‹ Histoire de la magie en FranceChapitre 14 sur 23 · BRANCHE DES BOURBONS · texte numérisé non relu

BRANCHE DES BOURBONS

Règne de Henri IV. — Sorciers et noueurs d'aiguillettes. — Pierre Aupetit. — Ântide Colas. — Françoise Sccretam. — Rollande de Veniois. — Possession de Marthe Brossier. — Mort de Gabrielle d'Estrces. — Le grand-reneur de la forêt de Fontainebleau. — Jacques Lafin. — Loups- garoux, sorciers et arnis du diable. —Possession de Madelainede I^a Pal i ce , et condamnation de Louis Gaufridy. — Denise de La Caille. — Retour d'une pendue. — Les trois possédées de Flandre. — Litanies et sermon du sabbat. — Lconora Galigaî. — Sorcellerie du cimetière Saint-Sulpice. — Dcsbordcs. — Possession des religieuses ursulines de Loudtm. — Condamnation d'Urbain Grandier. — Naissance de Louis XIV. — Possession des religieuses de Louviers.— Sorciers de Bourgogne. — La comtesse de Brinvillicrs. — La Voisin, la Vigoureux, et leurs complices. — Bergcis de Brie. —Marie Volet. —Noueurs d'aiguillettes, en 1718. — Vampirisme. — La Cadtère et le père Girard. — Possession des Landes. — Cagliostro, Mesmer, etc. — Fin du dix -huitième siècle. — Commencement du dix -nuivi«>me. — Conclusion.

Henri IV^reconnu roi de France en i58()$ fit son entrée a Paris, et fut sacré en i5^.

Un prince éclairé, comme 1 était Henri IV, ne devait pas croire à la puissance universelle des démous et des sorciers. Mais les processions

i56 HISTOIRE DE LÀ MAGIE EN FRANCE.

et les miracles de la ligue avaient enraciné les plus vaines superstitions dans l'esprit du peuple ; et, comme on avait fait un crime à son prédécesseur d'avoir relâché les sorciers, il se vit contraint de les poursuivre et de les laisser brûler.

Le parlement de Bordeaux donna le scandale de consulter des théologiens, pour savoir si une maison de cette ville était infestée de mauvais esprits. Sur leur réponse affirmative , le parlement, par arrêt de i5$5, prononça la résiliation du bail.

Le lundi 21 septembre 1596, deux prêtres , Tua sorcier et l'autre putier*, se battirent dans l'église du Saint-Esprit. Le sorcier venait de dire sa messe, et avait laissé sur l'autel une coiffe d'enfant nouveau né. Le putier trouva cette coiffe. Il s'engagea un combat à coups de poing entre ces deux prêtres, à la grande édification des fidèles. Le putier se trouva le plus fort ; si bien que la coiffe lui resta. Ayant accusé son antagoniste de sorcellerie , il le fit constituer prisonnier à l'évêché ; mais le sorcier sortit de prison , et chercha l'occasion de se venger. Il guetta le putier, et le vit entrer

* PuUssier. ..

TROISIÈME RACE. i5 7

chez une fille publique, qui demeurait entre la porte Saint-Martin et la porte Saint-Denis. U alla chercher un commissaire qui, les ayant trouvés en flagrant délit, les conduisit en prison. L'Étoile fut témoin oculaire de cette scène; et , en l'apprenant à la postérité , il a soin de dire que la fille avait un cotillon vert, bandé de trois bandes de velours *.

Chamouillard fut exécuté, en 1597, pour avoir maléficié et lié une demoiselle de La Barrière, qui s'apprêtait à jouir des plaisirs de

l'hymen.

Les juges de Rioms condamnèrent à être pendu, étranglé, brûlé et réduit en çendres, le R. F. Vidal de La Porte, pour avoir noué, l'aiguillette, tant aux jeunes garçons de son endroit, qu'aux chiens , chats, et autres animaux

domestiques, pour en empêcher la procréai tion **.

En 1598, il y eut un loup-garou de jugé au parlement de Rennes Dans les manuscrits de M. de Thoul se trouvait l'interrogatoire d'un

* Journal de Henri IV.

Saignes.

*** Jacques d'Àutun

i$8 HISTOIRE DE LÀ MAGIE EiN FRANCE >

Lycantrope, qui mangeait ses enfans, cette même année *.

Le a5 mai 1698, Pierre Aupetit, prêtre du village de Fossas, paroisse de Paias, près la ville de Chaki , en Limousin , âgé de cinquante* quatre ans, prêtre depuis trente, fut exécuté comme sorcier, noueur d'aiguillettes, et magicien.

D ne voulut pas d'abord répondre au juge civil; il en fut référé au parlement de Bordeaux, qui ordonna que le juge laïque connaîtrait de cette affaire , sauf à s adjoindre un juge d église. L'évèque de Limoges envoya un membre de l'officialtté pour assister, avec le vi-sénéchal et le conseiller de Pteyrat, à l'audition du sorcier.

Interrogé s'il n'a pas été a« sabbat de Memrîfas, «'41 n'y a pas vu Antoine -du Mous de Saint-Laureht , chargé de fournir des chandelles pour l'adoration ; si lui, Pierre Aupetit, n'a pas tenu le fusil pour les allumer; et s'il na pas demandé à Satan, entre autres choses, de pouvoir séduire femmes et filles , il a répond* que non, et qu'il priait Dieu de le garder de sa figure : ce qui signifie, au jugement de De

L ancre, qu'il était sorcier.

* Jacques d'Anton.

TROISIÈME RACE. ij 9

Intefrogé s'il ne se servait pas de graisses , et si , étant tu sabbat , il n'avait pas lu dans un livre pour foire venir une troupe de cochons qui criaient et lui répondaient : a Tiran , tiran , « ramassien, ramassien , nous demandons Cé- » riles et Cet-nes pour foire l'assemblée que m nous t'avons promise, » il a répondu qu'il ne savait ce qu'on lui demandait.

Interrogé s'il ne sait pas embarrer ou désembarrer , et se rendre invisible étant prisonnier, il répond que non.

Interrogé s'il kit dire des messes pour obtenir la guérison des malades, il répond qu'il en fait dire seulement pour les richès ; et ce , en l'honneur des cinq plaies de notre Seigneur et de monsieur Saint-Corne.

Par sentence du i5 juin 1598, du vi-sénéchai et présidiaux , il fut condamné à être bridé tout vif, et, avant, à être dégradé; et, pour ce , renvoyé à l'évèquc de Limoges. Pour tirer de lui la vérité, il fut appliqué à la question; moyen infaillible de la faire connaître.

fl avoua qu'il était allé au sabbat, qu'il lisait dans le grimoire; que le diable se faisait baiser le derrière; que Gratoulet, insigne sorcier, lui avait appris le secret d'embarrer, détailcher et d'arrêter le sang; que >on démon /ou esprit familier, s appelait Belzébut ; et quï/ avait

,(k> HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

reçu en cadeau son petit doigt....; que ce diable lui avait appris comment il fallait faire pour jouir d'une femme ou fille, et de la manière qu'il voudrait. 11 déclara qu'il avait dit la messe en l'honneur de Belzébut , et qu'il savait embarrer en invoquant le nom du diable, et en mettant un liard dans une aiguillette. D dit de plus que le diable parlait en langage vulgaire aux sorciers, et que , quand il voulait envoyer du mal à quelqu'un, il disait ces mots :

Fach , vech ', s test, sty , stu !

