BRANCHE DES CAPETS
Robert, excommunié, devient père d'un monstre. — Mirades racontés par Picrre-le-Vénérable. — Saint Bernard. — Mél usine. — Les diables de la rue d'Enfer.— -Albertle-Grand. — Saint Thomas d'Aquin. — Extinction des templiers. — Prouesses des diables. — Enguerrand de Marigny accusé de sorcellerie et d'envoûtement, etc.
IiE pape Étienne III, en donnant la couronne à Pépin-le-Bref, excommunia quiconque l'enlèverait à ce prince ou à ses descendans. Néanmoins, Hugues-Capet ne laissa pas de se faire proclamer roi de France en 987. 11 fut sacré et couronné à Reims , le 3 juillet de la même année , par le cardinal Adalberon.
L'année suivante, il associa à la couronne son fils Robert, pour lui assurer le trône.
Hugues Capet mourut en 996.
Robert, en prenant le sceptre, épousa Berthe *, veuve d'Eudes I er ., comte de Blois. Mais
* Fille de Conrad , roi de Bourgogne , et de Mabaul de France.
comme elle était sa cousine, issue de germain , il fit , ayant son mariage , une assemblée d evêques pour savoir s'il lui fallait des dispenses. Leur avis fut qu'il n'en avait pas besoin, ou qu'en tout cas ils pouvaient les donner.
Deux ans après , Grégoire V , ayant été élu pape , tint un concile à Rome , dont le premier décret attaqua ce mariage, et fut conçu dans ces termes . « Que le roi Robert, et Bcrthe sa » parente, qui se sont mariés contre les lois de » l'église , aient à se séparer et à faire une pé- » nitence de sept ans ; et qu'Archambaud , ar- » chevêque de Tours , qui leur a donné la béné- » diction nuptiale, et les autres évèques qui » ont assisté à ce mariage incestueux, soient » interdits de la communion jusqu'à ce qu'ils «soient venus à Rome faire satisfaction au » saint-siége. »
Robert aimait sa femme ; elle était grosse, « t il lui paraissait affreux de la déshonorer , elle et l'enfant auquel elle allait donner le jour. Il refusa d'obéir, et fut excommunié. On vit aussitôt, non-seulement le peuple, mais même les gens de la cour , se séparer de leur roi : il ne lui resta que deux domestiques; encore faisaient-ils passer par le feu, pour les purifier, les plats où il avait mangé et les vases où il avait bu. Un matin qu'il était allé, selon sa
coutume , dire ses prières à la porte de l'église de Saint-Barthélemi (car il n'osait pas y entrer), Abbon, abbé de Fleuri , suivi de deux femmes du palais, qui portaient un grand plat de vermeil couvert d'un linge , l'aborde , lui annonce que Berthe vient d'accoucher; et, découvrant le plat : a Voyez, lui dit-il, les effets de votre » désobéissance aux décrets de l'église , et le » sceau de l'anathème sur ce fruit de vos » amours. » Robert regarde, et voit un monstre qui avait le cou et la tète d'un canard. Le roi, effrayé de ce prodige, craignant d'être à la fin étranglé par le diable , ennuyé d'ailleurs de ne plus chanter au lutrin, répudia Berthe pour épouser Constance de Provence , princesse d'une vertu plus que suspecte, dont le caractère altier, cruel, vindicatif, exerça si souvent sa patience , et causa tant de troubles dans Tétât, qu'il ne parut pas, dit Saint-Foix *, que la bénédiction du ciel se fut répandue sur ce second mariage. // riy a de monstrueux dans tout ceci 9 dit un célèbre moderne, que l'insolence du pape et la faiblesse du roi. • Cependant les moines pullulaient en France, et les possessions se multipliaient pour Élire bouillir la marmite du couvent. Abbon , Hel-
* Essais historiques sur Paris , tome i .
TROISIÈME RACE. tâ
gaud, Odilon, qui vivaient sous ce règne, chassèrent des multitudes de démons. Saint Romuald, contemporain de ces grands exorcistes , fut fouetté par le diable * , parce qu'il avait mené une jeunesse dissolue.
