TRAITÉ DE L'EXPÉRIENCE
Le Traité de V Expérience est un des plus beaux monuments de la philosophie médicale. Il n'était peut-être pas besoin d'user de lant de développements pour établir les avantages delà méthode expérimentale mais dans le plan, dans l'exécution et dans le style de cet ouvrage, presque tout ce qu'on y trouve mérite l'approbation. C'est à son occasion que Sprengel a pu dire :
« Tant qu'on aura de l'estime pour l'esprit et le goût, pour le « talent et la science, son ouvrage sera mis au nombre d £ produc-
(( tions qui font le plus d'honneur à l'esprit humain. L'importance « de la véritable expérience, sa différence de la fausse ou de l'aveu- « gle routine, les avantages de l'érudition et la nécessité de l'unir à « l'expérience, les obstacles que l'esprit d'observation doit surmonte ter, la nécessité, les qualités et l'utilité des bonnes observations, « les effets du génie et la manière de conclure par analogie et par « induction; tels sont les objets dont s'occupe l'auteur de cet ou- « vrage classique. »
Après avoir dit que nos connaissances nous viennent des sens et de la réflexion qui les accompagne, Zimmermann établit que les sciences diffèrent par les principes certains ou incertains qui découlent de leur étude. La médecine est une de celles où règne le plus d'incertitude et c'est pour cela que l'expérience doit être faite selon des règles spéciales qu'il importe d'étudier avec soin.
Il y a une fausse Expérience dont il faut savoir se défier, car elle ne repose que sur des principes aussi faux que déplorables qu il s'applique à faire connaître pour établir l'erreur de ceux qui ramènent toute expérimentation au seul témoignage des sens. Le traité de V Expérience est un livre à lire. Il eût été possible de dire les mêmes choses en moins de mots, mais malgré ce défaut c'est une œuvre éminemment philosophique et littéraire. — Pour qu'on en puisse juger je vais en reproduire quelques morceaux choisis.
« On regarde en général, dit Zimmermann, l'expérience comme le simple produit des sens. L'esprit semble y avoir si peu de part que tout ce qui peut y être d'intellectuel y est regardé comme aussi matériel que les perceptions des sens C'est là ce que j'appelle fausse Expérience, parce qu'elle n'est fondée que sur des observations fausses ou peu réfléchies, et par conséquent insuffisantes, ou faussement déduites de principes vrais en eux-mêmes. » (De l'Expérience; édition de V Encyclopédie médicale, page 243.)
« On appelle communément aussi expérience, la connaissance que l'on acquiert d'une chose par la seule intuition réitérée du même objet. Selon ce principe, il ne faut qu'avoir beaucoup voyagé pour avoir la plus grande expérience du monde ; un ancien officier aura de même la plus grande expérience possible de la guerre, une vieille garde-malade vaudra le médecin le plus expérimenté.
« Un médecin qui aura vu le plus grand nombre possible de malades sera pareillement le plus accompli. Aussi le peuple le préfère-t-il toujours ; et sans s'inquiéter de ce qui caractérise la véritable expérience, il accorde à la vieille femme, et au vieux médecin, l'estime qu'il ne devrait accorder qu'à une longue et véritable expérience. »
« Le peuple no demande pas s'il est instruit, pénétrant, homme de génie; mais s'il a «les cheveux blancs. »
« Ces jugements inconsidérés ne viennent que de l'idée que la portion aveugle (les hommes se fait de la vieillesse. On suppose qu'un homme âgé a vu plus qu'un jeune homme, et l'on conclut ensuite qu'il a dû penser davantage, puisqu'il a plus vu. »
« Voilà pourquoi l'on honore inconsidérément des vieillards indignes de la moindre estime, et pourquoi les qualités les plus frappantes, et les actions les plus brillantes, perdent tout leur prix : c'est un jeune homme, dit-on. »
« La seule prérogative que le jeune homme rempli de mérite, ne peut pas disputer au grison ignorant, c'est le nombre des années; et l'on attache l'expérience à cette pitoyable prérogative, afin que du moins le vieillard puisse toujours avoir là son recours pour opprimer le jeune hcmme; et que le vieux arbre desséché arrête sous ses branches stériles, les efforts que fait la jeune plante pour s'élever avec avantage. Ce préjugé devient d'autant plus nuisible au jeune homme qu'il reste toujours jeune vis-à-vis du vieillard. »
« J'ai souvent remarqué de ces faibles cervelles qui regardaient toujours un jeune homme de mérite comme un jeune homme, malgré son acquit et sa capacité parce qu'ils l'avaient vu naître. C'était en toutes circonstances le même ton sévère et imposant qu'ils tenaient à son égard, lors même qu'il pouvait être leur maître, et leur était en effet de beaucoup supérieur par ses talents. Il me semble entendre la nourrice d'un général d'armée couvert de blessures : il a pourtant pleuré et crié dans mes bras ! »
« L'âge nous fournit l'occasion d'étendre notre esprit; mais chacun n'en a pas la volonté; d'ailleurs tout esprit n'en est pas susceptible. La vieillesse d'un médecin respectable par son mérite, est une vieillesse honorable; sa gloire le suit partout : l'estime et le respect des jeunes médecins devancent ses pas; ils l'appellent leur père, leur mentor; il est leur lumière dans l'obscurité qui les enveloppe souvent. Mais de vieux jours après une jeunesse peu estimée ou plutôt la vieillesse d'une faible cervelle, n'est qu'ignominie. »
« En effet, soixante-dix ans de stupidité feront-ils jamais un homme respectable? Un vieux médecin sans mérite n'est à mes yeux qu'un homme redevenu une seconde fois enfant. Il n'a de force que dans son opiniâtreté : Ces vieillards stupides ne pensent pas qu'ils étaient déjà en naissant, à leur âge de soixante-dix ou quatre vingts ans. » « On voit donc que la fausse expérience n'est tout au plus qu'une aveugle routine, et qui ne suit aucune loi. Cette routine se borne dans le cercle de certaines actions, et dans la répétition de certaines
maximes dont elle ignore les raisons et les rapports; en un mot, un médecin de routine exerce un art dont il ignore jusqu'aux moindres principes; et il s'en embarrasse d'autant moins, que le peuple, dont il capte les suffrages, les croit aussi inutiles que lui. »...
