FIN DE LA PREMIÈRE RACE
Rte ne de Pépin. — Le cabaliste Zédechias. — Le démon s'intéresse au paiement de la dime. — Capitulaires de Charlemagne contre les sorciers. — Louis-lc-Débonnaire. — Sentimens d'Agobard sur les sorciers et les apparitions aériennes. —Invasions des Normands.— Charles-le-Chauve va aux enftrs. — Possessions et anecdotes diverses.
Pépin , dit le Bref, second fils de Charles-Martel , parvint à la couronne en y 5 1 , et fut le premier roi de la seconde race. Comme il disposait en maître de l'autorité, il n'eut pas de peine à se faire élire roi de France. Mais, voulant affermir sa couronne, il rechercha l'ailiance du pape, qui commençait à devenir puissant, et fit approuver son élection par le saint siège. De plus, il se fit sacrer; et c'est le premier de nos rois qui ait employé les cérémonies de l'église à son couronnement. Pépin fut donc oint dans la cathédrale de Soissons, par saint Boniface, légat du pape et archevêque de Mayence.
L'ignorance et des désordres sans nombre signalèrent ces temps barbares* Ce même Boni-
face dénonça au pape Zacharie, et fît excommunier un évèque, convaincu d'hérésie , pour avoir dit qu'il y avait des antipodes. Il se plaignit encore, dans une lettre au même pape , que des gens sans aveu, qui se disaient prêtres, couraient en vagabonds dans la France ; et que ces faux missionnaires étaient sacrilèges , $odomites et sorciers *.
De pareils débordemens ont fait croire <jue la vision de saint Eucher, la damnation en corps et en âme de Charles-Martel , et l'ouverture de son tombeau n'avaient produit que de légères sensations dans l'esprit du peuple et du roi; car enfin, si la foi eût été grande, et le prodige bien avéré , les suites en auraient été plus édifiantes que les sacrilèges , la sodomie et les maléfices.
Alors parut le fameux cabalisteZédéchias. H se mit dans l'esprit de convaincre le monde que les élémens étaient peuplés de substances spirituelles **. L'expédient dont il s'avisa fat de conseiller aux sylphes de se montrer en
* Voyez les pièces justificatives , K°. 2.
Dans la cahaleje feu est habite parles salamandres t Tair par les sylphes , l'eau par les nymphes ou ondins, h terre par les gnomes.
lair aux yeux de tous ; ils le firent avec magnificence. On voyait dans les airs ces créatures admirables , en forme humaine, tantôt rangées en bataille, marchant en bon ordre , ou se tenant sous les armes , ou campées sous des pavillons superbes; tantôt sur des navires aériens dune structure admirable, dont la flotte volante voguait au gré des zéphyrs.
Le peuple crut d'abord que c'était des sorciers qui s étaient emparés de lair pour y exciter des orages, et pour faire grêler sur les moissons. Et comme ce spectacle se renouvela plusieurs fois, tant sous Pépin que sous Charlemagne et sous Louis-le-Débonnaire, les savans , les théologiens et les jurisconsultes furent bientôt de l'avis du peuple. Les empereurs le crurent aussi, et cette ridicule chimère alla si avant, que le sage Gharlemagne, et, après lui, Louis-le-Débonnaire , imposèrent de grièves peines à tous ces prétendus tyrans de lair *.
* Collin de Plancy, dans son Dictionnaire infernal, à l article Cabale , pense que ce conte cabalistique n'est autre chose qu'une aurore boréale. « Mais ce qu'il y a ici de sinw gulier , ajoute-t-il , c'est cette peine imposée à des nuages
* par deux de nos rois, et qu'on peut voir dans les capitu-
* k»res de Charleraagne et de Louis-le-Débonnaire. Nous
• oavons plus le droit de reprocher à Xencfei l'ordre qu'il
• dttuna d enchaîner la mer î ».
Les sylphes, voyant le peuple, les pédans, et même les têtes couronnées se gendarmer ainsi contre eux, résolurent, pour faire perdre cette mauvaise opinion qu'on avait de leur flotte innocente, d'enlever des hommes de toutes parts, de leur faire voir leurs belles femmes, leur république et leur gouvernement, puis de les remettre à terre en divers endroits du monde. Us le firent comme ils l'avaient projeté. Le peuple, qui voyait descendre »ces hommes, y accourait de toutes parts, prévenu que c'étaient des sorciers qui se détachaient de leurs compagnons pour venir-jeter des venins sur les fruits et dans les fontaines. Suivant la fureur qu'inspirent de telles imaginations , dans'un siècle grossier, ils entraînaient ces malheureux au, supplice. On croirait à peine quel grand nombre ils en firent périr , par l'eau et par le <feu, «dans tout le royaume.