Pierre-le-Vénérable, qui naquit en 1092, qui fut long-temps abbé de Cl uni , et qui mourut en odeur de béatitude, vers Tan n56, écrivit deux livres de miracles , dont il avait connaissance , et où il rapporte plusieurs histoires remarquables **. Les faits qu'il raconte se sont passés dans le onzième et dans le douzième siècle, c'est-à-dire sous le roi Robert , sous Henri I" . , sous Philippe l" . , sous Louis VI, et sous Louis VU. Comme plusieurs de ces traits ont rapport à la magie , nous en donnerons ici quelques-uns.
Le diable prit position au monastère de Cluni ; et, sous là forme d'un abbé, il conseilla à un moine italien de fuir du monastère. Deux autres diables, déguisés en moines, accompa gnaient ce faux abbé. L'Italien ne voulut consentir a rien de ce que demandaient ces trois démons. L'heure du diner étant arrivée, le moine se rendit au réfectoire avec les trois faux religieux.
* Pierre d'Amiens, ebap. 18.
Dictiçojiaire jauseuistc.
Le repas achevé, le prieur, selon la coutume, donna le signal de la fin du dîner. Le démon, qui se faisait passer pour abbé, n'eut pas plutôt entendu ce bruit, que, forcé par une puissance supérieure , il s éloigna du frère auquel il parlait; et, prenant son élan, il se précipita avec violence dans les latrines, où il se plongea jusqu'au cou, à la vue du frère dont nous venons de parler *. C'est ainsi que l'esprit de ténèbres s'échappa de ce monastère par un passage digne de lui **.
Il paraît que Pierre-le-Vénérable aimait à parler de ce passage ; car il dit un peu plus loin qu'un autre moine de Cluni vit plusieurs diables encapuchonnés faire la procession dans U couvent et disparaître dans les latrines ***.
Près de Lisicux, en Poitou, un prêtre de mauvaise vie, suivant les paroles du prophète,
* Quo sono attdito, mox dœmon , qui abbatem se fingebal , aclus dhina virtute , à fraire cui loquebatur se abripuit , et prœcipiti cursu ac maximo tmpetu , ad latrinas quœ proximœ erant tendens , videnle fraire jam dicta j in t arum se inferiora demersit.
** Picrre-le-Véaérable. Des Miracles, livre i, ebap. et i3.
*** Pierre-le-Vénérable. Des Miracles , lir. i , ebap. 16.
mangeait le lait du troupeau , et faisait des habits de sa toison, sans s'en embarrasser davantage. Pour surcroit d'iniquité , il communiait souvent sans être en état de grâce , et passait sa vie dans des actes continuels de paillardise; mais il y eut une fin. L'hypocrite avait feint d'entendre les remontrances des religieux de Bonneval, et n'en persistait pas moins dans ses désordres , grossissant contre lui le trésor des tengeances de Dieu*. Le prieur du monastère, étant allé le visiter, coucha chez lui. Tout à coup , au milieu de la nuit , le prêtre cria au secours : Deux énormes lions, s écriai t-il, se jettent sur moi ; ils ont la gueule ouverte pour me dévorer. En disant ces paroles il tremblait de tout son corps. Le prieur chercha à le rassurer, et se mit en prières. Bien, bien, dit le curé, les lions s'enfuient ; et il parla plus tranquillement
Mais, une heure après, les convulsions du curé recommencèrent. Je vois descendre le feu du ciel , qui va me brûler comme un brin de paille, s'écriait-il; je vous en prie, suppliez
* Iram sibi in die ira: thésaurisons. Le chapitre métropolitain de Paris n'a pas, comme on le voit, l'honneur d'avoir trouvé cette belle expression «ju'on lui a tant reprochée.
Dieu pour moi. Le prieur se mit de nouveau en prières. C'est bien , dit le curé , le feu est éteint ; ne me quittez pas. Le prieur s'assit auprès du lit du patient. Plusieurs heures se passèrent. Alors le prêtre s'écria : Je suis damné pour l'éternité; le diable me jette dans une chaudière bouillante ; je vois une mer de glace pour me refroidir : ne priez plus Dieu pour moi ; c'est inutile. La terreur s'empara de tous ceux qui habitaient la maison, et elle resta déserte après la mort de ce malheureux *.