Il persista jusqu'au supplice dans ces ridicules révélations*.

Dans le ressort de la Sainte-Baume, on procédait vigoureusement contre les amis du dia-

ble. Antide Colas de Bétoncourt, ment soupçonnée de commerce charnel avec Satan , fut visitée par Nicolas Millière de Regnancourt, chirurgien, qui sonda un trou quelle avait au-dessous de sa partie goirière. Lors, la sorcière confessa que le diable , qu'elle nommait Lizabet, la connaissait charnellement par ce trou, et son mari par le naturel. Mais, depuis, ce trou fut resserré; il n'y restait plus

* De Lancre.

TROISIÈME RACE. t6i

qu'une cicatrice. Elle fut bridée à Dole, en 1599*.

Pendant qu'on brûlait les sorcière pour la plus grande gloire de Dieu , à la Sainte-Baume, Henri Bogue t , juge de Saint-Claude , les envoyait au bûcher dans son pays. Il composa même un ouvrage pour éclairer les autres juges. 11 aurait bien dû réserver ses lumières pour lui seul, sans prétendre endoctriner les autres **.

Un enfant, Louise Maillât, perdit l'usage de ses membres. On la conduisit, pour être exorcisée, à l'église de Saint-Sauveur, le 19 juillet 1 598. Elle se trouva possédée de cinq démons qui s'appelaient Loup , Chat , Chien , Joli , Griffon. Deux de ces démons sortirent par sa bouche , en forme de pelottes grosses comme le poing, rouges comme feu , sauf que le chat . était noir Les autres sortirent avec moins de violence. Tous ces démons étant dehors , firent trois ou quatre voltes à lentour du feu, et disparurent.

On sut que Françoise Secretain avait fait avaler ces diables à la petite fille, dans une croule

* Poiin , Boguet, et manuscrits.

Voyez les Pièces justificatives, N a . 5.

•** Boguet, pag. 3 et suit.

de pain ressemblant à du fumier. Henri Eo-> guet, en sa qualité de grand juge de Saint- Claude , fît prendre prisonnière Françoise Secretain. Elle se renferma d'abord dans un système absolu de dénégation. Mais on reconnut quelle était sorcière , parce qu'il manquait quelque chose à la croix de son chapelet, <et parce que, dans l'interrogatoire , elle ne jeta aucune larme, quoiqu'elle s'efforçât de pieu* rer *. On lui fit couper les chtfvetix et changer d'habits, pour chercher les marques. Alors elle trembla, et se reconnut coupable d'avoir envoyé cinq démons à Louise Maillât , de s'être donnée au diable, d'avoir copule avec lui, de s'être remit» plusieurs fois au sabbat sut un bâton blanc qu'Ole mettait c*itre ses jatnbes, d y . avoir dansé et battu l'eau pour ikiré la grêle, d'avoir fait mourir an hômrne en lui donnant un morceau de pain saupoudré de poudre de diable Une grande prenvfe que cette femmé était sorcière , c'est qu'elle avait les yeux penchés en répondant, et qu'elle m'osait regarder le juge en lace. On chercha vainement sur elle les autres marques ordinaires de Sorcellerie. On ne laissa pas cependant que de passer a la con-

* F.ogur I , pngc 7.

** Idem , page 8. ^

damnation ; et, comme on était sur le point de prononcer la sentence , elle se trouva morte en prison. Je me doute, observe Bogue t, que le diable a voulu suffoquer notre sorcière, d autant plus qu elle nous a rapporté qu'on l'avait voulu brûler cinq a six fois eu prison , jusqu'à lui mettre le feu dans la gorge....

Dans le même temps, on fit le procès a Guillaume de Wiulraeroa, dit le BaLUu. De> insensés déposèrent que cet homme était sorcier. On fit venir son fils, âge de douz-e ans , <juj lui rtprocha d'avoir été au sabbat, et de Ij avoir conduit. Le père, indigmé, s écria : Tu non?

perds tous deux! A iinstant il tomba contre terre.

Revenu de son trouble, il dit à son fils : Misérable, je ne puis t avoir conduit au sabbat , puisque jamais je ne m'y suis trouvé. Ce mal 7 heureux mourut en prison. On prononça le jugement par contumace contre lui. 11 porte qu'il est sorcier , parce qu'il y a cinq personnes qui le disent ; que sa mère était suspecte ; que son frère avait été appliqué à la torture à 1161e pour le même crime, et qu ii s'était offert pour être visité. Boguet , juge et historien , termine ce procès par cette réflexion : Dieu n a pa* w*d* permettre qu'un crime aujrM dtt*^XjéiA*-.

iti HISTOIRE DE LA *AGlE ES FRANCL

lui de sorcellerie demeurât caché , sans venir en évidence ; aussi était-il bien raisonnable que le Cls ne fut pas touché en cet endroit des aiguillons de nature , puisque son père s'était directement bandé contre le Dieu de nature *.

On voulait faire brûler le fils Wiulmeroz, âgé de douze ans ; mais il fut relâché par ordre du juge , parce qu'il ne s'était pas donné au diable , et qu'il n'avait fait aucune sorcellerie. 11 fut ordonné au procureur de tenir la main, envers ses plus proches parens , à ce qu'il fit catéchisé et instruit en notre foi catholique, apostolique et romaine, et de faire apparoir du dci>oir dans ùvis moit prochains **•

On fit ensuite le procès à Rollande de Ver*nois , âgée de trente-cinq ans. On la conduisit dans un cachot si froid, qu'elle dit au geôlier qu'elle était disposée â faire des révélations si on voulait la laisser approcher du feu. Bpguet, averti de ces bonnes dispositions, la fit approrher du foyèr , et lui demanda ce qui se passait au sabbat. Péur toute réponse , elle avoua s'y être trouvée une fois, et tomba ensuite dans d'affreuses* convulsions. On fit venir deux prêtres pour l'exorciser. Quatad elle fut plus tran- • i * * '

* Boguot , page 4'o'.

Idem, png

quille, elle avoua à Boguet qu'elle avait baisé . un gras chat noir au derrière ; que ce chat e'tait le diable; et qu'elle avait renoncé Dieu, cln^ème et baptême; que Satan lavait connue charnellement , et que sa semence était froide. Le lendemain , elle dit que Gros-Pierre lui avait donné dans une pomme les démons dont elle était tourmentée. L'exorciste la mit sous la pro* tection de la Vierge, et lui fit boire de l'eau bénite. Le diable sortit, dit Boguet, sous la forme dune limace toute noire , laquelle fit deux ou trois tours en terre, et disparut. Un autre démon vint obséder la sorcière. Le prêtre écrivit son nom sur du papier, et le jeta au feu. U hurla si furieusement, dit notre auteur, que nos cheveux se hérissaient en tète de V entendre. Le démon , obsédé , déclara qu'il sortirait si on voulait lui donner quelque chose. On lui demanda ce qu'il voulait : du pain et du fromage, répondit-il. On lui donna du paiii béni ; mais il ne fut pas content , et insistait pour avoir quelque autre chose, en prononçant le mot savoyard quaqueran. Toutefois il neut rien que de Veau bénite à force. Le lendemain la possédée varia dans ses déclarations , et voulut revenir sur ses aveux ; mais, sans aucun égard, Boguet prononça une sentence par laquelle elle doit être appliquée à la torture pour tirer la vé-

iGG niSTOIRE DE LA MAGIE ES FRANCE.

ri té ci* elle sur quelques chefs. Et ce fait condcnhne icelle Rollande , à être conduite r par l'exécuteur de la haute justice , sur le tertre , et là être attachée à un poteau , et puis brûlée.

