DESCRIPTION DU SABBAT
cette heure , a cette heure , tout notre mal est passé (i).
Le diable, au, sabbat , contrefait toutes les cérémonies de l'église. On y baptise des crapauds habillés de velours rouge et noir. Il n'est point hors d'exemple qu'on y dise la messe , et une sorcière nommée Sansinena en fut convaincue (2).
Jusqu'ici nous n'avons point parlé de la reine du sabbat : c'est ordinairement la plus belle. Elle est honorée de l'accouplement de Satan ; mais les faveurs du diable ne sont pas fort agréables, parce qu'il a un membre couvert d'écaillés comme nn poisson; il est long d'une aune, mais il le tient entortillé et sinueux comme un serpent. Il ne se sert pas toujours du même membre pour copuler; car quand il connut charnellement Marie de Mariagrane, il avait le membre moitié chair, moitié fer, tout de son long, et de même les génitoires ; il le tient toujours dehors ,
(1) De Lancre.
(a) Idem , pag. 143.
DESCRIPTION DU SABBAT. Ij
et fait crier les femmes comme si elles étaient en mal d'enfant.
La femme se joue en présence de son mari, sans crainte ni jalousie, voire même il en est souvent le proxénète (t). Le père dépucelle sa fille sans vergogne ; la mère arrache le pucelage de son fils sans scrupule (2).
Le diable se change en femme pour les hommes , et en homme pour les femmçs.
Il s accouple avec le sorcier pour le rendre abominable, parce, que par la la semence naturelle de l'homme se perd. D'où vient que l'amitié qui est entre l'homme et la femme s éteint, et se convertit en haine; ce qui est le plus grand malheur qui puisse arriver au ménage. Ce n'est pas toujours par le trou naturel que le diable copule avec la sorcière (3).
Les sorcières . n'ont pas honte de déposer tout véteipent. Les plus pudiques
(1) Le maquereau.
(1) Voyez Pierre Delancre, qui agrandit de beaucoup cette sale description.
'3) Bogue t.
lij DESCRIPTION DU SABBAT.
gardent une chemise échancrée, qui laisse tout voir. Elles dansent dans cet état, un gros chat attaché an derrière. Les sorcières de Logny disaient en dansant : Hat har diable, diable, saute ici, saute la , jméê iei,jûue là; et les autres répondaient sehèat, sablai, m hattfaaot leurs mains garnies de balais (i). Pour faire plaisir au diable , on feit <fes culbutes au sabbat, et même de la musique (s), : /
J'ai déjà ratnassré assez d'impertinence^, dans les dérnonographes, pour ne palpeursuivre phis loin la dation ; je n Wtvai cependant pas une Ornière circonstance , éest qtfeussitot que lë coq se fait entendre, l'assemblée disparaît (3).
Est-il vrai cependant qne letf hystériques qui se 'croyaient éoçeières; ët que- les fous qui se disaient sorcière sa soient quet-
quefois rassemblés? Nous? le croyons, à ne pouvoir en douter; Lès moines , qui abusaient de la crédulité publique, pour
(1) Bodin,png. 178. • • « «
(2) Dcîancie.
(3) Idem.
DESCRIPTION DU SABBAT. liij
faire diversion à leur oisiveté, ont pu prendre des déguisemens ridicules , et faire toutes les extravagances qu ils attribuaient aux diables. Une chose du moins certaine .et inconstestable , c'est que , dans tous les procès criminels faits aux sorciers et sorcières , le lieu de la scène du sabbat est toujours indiqué dans un endroit voisin de quelque abbaye. Depuis la destruction des ordres monastiques , on ne parle plus de ces rassemblemens , dans les pays où la crainte du diable subsiste encore.
Lis druides. — État des superstitions dans les Gaules. — Les Francs passent le Rhin. — Articles de la loi saliquô touchant les sorciers. — La reine Bazine , représentée comme une magicienne. —Règne de Clovis. — Exécution de Mummol , accusé de sorcellerie. — Effets de la magie sous Frédégonde. —Dispositions des conciles de France contre les sorciers. — Mort de Dagobert. — Mort de Charles-Martel. — Édit de Childeric III.
Lia magie, qu'on trouve en grand crédit chez tous les peuples anciens , existait dans les Gaules, de temps immémorial. Les Gaulois avaient leurs druides, qui chassaient les démons et commandaient aux esprits de l'air. Les prêtres d'Isis , qu'on honorait près de Paris, gardaient un céli
bat rigoureux, et passaient leur vie à offrir de* sacrifices, à rendre des oracles , et à composer des préservatifs contre les charmes et les sortilèges. La cérémonie du Gui de Fan neuf*, qui commençait Tannée, se rapportait principalement a la magie. Les magistrats et le peuple se rassemblaient autour d un grand chêne , les druides s'en approchaient ensuite avec beaucoup de pompe; on coupait le gui, et on le plongeait dans un vase plein d'eau, qu'on distribuait ensuite au peuple, comme très-efficace contre les maléfices , et capable de guérir toutes les maladies.
Les druides d'Autun avaient une profonde vénération pour l'œuf de serpent, et lui supposaient une puissance telle, qu'elle pouvait balancer celle des mauvais esprits. Pomponius Mêla dit que les druidesses de l'île Séna, vis-àvis la cote deQuimper, avaient le pouvoir de retenir les vents et d'exciter les tempêtes.