Une autre fois le diable parut à Cluni sous la forme d'un grand vautour. Deux hommes dirent à ce vautour : Que fais-tu là? ne peux-tu t'occuper plus utilement? Le vautour répondit ; Je suis chassé partout ; les exorcistes sont à ma suite ; mais vous, qui me parlez, qu'avez-vous fait? Car il s'aperçut que ces deux hommes étaient aussi des démons qui rôdaient ainsi déguisés. Ces deux hommes dirent donc au vautour : Nous avons allumé le feu de la lubricité dans Godefroi le chevalier, et il vient de tomber en adultère avec son hôtesse. Nous nous sommes rendus après cela dans un monastère, où nous avons fait sodomiser le maître
* Picrre-le-V^oérable. Chap. af.
TROISIÈME RAGE. 6<j
des novices avec un petit garçon *. Allons , lève-toi, continuent les deux hommes, et du moins coupe le pied de ce moine qui passe son lit. Après cette courte exhortation, le vautour prit la hache, et en asséna un grand coup sur ce pauvre moine. Il n'eut que le temps de retirer son pied quand il vit la hache leve'e ; il cria au secours, et les démons disparurent **.
Peu après un autre démon, sous la forme d'un ours, tenta de faire peur a un jeune novice nommé Arman ; mais on le chassa avant qu'il eût pu nuire ***.
Le même Pierre-le-Vénérable , pour fortifier la foi et épurer les mœurs **** , rapporte l'aventure épouvantable arrivée à un comte de Màcon, qui opprimait les ecclésiastiques, pillait les provisions des cou vens , jetait les chanoines à la porte des églises, et les moines à la porte des monastères. Comme ses crimes étaient publics, la réparation fut éclatante.
Unb eau jour, étant dans son palais, entoure de ses gardes, un cavalier inconnu entra; et,
* Item per quoddam monasterium (ranseuntes magistrum scholœ cùm uno puerorum fornicari/ecimus.
** Pierre-le- Vénérable. Liv. t, chap. i4«
*** Pierre-le-VénéraLlc. Liv. i , cBap. 18.
**** Ad roborandam fidem et mores ûistruendos.
;o HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCK.
sans descendre de sa monture , il alla droit an comte , et lui ordonna de le suivre. Le comte, enchaîné par une puissance surnaturelle , obéit et monta sur un cheval qui l'attendait à la porte. Aussitôt il fut enlevé en l'air, et on entendit crier ce malheureux jusqu'à ce qu'il disparût entièrement. C'est ainsi qu'il devint compagnon du démon *.
Pierrc-lc-Vénérable rapporta d'un voyage qu'il fit à Rome une fièvre ardente. On lui conseilla d aller prendre l'air natal pour se guérir. Il se retira dans un monastère de la règle de Cluni, et y trouva un possédé qui hurlait, et qui s'écriait : Mes frères, pourquoi ne me portez-vous pas secours? ne voyez-vous pas cette rosse qui me donne des coups de pied à la tète, et qui me casse les dents? Au nom de Dieu /faites-la fuir. Ce moine, qui avait été soldat, voyait le diable sous la forme d'un cheval.
Pierre fit apporter de l'eau bénite, et en répandit sur le lieu qu'il désignait, comme étant occupé par le démon. Le démon résista à l'eau bénite et à la fumée des parfums. Alors on pensa que ce malheureux avait sur la conscience un péché mortel qu'il ne voulait pas confesser* Pierre commença à l'exhorter, un crucifix à la
* Pierre-le- Vénérable. Des Miracles, liv. Il, ctap. i.
TROISIÈME RACE. 7 t
main , à en faire l'aveu. Comme îl voulait parler, le diable lui eoupait la parole à coups de pied; et il fut interrompu plus de quarante fois. Il parvint enfin a confesser son péché , et fut délivré de la présence de l'esprit malin. Il expira quelque temps après, laissant bon espoir de son salut *.
Saint Bernard, qui vécut dans le même temps que Pierre-le-Vénérable , et qui mourut , comme lui , sous le règne de Louis VII, était pareillement un des plus redoutables fléaux de la magie et des démons.
Comme il voulait entretenir les religieux de son abbaye en bonne vie , il leur raconta qu'un moine décédé lui était apparu en visage triste et en habit d'un pauvre bélître. Bernard l'interrogea sur Tétat de son âme ; et, comme le religieux s'apprêtait à lui répondre, il disparut. Saint Bernard fit prier pour lui; alors le moine se montra une seconde fois, et lui dit qu'il allait du purgatoire en paradis **.