« Un médecin raisonnable ne peut donc espérer se faire goûter que parmi des gens qui lui ressemblent, mais il aura toujours tort de vouloir paraître sage parmi des insensés. Les jugements qu'il porte des maladies, ses traitements, ses remèdes seront toujours blâmés ou méprisés de ceux à qui sa manière de penser doit nécessairement déplaire, et il sera fort heureux s'il n'est pas traité d'empoisonneur. »
« Jusqu'au temps des Mamelucks, l'Egypte eut des médecins qui exerçaient leur art avec esprit, probité et zèle; mais ces tyrans barbares et ignorants ne payèrent les soins de ces médecins que par une extrême cruauté. La profonde ignorance de ces tyrans les privant de la moindre connaissance des principes de l'art, ils ordonnaient à la moindre sensation douloureuse qu'on les soulageât ou qu'on les guérit, et ne faisaient rien de ce qu'on leur prescrivait. Les médecins, contraints de se régler sur les caprices aveugles de ces maîtres absolus, ne songèrent plus à guérir avec méthode, mais à plaire aux tyrans par un empirisme décidé, et sans songer dès lors aux maladies principales, ils ne fixaient plus leur attention que sur quelques symptômes particuliers qu'il s'agissait de calmer à l'instant, adoucissaient les douleurs, abandonnaient toute la maladie à la nature et ces cruels à leur malheureux sort. Ces méthodes plurent à ces maîtres, et depuis ce temps-là, la médecine n'est plus en Egypte qu'un verbiage de femmelettes. Jamais on ne trouvera de vrai génie dans un médecin qui montre de la duplicité, de la bassesse, capable de digérer tous les affronts, prêt à faire le fou avec les fous, et à sacrifier à toutes les idoles. »
« Galien qui se fit une réputation si grande et si légitime par ses qualités éminentes, tant de l'esprit que du cœur, et qui avait réuni en lui seul tout ce que les siècles précédents avaient connu dans la nature se plaint amèrement d'un grand nombre de médecins qui ne se faisaient point de honte d'aller foire, dès le matin, leur cour aux femmes, de se trouver le soir aux festins les plus somptueux, et de chercher en s'asservissant à la mode à se faire une grande réputation bien ou mal établie. Voilà pourquoi, ajoute-t-il, on regarde les beaux -arts et la philosophie comme des connaissances
fort inutiles à un médecin. Doit-on être surpris après cela que des artisans quittent leur métier pour exercer la médecine et que des gens qui n'ont que l'art de préparer des médicaments, aient la hardiesse de se ranger parmi les vrais médecins, et de traiter des maladies? Pline a fort bien dit qu'avec de l'effronterie, on passera pour médecin si on le veut. »
« Cette manière de penser, qui s'est introduite depuis tant de siècles, est une suite de l'idée grossière qu'on s'est faite de la médecine dans tous les âges. J'ai ouï dire, à la louange d'un médecin des plus suivis d'une ville, qu'il était aussi souple qu'un valet de chambre. Mais un médecin qui pense noblement de son art. et qui sait ce qu'il se doit à lui-même, ce qu'il doit à ses malades et aux assistants aura-t-il cette souplesse? C'est justement là ce qui le fait mépriser. La médecine fera-t-elle donc quelques progrès, quand ceux qui pourraient le plus contribuer à sa perfection ne font rien pour leur art? Cet abus est surtout commun en Angleterre, où les plus grands médecins aiment mieux consacrer aux beaux- arts, à la philosophie, aux mathématiques, les moments de leur Joisir, que de s'occuper de quelques ouvrages qui contribuent aux progrès de la médecine. Bacon dit que l'imposteur triomphe souvent au lit des malades, tandis que le vrai mérite y est affronté et déshonoré, car le peuple a regardé de tout temps un charlatan ou une vieille femme comme les rivaux des vrais médecins : de là vient que tout médecin qui n'a pas assez de grandeur d'âme pour ne pas s'oublier, ne se fait pas de peine pour dire avec Salomon : S'il en est de moi comme de Vinsensé. pourquoi voudrais-je paraître plus sage que lui? D'autres plus délicats prennent donc un autre parti, et cherchent à se faire une réputation en se livrant à d'autres sciences, puisque la médiocrité en médecine mène aussi loin que le plus haut degré de perfection. Bacon n'a que trop bien observé que la longueur d'une maladie, la douceur de la vie, les appas illusoires de l'espérance, les recommandations des amis, sont des raisons valables pour préférer les plus vils ignorants aux meilleurs médecins, parce qu'un ignorant donne toujours plus d'espérance qu'un vrai médecin. »
« Freind, qui, dès sa jeunesse, avait déjà mérité la réputation de très-grand médecin et de grand écrivain, fait aussi ce raisonnement, et a eu le même sort : on peut voir ce qu'il dit à ce sujet dans une lettre adressée au docteur Mead, cet homme si méprisé des empiriques et du peuple, et si considéré de tout ce qu'il y avait de gens respectables. L'estime que l'on a pour les ignorants, dit Freind dans cette lettre, est cause que de vrais génies, qui se seraient
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distingués dans la médecine, ont cherché à se faire une réputation, en se livrant à d'autres sciences dans lesquelles ils ont même surpassé ceux qui semblaient être particulièrement destinés par la nature à cultiver ces sciences. En effet ceux qui n'envisagent que la gloire et la réputation, n'ont-ils pas raison d'abandonner un art dans lequel les préjugés accordent autant d'estime à la médiocrité qu'au plus rare mérite, et dont l'exercice n'a d'éclat aux yeux du peuple qu'autant que la témérité l'emporte sur la réserve et la prudence? Le charlatan a même un avantage considérable sur le vrai médecin. C'est que si quelqu'une de ses promesses se réalise, on l'élève jusqu'aux nues, et si le malade est trompé, on est obligé de se taire par honneur et pour ne pas s'exposer à être blâmé d'avoir confié sa guérison à un malheureux qui a d'autant plus le droit d'être fripon, que le nombre des sots est toujours le plus grand. D'ailleurs cet homme hardi ne risque jamais la perte de sa réputation, parce que comme il n'en a que dans l'esprit des ignorants, le tort sera toujours du côté de ceux qui ont voulu l'écouter. Les hommes aiment tant le merveilleux, que le charlatan a même seul le droit de faire goûter au peuple la nouveauté : plus ses promesses seront absurdes, plus il est sûr d'être écouté. Il donne un nom barbare aux simples qu'il vient de cueillir à l'entrée du village où il préconise ses remèdes et fait le détail de ses miracles; et dès l'instant ces simples vont guérir toutes les infirmités.