Dans les cérémonies funèbres , on enterrait, *vec le mort, des armes, des animaux et des esclaves , pour le défendre contre les démons. Quand l'état était en danger, on immolait des Victimes humaines aux puissances de l'enfer , pour les empêcher de nuire ; car on savait que
* le nouvel au.
des magiciens ennemis cherchaient à gagner leur bienveillance ; et l'abolition de cette coutume barbare coûta beaucoup de peines aux Romains lorsqu'ils soumirent les Gaules.
Teutatès, le Pluton des Gaulois, et l'une de leurs principales divinités, avait ses autels au milieu des forêts que Ton disait sacrées. Le peuple n'y entrait qu'avec un sentiment de terreur, dans la ferme persuasion que les habitans du sombre empire s'y montraient fréquemment, et que la présence d'un druide pouvait seule les empêcher de punir la profanation de leur demeure. Lorsqu'un Gaulois tombait à terre, dans une enceinte consacrée au culte, il devait se hâter d'en sortir, mais sans se relever, et en se traînant à genoux, pour apaiser les êtres surnaturels qu'il croyait avoir irrités.
Saint Denis vint prêcher la foi dans le* Gaules, vers le milieu du troisième siècle.
Ceux d'entre le peuple qui se convertirent au christianisme, redoutaient les magiciens, et croyaient aux esprits qui s'échappaient du séjour des morts , pour venir tourmenter les vi- Tans. La renommée populaire attribuait à saint Germain d' Auxerre , qui naquit vers Fan 38o f une multitude d'exorcismes. 11 avait, disait-on, chassé d'une auberge plusieurs revenans qui venaient tous les soirs se mettre à table , et se
faire servir à souper *. Saint-Martin , 1 evèque -de Tours, ^quî parut plus d'un demi-siècle avant saint Germain .d'Auxerre, avait de même la réputation d'un .grand exorciste ; il délivrait les possédés , ressuscitait les morts, et faisait tant de miracles, que toute la nature lui paraissait soumise**- Albin, dans l'éloge qu'il a fiait de ce saint évèque, dit que .les vains prestiges du -démon, et les horribles figures qu'il prenait pour l'épouvanter, ne lui inspiraient pas la moindre frayeur, et qu'il n'avait qu'un signe à
L'abbé Venantius, du pays de Berry, chassait les diables, au nom de la Sainte Trinité. Cet abbé , revenant un jour de pèlerinage, trouva son oratoire et sa cellule pleins de démons; il leur demanda qui ils étaient, et d'où ils venaient. Nous venons de Rome, dirent-ils; nous -en partîmes hier. — Sortez à l'instant, au nom de Dieu, s'écria l'abbé, et n'y revenez plus. Les diables disparurent aussitôt ***.
Saînl .Sulpice le dévotieux, que l'on confond faussement ayec Sulpice Sévère , était évèque de Bourges. Comme il faisait la tournée de
♦Boîbndus, 1 5 juillet.
** Dictionnaire janséniste.
*** Grégoire de Tours , Vie des Pères.
son diocèse, les paysans Te prièrent de chasser le diable, d'un lac où il s'était retiré. Saint Sulpice, bénin et pitoyable de son naturel, acquiesça à leur demande, et leur donna une fiole de saint-chrème, pour la jeter dans le lac. Non-seulement les démons furent chassés, mais encore le lac se trouva garni de poissons à grande planté*, pour la nourriture des habitons d alentour **.
Tous les saints du même temps comptent,, parmi leurs miracles, une quantité considérable d exorcismes; ce qui prouve au moins qu on avait alors une grande foi à la magie, aux sorciers , et aux possessions.
An commencement du cinquième siècle , les Francs , sous la conduite de Phararaond r passèrent le Rhin pour venir s'établir dans le*GauK les. Ils y apportèrent leurs superstitions,, qui r comme celles des Gaulois , admettaient FexiV tence des sorciers , et la puissance presque universelle des démons»
Dans les lois saliques, que Sigebert attribue a Pharamond^ et qu'il suppose avoir été pro-
? En grande abondance.
¥ * Le Loyer, des sptetres.
mulguées en 424 *, on trouve les disposition* suivantes :
« Celui qui en appellera un autre sorcier f ou l'accusera d avoir porté la chaudière au sabbat , où les sorciers se rassemblent, s'il ne peut le prouver, sera condamné à une amende de deux mille cinq cents deniers, qui font soixantedeux sous et demi **.
» Si quelqu'un appelle une femme libre sorcière ou prostituée, sans pouvoir le prouver, qu'il soit condamné à une amende de sept mille cinq cents deniers , qui font cent quatre-vingtsept sous et demi ***.
» Si une sorcière a dévoré un homme, et qu'elle en soit convaincue, elle sera condamnée à payer huit mille deniers, qui font deux
* Le président Hcnault croit que la loi salique fat rédigée par Cloyis I CT . , vers Tan 5t 1.
** Si quis alterum hereburgium clamavtrit , hoc est ttirioportium , oui qui œneum portare dicitur, ubi stiriœ concinnunt , et convincere non potuerit , bis mille quingentis denariis , quifaciunt solidos sexaginla duos curn dimidio , culpabilis judicetur.
*** Si quis mulierem ingenuam stiriam clamaverit 9 aut meretricem, et convinceie non potuerit, aepiem mille quingentis denariis , qui faciunt solidos centum octogUila septem , cum dimidio , culpabilis judicetur.
PttEMTÈRE RACE. 7
cents sous *. » Les lois saliqnes ne prononcent pas ici la peine de mort, parce qu'alors le plus grand crime se rachetait par une amende **.