Le jugement fut exécuté le 7 septembre 1600. Comme on la conduisait au supplice, il tomba une pluie si violente , qu'on eut peine à allumer le bûcher ; ce que Boguet regarde comme la plus grande prouve de sorcellerie.

Pierre Gandillon fut aussi brûlé pour avoir couru la nuit en forme de lièvre; et le Gros- Pierre souffrit le même supplice pour avoir couru sous la forme d'un loup *.

Pendant que leshabitans de la Franche-Comté frémissaient, comme ceux de la Bourgogne, de la peur d'être traînés devant des baillis ignorans et féroces , Paris se divertissait à voir les gambades de Marthe Brossier, jeune fille de vingt ans, qui se disait possédée. Son père, ft'ennuyant de son métier de tisserand, résolut ue courir le monde avec ses trois filles. La populace, toujours avide du merveilleux, se portait en foule aux exorcismes. L'évèque d'Orléans défendit de l'exorciser, en 1698. Charles Miron fit employer l'eau bénite et l'eau coni-

* Voyez les Pièces justificatives , N°. 6.

TROISIÈME RACE. i6?

piune , qui produisirent sur Marthe Brossier les mêmes effets. Ce prélat , voulant procéder aux exorcismes f prit un Pétrone , et commença a lire l'aventure de la matrone d'Ephèse. La prétendue possédée, entendant du latin, se mit à gambader, et découvrit elle-même toute la fraude. Le père de cette fille, ayant reçu de vigoureux reproches , prit la route de Paris , emmenant sa fille avec lui.

Les capucins, chasseurs de diables de profession, s'en emparèrent, et 1 église de Sainte- Geneviève fut choisie pour être le théâtre de cette farce ecclésiastico-scandaleuse. Les malintentionnés espéraient pouvoir exciter des troubles , et allumer la persécution contre ceux de la religion prétendue réformée. Henri de Gondi , évêqne de Paris, entra faiblement dans l'intrigue; il donna commission à cinq médecins de faire un rapport sur l'état de Marthe-* Brossier. Ils s'accordèrent à dire que , dans la possession , il y avait beaucoup de fraude, peu de maladie, et que le diable n'y était pour rien *.

Cependant quelques-uns de ces médecins demandèrent que d'autres leur fussent adjoints, ■

* Mulla jicla,pauca à morbo esse, nihil à spiritu. Tliuanus , lib< cxxm , pag 880.

i6r HISTOIRE DE iA MAGIE EN FRANCE

et on recommença les exorcismes T le premier avril 1099. Les convulsions de la possédée furent plus effrayantes , et à ces mots : Et liomo factus est, elle tomba, et se transporta de Tautel , jusqua la porte de la chapelle, par sauts et par bonds- L'exorciste s écria que , si quelqu'un doutait de la vérité du pouvoir du démon , il n'eût qu'à se colleter avec lui ; Marescot accepta le défi , et , serrant Marthe Brossier à là gorge, il la força à rester tranquille.

Un autre jour, voyant Marescot, et craignant d'être étouffée , elle n'osa convulsionner. Elle dit à Marescot , à Riolan et à Hautin , qu'ils feraient mieux de se mêler de médecines que de possessions. Ces médecins , apparemment fichés , se retirèrent. A peine étaient-ils hors de l'église , qu'elle gambada de plus belle. Les moines firent venir des médecins plus conipkisans , qui certifièrent que Marthe Brossier était réellement possédée.

L'affaire devenait très-sérieuse ; on conseilla à Henri IV de faire un coup d'autorité ; il commanda en conséquence au parlement de Paris de prendre connaissance de ce qui se passait. Le parlement remit la possédée entre les main* de Lugoli , lieutenant criminel , et du procureur du roi au Chàtelet. Onze médecins forçât

appelés , et déclarèrent qu'il n'y avait rien de surnaturel dans toutes ces convulsions. •

Les prédicateurs ne laissaient pas que de crier qu'on empiétait sur la. juridiction ecclésiastique , qu'on voulait étouffer une voix miraculeuse , dont Dieu se servait pour convaincre les hérétiques. André Du val, docteur enSorbonne , et le capucin Archange Dupuys , étaient les plus emportés de ces déclamateurs. Le parlement se servit de son autorité pour leur imposer silence ; il eut beaucoup de peine à obtenir raison de ce dernier. Il manda au prévôt f le 24 mai i5gg , de conduire Jacques Brossier

père de laisser sortir sa fille Marthe sans permission du juge , sous peine de punition corporelle à l'un et à l'aatre. Ainsi le diable fat condamné par arrêt.

L'affaire n'en resta pas là. Alexandre de la Rochefoucauld, abbé de Saint-Martin , frère de 1 evêque de Clermont , à l'instigation de ce dernier, se mêla avec les aboyeurs encapuchonnés. Malgré la défense du parlement , il emmena avec lui le père et la fille jusqu'en Auvergne ; de là ils passèrent à Avignon , et continuèrent leur route jusqu'à Rome , « s'imaginant que la » possédée jouerait mieux sur ce grand théâtre, i> et qu'ils trouveraient plus de crédulité dans

i 7 o HISTOIRE DE LÀ MAGIE EN FRANCK.

» le lieu qui est la source de la croyance *. »

Les bénéfices des deux frères furent mis sous le séquestre. Le roi , averti des menées séditieuses qui se tramaient à Rome , manda à M. de Sillery , son ambassadeur , et au cardinal d'Ossat , d éventera mine , et de prévenir le pape avant que cette troupe de comédiens jonàt ses pièces. Les jésuites , ayant à leur tête le père Sirmond, intriguèrent si bien , que l'abbé de la Rochefoucauld et la prétendue possédée furent sans protection. L'abbé et son frère eurent recours au roi , et aux très-humbles supplications que le clergé met en usage , quand il a voulu foire une méchante action et qu'il n a pu réussir. L'abbé mourut de chagrin , à ce qu'on disait, d'être venu de si loin pour se faire mépriser. Marthe et son père , délaissés de tout le monde, n'eurent d'autres refuges que les hôpitaux. Voilà ce qu'en dit M. de Thou **.

Cette même année iSgg, mourut Gabrielle d'Estrées , qui cherchait à épouser Henri IV. Elle était enceinte de son quatrième enfant, et

* Mézeray.

** lia fabula de Marthtt, à spiritu obsessd , omnûà evamtit; ipso Samaritano qui spe sud falsus, in auld M despeelus esse cœperat % exmœrore mox mortuo t etMar-

êhd, palreque ejus de Xenodochiorum stipe, misecamvp tain vix tolerantibus.

TROISIEME IUCE. 1-1

se trouvait logée dans la maison de Zamet , fameux financier de ce temps , dont les richesses égalaient celles des plus grands seigneurs. Comme elle se promenait dans les jardins , elle fut frappée d'une apoplexie foudroyante. Le premier accès passé , on la transporta chez madame de Sourdis, sa tante, qui demeurait près de Saint- Germain-rAuxerrois. Le lendemain , elle eut d'affreuses convulsions , qui la firent devenir toute noire ; sa bouche se tourna jusque sur le derrière du cou ; elle expira dans de grands tour* mens , et toute défigurée.