« Galien nous a laissé le portrait de tous les charlatans dans celui de Thessalus, qui vivait sous Néron. Son père, dit-il, était un ouvrier qui ne pouvait lui inspirer le moindre goût pour ce qu'il y a de beau et de grand. Sans aucune teinture des lettres ni de philosophie, Thessalus se mit donc en tête d'être médecin, et, selon sa manière grossière de penser, il l'était réellement; il sentait cependant bien qu'il lui manquait les connaissances et les qualités seules capables de frayer la route au véritable honneur ; il avait même toujours le ton, les manières et le langage d'un homme de son métier, et il était aisé de reconnaître en lui son père qui était un cardeur de laine. Il commença donc par gagner ses malades, non en leur prescrivant des remèdes bien vus et bien adaptés aux circonstances, mais en flattant leur espoir et leur amour-propre. Malgré la dureté naturelle de son caractère, il savait plier dans le besoin, et obéir à ses malades, comme un esclave à son maître, quand il trouvait son compte dans cette basse complaisance ; mais autant il était soumis aux malades dont il voulait gagner ou avait gagné la faveur, autant il montrait d'impudence et de témérité contre les vrais médecins qu'il pouvait rencontrer sous ses pas ; car, à peine eut-il trouvé le
moyen de plaire à Rome par celle bassesse, qu'il ne cessa de déclamer, sans aucune réserve , contre tous les médecins, et avail
même la hardiesse de soutenir qu'il n'y avait de médecin que lui. Il n'épargnait même pas plus lesmorlsque les vivants, et se faisait un plaisir de se répandre en injures contre Hippocrale. — Voilà dans ce portrait de Thessalus, tout ce que font encore aujourd'hui les ignorants et les charlatans. L'état souffrira- l-il donc toujours cette malheureuse engeance, et le peuple, malgré son aveuglement, mérite-til d'être abandonné en proie à ces impudents empoisonneurs. Si la société a droit de s'opposer aux desseins d'un homme qui veut se rendre malheureux, pourquoi n'aurait-elle pas le même droit lorsqu'il s'agit de conserver le plus grand nombre de ses individus? mais si la société a ce droit, est-èlle excusable de ne pas s'en servir? le souverain écoutera toujours favorablement les représentations qui lui seront faites à ce sujet : C'est donc aux facultés de médecine à se réunir pour arrêter ces abus. » (Loc. cit., p. 250.)
Après avoir montré ce que c'est que la fausse expérience, qui n'est que l'empirisme ancien, la routine, l'expérience des esprits faux ou ignorants, Zimmermann voulant faire comprendre de quelle manière il faut observer pour arriver à un résultat scientifique certain trace les caractères de la vraie Expérience qui devient alors de l'empirisme raisonné, c'est-à-dire l'usage de l'induction à l'expérimentation. Sous d'autres termes, c'est un exposé de la méthode Baconienne.
« Je vais opposer la vraie expérience à la fausse, la raison à
l'extravagance. Le mot d'Expérience a différentes significations: les mathématiciens, les physiciens, les médecins, les moralistes, appellent expérience (experimentum), le résultat des tentatives qu'ils font pour s'instruire des effets qu'ils remarquent dans le monde physique ou moral, et pour en assigner les causes ou la manière dont agissent ces causes. Une expérience diffère d'une simple observation en ce que la connaissance qu'une observation nous procure semble se présenter d'elle-même, au lieu que celle qu'une expérience nous fournit est le fruit de quelque tentative que l'on fait dans le dessein de voir si une chose est ou n'est point. »
« Un médecin qui considère tout le cours d'une maladie avec attention fait donc des observations, et celui qui, dans une maladie, administre quelque médicament, et prend garde aux effets qu'il produit, fait une expérience. Ainsi le médecin observateur écoute la nature; celui qui expérimente l'interroge. — L'expérience (experientior) dans la vie civile, la politique, l'art militaire, l'art de guérir est, en général , la connaissance que l'on peut acquérir de ces
sciences ou de ces arts, d'après des observations et des tentatives bien faites, ou comme le disait Cicéron à Lentullus : magis experiendo quam discendo. Mais nous appelons particulièrement expérience en médecine, l'habileté à garantir le corps humain des maladies auxquelles il est exposé, et à guérir ces maladies lorsqu'elles se sont manifestées. Cette expérience suppose pour principe la connaissance historique de son objet ; car sans cette connaissance il est impossible de se fixer un but. Elle suppose encore la capacité de remarquer et de différencier toutes les parties de cet objet ; elle demande enfin un esprit en état de réfléchir sur ce qu'il a eu lieu d'observer, de passer des phénomènes à leurs causes, du connu à l'inconnu, de tout approfondir, et de saisir les mystères de la nature dans ce qu'elle peut laisser apercevoir. L'érudition nous fournit la connaissance historique, l'esprit d'observation nous apprend à voir, et le génie à conclure.
« Ce n'est donc point l'occasion de voir beaucoup qui fait l'expérience, parce que la simple intuition d'une chose n'apprend rien, et que l'observation adroite d'un fait n'est même pas encore ce que l'on entend par la vraie expérience. Tout homme qui ne sait pas ce qu'il doit directement observer, ou qui n'a pas l'art de voir et de réfléchir sur ce qu'il a vu, pourra parcourir tous les pays du monde sans avoir rien connu. Il entrera même, si l'on veut, dans une carrière plus importante, celle de la vie humaine, mais sans rien voir dans le cœur de l'homme. La véritable expérience dépend surtout de la tête de celui qui cherche à l'acquérir. Pour acquérir celte expérience, il faut non-seulement savoir lire dans les ouvrages de ceux qui ont ouvert le sein de la nature, mais il faut encore être soi-même en état de pénétrer ces mêmes mystères. Comme les génies, même les plus libres de préjugés, n'ont pas toujours su se garantir de conclure précipitamment des phénomènes à la réalité, on sent combien il faut de prudence et de pénétration pour n'être pas induit en erreur pour les assertions et les découvertes des plus grands hommes même. »
Ce n'est donc qu'avec l'organisation la plus heureuse et l'esprit le plusjréfléchi, qu'on saura chercher cette expérience dans les ouvrages des savants, ou dans le sein de la nature. Mais il faut surtout être prêt, en toutes circonstances, à renoncer aux principes de sa première éducation, dès que l'on en connaît l'insuffisance, ou même la fausseté, et savoir dire hardiment à son maître : Tu t'es trompé, et non pas : Tu Vas dit. De tout temps et de toutes les nations, les faux médecins ont été en différend avec les vrais médecins. Malgré cela il ne faut pas croire que la fausse expérience ne soit que du
côté dos empiriques et que la vraie ne se trouve que chez les dogmatiques. On a vu de vrais médecins parmi les empiriques, connue on en a rencontré de faux parmi les dogmatiques. »(Lo<:. cit., p. ~r>\ .)
Zimmermann continue en montrant ce que fut l'empirisme à l'origine de la science, puis un peu plus tard après Hérophile au moment de l'apparition de Philinus de Cos, et de Sérapioo d'Alexandrie.
Il fait le plus grand cas de leurs travaux et, dans son goût pour leur méthode, il les excuse même « d' 'avoir condamné V érudition, Vanatomie, la physiologie et la philosophie qui est Vâme de la médecine (p. 252). »
Son Empirisme cependant diffère beaucoup de celui des anciens car il donne à la philosophie et à l'érudition une place que ceux-ci ne lui eussent jamais accordée. [Loc. cit. : De V Erudition, p. 254.)