.M arriva qu'un jour, entre autres *, on vit à Lyon descendre, de ces navires aériens, trois fiommesrCt une Femme. Toute la ville s'assemî>le alentour, crie qu'ils sont magiciens, et <]ue Grimoald, duc de Bénévent, ennemi de Charleiuagne , les envoie pour perdre Jesmois-
* Sens Louts-lc-Débonnairc , successeur deCkarleuagne, et troisième roi de la seconde race.
sons des Français/ On allait les jeter an feti , quand Agobard , archevêque de Lyon , accoumt au bruit. Il prouva au peuple qu'il se trompait , que des hommes ne pouvaient pas descendre de l'air, et que la prévention les avait abuses à l'égard des quatre inconnus; il fit si bien, que le peuple le crut, et rendit la liberté aux ambassadeurs des sylphes *.
Toute cette fable extravagante ne se trouve ainsi détaillée que dans les cabalistes; ils ajoutent que les fées du siècle de Charlemagne étaient des sylphides , et que les hommes héroïques qui illustrèrent ce temps-là étaient nés du commerce des sylphes avec les filles des hommes.
Ce qu'il y a de certain > c'est que le peuple d alors voyait partout des sorciers et des prodiges , et que le clergé ne faisait pas de grands efforts pour déraciner cette opinion dangereuse.
Charlemagne avait donné la dime au clergé ; mais le peuple ne se pressait pas de payer cet impôt extraordinaire. Les moines , pour en assurer le recouvrement, imaginèrent plusieurs moyens surnaturels. D'abord ils supposèrent une lettre , écrite > disaient-ils , par Jésus- Christ même.
* L* comte deGabalU, cinquième cntrrtiea.
On y lisait que les païens, les sorciers, et généralement tous ceux qui ne voudraient pas payer la dlme s'exposaient à ne rien récolter ; et Jésus-Christ , sortant de son caractère de clémence, menaçait d'envoyer dans les maisons des impies , des serpens ailés qui dévoreraient le sein de leurs femmes.... *.
Une grande famine qui survint , en 793, confirma la première menace. On avait trouvé tous les épis de blé vides ** ; des personnes dignes de foi entendirent en l'air plusieurs voix de démons, qui déclarèrent qu'ils avaient dévoré la moisson , parce qu'on ne payait pas les dîmes aux ecclésiastiques : c'est pourquoi il fut ordonné , sous des peines sévères , qu'on les paierait à l'avenir.
Ceux qui s'étonnent de voir le diable s'intéresser si vivement au clergé de France , trouveront plus singulier encore le soin qu'il prenait en ce temps-là du salut du peuple. Dans une assemblée générale de la nation , les prêtres firent parler le diable en propre personne; il se présenta comme une espèce d'apôtre , déclama contre les désordres, invita tout le royaume à rentrer dans la bonne voie, et se montra,
* Mably , obs. 5. Histoire de France , !iv. 11. Capitulaires , an 794 , art. 23.
dans tont son discours, fâché de voir les Français dans la route de la damnation éternelle.
Cliarlemagne avait réitéré plusieurs fois Tordre de chasser de ses états les sorciers , les magiciens , les devins , les astrologues et les augures. Mais comme ce mal demandait un remède plus puissant que les exhortations * , il fit enfin publier plusieurs édits, qu'on peut lire dans ses Capitulaires , et qui établissent les peines dont ils devaient être punis. Nous les réunirons, pour éviter les répétitions.
Ils défendent toutes sortes de sorcelleries, de magies, de divinations, d'enchantemens , etc. Ils s'élèvent contre les noueurs d'aiguillette , contre ceux qui invoquent le diable , et contre les compositeurs de philtres amoureux. Ils défendent encore de troubler lair, d exciter des tempêtes, de fabriquer des caractères et des talismans, de jeter des maléfices, de faire périr les fruits de la terre, de tarir le lait des bestiaux, de l'ôtcraux uns pour le donner aux autres, et de pratiquer les mathématiques, c està-dire l'astrologie judiciaire , qui se parait alors du nom de cette science. Ces règlemens veulent que tous ceux qui exercent les arts diabo-
* Le commissaire de La Marre j Traité de la police tiire iv.