Au reste, en lisant la vie et les miracles de saint Bernard , on est étonné du grand nombre d'exorcismes qu'il opéra. Il se vantait particu-
* Pierrc-le-Vc'ncrable. Des Miracles , livre i , ebap. 6. Guillaume , abbé de Bonneval. Vie de saint Bernard , livre i , chapitre 10. Le Loyer; des spectres.
7 a HISTOIRE DE LA MAGIE E5 FRANCE
lièrement d'avoir délivré une femme possédée d'un démon depuis plus de six ans^ Il raconte , dans la vie de levêque Malachic, que la paillasse de ce prélat ayant été donnée à un moine démoniaque , les démons se disaient entre eux: Gardons-nous bien de laisser cet homme tour Cher à la paillasse. Mais le moine se roula dessus, et les démons prirent la fuite.
C'est dans le dixième ou dans le onzième siècle qu'on doit reporter l'existence fabuleuse de Mélusine. Selon quelques théologiens , Mélusine était une magicienne , ou un démon femelle de la mer ; selon d'autres , elle descendait , par son père, d\in roi d'Albanie et d'une fée. Paracelse prétend que c'était une nymphe; le plus grand nombre en fait une fée puissante qui épousa un seigneur de la maison de Lusignan *. Deux grandes maisons du Poitou et du Dauphiné ont porté dans leurs armes Mélusine représentée en syrène ; c'est ce qui a fait croire aux gens qui ne doutent de rien , que l'histoire de Mélusine n'était point un conte.
M. de Saint-Albin a donné, dans ses Contes noirs **, l'histoire de Mélusine , selon l'opinion
* Collia de Plancy. Dictionnaire Infernal.
** Tome i , page 63.
populaire de certains cantonà du Poitou. Il en fait une sylphide ou une fée. Après avoir raconté ses aventures, il finit comme tous les chroniqueurs : « Depuis qu'elle disparut, toutes les fois que le trépas menace un de ses des 7r cendans , Mélusine se montre en deuil sur la grande tour du château de Lusignan , qu'elle a fait bâtir. Son apparition annonce aussi la mort de nos rois, lorsqu'elle doit être funeste*. » Malheureusement pour le conte , il y a bien long-temps qu'elle ne s'est montrée. Quelques historiens disent que Mélusine était une femme aussi adroite que belle , qui se vantait de posséder l'art des métamorphoses. Elle devait être aisément crue dans un siècle où les changement d'hommes et de femmes en loups et en autres animaux commençaient à devenir communs.
Philippe-Auguste succéda à Louis VII, en 1180, et mourut en 1225. Ce prince, ayant voulu répudier Ingelburge pour épouser Agnès de Méranie, le pape l'excommunia. Mais les foudres de Rome n'étaient déjà plus si redoutées. Loin de l'abandonner, tous les grands seigneurs se rassemblèrent autour de leur roi **,
* Contes noirs , tome 1 , page 89 ** k Mcluii , en 1 206.
et lui déclarèrent qu'ils ne le tiendraient point pour excommunié , qu'ils ne sussent les raisons que le pape avait eues d'en venir là *. Bien plus, un bourgeois de Paris eut une vision à ce sujet. 11 lui sembla voir saint Denis en habit d'écarlate , qui lui ordonnait d'aller trouver l'aumônier du pape , et de lai dire, de sa part, que lui, saint Denis, voyait de bon œil Philippe— Auguste , et qu'il commandait audit aumônier d'avertir le pape , son maître , qu'il eût à lever au plus vite l'excommunication lancée contre le roi de France **. Mais le pape n'en tint compte, et ne se rendit que quand le roi eut consenti a reprendre Ingelburge.