« Nous entendons, en général, par érudition, l'ensemble de toutes les parties des connaissances humaines qui méritent d'être laissées par écrit, et traitées chacune avec la méthode convenable : « car « chaque partie des sciences, comme l'observe très-bien Aristote, « n'exige plus ou moins d'exactitude et de détail, que relativement « au but de celui qui la traite. Un ouvrier et un géomètre considè- « rent un angle droit sous des rapports bien différents : l'un ne le « considère que comme utile dans son travail, au lieu que l'autre, « occupé de vérités qu'il s'agit de découvrir ou de démontrer, en exa- « mine la nature et les propriétés. » L'érudition ne suppose pas non plus qu'on « entre dans la recherche de toutes les causes. Il suffit « en bien des occasions de dire qu'une chose est sans donner de « raison que sa réalité : c'est ce quia lieu à l'égard des principes. » Un homme savant est donc celui qui sait ce qu'on a connu avant lui, et comme on a dû le connaître, ou comme le dit Gicéron : qui omnium rerum atque artium rationem naturamque comprehenderit. »
« L'érudition du médecin n'est donc qu'une érudition particulière. C'est la connaissance de ce que les autres médecins ont observé et expérimenté touchant l'art de préserver le corps humain des maladies auxquelles il est exposé, de connaître ces maladies, de les guérir, ou au moins de les rendre plus supportables. Mais le corps humain étant nécessairement lié à toutes les parties de la nature, on voit que l'érudition du médecin doit être beaucoup plus étendue qu'on ne l'aurait pensé dès l'abord. Nous en examinerons le caractère ci-après. La vraie érudition mérite seule le nom de science. Elle est plutôt une habileté de l'esprit qu'un ouvrage de mémoire : car une mémoire même médiocre , suffit dès qu'on y réunit en
même temps de l'esprit et un travail opiniâtre. En supposant la capacité et la volonté, nous acquérons cette érudition , tant par la lecture que par la fréquentation des gens savants , libres de préjugés et uniquement attachés à la vérité. Les idées des autres, leur savoir, leur expérience, leur manière de voir, enfin tout ce qui peut leur appartenir se fond ainsi avec ce qui nous est déjà propre et particulier ; et après certain temps, si nous sommes susceptibles de réflexion, il nous semble que nous n'avons pensé que de nousmêmes. »
« Mais pour parvenir à cet avantage, il faut nécessairement supposer que notre propre fond n'ait eu besoin que de culture ; sans quoi il est impossible de s'approprier les richesses d'autrui : il est même facile de distinguer ceux qui ont naturellement ces qualités. Nous voyons tous les jours de ces gens qui n'ont rien que de factice dans leur manière de penser et de parler ; et ce n'est jamais qu'en citant les autres qu'ils croient bien dire : preuve qu'ils n'ont jamais analysé le moindre sentiment, ni la moindre idée. Ces gens toujours prêts à citer n'ont qu'une fausse érudition : car le vrai savoir est un bien qui doit nous être propre, et que l'on doit plus faire apercevoir par la finesse de l'esprit que par le nombre des citations. Combien de savants perdraient de leur mérite si l'on examinait leurs ouvrages selon ce principe. »
« La vraie érudition est un bien propre au seul philosophe; et l'expérience le suppose toujours. Avant de pouvoir observer chaque chose individuelle dans la nature, il faut en connaître le caractère particulier, tant par l'histoire de la nature même, que par l'observation et l'examen des phénomènes. Le plus grand génie même n'apprendrait, qu'après bien du temps, à discerner de lui-même les maladies, si les écrits des habiles médecins qui l'ont précédé ne lui avaient tracé les premiers traits de cette connaissance. Il est donc avantageux que l'érudition lui tienne lieu d'expérience en bien des occasions. »
« Le génie est même quelquefois nuisible sans l'érudition, parce que l'esprit livré à lui-même n'emploie pas toujours ses forces avec justesse, et qu'il ne s'occupe que de hasards dans l'immensité des choses qui se présentent à lui, tant qu'il n'est point déterminé par quelque objet capable de le fixer. Il faut nécessairement connaître quelque chose de certain, avant de se porter vers des objets inconnus. C'est l'expérience des autres qui doit nous instruire, leurs pensées nous éclairer, et pour ainsi dire leurs ailes nous porter avant que nous puissions être inventeurs. Il est rare de voir un génie trouver une science dans son propre fond, il me serait facile
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de montrer que la pluparl des'grandes dé< ouvertes qui se sout faites,
en physique surtout, dans ces derniers temps, ne sont pas dues à ceux qui ont passé pour en être les inventeurs; ou qu'au moins ils n'y ont été conduits que par des indices que d'autres leur avaient laissés, ou par une conséquence naturelle de ce que l'on avait ou conjecturé, ou calculé, ou expérimenté, avant ces prétendus inventeurs. »
Le livre III est consacré à l'influence de Y esprit d'observation sur l'expérience, c'est-à-dire à l'habitude de voir chaque objet tel qu'il est, et ce en quoi il peut être plus ou moins utile.
En effet les différents phénomènes supposent toujours une raison suffisante pour principe; et si cette raison devient ensuite déterminante de principe éloigné qu'elle était, elle devient aussitôt cause proprement dite. Ce sont les sens qui nous montrent ce rapport des phénomènes avec leur cause déterminante, effet elles-mêmes de causes plus éloignées, et sans rien y chercher de surnaturel, on doit s'en tenir à l'observation qui permet de découvrir la raison des choses. Toutefois comme la perception ne nous donne que la notion des choses individuelles, il faut que l'esprit soit dans une sorte d'activité pour comparer les phénomènes et saisir leur ressemblance et leur dissemblance, sans cela « Vâme serait riche en images et vide de pensées. »
« Quoi qu'il en soit, l'esprit d'observation vient encore plutôt
d'un certain tact naturel, en conséquence duquel on est vivement affecté de tout ce qui s'offre à l'esprit, et d'une attention également grande à tout ce qui affecte en ces moments. C'est de ce sentiment que vient la liberté d'esprit, laquelle met 1 aine en état de sentir, de distinguer et de comprendre promptement; de même que des yeux perçants voient promptement, clairement et déterminément, sans qu'un objet se confonde avec ceux qui sont auprès. Je dis que ce sentiment délicat donne de la liberté à l'esprit, parce que, n'étant pas obligé de s'arrêter à des sensations ou à des objets intermédiaires pour démêler ce qui l'affecte, il saisit sans hésiter, et au premier instant, ce que les sens lui transmettent, et se trouve en même temps assez à lui-même pour examiner ce qui peut l'intéresser. La seule voie de découvrir tout ce qui se trouve dans un objet est de l'examiner en détail, et de le décomposer jusqu'à ce que l'objet entier devienne si simple qu'on ne puisse plus l'analyser davantage ; mais cette analyse a des bornes. Un sentiment trop fin et trop délicat ne conduirait qu'à des observations infructueuses (p. 278).
