s'exagère son mérite et, ne voyant que lui ou l'objet de ses préoccupations, il professe le plus grand dédain pour ce qui n'est pas lui.
La solitude rend timide, intolérant, absolu et empêche de se faire aimer. « Comment se ferait-il aimer celui qui veut toujours être prévenu et ne prévenir personne, celui qui s'inquiète de chaque parole qui s'échappe de ses lèvres, de chaque sentiment qu'il révèle, de chaque geste, de chaque expression de physionomie qui décèle l'état de son âme; celui qui ne s'attache à aucun homme, qui vit à l'écart, solitaire, silencieux, renfermé en lui-même, qui est toujours sur ses gardes, et qui n'ose témoigner à ceux qui l'entourent la moindre confiance. »
Ouvrir franchement son cœur aux autres, c'est se procurer une source de jouissances infinies. Pour que les autres ne soient point embarrassés avec nous, il faut que nous ne le soyons point avec eux. Tout ce qu'on renomme le plus, faveur du monde, richesses et tous les éloges des journaux ne procurent pas la joie qu'on éprouve à pouvoir dire : J'ai inspiré de la confiance à ce malheureux, j'ai consolé ce cœur affligé ; j'ai rendu, Dieu soit loué! le courage à cet être abattu! Mais on n'acquerra pas ce bonheur si l'on n'a pas le don de se faire aimer; et les savants perdent souvent un tel don par la solitude. Les joies de l'affection élèvent cependant bien plus l'esprit el le cœur que le stérile plaisir de trouver un nouveau moyen d'exposer une science aride et sèche, le sot orgueil de quelque pédant qui écrira comme un professeur allemand un livre tout entier pour démoritrer que dans l'autre momie on ne parlera que latin » (p. 52).
C'est surtout sur Y imagination (chapitre 1Y) et sur les passions (chapitre Y) que la solitude a des inconvénients graves. Elle exalte cette faculté pas laquelle on amplifie ou amoindrit les objets en croyant voir nettement ce que les gens réfléchis n'aperçoivent point.
Ainsi se sont formés la plupart des visionnaires, des fanatiques et des insensés ou des mélancoliques dont le nom est devenu célèbre; et il cite les tortures morales de l'illustre Haller qui eut la fin de sa vie toute agitée par les terreurs religieuses que faisait naître en lui la pensée des peines éternelles.
Quant aux passions, tout le monde sait avec quelle force elles agissent quand elles sont concentrées par une méditation que rien ne vient distraire.
L'envie, l'ambition, la haine, et la colère des bourgeois d'une petite ville en sont la preuve. L'amour s'exalte dans la solitude et par les obstacles qu'on lui oppose et la solitude est un poison plutôt qu'un remède pour les amants. Il n'y a pas jusqu'à l'oisiveté qui est une sorte de solitude d'esprit qui ne puisse avoir les conséquences les plus fâcheuses, et qui ne puisse entraîner les hommes et les peuples dans les plus étranges aberrations de l'esprit.
Après avoir montré les inconvénients de la solitude, Zimmermann montre les avantages qu'elle peut avoir, pour l'esprit et pour le cœur, si en s'y retirant on sait faire un sage emploi de son repos et de sa liberté en veillant sur son avenir.
« La solitude n'est bonne que pour ceux qui savent encore apprécier les jouissances de l'esprit, les développements de l'intelligence et les efforts de la vertu, à ceux qui peuvent sans crainte se trouver seuls avec eux-mêmes et qui savent goûter les joies paisibles de la vie domestique » (p. 84).
Elle habitue l'homme à vivre avec lui-même et il n'y a pas de chagrin ou de tristesse qu'elle ne puisse adoucir. Elle l'habitue à réfléchir parce que rien ne trouble la pensée et développe l'esprit d'observation. Elle engendre les nobles sentiments et les grandes résolutions de la pensée et c'est elle qui fait les grandes œuvres qui honorent l'esprit humain.
C'est elle qui donne à l'âme la faculté de jouir paisiblement et avec un ineffable bonheur des beautés de la nature, et de supporter avec indulgence ce qui se passe autour de nous. L'imagination de chacun donne une teinte spéciale à tout ce qui nous entoure, à la nature entière, à celle de son pays natal, et pousse à la vie contemplative, dangereuse quelquefois mais en réalité la source des nobles sentiments et des grandes pensées. L'idylle, la poésie et la véritable sagesse sont filles de la solitude.
«. L'amour de la solitude et de la liberté rendait odieuses à Pétrarque les vaines distractions du monde. Dans sa veillesse on tenta plusieurs fois de l'attacher en qualité de secrétaire au pontife romain. Pétrarque refusait : il représenta à ses amis qu'il ne pouvait renon-
oer à son indépendance et à ses Loisirs, à ses études el à ses livres; qu'à l'époque où il oui en bosoin de la fortune il avail su dédaigner la fortune et qu'il serait houleux pour lui de la rechercher lorsqu'elle ne lui était plus nécessaire, qu'il fallait régler ses provisions
selon la longueur du chemin et qu'arrivé près du terme de sa carrière, il devait plutôt songer à l'hôtellerie qu'aux frais du voyage » (p. 253).
C'est dans la retraite que s'enfantent et que mûrissent les grandes œuvres de science, de philosophie et d'histoire qui honorent le plus le genre humain. Il n'y a pas jusqu'à l'homme privé de l'usage des sens qui ne puisse y trouver un dédommagement à ses douleurs. La France s'honore de compter parmi ses plus célèbres écrivains un homme qu'une cécité précoce avait condamné à la retraite dans la quelle il a dicté les plus merveilleux monuments d'histoire écrits à notre époque. Je veux parler d'Augustin Thierry. Au reste il ne fut pas le seul, car, si l'on en croit Zimmermann, il y aurait eu au Japon... « une académie d'aveugles qui voyait peut-être plus clair que beaucoup d'autres académies. Les membres se dévouaient à l'histoire du pays, à la poésie et à la musique ; ils retraçaient dans des chants élevés et harmonieux les plus beaux traits des annales japonaises. On éprouve pour ces pauvres aveugles du Japon un sentiment de respect. Les yeux intérieurs de leur âme étaient d'autant plus clairvoyants qu'une triste destinée les privait de la lumière corporelle. La lumière, la vie, le bonheur, naissaient pour eux du sein des ténèbres par la tranquille réflexion et par des occupations salutaires » (p. 150).
A Dieu ne plaise que je veuille humilier mes contemporains par les souvenirs du Japon, mais sans nommer personne, je pense qu'on peut croire qu'il ne serait pas inutile d'éborgner quelquesuns de nos académiciens, uniquement pour les mettre en état de produire quelque titre à l'appui de leur situation imméritée.