Saint Louis , élevé dans la dévotion , n'en est pas moins un homme extraordinaire pour son siècle. Il est étonnant qu'un prince qui recevait la discipline des mains des moines , ait montré tant de fermeté en certaines occasion-. Il voulait avoir desmoines de toute biga mire .Ayant entendu parler de l'ordre de saint Bruno, il demanda au général Bernard de La Tour six religieux, qu'il logea au village de Gentilli. Les disciples de saint Bruno voyaient de leurs fenêtres le palais de Vauvert, bâti par le roi Ro-
bert, abandonné par ses successeurs , et dont on pouvait faire un monastère commode et agréable par la proximité de Paris. Le hasard voulut que des esprits ou revenans s'avisèrent de s'emparer de ce vieux château. On y entendait des hurlemens affreux, on y voyait des spectres traînant des chaînes , et , entre autres , un monstre vert, avec une grande barbe blanche, moitié homme et moitié serpent , armé d'une grosse massue, et qui semblait toujours prêt à s'élancer la nuit sur les passans. Que faire d'un pareil château ? quels hommes assez charitables pour le disputer aux démons? Les chartreux se dévouèrent, et saint Louis crut leur avoir beaucoup de reconnaissance de ce qu'ils avaient bien voulu accepter le château avec ses dépendances *. L'acte de donation est de 1259**.
Saint Louis avait eu la faiblesse d'établir l'inquisition. Ce tribunal voulait connaître de la sorcellerie. Un arrêt du parlement , de la Saint- Martin de 1282 , renvoie au juge d'église deux femmes accusées de sortilège.
, Dans ce temps, Jéchiel, rabbin et cabaliste, fut appelé à la cour. Les Juifs le regardaient comme un saint, et les Parisiens comme un sorcier. H
Saint-Foix.
* Hurtau'J, tome 11.
travaillait à la lueur d une lampe qu'on disait inextinguible. Le peuple s'assembla autour de la j maison de Jéchiel, pour l'empêcher de travailler; mais, à peine, dit l'histoire, eut-il donné un grand coup de marteau sur un clou , que la teiTe s'entr ouvrit pour engloutir les importuns*.
Vers le même temps aussi écrivait Albert-le- Grand (né dans la Souabe, en i2o5), que sa grande curiosité et son adresse firent passer pour magicien. On le met au nombre de ceux qui ont possédé la pierre philosophale. Il la tenait de saint Dominique, disent les partisans de cette chimère, et il en laissa le secret à saint Thomas d'Aquin, son élève. Il avait composé une espèce d'automate qu'on appelle Y Anéroïde dAlbertrl&Grand. Delrio, Delancre, et d'autres démonographes, qui mettent Albert dans la classe des magiciens astrologues, disent qu'il travailla trente ans, sans discontinuation, à forger cette figure artificielle, sous divers as* pects de constellations; et qu'il la consultait dans ses plus grandes difficultés. Ils ajoutent que cette statue fut brisée par saint Thomas d'Aquin , qui ne put supporter son trop grand babil **.
* Sauvai , tome u , page 5a6. ff&* ** Il mourut en 1280.
Saînt Thomas d'Aquin, élève d'Albert-le- Grand, possédait de même la pierre philosophai , et était regardé par le peuple comme un habile magicien. Mais le soupçon tomba lorsqu'il fut canonisé. Cependant des écrivains superstitieux n'ont pas rougi de dire de lui , qu etant incommodé tous les jours par le grand bruit des chevaux qui passaient sous ses fenêtres pour aller boire , il fit un talisman , où il grava une figure de cheval; et que, l'ayant enterré à deux ou trois'pieds sous le chemin , les palefreniers furent contraints de passer ailleurs*. Mais ce conte devait être appliqué à saint Thomas d'Àquin moins qu a tout autre ; car il s'élève contre les talismans et les prétendues forces de la magie dans la plupart de ses ouvrages, principalement dans sa Somme, et dans ses Questions quodlibétaires **.
Le plus grand événement du commencement du quatorzième siècle est le procès des templiers* Le peuple, chargé d'impôts, se révolta et tînt le roi assiégé dans le Temple pendant trois jours. Marigny, surintendant des
* Il mourut en 1274.
** Naudé. Apologie des grands hommes soupçonne*! dt jnagie*
finances , était la cause de cette sédition. Il accusa les Juifs et les templiers de lavoir fomentée. Philippe-le-Bel , avide d'argent et de vengeance , fit confisquer les biens des Juifs , parce qu'ils avaient, disait-on, crucifié de petits enfans le vendredi saint.