4o HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.
liques soient réputés exécrables , et traités de même que les homicides, les empoisonneurs et les voleurs; ils ordonnent que ceux qui les consulteront soient punis de mort, aussi-bien que ceux qu'on aura consultés et qui auront répondu. Quant aux devins, les édits les condamnent à être fustigés et chassés des villes; et ils ajoutent, pour motif de ces dispositions, qu'il est bien juste de punir d'autant plus sévèrement ceux qui se trouvent coupables de semblables fautes, qu'ils ont osé, par une entreprise aussi détestable que téméraire, rendre au démon le culte qui n'appartient qu'à Dieu *. Les conciles du huitième et du neuvième siècles tiennent le même langage, et défendent particulièrement aux prêtres de faire des maléGces.
Cependant , malgré le zèle de Charlemagne pour extirper la race des sorciers, ses états en étaient continuellement infestés. Lorsqu'il fit la conquête de la Westphalie , il la trouva peuplée de païens, d'impies, de sorciers et d'adorateurs du diable ; et ce fut pour la purger de ces hérétiques , dit un chroniqueur, qu'il établit le tribunal secret.
* Capitulaires de Baîuzc , tom. I".
SECONDE RACE. 4r
Sous le règne de Louis-le-Débonnaire , qui traitait moins sévèrement le charlatanisme , les superstitions allèrent en augmentant. Les astrologues surtout jouissaient d'une grande faveur à la cour de ce "prince : il les consultait sur tous les événemens. Un de ces imposteurs a écrit la vie de Louis-le-Débonnaire, et la soigneusement enflée de particularités merveilleuses.
Ce faible prince avait fait mourir justement Bernard*, son neveu, parce qu'il s était révolté contre lui. Quelques signes qu'on crut encore voir en l'air , et les murmures des évêques , itèrent à l'empereur toute sa tranquillité : dès lors on entendit pendant la nuit des sons extraordinaires; les étoiles pâlirent; une jeune fille passa un an sans manger; la terre trembla a Aix-la-Chapelle **; le ciel donna visiblement des marques de courroux. Pour détourner les malheurs que prédisaient les astrologues , et pour adoucir les tristes influences d'une comète qui se montrait alors, on ordonna dans toute la France des jeûnes et des prières; on fit des processions ; et Louis-le-Débonnaire expia, par
* Il était peïit-fils de Charlcraagiic , et roi d'Italie ; mais d aurait voulu l'empire. Il prit les aimes contre &on onde en 818.
** L'Astronome. Collcclion de Dmhesnc »
4a HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.
une pénitence publique, la mort du séditieux Bernard.
En 83g, Louis se vit contraint de marcher contre son 61s , le roi de Bavière , qui s était emparé de plusieurs villes à sa bienséance. Ce qui le chagrinait principalement, c'est qu'on était en carême , et qu'il n'osait se mettre en campagne dans un temps si saint, sans redouter la vengeance du ciel ; il fallut donc que les prélats qui l'entouraient levassent ses scrupules» Il partit de Poitiers, et se rendit à Aix-la-Chapelle , où il devait rencontrer son fils rebelle ; mais , à l'approche de l'empereur, Louis de Bavière disparut. Le Débonnaire, fatigué du voyage, et rebuté d'avoir toujours ses enfans à combattre, tomba dangereusement malade. Une éclipse totale de soleil , qui survint la veille de l'Ascension, effraya encore cet esprit, que les malheurs et la superstition avaient affaibli *. La peur augmentant son mal , l'empereur se fit porter dans une lie près de Mayence. Quantité de prélats se rassemblèrent autour de lui ; il se confessait tous les jours, et gardait un jeûne
* Le président Hénault. — Louis-Ie-Débonnairc passait cependant pour un grand astronome , et il s'effrayait d'une éclipse ; mais tout s'allie dans des têtes aussi faibles.
obstiné qui dura six semaines. Les forces l'abandonnèrent enfin ; il demanda le bois de la vraie croix, qu'il fit placer sur sa poitrine, et on chanta les matines près de son lit. Dreux , son frère et son grand-aumônier, ne le quittait plus. Quand il sentit sa fin approcher , il pria les ecclésiastiques qui l'entouraient de lui donner leur bénédiction; et, tandis qu'on récitait les prières des agonisans, l'empereur, tombant subitement dans le délire , se tourna du côté gauche , roula les yeux comme une personne en colère , et cria deux fois en allemand : Hutz ! hutz */ ce qui veut dire : Dehors! dehors! On conclut de là qu'il voyait le diable , dont il redoutait les approches **, parce qu'il avait souvent entendu dire que le malin esprit fait ses efforts , aux derniers momens , pour emporter 1 ame du chrétien. Il mourut d'inanition , après quarante jours de souffrances.
* Le peuple a pris en France cette exclamation allemande , et se sert du mot houss ! pour inviter gracieusement à sortir.