On parla diversement de sa mort ; quelquesuns l'attribuèrent à Dieu , qui n'avait pas permis qu'une maîtresse fut élevée jusqu'à la dignité d'épouse. Plusieurs chargèrent le diable de cet cruvre charitable ; on publia qu'il l'avait étranglée , pour prévenir le scandale et de grands troubles. Sulli , écho de tous les bruits populaires , ne rejette pas cette dernière version ; il dit tout bonnement qu'il ne sait qu'en penser.

Quelques jours auparavant , le roi étant à la chasse dans la forêt de Fontainebleau , avec quelques seigneurs , entendit un grand bruit de cors, de veneurs et de chiens, qui semblait èlre fort loin , et qui s'approcha tout à coup *. Quc!-

♦Pritfué, MaUiic«,&01i f *fr.

i 7 * niSTOIRE BE LA MAGIE EN FRANCE

ques-uns de la compagnie rapportèrent an roi que , s'étant approchés du bruit , ils virent un grand homme noir dans le taillis , qui leur dit d une voix effrayante et rauque ! Jmendezvous *. On découvrit depuis tout le nœud de Fintrigue : les seigneurs, qui n étaient pas d'avis du mariage de Gabrielle avec le roi , avaient apposté des mendians , qui contrefesaient les cris des animaux èt les aboiemens des chiens. Quand on cherche à connaître la \raie cause des prodiges , on la découvre toujours.

Nous ne voyons aucun progrès de la philosophie dans le commencement du dix-septième siècle ; le peuplé , comme les grands , se montrait • d'une crédulité toujours entretenue par l'ignorance. Quelques bons esprits se montraient de temps en temps ; mais ils étaient en trop petit nombre , et trop faibles pour opérer des révolutions dans les idé<

Henri IV entra en Savoie en ï6oo , et obtint des succès rapides , qui n'effrayèrent aucunement le souverain du pays. Les astrologues avaient prédit qu'au mois d août il n'y aurait plus de roi en France ; ce qui se trouva vrai , car Henri était victorieux en Savoie. Quelques

* Les paysans appelaient ce prétendu dcraon le grand neur de la forêt de Fontainebleau.

historiens cependant prétendent que cette sécurité du duc venait des intelligences qu'il avait avec Biron , qui fut depuis condamné à mort , en 1602. Jacques Lafin , oncle du vidame de Chartres , qui était de la conspiration , en découvrit au roi tous les fils, et obtint indulgence plénièrede toutes ses fautes, y compris le crime de bestialité. Il parut comme témoin au procès ; le maréchal , ayant entendu la déposition de Lafin contre lui , l'accusa de sodomie , de . sorcellerie, et d'avoir sur lui des images de cire qu'il faisait parler *.

Un jeune loup-garou de quatorze ans , qui rôdait au village de Paulot , fut décrété de prise de corps par le juge ordinaire de la baronniede la Roche-Chalans. Trois témoins furent entendus , et déposèrent tous que le prévenu Jean Grenier était loup-garou. Jeanne Garibaut, âgée de dix-huit ans , confessa que Grenier lui avait dit qu'il était fils d'un prêtre fort tioir. « Et » comme je lui observais que son père conscr- » vait sa peau naturelle , continua le témoin , #» il me répondit que son père portait une peau » de loup , qull avait reçue de Pierre Labou- » rant, qui porte une chaîne de fer qu'il ronge

» continuellement, qui habite une chambre en*

* Dauliignf ,Kt. t, chap. 14

i;i HISTOIRE DE LA ftUGlfc EN FRANCE.

j> flammée , où se trouvent des chaudières dans » lesquelles on fait cuire des personnes , pen- » dant que d'autres rôtissent sur de larges che- » nets. 11 ajouta qu'il avait une peau de loup , » et qu'il courait la nuit avec d'autres per- » sonnes. »

Ce jeune loup-garou parut dans l'audience publique du parlement de Bordeaux , le 2 juin !6o3. Il débita une multitude de fadaises qui le firent considérer comme fou. Il prétendait qu'un homme l'avait conduit dans une foret , et qu'un grand monsieur , tout de noir habillé , monté sur un cheval noir , avait mis pied à terre pour leur donner un baiser extrêmement froid; qu'étant en forme de loup-garou , il avait mange un petit garçon et une petite fille; et que Pierre laThillaire avait sa peau et ses graisses. Il ajouta que son père courait avec lui.

Ces deux individus furent arrêtés. La cour ordonna de prendre des informations , pour savoir s'il manquait des enfaûs ; le fait se trouva constant. Ce loup-garou fut confronté avec son père , et déclara qu'il s'était enfui de la maison paternelle , parce qu'il avait été battu pour avoir mangé du lard en carême » que sa bellepière avait abandonné le domicile conjugal, depuis qu'elle avait vu son mari rendre par la gorge des pâtes de chien et des mains de petits

TROISIÈME RACft. i;S

£nfans , etc. Il varia depuis dans ses dépositions. La cour , voyant l'imbécillité du prévenu , prononça un arrêt qui porte que Jean Grenier sera renfermé à perpétuité dans un couvent de Bordeaux , pour servir les religieux , et qu'il luiest défendu d en sortir , sous peine d'être étran* glé. La cour déclare qu'il y a lieu à poursuivre contre Les loupfc-garous la Thillaire et Grenier père. Cet arrêt est du 6 septembre i6o3 *.

Le 1 4 juillet 1 606 {présidens Séguier et Molé), le parlement prononça un arrêt contre Fran* çoise Bos, de Guenille , en Auvergne , accusée d'avoir reçu un démon dans sa chambre , et d'avoir couché avec lui pour une pomme **\

Dans la ville de Douai , on exécuta , cette même année , cinquante sorcier et sorcières-

Au mois de mai 1 609 , Henri IV donna commission à Pierre De Lancre , conseiller au parlement de Bordeaux , et au président d'Espaignet, de purger de sorciers le pays de Labour,

Les habitans de ces contrées s'adonnent au commerce et entreprennent des voyages de long

* De Lancre , Tableau de l'inconstance dec bons et de*

mauvais anges. \

** De Lancre , Arrétt notable* , page 79k - :

i 7 6 HISTOIRE Î>E LA MAGIE EN FRANCE.

cours. Pendant ce temps , dit De Lancre , leurs femmes deviennent sorcières . Les prêtres étaient accuses de dire la messe en l'honneur du diable. Ces malheureux, instruits de l'arrivée des commissaires , s'enfuyaient en Espagne. L'inquisition demanda un état de ces sorciers , et, en l'attendant , fit brûler tous ceux qui arrivèrent.

L'instruction de cette affaire dura long-temps, et les grandes preuves de sortilèges étaient que les femmes aimaient la danse , et que le tambourin qui battait la mesure' était le même qui servait au sabbat ; que leur costume était trop galant , et que leurs cotillons étaient plissés par derrière. Enfin , observe De Lancre , « c'est un » pays de pommes ; elles ne mangent que ponv » mes, ne boivent que jus de pommes, qui est » occasion qu'elles mordent si volontiers à cette » pomme de transgression, qui fit outre-passer » le commandement de Dieu à notre premier )) père . Ce sont dés Èves qui sédu isent des Adams; » elles écoutent hommes et diables. » On voit, dans la procédure , des enfaqs de l'âge le plus tendre convenir d'avoir été au sabbat.

- Marie d'Aspilecute , âgée de dix-neuf ans , déposa qu'elle avait baisé le derrière du diable au-dessous d'une grande queue.