En 1 307, les templiers furent arrêtés dans toute la France ; on érigea des tribunaux , composés de moines et de prêtres , tous jaloux de la considération dont avaient joui les templiers, et bien disposés à profiter de leurs dépouilles, s'il étoit possible. Deux scélérats, que le grandmaltre avait fait emprisonner, firent dire à Enguerrand de Marigny qu'ils avaient des choses de la plus haute importance à communiquer au roi. Les déclarations de ces deux misérables servirent à établir les chefs d'accusation.
On disait qu'a la réception dans Tordre , on conduisait le récipiendaire dans une chambre obscure où il reniait Jésus-Christ en crachant trois fois sur un crucifix; que celui qui était reçu baisait celui qui le recevait à la bouche, ensuite au bas de l'épine du dos et au membre viril * j que les templiers, dans leurs chapitres généraux, adoraient une tête de bois doré qui
* In fine spince dorsi , et in virgd virili.
avait une longue barbe , des moustache^ touffues et pendantes ; à la place des yeux brillaient deux grosses escarboucles ctincelantes coftme le feu. On les accusait encore de faire vœude sodomie, et de ne se rien refuser entre ei*.
Guillaume de Nogaret, si connu par la viole n* de son caractère, et frère Imbert, dominicain confesseur du roi et grand-inquisiteur de la foi poursuivaient l'affaire avec toute l'activité dune passion implacable.
En Languedoc , trois commandeurs mis à la torture (moyen infaillible de connaître la vérite) , avouèrent qu'ils avaient assisté à plusieurs chapitres de l'ordre ; que , dans un de ces chapitres, tenu à Montpellier , et de nuit, suivant l'usage , on avait exposé une tête ; qu'aussitôt le diable était apparu sous la figure d'un chat; qu'on avait adoré ce chat, qui parlait avec bonté aux uns et aux autres; qu'ensuite plusieurs démons étaient venus , sous des formes de femmes , et que chaque frère avait eu la sienne.
Le grand-maître, Jacques Molay, avait fait des révélations; mais il les rétracta sur un échafaud, dressé devant l'église de Notre-Dame de Paris. Il fat brûlé vif, en i5i3, avec d'autre templiers, à la pointe de l'île de la Cité, ouest aujourd'hui la statue d'flenri IV.
6o r HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE
L'Arque de Lodève, historien contemporain nous représente ces infortunés dévores pa les flamme?, levant les yeux vers le ciel, pnir y puiser les forces qui leur avaient manié dans les tortures , et demandant à Dieu de
le pas permettre qu'ils trahissent une seconde bis la vérité, en s'accusant et en accusant leurs frères de crimes qu'ils n'avaient pas commis *.
Mézerai rapporte que le grand-maître ajourna le pape à comparaître devant le tribunal de Dieu dans quarante jours, et le roi dans un an. Mais d'autres historiens regardent cette circonstance comme entièrement supposée. Le pape mourut quarante jours , et le roi de France un an , après la mort de Jacques Molay ; et ceux qui rapportèrent l'ajournement lui donnèrent l'espace de quarante jours pour le pape, et d'un an pour le roi Philippe-le-Bei **.
Pendant qu'on s'occupait de l'extinction des templiers , le diable se montra sous diverses figures à l'abbé Adam , qui voyageait suivi d'un esclave. 11 s'opposa d'abord au passage de l'abbé, sous la forme d'un arbre blanc de gelée qui s'a-
* Saint-Foix.
** Colliu de Plancy , au mot Templiers , Dictionnaire Infernal.
TROISIÈME RACE. 8l
vancait a sa rencontre. Le cheval de l'abbé set fraya aussi-bien que l'esclave; et l'arbre disparut, laissant dans l'air une odeur de soifre. L'abbé, suspettant en quelque sorte les tcirs de Satan , invoqua la vierge. Le diable appaut ensuite sous la figure d'un chevalier noir et iirieux. Éloigne-toi, lui dit l'abbé; pourquoi m'attaques-tu loin de mes frères? Le diable fe quitta; mais bientôt il se représenta, sous h forme d'un grand homme , avec un cou long e maigre. Adam , pour s'en débarrasser, lui lança un coup de poing *. Aussitôt le diable se raccourcit, et prit la stature et la mine d'un petit moine encapuchonné. On voyait briller ses petits yeux ; il cherchait, mais en vain , a donner des coups d epée à l'abbé. Il se changea ensuite en pourceau , et en âne aux longues oreilles **. L'abbé fit un cercle sur la terre, et figurajine croix dans le milieu. Le diable fut contraint de s'y rendre. Il changea ses oreilles en cornes, ce qui n'empêcha pas l'abbé de lui dire des in jures. Le diable , sensible à cet affront, se changea en tonneau, puis en roue, et disparut, ni
* Quern se infestontem Adam frustrà pvgione reptl» 1ère conatus.