** Conversâ acie in sinislram partent , indignando quodam modo , virtute quantd potuit , dixit bis hutz / huti/ quod signifient foràs ! foras! undè patet quia malignum spiritum vidit , cujus societatem nec vivus nec moriens habere voluit. L* Astronome. Collection d'historiens français de Duchesnc , tom. II.
Mais les apparitions aériennes étaient devenues plus importantes que jamais r sou»
Louis-le-Débonnaire , comme nous lavons remarqué en parlant de Zédéchias. On voyait clairement des sorciers à cheval sur des nuages r des bataillons de magiciens armés de lances r et des enchanteurs traînant à leur suite, au-dessus de la France, des magasins de poisons. Les théologiens discutaient gravement sur de pareils prodiges. Quelques calculateurs déclaraient qu'on voyait là le présage de la fin du monde, fixée irrévocablement à Tan 1000 de Jésus- Christ. D autres répondaient que les présages venaient de bonne heure , que lantechrist ne devait paraître qu'en i345 , et que la terre serait brûlée, jusque dans ses fondemens, en Tan i3g5; mais non en Tan iooo, parce que rien ne le prouvait; au lieu que les partisans du second système s appuyaient sur une prophétie de l'Ancien Testament. Les esprits forts, qui se comptaient alors facilement, avançaient que des hommes n'avaient pas le corps assez délié pour voyager dans les airs ; et les théologiens repondaient que le diable les transportait comme il avait autrefois transporté Jésus-Christ sur le pinacle du temple de Jérusalem.
Quelques gens sensés s'élevèrent inutilement contre ces opinions extravagantes. L archevê-
<jne Agobard , après avoir crié contre l'avarice du clergé, qui se faisait donner les biens du peuple en lui promettant de le préserver des maladies, et en entretenant les terreurs , composa un traité sur la croyance où 1 on était alors tjue les sorciers infectaient l'air et causaient les tempêtes *. « Tout le monde s écrie dans les v orages, dit ce savant prélat, que l'air est ma- *> léficié, comme si les sorciers pouvaient en- » voyer la pluie , déchaîner les vents, et lancer » la foudre; plusieurs pays entretiennent un » magicien pour détourner les tempêtes de leur » territoire. Il y a peu de temps que la morta- » lité était sur les bœufs : on s'imagina que le » duc de Bénévent envoyait des hommes dans » les nuées pour répandre des poudres char- » mées sur les champs, les prés, les monta- » gnes, et pour empoisonner les fontaines et » les rivières. Plusieurs étrangers furent pris, » comme étant émissaires du duc ; et, par une » fatalité inconcevable, ces malheureux poussaient la folie jusqua convenir qu'ils étaient
* Papyrc Masson publia les ouvrages d' Agobard en 1 606 , pour la première fois , après les avoir arrachés des mains d'un relieur qui allait les employer à couvrir des livres, parce qu'ils étaient écrits sur du parchemin. Le manuscrit est encore dans la bibliothèque royale.
» sorciers. Le peuple les faisait mourir, et at- » tachait leurs cadavres sur des planches qu'on » lançait dans les rivières. Ceux qui faisaient » ces exécutions ne réfléchissaient pas que » quand chaque Bénéventin aurait eu trois » chars de poudre à sa suite, il eût été impossi- » ble d'en répandre une assez grande quantité » pour causer les ravages qu'on éprouvait. Mais » une si crasse ignorance tyrannisait le monde, » que des chrétiens ajoutaient foi à des absur- » dites, qu'on aurait eu peine à inculquer dans » l'esprit des païens *. »
Mais les visions n'en continuèrent pas moins. En 842 , le diable fit paraître, au mois de mars, dans les plaines du ciel , des armées de différentes couleurs. La lune, dans toute sa beauté, éclairait ce prodige.
La même scène se renouvela plusieurs fois.
En 848 particulièrement, des armées infernales défilèrent, au clair de la lune, entre le
* Tanta jam stullitia oppresserai miserabilem mimdum , ut nunc sic absurdœ res credantitr à christianis , quales nunquàm anicà ad credendum poterat quisque suadere paganis crealorem omnium ignorantibus. — Liber contra insulsara vulgi opiniooem de grandiDe et tonilru.
ciel et la terre *. Des apparitions semblables accompagnèrent le siège de Jérusalem ; et les païens et les juifs , plus éclairés que nos bons aïeux, n'imaginèrent point les bataillons de sorciers.