Johannes d'Aguère dit que le diable, en forme de bouc, avait son membre au derrière,

et qu il raar^ksij: > inmes ei ai -.lanpoossant icelui cootrt arrau:

Marie de Marl^rjtoe «i,t ç~ ; 1: i ^ le diable s accoupler avec nue ^T-' di ''itînes ; que sa coutume e-t dr co.ioaitr* les par-devant ? et les laido i rtStV-rs. £V î irscrr observe que le diable aime mieux la **io*»2<: que la plus réglée volupté , et qu il voit les tétâmes tout aussi-bien derrière que devant , selon le lieu où il est aile heurter *.

II ne faut pas douter que les bûchers n'aient été dressés pour brûler ces misérables fous et folles.

Le parlement de Bordeaux donna , en 16 10 , un nouveau scandale , en prononçant la peine de mort contre quatre personnes qui se disaient porter dans les nues par le diable **.

Nous allons entrer dans de plus grands détails sur la possession de Madeleine de La PaJud, et sur le supplice de Gaufridi , prêtre des Acou* les, à Marseille f accusé de lavoir ensorcelée et conduite au sabbat.

* Ex ùupcetd nalurS , vcl Àtptth&ua ai vis UtrpttuJir

in V'- !*->poJi:t mit L, ri:

rmma r:st :ntm

i 7 8 HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

Sur la fin de 1610 , La Palud convulsionna à la Sainte-Beaume. Une autre béate, Louise Capeau,se crut e'galemeut possédée. LepèreDomptius, Romillon, Billet et Sébastien Michaè'lis exorcisèrent les diables. Aux termes de la relation , les démons voulurent enlever du confessionnal La Palud : on la fit écrire à fa sainte Vierge et à sainte Madeleine, patrone de la Ste.- Beaume , où elle vint prêcher la foi avec Lazare et le marquis dEmtnaiïs. Le père dominicain Domptius commanda à Belzébut d adoref Dieu ; alors le diable se mit ventre à terre et 1 adora. Cinq à six prêtres sautèrent dessus.

A partir du 1 3 décembre , on dressa les procès verbaux de la possession. Verine dit dans un exorcisme que Jésus-Christ est un bon maître , qui prépare bien la viande , et que le St.- Esprit est le maître du banquet des âmes. D annonce que chaque saint aura dans le paradis un pays sept fois plus grand que le monde que nous connaissons. Madeleine La Palud avait dans le corps cinq démons et leur suite.

Verine dit dans un autre exorcisme : « Faut » passer à l'autel des couteaux , avant que d'en » venir à l'autel des roses et des couronnes. » Saint François prêchait les pierres, et saint An- » toiuc de Padoue , les poissons ; chose grande \ rt Les bêtes baissaient la tête , et pour ce re-

TROISIÈME IUCE. t ;o

» prendront les hommes au jugement de Dieu.

» En enfer, nous caressons les damnés avec des » barres de fer toutes rouges. Le manger chez n nous est serpens , crapauds et scorpions ; le » boire , soufre , absynthe , ruth , et autres » choses dégoùtables. I ,es hommes sur la terre m mangent leur pain blanc le premier; dans » l'autre vîe , ils mangent des croûtes sans dents. » En enfer, les diables vous lieront et vous jet- » teront dans une chaudière bouillante , et puis » après , les flammes ardentes vous abîmeront » dans une mer de glace.... »

Belzébuth , parlant de l'imprimerie , éclata ainsi en imprécations : Maudit soit le premier qui a commencé à écrire ! maudit soit l'imprimeur ! maudits soient les docteurs qui approuveront les ouvrages !

Une religieuse, qui était présente aux exorcismes , et qui s'appelait soeur Catherine de Lisle, commença à grogner : les révérends pères l'exorcisèrent. -

Le diable déclara ensuite que La Palud était magicienne , et que son confesseur l'avait ensorcelée. Il confirma la présence réelle dans l'Eucharistie , et approuva le supplice des hérétiques et dés sorciers de Paris.

En vertu de la déclaration du diable, on dépêcha trois capucins des plus capables vers le

i8o " HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE

révérend supérieur , très-indigne capucin de Marseille, afin d'aller prouver messire Jacques, prêtre de l'église des Acoules , pour attirer , dans la maison de madame Blacquart , messire Louis Gaufridi , prêtre et magicien. Les capucins revinrent de Marseille sans traîner derrière eux Gaufridi , parce qu'un autre possédé déclarait que ce prêtre n'était pas magicien, et que La Palud n'était pas charmée. Verjne confessa que Belzébuth avait envoyé un diable à Marseille pour rendre la vérité douteuse.

Le 2\ décembre, Belzébuth avertit les exorcistes qu'il partait pour aller trouver à Marseille Gaufridi , et le protéger contre ses ennemis.

Le ^5 décembre , Yerine félicita les capucins sur l'excellence de leur profession , et déclama contre le magicien. Le lendemain, il fit un '"'beau discours sur la naissance de Jésus-Christ, et cita une homélie de saint Grégoire. Il dit , entre autres choses, qu'il ne faut pas s'étonner si les chevaux ne sont pas venus réchauffer le petit Jésus , parce que çe sont des animaux superbes ; mais que lçs ânes et les bœufs étaient à la nativité , à cause que par âne on entend le corps , et par bœuf l'entendement.

Le jour de Noël, les trois démbns de Louise allèrent rejoindre Belzébuth à Marseille , pour opérer la conversion de Gaufridi. Le père Mi-

TROISIEME RACE i&i

chaëlis revint avec Boillctot à la Ste.-Beaome , et s'étonna de ne pas trouver le magicien, parce qu'il était parti sous la conduite de deux capucins. Enfin , le 3 1 décembre , Gaufridi arriva sous la carde du sous-prieur d'Ambruc , et de deux religieux de St. -François. Il paraîtrait assez qu'on attira ce prêtre , sous le spécieux prétexte de le charger d'exorciser les possédées. Gaufridi ne connaissait pas , aussi bien que les rhasseurs de diable de profession , comment il fallait s y prendre pour contraindre le démon. Le père Michaèlis lui demanda s'il était magicien. Gaufridi , se donnant au diable , répondait que non. Le diable , qui parait être un moine ventriloque, exhorta le magicien préteudu a renoncer à la magie ; La Palud , durant cette scène de tréteaux, fermait les yeux et injuriait son ancien amant.

On interrogea juridiquement Madeleine La Palud, qui déposa que Gaufridi l'avait ensorcelée ; que , pour marque de la possession , elle avait des parties du corps insensibles , et qu'on pouvait percer avec des aiguilles , sans qu elle en ressentit aucune douleur.

Le parlement d'Aix se déclara seul compétent pour juger le prévenu Gaufridi. On sépara les énergumènes , qui persistai eut à dire qu étaient possédées. Gaufridi, redoutai; \ les suit

i*> I1IST0JRE DE LA MAGIE EN FRANCE

de cette intrigue, conjura Aiichaëlis de se duire en homme d'honneur; mais ce moine féroce lui répondit qu'il serait content de le voir brûler. Le chagrin ôtait l'appétit à ce malheureux prêtre ; le diable interrogé pourquoi le magicien ne mangeait pas : « Belle demande l » répondit-il ,• il mange de bonne chair de pe- » tits enfans, qu'on lui apporte invisiblement » de la synagogue. Louise mourra après que » l'Église aura approuvé la possession. »

11 faut croire que les moines, ayant abusé de la simplicité de cette jeune fille , redoutaient son indiscrétion ; mais La Palud , femme astucieuse , ne leur inspirait aucune crainte.