De pareilles lois n'étaient pas faîtes pour dissiper la superstition. Aussi , dans ces temps grossiers, ne voyait-on les choses surnaturelles que comme des miracles ou des œuvres du demoiu Sous le règne de Mérovée , Attila , roi des Huns,, parut en France comme un torrent qui ravageait tous les lieux où il passait. Le peuple de Paris s'abandonnait au désespoir, en apprenant Tapproche de ce barbare , qui traînait avec lui une armée de cinq cent mille hommes, lorsque sainte Geneviève entreprit de consoler les habitans, en leur prédisant, au nom ou ciel, qu'Attila n'assiégerait point Paris. Plusieurs la crurent, et se rassurèrent; mais d'autres l'accusèrent d'intelligence avec l'ennemi , ou avec le diahlc, qui lui révélait les choses futures. On
* Si stria homincm comederit , et convicia fucril , octo mille denariis , qui faciunt ducentos solidos , culpabilis judicelur. '
Le sou, dont il est parlé dans ces trois article* , était «Tôt, pesant quatre-vingt-cinq grains, plus un tiers de grain ; il vaudrait aujourd'hui Luit h neuf francs. Le denier était d'argent ; il en fallait quarante pour former un sou.
résolut même de la faire mourir * ; et les incrédules délibérèrent sur le genre de mort quelle pouvait mériter. Heureusement , l'archidiacre d'Auxerre arriva alors, et dissipa le complot. Il montra aux ennemis de Geneviève les présens bénis qu'il lui apportait, de la part de saint Germain; il leur représenta en même temps qu'une sainte vierge qui menait une vie exemplaire, qui ne mangeait que du pain d'orge, avec des fèves cuites depuis une semaine ou deux, qui ne buvait que de l'eau, et qui ne faisait que deux repas par semaine, ne pouvait être attachée au démon, qu'on ne sert que par intérêt. La défaite d'Attila , dans les plaines de Chàlons, acheva de justifier la prédiction de Geneviève, et prouva qu'elle n'était point une fausse prophéiesse, comme le publiaient ses ennemis, mais bien une inspirée, comme le disaient les vrais fidèles.
Childéric succéda à Mérovée ; mais la dissolution de ses mœurs , et son penchant à séduire toutes les femmes, le firent chasser du trône, n se réfugia en Thuringe, où il gagna le cœur de la reine Bazine, qui abandonna son époux pour venir épouser le roi de France, lorsqu'il
* Il paraîtrait par là que la peine de mort devenait moiui rare, ou que sainte Geneviève n était pas riche.
eut repris sa couronne. Nos historiens font de cette princesse, une grande magicienne.
Si Ton en croit Aimoin et Frédégaire, le soir de ses noces avec Childeric, elle pria son nouvel époux de passer la première nuit dans une entière continence, de se lever, d'aller à la porte de son palais, et de lui dire ce qu'il y aurait vu. Childeric, regardant cet avis comme quelque chose de très-respectable, parce qu'il lui paraissait mystérieux, s y conforma, sortit, et ne fut pas sitôt dehors, qu'il vit d'énormes animaux se promener dans la cour : c'étaient des léopards, des licornes et des lions. Étonne du spectacle, il vint aussitôt en rendre compte à son épouse. Elle lui dit , du ton d'oracle qu'elle avait pris, de ne point s'effrayer, et de retourner encore une seconde, et même une troisième fois. Il retourna donc, et vit, la seconde fois, des loups et des ours; et la troisième , des chiens et d'autres petits animaux qui sVntre-déchiraient. Il était bien naturel que Childeric demandât à la reine l'explication de ces visions prodigieuses; car quelle apparence qu'une princesse aussi raisonnable qu'il connaissait Bazine , après avoir quitté le roi de Thuringe pour se donner à lui , ne l'eût (ail sortir trois fois que pour L'épouvanter? «Vous » serez instruit, lui dit elle ; mais pour cela p il
t* HISTOIRE DE IA MAGIE EN FRANCE.
h faut passer le reste de la nuit sagement; et r » au point du jour, vous saurez ce que vouy » voulez apprendre. » Childérîc promit ce que sa femme exigeait, et tint parole; la reine Ist lui tint aussi. Ce fut en ces termes qu'elle lui développa 1 énigme : a N'ayez point d'inquié- » tude, et écoutez attentivement ce que je vais » vous dire* Les prodiges que vous avez vus » sont une image de l'avenir; ils représentent » les mœurs et le caractère de toute notre » postérité. Les lions et les licornes désignent » le fils qui naîtra de nous (ClovisP'.); les loups » et les ours sont ses enfans , princes vigoureux » et avides de proie; et les chiens, animaux » aveuglément livrés a leurs passions , dési- » gnent les derniers rois de votre race. Ces pe- >» tits animaux que vous avez vus avec les » chiens, c'est le peuple, indocile au joug de n ses maîtres, soulevé contre ses rois, livré aux » passions des grands , et malheureuse victime » des uns et des autres *. »
Toute l'histoire de cette vision n'a jamais pu être regardée que comme un conte ; mais il est bien imaginé , et l'on ne pouvait mieux caractériser les rois de cette première race **. Ba-
* Àimoin , liv. r. — Frédcgahe , chap. xr.
Mémoires sur les Reines de France , tome i.
PREMIERE RACE. n
zine fut mère de Clovis, le premier roi chrétien qu'ait eu la France , et , selon quelques-uns, le premier qui ait été véritablement roi.