L'empire français , parvenu à sa plus grande hauteur sous Charlemagne , se soutint faibleblement sous Louis-le-Débonnaire, et déclina tout-à-fait sous Charles-le-Chauve , son successeur. Le peuple vivait dans la peur et l'indolence , et l'habitude qu'on avait prise de brûler continuellement des sorciers ne diminuaitpoint les frayeurs publiques. Mais le clergé croyait Cadre plaisir à Dieu en exterminant les amis du diable. Un petit nombre de prélats, moins féroces ou plus instruits, firent pourtant de salutaires règlemens contre les sorciers, et en obtinrent plus de succès que de la peine de mort. Entre autres, Hérard, archevêque de Tours, se contenta de soumettre ceux de son diocèse à des pénitences publiques, et l'histoire du temps ne dit point qu'il ait été obligé de recourir à des mesures plus sévères.
Aux sorciers qui désolaient le reste de la
* Fragmentum Chronicœ FontanelUnsis.
France, s'unirent, sous Charles-le-Chauve, les sorciers du Nord, qui, sous le nom de Normands * , inondèrent le pays. Le diable, qu'ils adoraient, disait-on, les favorisa presque toujours, et les rendit souvent victorieux. On ne cessa de les craindre que quand Rollon , leur chef, consentit à recevoir le baptême, et à porter le nom de chrétien.
Mais outre les soins que lui donnaient les Normands , Charles-le-Chauve eut encore plusieurs ennemis à combattre , tant intérieurs qu'extérieurs; et, dans la plupart de ses guerres , il fut obligé de lutter contre des hommes qui appelaient à leur secours les forces surnaturelles de la magie.
Pendant qu'il assiégeait Angers , des démons, sous des formes de sauterelles , grosses comme le pouce, ayant six ailes et des dents dures comme des cailloux , vinrent assaillir les Français* Ces ennemis d'un nouveau genre volaient en bon ordre , rangés en bataille et se faisant éclairer par des piqueurs d'une forme élancée.
* Us étaient aux portes de Paris , en 845. Ds le brûlèrent en 857 , l'assiégèrent de nouveau en 885 , en 892 , en 910, et firent partie de la France en 911 , par le don que leur fit CLarles«le-Siniplc, de la Neustfie , appelée depuis Normandie.
5IC0NDE RACE. ^
Quel oocrage cThomme , quelles arme* dfc £*i/rv que humaine ;K>uvait-on opposera c au*, dowLîhles conibattans? On le» *xv # *j%. »f *t tourbillon, mis en déroute, vr pc^ui^iu mu b mer, la téte en avant *.
Charles-le-Chauve eut raconte lui-même dans lu: *• lui attribue :
Un soir que, revers ? ut l .
se disposait à se cttxxitr. uirt ^ .- • frapper ses oreiH**- » ..i^r*^ . . *. - - * voix, ton esprit mt - r ^ - .
» et tu verras l~ j**-iit*ns . -
» serviront de pe^v-v ■ i: . - j: u- ;rî^>^ - » quoi toi rca u *l' 'jai* \ j\ \ r^*. , : ^ S tant iJ fut ra~- *r--;i-:\ *^ v--* q * ' ^-i>^ -
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la main un p*i vai*i K "nu »^;î -i** . ^
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!>o HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.
une extrême vitesse, mais toujours en dévidant le peloton de fil lumineux : il le conduisit dans des vallées profondes , remplies de feux et pleines de puits enflammés, où Ton voyait bouillir de la poix, du soufre, du plomb, de la cire, et d'autres matières onctueuses. Charles remarqua les prélats qui avaient servi son père et ses aïeux. Quoique tremblant, il ne laissa pas de les interroger, pour apprendre d'eux quelle était la cause de leurs tourmens. ' Ils lui répondirent : « Nous avons été les évê- » ques de votre père et de vos grands-pères; » et, au lieu de les porter, eux et leurs peu- » pies, à la paix et à l'union, nous avons semé » parmi eux la discorde et le trouble. C'est » pourquoi nous sommes brûlés dans ces sou- » terrains infernaux , avec les homicides et les » voleurs* C'est ici que viendront vos évèques » et tout ce grand nombre d'officiers qui vous » environnent et nous imitent dans le mal. »
Pendant qu'il considérait ces choses, le roi vit fondre sur lui de noirs et affreux démons , lesquels, avec des crochets de fer enflammé, voulaient se saisir de ce peloton de fil, et l'enlever des mains du prince ; mais l'extrême lumière qu'il jetait les empêchait de le saisir. Ces mêmes démons voulurent prendre le roi par derrière , et le précipiter dans les puits de sou-
SECONDE RACE. Si
fre ; mais le conducteur débarrassa ce prince des embûches qu'on lui tendait , et le conduisit sur de hautes montagnes, d'où sortaient des torrens de feu qui faisaient fondre et bouillir toutes sortes de métaux. Là , Charles trouva les âmes des seigneurs qui avaient servi son père et ses frères. Les uns y étaient plongés jusqu'au menton , d'autres à mi-corps. Ils s'écrièrent en s'adressant au roi : « Hélas ! Charles, vous voyez » comme nous sommes punis dans des torrens » de flammes , pour avoir malicieusement semé » la division entre votre père, vos frères et » vous! »
Le roi ne put s'empêcher de gémir de leurs peines. Dans le même temps il vit venir -à lui des dragons, dont la gueule enflammée cherchait à l'engloutir ; mais son conducteur le fortifia en l'entourant du fil du peloton ; et cette clarté offusqua si bien ces dangereux animaux, qu'ils ne purent l'atteindre. Ils descendirent aussitôt dans une vallée dont un côté était obscur, ténébreux, et cependant rempli de fournaises ardentes. Le côté opposé était trèséclairé et fort agréable.