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« Il suit de ce que nous venons de dire, que l'esprit d'observation n'est pas le partage d'un esprit trop vif, ni d'un esprit trop lent. Ceux qui ont l'imagination trop vive, ou plus d'imagination que d'esprit, voient beaucoup de choses à la fois. »
« La trop grande vivacité avec laquelle ils sentent, fait de leurs sensations une perception confuse, qui ne leur compte de rien de net et de précis. Voilà pourquoi il se joint quelquefois à une imagination forte un goût indéterminé et inconstant, parce que l'imagination a pour le moins autant de part au goût que l'esprit. Ceux, au contraire, qui ont beaucoup d'esprit sans imagination, sont en général plus de temps à voir, mais ils jugent bien une observation, quoique moins habiles à en faire. Ils verront probablement le jeu et les efforts des passions plus clairement qu'un homme d'un esprit trop vif, qui les sent sans les démêler; mais ils n'éprouvent pas cette détermination involontaire qui porte l'esprit sur tout ce qui nous environne, sans rien faire apercevoir de fixe et de distinct. Ces esprits lents ne voient que ce qu'ils ont une forte envie de voir. — En général, avec trop de froideur ou trop d'ardeur, nous voyons tous les objets dans un sens contraire. On voit vite et on distingue ce qu'on voit, lorsqu'avec une portion convenable d'imagination et d'esprit, celui-ci fixe l'autre sur l'objet qu'il faut examiner. Aussi le plus haut degré d'esprit d'observation se trouve dans une tête vive, capable d'une attention profonde et soutenue. »
« L'esprit ne peut pas se fixer trop longtemps sur un seul objet; parce que naturellement l'esprit est en même temps fort actif et par là même impatient. Mais on n'a pas toujours besoin de voir vite, pourvu qu'on voie bien. Ce qu'un homme voit tout d'un coup avec le plus haut degré d'esprit d'observation, se laisse apercevoir successivement avec un moindre degré. Le meilleur observateur a même besoin quelquefois de se fixer sur un objet aussi longtemps qu'un esprit borné; parce qu'étant plus en état de connaître les différentes parties d'un objet, il y apercevra des choses qui échapperont toujours à l'autre qui se contente de voir ce qui se présente. Celui-ci voit aussi vite le même objet, mais il le connaît moins. Quoiqu'il faille apprendre peu à peu à voir avec les yeux de l'âme cornue avec ceux du corps, cependant l'esprit d'observation paraît quelquefois se manifester comme un véritable instinct. Sans difficulté habituelle, souvent il saisit avec rapidité ce qu'il y a d'instructif dans un objet et le comprend de même (loc. cit., p. 279)
« La science est la clef avec laquelle le médecin pénètre dans l'intérieur de la nature. Le médecin savant connaît d'avance le pays où il va entrer, au lieu que l'empirique ignore même les routes qui y conduisent. L'un va voir à découvert le sein de la nature, l'autre ne sait même ce qu'il y va chercher. Mais il n'est rien de plus avantageux pour éclairer l'œil de l'observateur que la connaissance his torique de la médecine. »
« On entend par là ce que les meilleurs, et surtout Hippocrate, nous ont laissé sur la théorie des signes et des symptômes par lesquels on comprend que telle maladie est celle-là, et non pas une autre. Cette connaissance jointe aux autres principes, instruira donc toujours le médecin sur les phénomènes des maladies, sur leur liaison, sur leur dépendance, autant qu'il en a besoin pour juger par là des causes qu'il s'agit de déterminer dans les cas possibles. « Il verra par ce moyen la physionomie de chaque maladie, qu'il n'apercevra pas immédiatement, à la vérité, par les yeux du corps, mais par ceux de l'esprit. »
« C'est ainsi que le médecin, guidé par deux flambeaux différents, c'est-à-dire par les principes que nous venons d'établir sur le rapport des causes et de l'effet, et par la partie historique, peut se présenter avec confiance au lit d'un malade, et découvrir des choses qui échapperont toujours à ceux dont l'œil ne sera pasguidé aussi avantageusement. — L'attention est sans doute très-pénible quand on n'a pas à un haut degré ce tact délicat, cette finesse du coup d'œil, laquelle abrège considérablement les opérations de l'entendement; mais comme nous l'avons dit, l'habitude vient au secours, et ce tact se perfectionne, et devient même quelquefois plus direct. »
« Il est des gens qui regardent un médecin comme un homme attentif, s'il visite fréquemment son malade, s'il remue fréquemment tout ce qu'il rend, s'il entre avec les assistants dans de longs détails sur les selles, les urines, les crachats, le pouls, la respiration ; mais ce n'est pas là l'attention qui fait le vrai observateur. »
« Toutes ces choses sont très-intéressantes en certains moments, dans d'autres c'est tout autre chose qu'il faut considérer c'est moins l'œil qui doit voir que l'esprit. Celui qui n'est pas capable d'observer l'homme moral ne connaîtra jamais les maladies du corps. Le même talent qui nous fait connaître les maladies de l'esprit nous fait aussi voir les langueurs du corps. Les unes et les autres ont leurs signes déterminés, et ce n'est que le connaisseur qui ne peut s'y méprendre. Le vrai médecin observe ce que l'empirique ne cherche pas à voir, car le médecin doit se rendre compte
à lui-même de toutes les circonstances d'une maladie, à travers le voile qui les couvre; il doit savoir les simplifier dans leur complication, distinguer ce qui est constant de ce qui est variable, et l'essentiel de ce qui n'est que purement accidentel. Il faut qu'il sente comment une maladie est devenue ce qu'elle est, et comment ces circonstances sont passées de la passibilité à l'actualité. Tout cela dépend donc de la pénétration de l'observateur, et c'est ce qu'il ne pourra pas toujours déterminer par les signes et les symptômes. »