Clovis éteignit la domination romaine dans les Gaules. 11 était encore païen quand il épousa la célèbre Clotilde, que l'église a mise au rang des saints. Elle avait été élevée dans le christianisme. File n'épargna rien pour convertir le roi son époux. Mais il tenait encore au paganisme par habitude; et, dans l'ordre de la politique, la démarche qu'on exigeait de lui pouvait avoir des suites graves; car, si quelques Gaulois étaient chrétiens , presque tous les Franc?; étaient plongés dans Fidolàtrie. Il crut donc accorder beaucoup à la princesse en souffrant ses exhortations, et en permettant qu'on baptisât le premier fils qui naquit de leur mariage *. On le nomma lugomer. Malhenreuscment, soit à cause de la faible complexion de l'enfant, ou de la froideur de l'eau qui glaça subitement en lui la chaleur vitale, le petit bigorner reçut à la fois le baptême et la mort. Cet accident réveilla lc> préjugé! du roi : \oilà l'effet de mes complaisances, dit-il amèrement! Mon fils eût vécu si je l'eusse mis sous la rotection de mes dieux; il est mort parce <ju il a
* Vcra l'an 49^.
reçu le baptême au nom d'un Dieu qur n'a point de puissance, et qui n'est pas de race divine *. Il s'emporta ensuite contre la religion chrétienne , l'accusant de n'être fondée que sur des prestiges et des impostures.
Le baptême de son second fils , qui pensa mourir comme le premier, l'indisposa encore davantage. Mais, après avoir maudit le christianisme, dont les miracles ne lui paraissaient d'abord que les effets de la magie , il se fit bap* tiser, pour accomplir un vœu qu'il avait fait à la bataille de Tolbiac **.
Le sixième siècle, qui commence alors , esf fécond en prodiges. Les évêques et les moines, qui seuls nous ont conservé quelques renseignemens sur ces temps reculés, ont écrit leur histoire comme on écrirait des contes. Il est difficile d'en lire quelques pages, sans y trouver des miracles, des possessions, des morts ressuscites, des sorciers luttant avec les prêtres, etc.
* Grégoire de Tours , liv. îr , cbap. xxrx.
** Cîovis se présenta au baptême, dit Soref, avec une perruque gaiiflrée et parfumée avec vu soin merveilleux. Saint Rémi lui reprocha cette vanité avec faut d'aigreur , que le oéophite passa ses doigts dans ses cheveux , pour les mettre en desordre.
PREMIÈRE RACE. l3
Mais la plupart de ces traits sont si fades et si insignifians, qu on se croit obligé de les passer sous silence.
Grégoire de Tours raconte que, vers Tan 53 1 , l'armée de Théodoric étant entrée dans la capitale de l'Auvergne , quelques soldats enfoncèrent les portes de la basilique de Saint-Julien , la pillèrent, et y commirent plusieurs abominations; mais aussitôt ils furent possédés de l'esprit immonde, et se mirent à crier, en se mordant à belles dents : Saint martyr, pourquoi nous tourmentez-vous de la sorte ?
Quand Childebert et Clotaire se disputaient la puissance , au moment où le combat allait commencer entre ces deux fils de Clotilde , une tempête, accompagnée d'éclairs, de tonnerre, de pluie, de vent, et d'une grêle de cailloux, sépara les deux armées, et força les deux frères à se réconcilier. Les uns attribuèrent ce miracle aux puissances infernales, les autres aux prières de Clotilde.
Dans Tannée 564 , les Huns , qui s'étaient retirés dans la Pannonie, en sortirent, sous le règne de Chérebert, huitième roi de France, pour venir tirer raison de l'affront qu'ils avaient reçu sous Mérovée. Ils firent leur entrée par la Thuringe, où Sigebert, roi de Metz, les atta-
j{ HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.
qua près de la rivière d'Elbe. Ces peuples barbares, qui comptent des démons pour leurs ancêtres paternels, avaient rempli l'air de spectres et de fantômes , par les forces de la magie qui leur était naturelle et familière. Il fallut donc combattre contre les Huns et contre les spectres, ce qui ne laissa pas de rendre la victoire des Français plus difficile et plus illustre *.
En 578, Frédégonde perdit un de ses fils **, qui mourut de la dyssenterie. Les courtisans, pour faire leur cour à la reine , accusèrent le général Mummol, quelle haïssait, de lavoir fait périr par des charmes et des maléfices. Cet officier avait eu l'imprudence de dire à quelques personnes qu'il connaissait une herbe d'une efficacité absolue contre la dyssenterie. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il fut soupçonné d'être sorcier. La reine fit arrêter plusieurs femmes de Paris, qui confessèrent au milieu des tortures quelles étaient sorcières , qu'elles avaient tué plusieurs personnes , que Mummol devait périr , et que le prince avait été sacrifié pour sauver Mummol. On redoubla alors leurs
* Voyez Debonnair, dans ion Histoire de France ^ et la Chronique de Metz.
* ¥ li n'y avait qu'un an qu'il était baptisé.
tourmens ; les unes forent brûlées , d'autres noyées ; quelques-unes expirèrent sur la roue.
Après ces exécutions, Frédégonde partit pour Compiègne , et accusa Mummol auprès du roi *. Ce prince le fit venir ; on lui lia les mains derrière le dos, on le pendit à une poutre, après quoi on se mit à le juger. On lui demanda quels maléfices il avait employés pour tuer le prince. Il ne voulut rien avouer de ce qu'avaient déposé les sorcières, mais il convint qu'il avait souvent charmé des onguens et des breuvages, pour gagner la faveur du roi et de la reine.
Quand il fut retiré de la torture, il appela ua sergent, et lui commanda d'aller dire au roi qu'il n'avait éprouvé aucun mal. Chilpéric, entendant ce rapport, s'écria : // faut vraiment quil soit sorcier , pour n'avoir pas souffert de la question 1... En même temps il fit reprendre Mummol; on l'appliqua de nouveau à la torture; on le déchira de verges à triples courroies, on lui ficha des pieux sous les ongles des pieds et des mains; et, quand on se préparait à lui trancher la tète , la reine lui fit grâce de la vie, se contentant de prendre tous ses biens. .