Charles s'attacha particulièrement à examiner le côté obscur : là il vit des rois de sa race, tourmentés par d'étranges supplices. Le cœur serré d'ennui et de tristesse, il craignait à tout
5a HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.
moment de se voir plongé dans les mêmes gouffres par de noirs géans qui mettaient cette vallée tout en feu. Cependant il s'avança vers Je coté éclaire., et y remarqua deux fontaines f dont Tune était d'eau très-chaude , l'autre plus douce et plus tempérée. Un peu plus loin il vit deux tonneaux remplis l'un et l'autre de ces eaux. Il aperçut dans l'un des tonneaux son père Louis, qui y était plongé jusqu'aux cuisses *. Quoiqu'il fit là triste figure, il ne laissa pas de rassurer son fils, et lui dit : « Mon fils, » ne craignez rien ; je sais que votre esprit re- » tournera dans votre corps, et que Dieu a per- » mis que vous vinssiez ici pour voir les peines » que je souffre pour mes péchés. De ce ton- *> neau, plein d'eau bouillante, je suis trans- •» porté de jour à autre jdans celui-là, qui est *> d'une chaleur douce et modérée : c'est un » soulagemeut que je dois aux prières de saint » Pierre, de saint Denis et de saint Remy, qui » sont les protecteurs de notre maison royale.
* Néanmoins ce pauvre Louis-le-Débannairc s'était confessé quarante fois pendant ses quarante jours de maladie. Il était mon d'inanition , au milieu des chants de JVglise , «te. Ex il tst presque dans la chaudière! Que deviendront , après cela , ceux qui jnwent dans l'impénitence finale, cest-adire, sans confession?
9 Mais si , par des prières , des offrandes , des » aumônes, vous me secourez, vous , mes bons » évêques , mes fidèles abbés, et même tout » Tordre ecclésiastique, je ne tarderai guère à » être délivré de ce tonneau bouillant. Mon » frère Lothaire , et Louis son fils , ont été m exempts de ces peines par l'intercession de » saint Pierre , de saint Denis et de saint Remy ; » et ils jouissent à présent de toutes les joies » du paradis.
» Regardez a votre gauche , continua Louis- » le-Débonnaire en montrant à son fils deux » immenses cuves d'eau bouillante; voilà ce » qui vous est destiné si vous ne faites bien vite » pénitence de tous vos péchés. »
Charles frissonnait à ces mots. Son guide , qui s'en aperçut, \ emmena dans la partie du vallon où se trouvait toute la gloire du paradis. Il y vit, au milieu des plus illustres rois, son oncle Lothaire, assis sur une topaze d'une grandeur extraordinaire, et couronné d'un riche diadème. Son fils Louis était dans un éclat aussi brillant. A peine eut-il aperçu le roi , qu'il l'appela d'une voix fort douce, et lui parla en ces termes : « Charles, qui êtes mon troisième suc- » cesseur dans l'empire romain, approchez. Je » sais, continua-t-il , que vous êtes venu voir » les lieux de supplices et de peines, où votre
» père et mon frère gémissent encore pour » quelque temps. Mais, par la miséricorde de w Dieu, ils seront bientôt délivrés de leurs souf- » frances, comme nous-mêmes en avons été » retirés , à la prière de saint Pierre , de saint » Denis et de saint Remy, que Dieu a établis les » patrons des rois et du peuple français. Et, » s'ils ii avaient pas été nos protecteurs, notre » famille ne serait plus sur le trône. Sachez » donc que vous ne tarderez pas à être détrôné, » et que vous survivrez peu à cet événement.