« L'empirique au contraire n'a besoin, ni de cet esprit d'observation, ni de l'histoire des maladies. Gomme il va moins voir ce qui est, que ce qu'il veut voir, et que la maladie doit être déterminée par les médicaments qu'il applique, il n'a besoin de différencier, ni le possible, ni i'actuel, ni le vraisemblable, ni le vrai, ni le faux. Tout est vrai pour lui, puisque la maladie n'est que ce qu'il veut qu'elle soit. Je viens dans le moment de voir encore l'exemple le plus odieux de cette abominable pratique. »
« On me présente un enfant malade depuis quelques mois*, il était au lit, sans pouvoir se coucher sur le dos, à la suite d'un coup, me dit-on, qu'il avait reçu dans le dos. Toute réflexion faite sur l'état du malade, je dis qu'il est décidément rachitique, et je propose mes vues curatives. On le confie à un chirurgien qui songe plutôt à appliquer quelques cataplasmes inutiles sur la tumeur qui se sentait à la région des reins. Je reitère mes avis. Tout résumé, on le livre à un empirique, qui, d'un ton hardi, prononce que c'est une vertèbre tuméfiée par le coup que l'enfant avait reçu. Il traite l'enfant si violemment, pour faire rentrer, disait-il, cette vertèbre, qu'il le met à deux doigts de la mort. La mère était convenue avec moi de la maladie qu'elle avait eue avant et après avoir conçu cet enfant. J'avais même fait aux sœurs du malade la même demande qu'à la mère sur leur état, pour me confirmer dans ce que je présumais à l'égard du vice de la lymphe de l'enfant. Elles n'avaient fait qu'autoriser mes présomptions. Malgré cela l'empirique prévalut, jusqu'au moment où il mit lui-même son ignorance au jour, et je ne revis pas le malade. Cet exemple peut servir pour mille au ires cas. »
« On voit donc combien j'ai eu raison de dire que, sans le vrai esprit d'observation, on peut voir grand nombre de maladies sans rien apercevoir. Une maladie actuelle est quelquefois longtemps sans se manifester. Un léger accident la détermine. C'est donc l'absurdité la plus grande de prendre cet accident, fût-il même des plus graves, pour la maladie, qui n'est tout au plus que compliquée avec les suites de cet accident. L'exemple précédent peut s'appli-
quer ici. Après bien des interrogations faites -ur réta! antérieur de l'enfant, sur ses maladies, sur ses habitudes, sur sus i;oûts particuliers, la mère était convenue que cet enfant bien avant ce coup et une chute qu'il avait faite depuis, s'était souvent plaint de douleurs vagues dans les épaules, le long du dos, de lassitudes, et qu'elle avait eu des fleurs blanches considérables. Ses filles en étaient également incommodées. Or les plus habiles observateurs nous ont fait voir quelles funestes conséquences il résulte de ces maladies, et que les filles apportent, même en naissant celte maladie qui leur devient héréditaire. Ce fut à cela que je ne balançai pas de rapporter la maladie de ce jeune garçon. Les suites du coup avaient pu accélérer les progrès de la maladie, mais le coup n'était ici qu'un accident particulier; ce nétait pas de là qu'il fallait tirer ses indications curatives, loin d'en faire la maladie principale. y>
« Je ne perdis pas non plus de vue les suites du coup. Je rapportai ce que j'avais observé moi-même en disséquant un domestique mort d'un pareil événement, et je détaillai le cas que nous a rapporté M. deHaen. Comparaison faite de ces différentes circonstances, je crus que j'avais suivi les règles de l'art et de l'observation. On goûta mes observations, mais il fallait des observations pour passer outre. — La mesure inégale de l'esprit d'observation est une sorte de dispute entre les médecins, et ces disputes sont le prétexte dont on se sert pour accuser leur art. Il y a, dit Pindare, peu de choses à gagner pour la médisance, mais on devrait faire attention que les suites en sont ici d'une très-grande conséquence. Hippocrate s'était déjà plaint de ce mépris qui retombait sur l'art, tandis qu'il ne devrait couvrir que les ignorants. Chacun voit à sa manière, mais si chacun raisonnait d'après la nature, quand il voit, peu de gens verraient à leur manière, parce qu'on ne verrait que comme il faut voir. Ce n'est pas que l'esprit d'observation suppose de longs raisonnements. La nature, qui doit servir de règle à cet égard, prend toujours la voie la plus courte dans ses opérations, c'est donc celle qu'il faut tenir aussi dans le raisonnement. »
« Hotïmann avait raison de dire qu'abandonner ce que présentent les sens pour se livrer à de purs raisonnements c'est une stupidité, un aveuglement d'esprit; tous les raisonnements qui s'écartent des rapports de la nature ne doivent jamais être admis. Il faut même dans l'observation qu'une hypothèse soit moins fondée sur les lois générales de notre organisation et des phénomènes généraux de la nature que sur les déterminations actuelles, et sur les conditions particulières qui ont pu les rendre telles; autrement il est impossible d'éviter l'erreur et la méprise. Quand Platon repro-
chait aux ignorants de se soucier peu de raisonner et de s'instruire, il ne voulait certainement pas que les raisonnements fussent la loi de l'observation. Ce n'est pas d'après les déterminations des sujets qu'il permet au médecin de raisonner pour établir sa méthode eurative, car, dit-il, chaque maladie doit se traiter selon ses déterminations propres et particulières. — Il est des gens encore plus blâmables que les empiriques. Le nom et la profession de médecin sont déjà un titre pour mériter à certain point la confiance du public; ces gens dont le seul titre fait tout le savoir, marchent hardiment chargés d'une foule de recettes, et semblent se consoler en se disant : Tel praticien n'en savait pas plus que moi, il était pourtant heureux.