.6 HISTOIRE DE LA MAGIE El* FRANCE.
Ou le plaça sur une charrette qui devait le conduire à Bordeaux, où il était né; mais il ne devait point y mourir : tout son sang se perdit pendant la route , et il expira d épuisement et de douleur.
On brûla tout ce qui avait appartenu au jeune prince, autant a cause des tristes souvenirs qui s'y attachaient, que pour anéantir tout ce qui portait avec soi l'idée du sortilège *.
Pendant que ceci se passait à la cour, un paysan d'Auvergne fut griffé par les diables. Ils avouèrent qu'ils l'auraient noyé s'ils avaient pu. Heureusement pour ce paysan , il avait mangé du pain béni **.
Dans les deux années suivantes, la nature souffrit des dérangemens extraordinaires; plusieurs fleuves se débordèrent, et firent d'énormes ravages ; on vit les arbres refleurir en automne ; il parut une comète dans la Touraine ; on y entendit des bruits effrayans, sans en connaître la cause; Bordeaux fut ébranlé par un tremblement de terre, et tous les habitans se crurent engloutis ; Orléans lut consumé par le feu du ciel , et des brigands ravirent ce que les
* Grégoire de Tours, lir. vi de lUist. de France. Grégoire de Tours, de la Gloire des Confesseurs.
PREMIÈRE RACE. i 7
flammes avaient épargné. A Chartres, du sang pur avait coulé, disoit-on, de quelques pains qu'on avait rompus. La peste fut la suite de tous ces fléaux : la dyssenterie devint épidémique ; elle était accompagnée de fièvres, de vomissemens, et de plusieurs circonstances qui la rendent assez semblable à la petite vérole. Chilpéric tomba dangereusement malade; et il n'était que convalescent quand les deux autres fils qu'il avait eus de Frédégonde furent emportés par la dyssenterie.
Leur mort causa à la reine une douleur inconcevable; les intérêts du sang à part, elle ne pouvait voir froidement cette triple perte. Elle se trouvait désormais sans appui ; si son mari venait à mourir, elle avait mille ennemis à redouter, et ses barbaries lui avaient fait peu d'amis sur qui elle pût compter. Il ne restait à Chilpéric qu'un fils de sa première femme. Il se nommait Clovis, et comptait environ vingtcinq ans. Ce jeune prince, que la mort de ses frères rendait l'unique héritier du trône de France, fut assez indiscret pour s'expliquer sans ménagement contre Frédégonde , qu'il regardait comme son ennemie. La reine , qui n'avait déjà que trop d'inquiétudes sur l'avenir f résolut de s'en débarrasser.
Clovis aimait une jeune fille de basse extrac-
iS HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.
tion. Un émissaire de Frédégonde vînt dire au roi que ses deux fils étaient morts par suite de maléfices, et que les auteurs de ce double crime étaient connus. « Clovis avait une grande pas- » sion pour la fille d'une magicienne; il avait » employé les noirs artifices de sa mère pour » se défaire des deux princes ; et , si la reine ne » prenait de justes mesures, le même sort lui » était préparé. » Le tyran, qui se laissait mener par sa femme, lui permit de faire des informations. La jeune amante de Clovis fut la première victime de Frédégonde; elle la fit fouetter de verges, et lui fit couper les cheveux, quelle attacha audacieusement à la porte du prince. La mère fut mise à la question , et avoua tout ce qu'on voulut pour se racheter de rhorreur des tortures : elle était magicienne, et, de concert avec Clovis, elle avait contribué à la mort des princes.
Frédégonde, munie de ces preuves, en alla rendre compte au roi, qui ne douta plus, et abandonna son fils au ressentiment de sa marâtre. Il fut désarmé, dépouillé même des habits qu'il portait, et des marques de sa naissance, revêtu d'un habit grossier, et conduit, dans ce triste état, devant la reine, qui le fit charger de chaînes et conduire en prison. Là , on procéda a son interrogatoire. Le prince nia ferme-
PREMIÈRE RACE. , s
ment tout ce dont on l'accusait; maïs on avait trop besoin de lui trouver des crimes , pour lui laisser le temps de prouver son innocence. Il fut conduit dans un château, où on le trouva poignardé au bout de quelques jours. La reine dit et fit croire à Chîlpéric , que Clovis , probablement agité par les remords, s était tué lui-même. On apporta devant le roi le corps du jeune prince, sur lequel on avait eu la précaution de laisser le couteau ; et Chilpéric porta la stupidité du sentiment jusqu'à voir cette sanglante scène avec indifférence. Les biens de Clovis furent conGsqués au profit de Frédégonde.
La femme qu'on avait dite magicienne, et qui avait vu périr sa fille pour un crime imaginaire, se rétracta de tous les aveux qu'elle avait faits; mais on se hâta de lui imposer silence en la conduisant au bûcher, où elle fut brûlée vive*.
Si Frédégonde était féroce envers les magiciens qui pouvaient lui nuire, elle en agissait autrement, quand elle n'avait rien à redouter. Elle protégeait même de vieilles sorcières, et croyait à leurs artifices ; tant il est vrai que la barbarie est souvent compagne d'un esprit lâche et faible ! Pendant qu'elle condamnait à mort
* Aymoin, liv. ni; Grégoire de Tours, liv. v.
io HISTOIRE DE LA MAGIE EN PRANCE.