On dépêcha a Marseille deux pères capucins pour prendre* des in formations sur les mœurs de Gaufridi-, et pour visiter sa chambre , afin de chercher les pactes et cédules. A la grande confusion de Michaelis, chef de 1 intrigue, on ne trouva rien. -* yS\

Pour donner à la possession un air «Tanna- , t rence, on fit courir le bruit que le fiable ré-» \ pandait des exhalaisons pestilentielfe| |lans \M Ste.-Beaume. Boilletot avait les lèvfritfigercées à cause du froid : il prétendait que c'était effet de la malice du diable. ^'^S^^T

Verine avait accusé le nréfEftAnnfridî I convoqué le sabbat , et

un

TROISIÈME RACE. t 83

déclara , par la bouche de Louise , qu'il voulait parler les langues étrangères : mai6 un autre diable s y opposa.

Le 5 janvier, vingt-deux démons déclarèrent qu'ils allaient quitter La Palud pour posséder Grandier. On yoît par là quç le projet de frire périr le curé de Louchai existait dès 1610.

L evèque de Marseille voulut tirer des mains de ses bourreaux le malheureux Gaufridi ; il Vint à la Sainte Batfme , accompagné de quatre chanoines, et ne put rien obtenir en apparence ; cependant cette visite fit taire le démon. On força Domptius à rendre les papiers contenant les procès verbaux ; mais le parlement d'Aix les rendit depuis à Michaëlis, pour lés faire mettre au net par Domptius. Les exorcisuies recommencèrent.

L'hystérique La Palud, dans les exorcismes , croyait être avec un homme, et faisait des mou* vemens qui supposaient qu'elle n'était pas novice dans l'exercice amoureux.

Six chevaliers de Marseille vinrent ensuite pour défendre leur ami Gaufridi. Le diable s'en plaignit, et les invita à s'en aller. On transporta Gaufridi à Aix ; mais la possession n'en continua pas moins après son départ* Le diable, sous la forme d'un crapaud , dit la relation, prit Madelaine La Palud à la gorge, et l'eût étouffée

"i8.{ HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

sans le signe de croix que Michaëlis fit sur la gorge de la possédée.

Le magicien Louis Gaufridi envoyaitdes messages invisibles ; les exorcistes s'armèrent d'épées et de hallebardes , frappant l'air de tous côtes. La Palud s'écria qu'on avait blessé deux démons, qui lui apportaient une "lettre amoureuse du magicien. On lui demanda ce qu'on faisait au sabbat : elle répondit que le cor convoquait l'assemblée ; que les masques tuent les petits enfans ; qu'on y boit de la malvoisie • "pour échauffer la chair à la luxure ; que le dimanche on copule avec les diables , succubes et incubes ; que le jeudi est réservé pour la sodomie, et le samedi pour la bestialité. Elle ajouta que les magiciens sont masqués ; que Louis Gaufridi disait la messe au sabbat ; qu'on y consacre l'hostie à Lucifer ; qu'un jour on avait amené un dogue, pour lui faire manger le pain consacré ; mais que dès qu'il vit le Saint- Sacrement, il mit ses pâtes de derrière à genoux , et les deux de devant comme mains jointes; qu'alors les Sorciers se mirent à pleurer ; et que , depuis cette aventure , on ne mène plus les chiens au sabbat.

La Palud fut reconnue pour être princesse du sabbat, le 5o janvier. Bclzébuth la fit tn bkr plus fort qu'à l'ordinaire. In**- 4 pouro

TROISIEME RACE. i85

il était si méchant, il répondit que Michel Clairvoyant , ange gardien de l'exorciste , et Fortitude , ange gardien de La Palud, redoublaient pour lui l'activité du feu.

Le 5 1 janvier , dit la relation , le diable prit une seconde fois Madeleine à la gorge , sons la figure d'un crapaud, et lui montra chose si turpc qu'elle fut contrainte de détourner les yeux.

Le 2 février , Belzebuth se mit à chanter des chansons licencieuses, et à gausser les exorcistes.

Le 3 février, le diable déclara qu'il parlerait dans l'église d'Aix , en présence de bonne compagnie et même de messieurs du parlement,

La Palud s'imaginait voir dans l'hostie un joli enfant qui lui souriait agréablement.

Un capucin arriva avec des reliques , le 5 février ; on les mit sur le dos du diable , qui sVcria qu'on le brûlait.

Michaéliset Boilletot partirent ce jour- là de la Sainte Beaume , pour aller prêcher le carême à Aix. A Itw arrivée dans cette ville, ils saluèrent Je président Duviir, et lui remirentles procès verbaux <!«• bout ce q étail passé depuis le i*. janvier jusqu'au 5 février. Ils lui donlièrent, pour marques de la possession , que Lu Palud était déflorée, quoiqu'ell e njM it que dixoeuf ans, ce qti \ •! plus,

i86 HISTOIRE DE LA MAGIE ES FRANCE.

elle était marquée ; que tout cela n était arrive' que par le ministère de Gaufridi.

Le parlement donna ordre d'amener à Aix les deux filles. Le 17 février, le président , à la sortie de son diner se rendit à l'archevêché pour voir les exorcismes. La Palud lui montra les marques de son pied ; le président y enfonça des épingles , sans faire sortir le sang ; ce qui •s'explique quand on sait que les charlatans , à laide de certaines drogues, peuvent rendre insensibles quelques parties du corps. Les médecins Fontaine et Mérindol , avec Grasset , accompagnés de Bontemps, chirurgien et expert anatomiste , visitèrent La Palud , et déclarèrent que le battement qu'elle éprouvait à la tète n'était pas naturel. Le 19 février, il se passa une vraie scène de carnaval. Le médecin Fontaine, avec sa longue robe, vint dire à Belzébuth qu'il était curé de village, et qu'il allait exorciser. L a Palud, voyantles bandes rougesdesa robe, s'en défia et lui dit : Si tu es* prêtre, montre-moi ta tonsure... Pendant que le diable battait Komillon, un prêtre parvint à le lier , dit la relation.

Le parlement délégua, pour amener de Marseille Gaufridi, Séguiran et Rabasse , procureurs du roi. Ce malheureux prêtre fut emprisonné le 20. Les moines firent paraître un hibou sur la tour de la prison , dans laquelle le prétendu

magicien était renfermé. Gaufridi fut conduit à l'archevêché, et confronté avec La Palud. Le sa* medi, 36 février , les exorcistes chassèrent Belzébulh. Après cette expédition , les médecins tàtèrent le pouls de la possédée ; ils le lui trouvèrent égal , dit la relation , et ils conclurent que ce n'était pas naturel , mais procédant des esprits volontaires.

Asmodée fit faire des mouvemens impurs à Madeleine ; il faut observer, dit Michaëlis, qu'Asmodée faisait toujours ses entrées et ses sorties par les parties honteuses ; au lieu que les autres démons sortaient par la bouche,

Le i«r. mars , les médecins, en présence de Thoron et Garandier, commissaires du parlement, sondèrent Gaufridi pour lui trouver des marques , et lui enfoncèrent des aiguilles dans la peau ; le père Michaëlis dit au conseiller

Thoron : Si cet homme était dans le Comtat Vénaissin , il serait dès demain brûlé ; car il n'y a que les magiciens qui portent des marques in* sensibles. Le samedi suivant, La Palud dit à Gaufridi: Vous në pouvez nier quatre choses; la prc^ mière , que vous m'avez enlevé mon pucelage ; la seconde, que vous m'avez baptisée au sabbat ; la troisième , que vous m'avez donné un agnus Dei et une pèche charmée ; la quatrième, que vous avez envoyé des diables dans mon corps.