» L'empire romain, que vous avez possédé ju&- » qu'ici, continua le fils de Lothaire, doit pas- » ser incessamment entre les mains de Louis *, » fils de ma fille. » A l'instant le roi aperçut ce jeune prince, et lui remit l'empire. On lui commanda de confier au royal enfant le peloton lumineux , pour preuve qu'il lui abandonnait l'autorité. Charles obéit. Le jeune prince, maître du fil mystérieux , devint tout brillant de lumière; et, ce qu'on ne croirait pas, l'esprit du roi rentra dans son corps : ce qui finit nécessairement le voyage **.
* Louis-le-Bègue , fils d*Ermentrude et de Charles-Ie- Chauve. Il parvint à la couronne en 877.
** Manuscrit 2447. Bibliothèque royale.
Malgré cette vision de feveur, et l'entière déférence qu'il témoigna toujours au clergé, Charles-le-Chauve eut la douleur de se voir excommuuié , déposé et interdit par Venilon, archevêque de Sens *. Si Ton a peine à croire qu'un simple prélat ait eu l'impudente audace de lancer les foudres de l'église contre un roi de France , on conçoit plus difficilement encore la lâcheté du monarque, qui s'excuse ainsi dans un écrit publié contre le séditieux : « Ce prélat, » dit-il, ne devait pas me déposer, ni m oter j> un sceptre consacré par les cérémonies de >i l'église , sans que j'eusse au moins comparu « devant les évèques qui m'ont sacré , et que » j'eusse subi leur jugement. Us sont ici les tro- » nés de Dieu; c'est par eux qu'il prononce ses » décrets; j'ai toujours été prêt à recevoir leurs >» corrections paternelles , et je n'ai pas cessé >i d'être soumis à la justice de leurs chitim mens »
* Cette anecdote dénient un peu certains ouvrages, qui nous donnent le roi Robert pour le premier roi excommunie.
** (Jud consécration* vel regni sublimitate , siqjpLmtari vrl projici à nullo débiteront , saltem sine artdientiJ et judicio epûcoporum, quorum minisUrio in régent sum consecratus , et qui throni Dei sunt dicti, in qmbus
Après la mort de Charles-le-Chauve, un certain Berthold, rhémois, eut aussi une vision qui ne s'accorde pas tout-à-fait avec les tonneaux que vit ce prince dans la vallée de son père. Ce Berthold était accoutumé à avoir des extases. Dans une de ses absences d'esprit, il lui sembla voir Charles-le-Chauve couché en un lieu ténébreux et obscur, plongé dans un bourbier, rongé de vers, et tellement décharné , qu'on pouvait compter ses os et ses nerfs. Le roi, à demi mangé, lui donna commission d'aller trouver Hincmar, archevêque de Rheims, pour lui rappeler sa promesse de prier Dieu pour son âme. Berthold fit ce que Charles lui avait dit; et Hincmar écrivit aux parens du monarque défunt l'état déplorable où il se trouvait , ajoutant qu'il n'était ainsi tourmenté que pour avoir donné des bénéfices aux courtisans et aux laïcs* . On doit convenir, ajoute Denis le chartreux, que c'était un crime trop révoltant.... Et Loup, abbé de Ferrière , croit que la ruine de la famille de Charlemagne ne vient que de là....
Deus sedet, et per quos sua dteemit judicia ; quorum paternis correctionibus et castigatoriis judiciis me subdere
fui paratus , et in prœ senti sum subditus Libella»
adversùs Venilonem. Collection de Duchcsne , tom. II.
* Hincmari Epis to la.
Sous le règne de Louis II , dit le Bègue, fils et successeur de Charles-le-Chauve , l'esprit malin prit son poste dans une ferme sur le Rhin , et on l'entendit parler sans le voir. Il s'attacha de préférence à un pauvre homme des environs qui travaillait dans cette ferme, et brûla la maison qu'il habitait. Le démoniaque se retira chez ses amis avec sa famille ; mais le diable le suivait partout, et causait mille dégâts : de façon que personne ne voulut bientôt plus recevoir un homme qui traînait avec lui lui démon si méchant. Il fut donc obligé de coucher en plein air. Il avait réuni ses récoltes en un monceau : le diable les incendia encore avec sa malice ordinaire. Les voisins, effrayés, voulurent tuer le pauvre homme; mais il protesta de son innocence avec tant de vérité, qu'on se contenta d'envoyer chercher à Mayence des prêtres et des exorcistes avec des reliques pour chasser l'esprit malin. Us arrivèrent au moment où il faisait de grands ravages, et se mirent à chanter les litanies. A l'aspect des reliques, au bruit des prières de l'église, le diable fut obligé de prendre la fuite; mais auparavant il tua quelques amateurs qui s'étaient réunis pour le voir sortir.