Mummol et Clovis, en qualité de sorciers , des femmes hystériques rendaient publiquement leurs oracles, et donnaient à la multitude le spectacle , alorô commun , des possessions. Ageric , évèque de Verdun , fit arrêter une magicienne qui avait acquis de grandes richesses, en découvrant les voleurs et en retrouvant les objets volés. On la disait possédée d'un esprit pythonique. Le prélat l'exorcisa, et se mit en devoir d'expulser le démon. L'esprit, quoique poussé dans ses retranchemens , et forcé à crier, déclara qu'il était bien le diable , mais que rien au monde ne l'obligerait à sortir de son poste. Tandis qu'on avisait aux moyens de lui faire changer de ton, la possédée parvint à s'échapper; elle se réfugia vers Frédégonde, qui la prit sous sa protection , et sut la cacher aux exorcistes , en la gardant plusieurs jours dans son palais.
A la fin du sixième siècle parut, dans la ville de Tours, un imposteur nommé Didier , qui se voulut faire passer pour un grand faiseur de miracles. Il se vantait d'avoir des entretiens de faveur avec saint Pierre et saint Paul , et débitait de longues extravagances que le peuple écoutait avec son avidité ordinaire. On lui apportait des malades pour qu'il les guérit; mais tout son talent consistai ta bien tromper la foule,
PREMIÈRE RACE. ai
par les prestiges de la nécromancie. Voici , par exemple, comment il traitait les paralytiques : il les faisait étendre par terre , puis quelques valets cherchaient à réchauffer leurs nerls par un frottement modéré ; d'autres tiraient le malade par les pieds et les mains avec tant de force et d'obstination, que le patient était obligé de guérir ou d'expirer. Plusieurs personnes moururent de la sorte entre les mains du charlatan ; mais quelques-unes guérirent. Ces prétendus miracles lui attirèrent une telle réputation , que saint Martin disait de lui : Cet hommelà est bien plus petit que les apôtres, et il se fera bientôt aussi grand qu'eux. Cependant, s'il avait quelque puissance, il ne la tenait que du démon ; car il savait en un instant tout le mal qu'on disait de lui dans la ville, et ne pouvait le connaître que par la nécromancie , étant trop immonde pour avoir d'autres révélations que celles des mauvais esprits. Il avait un capuchon etnne robe de poil de chèvre. Personne ne le voyait boire ni manger ; mais , lorsqu'il était renfermé chez lui, il avalait de si grosses bouchées * , que son domestique avait à peine le temps de le servir.
* Ità infarcibal in ore... U se farcissait tellement la
aa HISTOIRE DE LÀ MAGIE E5 FRANCE
Ses fourberies furent enfin dévoile'es ; les prêtres le firent arrêter, et on se contenta de le chasser du territoire de la ville ; mais personne ne sut où il se retira *.
A peu près dans le même temps, un autre sorcier se montra dans la même ville de Tours f et fit aussi des prosélytes. 11 venait d'Espagne , et apportait, disait-il, des reliques de saint Félix et de saint Vincent. 11 se querella avec Grégoire de Tours, qui se trouvait là, au moment de son arrivée, et fit plusieurs impertinences qui l'obligèrent à quitter la ville. Il s'avança donc vers Paris; et, comme c'était le temps des Rogations, il se rencontra justement avec l'évèque et le clergé de la capitale, qui faisaient les processions d'usage. L'archidiacre l'invita a porter ses reliques dans la basilique, et à se joindre aux fidèles jusqu'à la fin de la cérémonie. Mais il se mit à dire des injures à l'archidiacre et à l'évêque ; de manière qu'on le fit prendre et renfermer dans une cellule ; après quoi on visita ce qu'il portait. On trouva sur lui un sac plein de racines de diverses herbes, avec des dents de taupes, des os de rats, des ongles eLdes graisses d'ours, toutes drogues qu'on emploie pour composer des maléfices. On se hâta
* Grégoire clc Touis . Hv. i v
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de les jeter dans la Seine, aussi-bien que les reliques, et on chassa le sorcier de Paris *. Mais il eut l'audace d y reparaître et de recommencer ses fourberies. Alors on le chargea do chaînes ; et on se disposait à le resserrer en prison, lorsqu'il se sauva dans une église qu'il remplit d'une puanteur si infecte, que les cloaques et les égoûts sentaient le musc en comparaison, et que personne n'avait la force de s'en approcher. Les clercs de l'église , plus intrépides , s'avancèrent pour l'en tirer à quafre , en se bouchant les narines; mais Âmelinus, évoque de Tarbes, qui arriva sur ces entrefaites, reconnut un de ses valets dans le prétendu sorcier, et se le flt rendre **.
Ces sortes de charlatans ne recevaient alors que de légères punitions ; et un sorcier obscur pouvait se montrer sans crainte, puisqu'en cas de discrédit il en était quitte ordinairement pour un simple exil ***. Mais, quand il s agis-
* Invertît eu m eo s accula m magnum plénum de radicibus diversarum herbarum : ibique et dénies talpœ , et ossa murium , et ungues alqite adïpes ursines , vidensque hœc malcficia esse , cuncta jussii in Jlumen projici.
** Grégoire de Tours, fiv. ix.
*** Dans le quatorzième, le quinzième, et le seizième siècle, on brûlait indifféremment tous les malheureux que la faiblesse de leur imagination , un esprit porté à l'imposture ,
*4 HISTOIRE DE LA MAGIE Etf FRANCE.
sait d'un personnage important dont on voulait se défaire, l'accusation de magie avait des suites plus graves, et on la mettait sérieusement en jeu. On n'est pas étonné de trouver , au nombre des crimes de Brunehaut, la sorcellerie et les maléfices, qui méritaient bien , dit un chroniqueur, les horribles tourmens qu'on ui fit endurer pendant quatre ou cinq jours.