Gaufridi répondit : Tout ce que vous me dites

i58 HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

est faux ; j'en jure par le nom de Dieu , par la Vierge et par saint Jean-Baptiste.

Madeleine répliqua : C'est le jurement de la synagogue ; par Dieu le père», vous entendez Lucifer ; par le fils , Belzébuth ; par la Vierge , la mère de F Antéchrist; le diable précurseur de l'Antéchrist, vous l'appelez sainjt Jean.

Le 9 mars , les exorcistes imaginèrent de faire marcher La Palud sur ses genoux, pendant qu'un bonhomme de Marseille vint dire que sa femme était assiégée par des démons.

Le père Boilletot mit ses doigts sacrés dans la bouche de Madeleine , pour faire sortir Belzébuth. Il est à 4 remarquer , dit la relation, que les possédées ne mordent pas les bénins pères qui les exorcisent.

Le parlement était dans l'usage de visiter les prisons, la veille des Rameaux : Gaufridi protesta de son innocence dans cette visite.

On promit au cure des Acoules sa mise en liberté s'il avouait. Il eut , à ce qu'il parait , l'imprudence de supposer des crimes imaginaires; ce qui fut cause de sa condamnation.

Le 20 avril , Belzébuth dit que le magicien n'était pas bien converti. Le soir à souper , dit Michaëlis , Madeleine mangea avec voracité et comme un chien enragé , ne mâchant pas la viande et rotant incessamment , jusqua ce qu'à force de prières Je tout cessa et prit fin.

Le 3i avril, le parlement condamna Gaufridi à être livre' à l'exécuteur de la haute justice , et à foire amende honorable devant leylise de Saint-Sauveur d'Aix, tête nue et pieds 7uis 9 la hart au cou, tenant un flambeau ardent m ses mains. L arrêt porte qu'/Y sera ars et brûlé tout vif, et ses cendres jetées eut vent.

Levèque de Marseille le dégrada, dans l'église des frères prêcheurs , en présence des commissaires du parlement. Ce malheureux prêtre, après avoir été appliqué a la question , fut conduit au supplice , et brûlé lé 3 1 avril 1611. Pendant le supplice de Gaufridi , il arriva deux choses remarquables : Desprades, qui devait épouser la fille d'un président du parlement d'Àix, fut assassiné en présence de trois mille personnes, par le chevalier Montauroux. Le même donna un coup de poignard à une demoiselle, présente à l'exécution; et il fut impossible d'arrêter l'assassin.

Après l'exécution du» curé des Acoules, parut une prétendue confession de Gaufridi , prince des magiciens, depuis Constantinople jusqu'à Paris. C'est un ouvrage des exorcistes qui le firent brûler *. '

La Palud, quarante deux ans après, ayant

* Voyez les Pièces justificatives , K # . 8

ï D o HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

voulu faire des sorcelleries, fut condamnée, par arrêt du même parlement, à la prison perpétuelle, en i653.

L'année de l'exécution de Gaufridi, le parlement de Dole, par arrêt du 16 février 1611, condamna au bûcher le banquier du diable et son fils, qui s'étaient accompagnas du diable, pour faire plusieurs sorcelleries. Ces deux malheureux furent brûlés à Vesoul.

En 1612, la ville de Beauvais fut le théâtre que choisit le démon pour faire ses farces. René Pothier de Blanc-Mesnil en était évêque. En sa qualité de grand seigneur, il ne résidait pas dans son évêché. Les moines, pour attirer l'eau au moulin, s'emparèrent d'une vieille mendiante , appelée Denyse de La Caille , et demandèrent les pouvoirs de l'exorciser. Les grandsvicaires y consentirent. Dans les exorcismes, le diable chanta une hymne, en l'honneur de la vierge Marie, et nomma quarante-six compagnons de Beizébut. Les moines, pour amuser la compagnie, chantaient des hymnes en faux bourdon. Quand ils en vinrent à une, qui commence par ces mots de Beatd, le diable s'écria : voilà bien des là , là, là... Le malin reconnut une pierre de la roche, où Madeleine avait fait pénitence. Après la messe , le

TROISIÈME RACE i 9 i

1 7 septembre , le père Pot interrogea la possédée en latin. Mais tout à coup, <c elle s'éleva en >j l'air, les pieds hors de terre , criant et beu- » glatit horriblement. Des gens d'église et des » dévotes, craignant que la créature agitée ne » vint à se découvrir, lui tenaient les pieds par » charité. »

Plusieurs démons sortirent en faisant l'éloge de r evèque de Beauvais , et de la virginité de Marie, mère de Dieu. Le 18 septembre, les démons reconnurent les reliques des saints Innocents ; et l'un d'eux déclara que la possession allait bientôt finir, « parce que Denyse avait . » nettoyé sa maison avec le balai de la péni- » tence. » On trouva le moyen d'injurier beaucoup les huguenots, et de féliciter le moine qui avait chassé ces diables, lesquels étaient sous des formes de mouches. Les saints même descendirent du ciel pour exorciser les démons. Saint Gilles en fit partir soixante d'un coup ; saint Michel chassa Belzeliut et Motelu. Comme le diable avait voulu étrangler Denyse de La Caille , les grands-vicaires lancèrent contre lui une sentence d'excommunication, le 12 décembre 161 a *.

* Voyez les Pièces justificatives, N«. 9. — Histoire yéritab!* arrivée en la fille de Beau?***, touchant les conju-

i 9 a HISTOIRE DE LÀ MAGIE EN FRANCE.

Le i er . janvier i6i3, un gentilhomme parisien, rentrant chez lui, trouva sur sa porte une demoiselle qui s'impatientait après son laquais de ce qu'il ne venait pas la reprendre. Il pleuvait. Le courtois gentilhomme l'engage a entrer. Après avoir fait des difficultés, elle accepte, sous la condition qu'elle sera seule dans son appartement. L'heure du souper arrive ; le gentilhomme la traite le mieux qu'il lui est possible, et lui tient doux propos d'amour. Il se retire et laisse coucher cette demoiselle. La nuit il ne put dormir; et, par une audace que l'amour seul peut donner, il s'introduisit chez sa belle sous prétexte de lui demander si elle avait besoin de quelque chose. « Peu à peu, en dis- » courant, il lui coula la main sur le sein, ce » qu'elle endura. Enfin , après plusieurs pour- » suites, il obtint quelques baisers, avec pro- » messe d'autre chose. » Finalement il se cou- *cha près d'elle, et n'eut plus rien à désirer.

Après cette galante expédition , notre gentilhomme regagne son lit.

Le lendemain il envoie son laquais éveiller cette demoiselle. Le laquais vint dire à son maître que cette demoiselle était fatiguée, et

rations et exorcisme* faits à Deoyse de La Caille, possrdée du diable. Paiis, 162 3. * , /

TRoisrÊME fixer. • : p

t]uV-He demandait a dormir la matinée. Le ^èotilhomnie sortit potir aller foire on tonr de promenade; et, apprenant a son retour qoe cette étrangère n était pas encore levée, n

tra dans sa chambre r et Gt du bruit, selle ne donnait aucun signe de vie. fl l'approche, et voit un corps ûianimé. On aryHfr b justice et les médecins- Ces derniers dn rent que c'était lé corps d'une femme cru été pendue, et ^ue céuit un diable qui * etali revêtu de son corps pour décevoir ce gentilhomme.