La cavalcade des exorcistes se disposait a regagner Mayence, quand le diable se mit à
pousser des sons lugubres , et à appeler un prêtre par son nom. On lui demanda ce qu'il voulait; il déclara qu'il avait pris place sous la chasuble de ce prêtre pendant qu'il avait jeté de l'eau bénite, et que, puisqu'on l'avait chassé hors du pauvre homme, il s'emparait du corps de l'exorciste. Les autres se mirent à faire des signes de croix; le prêtre possédé voulut réclamer, mais le diable s'écria : Oui, oui, tues mon esclave; car celui qui obéit est esclave de celui qui commande : tu Tes devenu depuis le jour où tu couchas avec la Jille du fermier de céans, à mon instigation.... *.
Après son avènement au trône, Louis H convoqua les états du royaume. Au milieu de cette réunion politique, le démon s'empara de son fils , Charles-le-Simple , à la grande frayeur des assis tans; et le malin esprit tourmenta si horriblement ce jeune prince, que six hommes robustes ne pouvaient le contenir. Les exorcismes et l'eau bénite lui rendirent enfin le repos et le bon sens **.
* Meus, inquit, proprius est servus; à quo enim superatur hujus et proprius est servus ; quia nuper , me sua— dente, cumfilid procuratoris istius villœ concubuit. — Annales de Fulde.
** Annales de Fnlde.
Les derniers rois de cette seconde race sont si pusillanimes, ou si malheureux , qu'après un siècle de troubles et de confusions, le sceptre s'échappe de leurs mains pour passer dans celles de Hugues Cape t.
Louis 01 et Carloman succèdent à Louisle-Begue; et, après cinq ans d'un règne peu remarquable, le trône est occupé par Charles-le- Gros. Ce prince, d'une faible santé, et d'un esprit plus faible encore, éprouva trop de revers pour en soutenir le poids. Il devint fou , et se crut possédé du diable. Les évèques, en conséquence, l'exorcisèrent pour passer le temps *. Mais on ne tarda pas à le déposer, et on le mit eu tutelle : ce qui lui causa tant de chagrin **, qu'il mourut , après quatre ans de règne , dans une ile du Rhin. Eudes, comte de Paris, lui succéda.
Saint Maur, abbé de Glanfeuil, qui vécut dans le neuvième siècle, chassait les démons, comme tous les saints d'alors. Deux impies publièrent que les miracles de ce saint n'étaient qu'un pur charlatanisme : ils en furent punis ;
* Annales de Metz.
** Tursellini Histor. y lib. vm.
6o HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.
car le diable, jaloux de la réputation de Maur> et voulant sans doute prouver ce qu'il savait faire, s'empara de ces deux hommes à la fois. Mais saint Maur eut la charité de les exorciser*'-
Charles-le-Simple régna après Eudes, et eut pour successeur Raoul. Sous le règne de ce dernier (en 927), des armées de feu parurent à Rheims, dans le ciel, au mois de mars, un dimanche matin. C'était un signe, dit le chroniqueur, qui annonçait une grande peste ***. Nicolas Chesneau , dans ses notes posthumes sur la chronique de Flodoard, dit que ces signes et la peste qu'ils présageaient ne furent causés que par les maléfices des sorciers, ou plutôt par le courroux du ciel, que la sorcellerie avait indigné.
Glaber-Rodulphe rapporte que Hugues-le- Grand ***, père de Hugues-Capet, et fameux capitaine français, était guetté par le diable à l'heure de la mort, et qu'une grande troupe
* Vie de saint Maur, abbé de GlanfeuiL ** Flodoardi , chronic.
*** Il vivait sous le règne de Raoul, sous Louis-d'Outremer, successeur de Raoul, et sousLothaire , successeur de Louisd'Outremer.
dTiommes noirs se présentant à lui , le plus apparent lui dit : « Me connais-tu? — Non , ré- » pondit Hugues; qui peux-tu être? — Je suis » le puissant des puissans , le riche des riches ; » si tu veux croire en moi, je te ferai vivre. » Quoique ce capitaine eût été assez libertin , et même soupçonné d'hérésie , il fit le signe de la croix. Aussitôt cette bande de diables se dissipa en fumée *•
On ferait des volumes si on voulait rassembler tous les traits de cette sorte que les chroniqueurs ont placés sous la seconde race; mais, comme la plupart de ces traits se ressemblent , et paraissent copiés l'un sur l'autre , nous passerons à la troisième race, qui présente moins de monotonie.
Louis V, qui succéda à Lothaire, meurt empoisonné après un an de règne ; avec lui s'éteint la race de Charlemagne, et la seconde dynastie de nos rois.
* Historia Francorum.