« Leur raisonnement ne s'étend pas plus loin. Ce n'est ni d'après la nature, ni d'après l'expérience qu'ils raisonnent, ou plutôt ils n'ont jamais raisonné. C'est une recette qu'ils savent copier. Une fille a les pâles couleurs, ils donnent une recette rafraîchissante parce qu'il y a de la fièvre : une femme grosse a une rétention d'urine, ils lui donnent un diurétique, ignorant que l'enfant ferme le col de la vessie, et qu'un diurétique tue en pareil cas. Non-seulement ces gens n'aperçoivent pas l'enchaînement des circonstances d'une maladie, ils n'en saisissent aucune. — Dirai-je ici ce que je pense? le médecin qui voit toutes les circonstances d'une maladie, celui qui ne les voit qu'à demi, celui qui n'en voit aucune, ou qui ne voit que ses préjugés, doivent nécessairement être d'un avis différent, et cependant tous jurent sur leur expérience. C'est ainsi que se prouvent les opinions les plus contradictoires. On a discuté depuis Moscou jusqu'à Raguse sur l'insensibilité des tendons et du périoste. Tous en appelaient à l'expérience; enfin l'on a conclu que les tendons étaient sensibles, parce que de"Haller était luthérien. Tous avaient fait des expériences. »
ce L'homme défend jusqu'à la mort ce qu'il croit avoir vu, sans se demander s'il était en état de voir. Un homme ivre jure que tout danse autour de lui; un superstitieux proteste qu'il y a des sorciers. Un petit esprit craint les revenants : tous parlent d'après l'expérience. C'est ainsi qu'ils l'ont su! La nature des maladies,
l'art de les guérir, les vertus des médicaments se décident d'après l'expérience de celui qui les connaît, et par celui qui ne les connaît pas. Ce médecin qui a découvert les voies de la nature, qui les suit tous les jours, et la vieille garde-malade qui a suivi les ordres de ce médecin en appellent à leur expérience. Mais peut-on en appeler à l'expérience, sans posséder l'esprit d'observation comme il faut le supposer dans un habile homme? Est-ce par une pratique
aveugle, avec, des recettes, des préjugés, des passions qu'on voit la nature? — Que doit penser un malade en voyant plusieurs personnes de sentiments souvent contradictoires, en appeler à l'expérience 1 Croira-t-il jamais que la médecine soil un ait qui ;iil ses principes et qui suppose tant de génie? Il est cependant vrai qu'il faut du vrai génie pour taire un vrai médecin. .Mais il est possible <pie tous cuv^ qui sont autour de son lit ne soient pas ce! homme-là. » « Pleins d'impatience dans leurs souffrances, les hommes exigent ;>ussi quelquefois une certitude immuable dans tout ce que dit et ce que fait un médecin; certitude qui ne se trouve dans aucune des connaissances humaines , à l'exception des mathématiques pures. En général, nous pouvons dire que tout ce que les sens nous assurent, tout ce qui se suit d'une induction juste, et ce que nous voyons immédiatement dans nos idées est vrai. L'incertain dans la médecine, et par conséquent ce qui est préjugé, opinion, ne diminue pas la certitude du vrai. Nous connaissons les effets avec assez de certitude; ce sont les causes qui nous embarrassent; mais dans celles-ci, nous ne nous trompons pas, si tous les effets d'une cause nous sont connus d'avance, au point que la cause puisse être déterminée par les effets; mais il est peu de gens de l'art qui puissent saisir ces rapports des effets aux causes, et faire l'application de principes fondés sur les observations des habiles gens de l'art ; parce que chacun croit avoir le droit de faire valoir son opinion. — Diderot croit qu'il est ridicule de dire : autant d'avis que de têtes : parce qu'il n'est rien de si commun que des tètes, et rien de si rare qu'un bon avis. Adrien eut-il tort de mettre sur son tombeau : le grand nombre des médecins a tué V empereur? » (Livre III, chap. i, p. 286.)
Ce n'était pas assez de rechercher les caractères de l'esprit d'observation, il fallait encore indiquer les obstacles qui peuvent nuire à cet esprit, et c'est ce que fait notre auteur dans un chapitre spécial. Zimmermann établit en effet que pour observer il faut avoir l'àme tranquille, libre, occupée de tout son objet et l'esprit affranchi des préjugés ou des passions qui empêchent de découvrir la vérité. Aucun intérêt privé, aucun sentiment de camaraderie, d'amourpropre, de haine ou de jalousie ne doivent occuper l'observaleur, car plus nos passions se mêlent dans nos jugements, moins nous sommes en état de dire notre avis sur une chose, et le désir de voir une chose fait qu'on la voit partout. Il ajoute :
« Le médecin doit avoir un esprit tranquille, l'àme élevée, être éloigné de tout ce qui tient à la superstition parce qu'il est impossible d'être superstitieux et de voir le vrai. Tout ce qui ne tient pas
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aux lois de la nature ne tient pas à la raison. Rien de cela ne doit entrer dans les vues ni dans les combinaisons du médecin. Il n'y a rien à voir dès que les lois de la nature cessent ou semblent cesser. Le peuple a droit de tout voir, parce qu'il lui faut des merveilles et des prestiges pour autoriser son inconséquence; et il n'appartient qu'au charlatan de l'approuver (chapitre deuxième : livre II, p. 290). »
Ce qu'il y a de semblable chez plusieurs individus doit servir aux descriptions générales, tandis que les cas individuels servent aux descriptions particulières, et, à ce sujet, Zimmermann oppose Hippocrate partisan des premières descriptions àSydenham qui accordait la préférence aux autres. Cette discussion, dont les termes sont peut-être douteux, est très curieuse et aboutit à cette conclusion prévue, que les histoires particulières étant nécessaires pour composer les histoires générales, il faut accorder la même attention aux unes et aux autres.
C'est par V observation des phénomènes que doit commencer le médecin dans l'étude des maladies pour remonter des troubles fonctionnels à la cause qui les engendre, et comme cette cause ne se voit pas intérieurement, ou n'est pas sensible, c'est à la raison qu'il appartient de la faire connaître par l'étude des phénomènes ou des symptômes. — Pour Zimmermann les symptômes sont essentiels ou liés à la nature de la maladie, et non essentiels, c'est-àdire pouvant manquer à l'ensemble morbide. Il entre ensuite d'une façon très-ambiguë dans l'analyse des symptômes essentiels qu'il subdivise en symptômes de la maladie, symptômes de la cause et symptômes de symptômes. Mais nous ne le suivrons pas sur ce terrain afin de ne pas trop allonger cette exposition.
Quant aux symptômes non essentiels il s'y arrête peu et il conclut en disant que la maladie est différente du symptôme et qu'un malade peut être instruit de tous les symptômes de son mal sans connaître sa maladie parce que le symptôme tombe sous les sens tandis que la maladie ne se dévoile que par le raisonnement.
Tout ce chapitre est complété par les plus judicieuses réflexions sur la nécessité des recherches historiques et de l'étiologie , sur l'importance qu'il y a de suivre les modifications que présentent les maladies dans leur marche, dans leur durée, dans les crises qu'elles peuvent subir, et il arrive à une étude plus spéciale des signes observés dans les maladies.
Zimmermann traite d'abord de l'observation des signes que le pouls peut fournir dans les maladies, puis de l'observation des signes que fournit la respiration, puis de l'observation des urines, chapitre rempli de faits très-curieux, puis l observation
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des signes que présente V ensemble du corps, la position variable de ses parties et la disposition de l'esprit. A ce sujet il parle de la physionomie; des enduits de la langue, de l'expectoration ; des vomissements ; de la constipation; de La diarrhée; des sueurs; de la transpiration insensible ; des bémorrhagies ; des mouvements et du décubilus des malades; du grincement des dents; du tremblement des lèvres; de la mélancolie , des forces, etc., ce qui forme une Séméiologie complète, instructive et aussi attrayante par le nombre et la qualité des exemples que par la richesse de son style. — Pour lui, l'art d'observer est la base de la science du médecin, mais on peut avoir l'art d'observer sans avoir celui de raisonner comme il faut d'après les phénomènes. Il faut que l'esprit d'observation soit aidé du génie, car l'un remarque ce qui tombe sous les sens, tandis que l'autre ne voit que la liaison des vérités générales, et il faut savoir déduire des faits la cause de leur manifestation d'une façon conforme à la nature des choses. Tel est le privilège du génie que Zimmermann met en scène pour en montrer les avantages et les dangers selon qu'il utilise les dons de la nature en faveur de l'expérience ou de l'imagination. (Livre Y, Du génie en général, p. 355.) D'après Zimmermann il y a trois genres de génies différents l'un de l'autre : « 1° Celui qui demande plus d'imagination que d'esprit, c'est celui des poètes et des peintres; 2° celui qui demande plus d'intelligence que d'imagination, c'est celui des physiciens et des mathématiciens ; 3° celui qui demande autant d'intelligence que d'imagination, c'est celui des politiques, des généraux d'armée et des médecins, » et il développe sa pensée par une discussion trèsapprofondie, très-intéressante et fort à l'avantage de la science médicale. C'est là où il dit : « Tout cela nous fait voir combien le génie est nécessaire dans la pratique de la médecine et combien sont mal fondés ceux qui ne font consister la science que dans un certain nombre de recettes et de formules. Ces ignorants ne sont pas en état de comprendre que les difficultés que l'on rencontre tous les jours dans cet art, sont infiniment au-dessus d'un esprit médiocre ; qu'un vrai génie ne peut quelquefois les démêler et qu'il faut une pénétration infinie pour discerner et distinguer tant d'effets compliqués de causes qui sont souvent impénétrables. » Puis il termine en montrant toutes les qualités d'esprit que doit posséder le médecin s'il veut être digne de sa profession. Mais ce n'est pas tout, Zimmermann ne laisse pas un sujet sans l'avoir épuisé à fond au risque d'être un peu prolixe, et il reprend sa thèse dans le chapitre suivant en faisant connaître la manière dont le médecin doit conclure par l'analogie et par C induction.