En effet, il était bien juste d'attacher à la queue dun cheval indompté, et de faire mourir, avec des atrocités sans exemple , une sorcière insigne qui employa contre sa bru les charmes et la magie, noua l aiguillette à son petit-fils , et besogna de telle sorte, comme dit Pasquier, que le roi Thierry ne put aucunement connaître Ermenberge * par attouchement marital.
Saint Maur, disciple de saint Benoit, vint en Fiance en ce temps. Comme il voulait entrer dans 1 église de saint Martin de Tours, une légion de diables obstrua rentrée. Notre saint les
une aliénation mentale , une maladie alors inconnue , faisaient passer pour sorciers; et Dieu sait combien on en trouvait ! ce qui a fait dire assez justement , qu'il y avait eucore moins de sorciers et de superstitieux dans les douze premiers siècles de IVglise , c'est-à-dire avant l'établissement des inquittions, que depuis qu'on s'est mis à les persécuter si cruellement.
* Fille de Bcttcric , roi des Yisîgoths.
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exorcisa. Forcés de quitter le poste, ils firent trembler la terre *.
11 régnait dans ce temps-là une superstition qui se pratiquait en consultant le sort des saints. Par exemple , on brûlait une lampe en l'honneur de saint Antoine , et des experts , sur l'inspection de la flamme que cette lampe produisait , dévoilaient aux curieux les obscurités de l'avenir. Le clergé prétendit que des devins sans mission ne pouvaient parler que par le souffle de l'esprit impur ; et le premier concile d'Orléans ** défendit ce moyen de rechercher les choses futures, sous peine d'excommunication. Cette mesure vigoureuse, loin d'anéantir le sort des saints, ne fit que le répandre et le conserver; tellement, qu'on allumait encore fréquemment la lampe de saint Antoine, même dans le dix-septième siècle.
Le concile d'Agde, dans le Bas-Languedoc***, excommunie pareillement toutes les espèces de devins et -ceux qui les consultent ; ce qui n'empêcha pas la divination de pulluler.
Le concile d'Auxerre **** défend simplement >
* Faaste , Vie de saint Maur.
Tenu en 5i i. — Canon 3o.
*** Tenu en 5o6. — Canon 4?.
**** Tenu en 5 7 8.— Canon 4.
*6 y HISTOIRE DE 1À MAGIE EN FRANCE.
de recourir aux sorciers et aux devins, mai* Bans excommunier les imbéciles qui les consultent : aussi vit-on moins de magiciens dans FAuxerroîs que dans le Languedoc.
Ce qu'on avance est aussi bien prouvé par les chroniques que par le concile de Narbonne qui retranche tout-a-fait les sorciers du nombre des fidèles, et ordonne de les vendre avec leurs enfans et leurs esclaves, au profit des pauvres. Ce même concile recommande de fustiger publiquement les amis du diable , et de faire? payer une amende de six onces d'or à ceux qui les consulteront. Ces dispositions, beaucoup plus sévères que celles du concile d'Adge, ne pouvaient être inspirées que par la multiplicité des magiciens, et devaient en produire de jour en jour un plus grand nombre.
Le concile de Reims ** se contente d'avertir les sorciers et les devins de renoncer à leurs fourberies, s'ils ne veulent pas qu'on les mette en pénitence.
Tous les conciles, tous les synodes, qui se tinrent dans les seize premiers siècles de l'église, s'élèvent contre les sorciers ; tous les écri-
* Tenu à Narbonne , dans le Bas-Languedoc, en 589. — Canon 14.
** Tenu en 63 o.— Canon 14.
vains ecclésiastiques les condamnent, avec plus ou moins de sévérité; et leurs déclamations n'eurent pas de meilleures suites que les flammes et les tortures. La magie n'a perdu tout son crédit que depuis qu'on ne daigne plus s'occuper d'elle.
Dagobert mourut à Épinai , en 638 , âgé d'environ trente-six ans. Il fut enterré à saint Denis, qu'il avait fondé. Quoique ce prince eût vécu dans de grands désordres , comme il avait bâti des églises, et enrichi les moines, voici comment on publia sa mort :
Un saint ermite, qui s'était retiré dans une petite île voisine de la Sicile, ftit averti en songe de prier Dieu pour l'âme de Dagobert.
S 'étant donc mis en oraison , il vit sur la mer des diables qui tenaient le roi Dagobert , lié sur un esquif, et le conduisaient, en le battant, aux manoirs de Vulcaîn *. Dagobert ne cessait de crier, appelant à son secours saint Denis, saint Maurice et saint Martin, les priant de venir le délivrer, et de le conduire dans le sein d'Àbrabam. Tout à coup le ciel tonna; les trois saints descendirent, revêtus d'habits lumineux, coururent après les diables , leur arrachèrent cette
* Ad Fitlcania îoea : Dans les gouffres de l'Etna t où lc« païens avaient placé les forges de Yulcain.
aS HISTOIRE DE tk MAGIE O FRANCE.
pauvre âme , et remmenèrent au ciel en chanrtant des psaumes *.