* ¥ Asinus auriius apparuit.
l % HISTOIRE DE LA MAGIE EN FKANCE.
pouvast pas rester plus long-temps en la compagnie d'un abbé si malhonnête *.
piilippe-le-Bel mourut en i5i4- Louis X lui succéda. Charles, comte de Valois, oncle du ro, ayant eu des difficultés avec Marigny, obtiit de son neveu l'ordre de faire emprisonner a cruel ministre du feu roi. Louis X résolut, ai lieu de le faire juger, de l'exiler en Chypre, le comte de Valois fit suspendre les informaions pour un temps , et chercha des témoins |ui déposèrent qu'Alips de Mons, femme d'Enguerrand de Marigny , et la dame de Canteleu , sa sœur, avaient eu recours aux sortilèges pour envoûter le roi , messire Charles , et autres barons; c'est-à-dire, qirelles avaient fait des images de cire, à qui elles avaient donné le nom du roi, de messire Charles, et des barons. On croyait alors que tous les mauvais traitemens tju'on faisait à ces images passaient aux personîes qu'elles représentaient. Ces témoins ajouaient quelles avaient composé des maléfices jour faire évader le prisonnier. On fit arrêter ta deux dames. Jacques Dulot, magicien, qui était censé les avoir aidées de ses maléfices, fut m s en prison. Sa femme fut brûlée, et son va-
* Gaguin , Règne de Philippe-!e-Pcî.
Dig
let pendu *. Dulot, craignant pareil supplice, se tua, ou fut |tué dans sa prison. Le comte de Valois fit considérer au jeune roi que la mort volontaire du magicien était une grande preuve * contre Marigny. On lui montra les images de cire. Il se laissa persuader, et déclara ypiil était sa main de Marigny, et quil l'alandonnait à son oncle. Le comte de Valois lit aussitôt assembler quelques barons ; la déliaé*ration ne fut pas longue : Marigny était généralement détesté; il Ait condamné, malgré sa qualité de gentilhomme, à èta-e pendu. L'arrêt fut exécuté la veille de l'Ascension , et son corps fut attaché au gibet de Montfaucon, qu'il avait fait élever pour les autres. Le peuple , que l'in. solence du ministre avait irrité, se montra touché de son malheur. Les juges n'osèrent condamner sa femme et sa sœur. Le roi lui-même se repentit d'avoir abandonné Marigny à ses ennemis; et, dans son testament, il laissa une somme considérable à sa famille , en considération , dit-il , de la grande infortune qui lui était arrivée **.
* Cette femme se nommait Claude, et le sorcier secondaire se nommait Pavioi. Débonnaire dit qu'ils furent exécutés pour avoir voulu faire mourir Louis-U-Hutin par sortilège. (Histoire de France, année i3i5.)
f * Le comte de Valois, lui-même , témoigna en mourant ,
Au commencement du règne de Charles IV , dit le Bel, dernier roi de la branche des Capets, l'esprit d un bourgeois mort depuis quelques années, parut |6ur la place publique d'Arles, en Provence. Il rapportait des choses merveilleuses de l'autre monde. Le prieur des jacobins d'Arles, homme de bien et de sainte vie, pensa qu* cet esprit était un démon déguisé. Il se rendit donc sur la place , avec une hostie consacrée. Soudain l'esprit découvrit qui il était, et adora le précieux corps de notre Seigneur, priant les religieux de le tirer du purgatoire , pour qu'il pût entrer dans les joies du paradis. Ayant ainsi parlé, il disparut; et, comme on pria pour son âme , il ne fat oncques m depuis*.
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par ses remords, qu'il se repentait d'avoir fait mourir injustement Marigny. La mémoire du ministre fut réhabilitée.
: . , * Le Loyer, des Spectres.
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