« L'induction nous apprend donc beaucoup plus que la simple observation. L'observation ne nous fait apercevoir que ce qui tombe sous les sens : l'induction nous mène au contraire à tout ce que l'esprit peut saisir. Nos maladies tombent rarement sous les sens; c'est donc à l'esprit à trouver les causes par les effets, parce que les sens sont insuffisants pour cela; ainsi l'induction nous apprend ce que l'observation n'apprendrait pas immédiatement. On se sert donc de l'induction lorsqu'on veut voir plus loin qu'on ne verrail par le moyen des sens ; lorsque l'on veut former un tout de parties éparses qu'il faut alors rassembler ; lorsqu'on veut établir une vérité générale de plusieurs faits particuliers assurés, et énoncer ainsi succinctement, malgré la multiplicité des choses qu'elle embrasse, une vérité générale. »
c< Les observations individuelles sont, dans la plupart des sciences, les parties de ces généralités ; et les conséquences qu'on en a tirées et qui conduisent à de nouvelles découvertes, et enfin à des maximes font le tout de ces principes généraux. Plus l'énumération des parties d'où on déduit des conséquences est grande et importante, plus les conclusions sont assurées et incontestables. — L'induction peut être regardée comme la voie qui conduit du connu à l'inconnu, parce que par ce moyen on infère quelque chose de nouveau, et que l'observation n'apprenait pas. Par ce moyen, nous passons des observations et des expériences à des principes lumineux, et de ceuxci à de nouvelles expériences et à des vérités plus élevées ; nous passons aussi du particulier au général, et enfin aux plus grandes généralités. L'induction réunit l'examen pratique de la nature et la spéculation, et l'expérience avec la raison. Plus nous avons fait d'observations justes et complètes, et plus nous avons cette pénétration naturelle qui saisit aussitôt les idées, et on voit incontinent la dépendance ; plus l'induction par laquelle nous concluons est juste et parfaite, dès que nous avons rangé nos observations dans leur ordre convenable, et mis de côté ce qui est inconstant et incertain. L'induction est le vrai moyen de porter la conviction et la certitude dans les sciences. »
« Enfin je dirai, pour résumer, que le médecin a le vrai génie de son art, s'il ne s'arrête pas toujours à l'observation, s'il ne raisonne pas avant d'avoir observé ; s'il tend à ses raisonnements par le chemin le plus court; si, sans s'arrêter à des détours, il ne cherche pas longtemps ce qui doit être trouvé promptement; s'il réunit avec la plus grande justesse le passé, le présent et l'avenir, et s'il pense également vite et juste. Après l'observation des phénomènes et des signes, il est quelquefois possible de remonter aux causes; c'est ce
qui doit occuper le médecin après ces objets. 11 doit rechercher ces causes par la comparaison «le toutes les circonstances, comparer de nouveau les causes avec les laits. .Si les causes trouvées s'accordent avec les faits qui en dépendent, il cherche les méthodes et les remèdes : ensuite il observe le cours de la maladie, les effets des moyens curatifs ; de là il déduit des conséquences pour les cas semblables qui pourront se présenter. — L'induction est donc le grand chemin qui conduit un esprit clairvoyant dans l'intérieur de la nature, plus sûrement que l'analogie, et beaucoup plus loin que les sens. Tout l'art de la médecine dépend de cette manière de raisonner ; mais ce n'est que le génie seul qui peut la saisir. » (Page 368). En passant des préceptes à l'exemple Zimmermann essaie de Caire voir comment à l'aide de cet empirisme raisonné, ou de l'induction, on peut arriver à V étude des causes morbides. Il indique la manière d'approfondir les causes des maladies, et s'occupe successivement de l'action de Y air; des aliments ; des boissons ; du mouvement et du repos; du sommeil et des veilles ; des excrétions et des matières retenues dans le corps; des passions; de la trop grande contention d'esprit; et des influences externes qui ne sont pas comprises dans les six choses non naturelles de Galien. C'est un véritable traité a'hygiène, nourri des faits les plus nombreux et les plus variés, très-étendu et véritablement instructif. Le chapitre consacré à l'influence des passions considérées comme cause éloignée de maladie est surtout très curieux à lire et en raison de l'érudition de son auteur, on y trouve rassemblés presque tous les exemples d'influence du moral sur le physique qu'il est indispensable de connaître quand on veut bien connaître toute la pathologie.
Ce traité d'hygiène termine le livre de l'expérience laissé à notre génération par le savant et honnête Zimmermann qui, ayant usé sa vie au travail et se trouvant affecté d'hypochondrie, dit que Boerrhave recommandait à ses disciples de varier leurs travaux en y mêlant quelques loisirs dès qu'ils sentaient la fatigue ou un penchant à la mélancolie. « C'est en me conformant à ces avis pleins d expérience et en m'amusant à quelques bagatelles que j'ai écrites en conséquence que l'envie, la calomnie m'ont traité d'idiot, d'ignorant dans mon art; mais c'est aussi par l'observation de ces préceptes que j'ai conservé ma vie et ma santé. »
Pauvre Zimmermann ! qualifié d'idiot et d'ignorant ! Vous : l'auteur des charmantes pages du traité qui précède, et des pages encore plus ravissantes du livre de la solitude : vous, le législateur de C expérience raisonuée en nndecine! allons donc. Vos calomnia-
teurs sont morts oubliés tandis que votre nom restera gravé dans l'histoire avec cette légende : probité, philosophie et bonté.