La sculpture a mis en œuvre cette fable ridicule, dans le mausolée de Dagobcrt. On voit, sur le premier plan , ce roi étendu mort. Audessus, a la première bande , il est couché sur un lit, près de mourir, et saint Denis est à ses côtés. Un arbre sépare ce sujet du suivant : dans la partie droite de la même bande , on voit une barque sur les flots de la mer; un diable, ayant la queue au cul , semble pousser la barque ; deux autres la retiennent. L ame du roi Dagobert y est placée entre quatre diables. Les deux diables de gauche ont des oreilles dane; celui qui est assis à l'extrémité de la barque frappe sur un tambour de basque; son voisin dit des gausserics à ce pauvre roi Dagobert, qui fait triste figure; les deux démons de droite paraissent plus pacifiques.
Sur la seconde bande , qui est celle du milieu , on voit deux anges, dont le plus apparent porte le bénitier et l'autre le goupillon ; puis viennent en habits épiscopaux saint Denis et «aint Martin, qui s'efforcent de tirer des griffes du diable le malheureux Dagobert. Saint Maurice, vêtu en chevalier, donne un coup de
* Manuscrit cote 2447 » Bihlioth. royale.
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poing au diable le plus obstiné, qui lâche sa proie après beaucoup de résistance. Pendant ces débals, un démon, pour effrayer les saints, leur montre son derrière ; un autre, qui tient une rame , s appuie sur Tune des extrémités de la barque, et entr ouvre les cuisses pour leur faire voir ce qui s'y trouve assez communément.
Sur la troisième bande , qui est la dernière , se trouvent deux anges à la droite , et deux à la gauche. Le milieu est occupé par saint Denis, saint Maurice et saint Martin, tenant par les coins le drap qui soutient l'âme du roi Dagobert. La main du Père éternel est étendue pour saisir cette âme bienheureuse , pendant qu'un ange lui donne des coups d'encensoir *.
U est à remarquer que tous les personnages qui figurent sur le mausolée de Dagobert n'ont point de sexe ; et cela , de peur de faire pleurer la bonne vierge, comme l'observent de judicieux chroniqueurs.
Mais, en même temps qu'on donnait le ciel aux princes qui avaient fait du bien aux moines , on envoyait aux enfers les impies qui avaient eu l'impudence de leur déplaire.
Abdéramc, lieutenant du calife de Damas,
* Ce monument , qui est du treizième siècle, vient iTctrç replacé , par ordre du roi , à saiut Deuis.
3o HISTOIRE DE tA MAGIE EN FRANCE.
vainqueur de l'Espagne et des Pyrénées, fondit sur la France, à la tête de quatre cent mille Sarrasins, dans Tannée 752. Charles-M?rtel s'avança à leur rencontre, les attaqua entre Tours et Poitiers , avec sa prudence et son intrépidité ordinaires, et les battit si complètement, qu'à peine en échappa-t-il vingt-cinq mille*. Si ce vaillant homme n'avait pas arrêté cet impétueux torrent , dit Saint-Foix, on verrait peutêtre aujourd'hui autant de turbans en France qu'en Asie. Mais, dans une disette d'argent, il avait payé ses soldats avec l'or qui se trouva dans quelques monastères; il avait même donné de riches abbayes à ceux de ses capitaines qui avaient contribué davantage au salut de la patrie : il fut donc traité d'ami du diable, de jorcier, de mécréant, qui ne devait ses succès et son mérite qu'à l'esprit malin; et, après sa mort **, il fut honteusement damné en corps et en âme»
Saint Eucher, évêque d'Orléans, étant en
* Le président Hénault, l'un de nos écrivains les moins exagérés , dit que les Sarrasins perdirent plus de trois cent mille hommes. La plupart des autres historiens élèvent à trois cent soixante et quinze mille le nombre des morts. Cette bataille eut lieu le 22 juillet 732.
** Charles-Martel mourut en 741.
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oraison, fut ravi en esprit et mené par un ange en enfer; il y vit Charles-Martel, et il apprit de l'ange que les saints, dont ce prince avait dépouille' les églises , lavaient condamné à brûler éternellement en corps et en âme. Saint Eucher écrivit cette révélation à Boni face , évêque de Majence, et à Fulrad, archichapelain de Pepin-le-Bref, en les priant d ouvrir le tombeau <le Charles-Martel , et de voir si son corps y était. Le tombeau fut ouvert; le fond en était tout brûlé, et on n'y trouva qu'un gros serpent qui en sortit, avec une fumée puante *, et qui n'était qu'un vrai démon , comme dit Denis le chartreux. Boniface eut l'attention d'écrire à Pepin-le-Bref et à Carloman toutes ces preuves et circonstances de la damnation de leur père , en les invitant à respecter plus que lui les choses saintes, et à redouter la griffe de Satan.
Childéric III, le dernier roi de la première race, monta sur le trône en 742. Comme les décrète des conciles n'avaient pas diminué le nombre des sorciers, il publia, dans cette même année , un édît qui ordonnait, conformément aux saints canons, de détruire toutes les superstitions païennes et toutes les ordures de la gentilité **. En conséquence , il fut enjoint
* Voyez la Vie de saint Eucher, évêque d'Orléans. ** Voyez les pièces justificatives, n°. 1.
aux évêques et aux magistrats d'extirper la nécromancie , les sortilèges, les charmes, les philtres, les divinations, etc. Mais on fondait des monastères, les moines se multipliaient, le peuple ne s'éclairait point; il fallait des possédés , des magiciens , des exorcismes et des devins ; et ni le roi ni le clergé n'étaient assez puissans pour commander à l'imagination, outre que leur intérêt et la petitesse de leurs lumières ne pouvaient dissiper les ténèbres , où l'esprit du peuple était alors enseveli.
En 750, Childéric III fut détrôné, rase , en^ fermé dans un monastère ; et avec lui s'éteignit la première dynastie des rois de France.