L'auteur de ctftte relation finit par

ralité : . . ,\^\ \ .

C est un ayertissOTient pour ceux qui là cl la bride a. leurs passions, et qui se laissent duire par le démon, père de toute paillardise *.

Les deux» chasseurs de diables , Domntius et Michaëlrs , qui jouent un si grand rôle dans le procès de Gaufridi , se retrouvent encore peu de temps après dans l'histoire mémorable des trois possédé^ de Flandre. Comme cette pos-

• * * ' - il* - . . t . y , a

* Histoire prodigieuse d*un gcùuHiormnc , auquel h div h\t m apparu , et avec lequel il è'îionrcrse sous le corps d'une o ito f le julfer, ii Pans.

i S 4 HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANGÉ.

session a été faite tout exprès- pour continuer celle de La Palud > et qu'elle renferme d'ailleurs auclaucs détails curieux , ie ne puis me dispenser d'en parler.

Marie de Sains , Êiite religieuse contre son gré , et qui avait des «extases , sfe crut possédée et sorcière. Elle composa donc dés maléfices pour empêcher les religieuses de -9Ôn' courent de prier Dieu , et enterra des idoles, fabriquées à la synagogue , pour inciter 4ei religieuses à la luxure. Je tirerai , du procès verbal de lapos session , ce qui se passa du 17 au 19 mai i6i^*

« £Ue déclara lès barbares façons coteraent » elle avait tué de ses mains plusieurs enfitas ; » disant : J'ai arraché lefe cheveux aux uns , percé » le cœur bt>iés r tempes f d^one aiguille , aux » antres ; autres mi -je jeté aux latrines; autres » ai-je jeté en des fours échauffés ; autres ai*je » jeté aux loups , lions , serpens et autres ani- ») maux , pour les dévouer; ai pendu par h les buas, par les pieds , autres par les parties n honteuses , etc. » n-a) :

Cette his<»iqra^ avec les diables, le péché de luxurè par voie ordinaire , et aussi le crime de sodomie et de bes-

tia, té *.tf4^ ut »Jt flp'çWe *y*it adorp pour son Dieu rëdeittptew prince de

la magie Louis Gauûûdi ; 5 qu ells RYÛt «u oopu-

ihUiSU.MK RACE. t 9 S

lation charnelle avec lui , et avec des Turcs et païens. Elle conviut d'avoir chanté , en l'honneur de Lucifer, le psaume Lu m Lite Dominwn tic cœlis , et le psaume Benedicite opéra Do- 4 ni ni Domino , avec le psaume Conjitemini , entremêlant le tout de chansons mondaines, comme celle-ci : Vive la belle , que mon cœur • aime! Elle s'étendit, avec beaucoup de complaisance , sur les détails du sabbat du premier juin 161 5. Elle déclara qu'elle avait pris la mitre tlaus la chambre de 1 evéque de Tournay , pour en coiffer Belzébuth; ctqu'Asmodée avait contrefait le malade, pour recevoir l'extrème-onction ; qu'elle s'était mariée avec Belzebuth ; que tous les magiciens s'étaient confessés au priuce du sabbat , et qu'ils ne disaient que gausse ries, ce Outre ce , déclara qu'elle avait pris le chape- » ron noir du père dominiquain,pour le porter m à la synagogue; et qu'on avait fait avec icelui » beaucoup d'insolences ; et qu'on avait sur » icelui déchargé son veutre, en dépit de saint >» Dominique et de tout Tordre des frères prè- » cheurs. »

En parlant du sabbat ténu le C juin , elle dit : Nous avons tous communié a la manière des huguenots; et le prince du sabbat faisait la personne du ministre ; on fit la procession , et on sodomisa. J'ai commis ce détestable péché ,

trois fois , avec le prince. « Voire même con— )) fessa qu'elle prenait plus de plaisir, lorsqu'elle » avait cohabitation avec le diable , en forme » de diable , que quand il abusait d'elle , en » forme humaine, ou d'autre créature. » Ensuite elle distribua ,.pour chaque jour de la semaine, les occupations du sabbat.

Le lundi et le mardi , copulation par voie ordinaire. Le jeudi , sabbat de sodomie. « Ce » jour-là , tous , soit hommes , soit femmes , » commettent le péché de la chair , hors le » vaisseau naturel ; et l'on se pollue en plu- » sieurs sortes et manières du tout étranges et » abominables , la femme avec la femme , et » l'homme avec l'homme. »

Le samedi , sabbat de bestialité. « Ce jour-là » on a affaire avec des bêtes de toutes sortes , » comme avec chiens , chats , porcs et boucs ,

» et avec des serpens ailés. »

Pour les mercredis et vendredis , on joue au sabbat les mystères de la passion , et on y chante les litanies de cette manière :

Lucifer , — miserere nobis.

Belzébuth , — miserere nobis.

Léviathan , — mjsererc nobis.

Belzébuth, prince des séraphins, — orapro nobis.

TROISIEME RACE, : r

Balberith , prince des chérubins , — ora pro nobis.

Astaroth , prince des trônes , — ora , etc.

Rosier , prince des dominations, — ora, etc.

Carreau, prince des puissances , — ara , etc.

Belias , prince des vertus , — ora, etc.

Perrier , prince des principautés, — ora, etc.

Olivier , prince des archanges, — ora, etc.

Junier , prince des anges , — ora, etc.

Sarcueil , — ora , etc.

Ferme-bouche , — ora y etc.

Pierre-de-feu , — ora , etc.

Carniveau , — ora , etc.

Terrier , — ora, etc.

Coutellier , — ora , etc.

Candelier , — ora , etc.

Béhémoth , — ora , etc.

Oilette , — ora , etc.

«Belpbégor , — ora , etc.

Sabathan , — ora , etc.

Garandier , — ora , etc.

Dolers , — ora , etc.

Pierre-fort , — ora , etc.

Axaphat , — ora , etc.

Frisier, — ora, etc.

Kakos , — ^ ora , etc.

Luscesme , — ora , etc. I Telles sont les litanie* du sabbat. Donnons

maintenant un échantillon des discours qu'on y prononce.

Marie de Sains entendit le prédicateur Asmodée , le 3o mai i6i3. Elle rendit son discours aux exorcismes :

« Mes amis , nous célébrons aujourd'hui le » sabbat de sodomie. La sodomie est une œuvre » très-agréablç k Lucifer, Je vous prie de foire » bien votre devoir , voire même vous provo- » qucr les uns aux autres ; prenez exemple de » moi , qui suis le prince de la luxure ; et , si » vous accomplisses souvent cette oeuvre , vous » aurez la récompense en ce monde, et en Fau- » tre la vie éternelle. »

Simone Dourlet, seconde sorcière • fut un an enfermée à Tévèché. Un jeune homme , après sa sortie de prison , la vit à Valenciennes > et lui proposa de 1 épouser elle y consentit. Mais une des tantes de ce jeune Ijomme alla dire le tout à une confidente ; le comte dTstaires, en ayant reçu la nouvelle par le père Domptius , dépécha Dufresne à Valencienues , avec ordre d'arrêter Simone Dourlet. Pour se débarrasser des questions , elle dit qu'elle était sorcière.

La troisième sorcière est Didyme , qui n etait pas en réputation de sainteté , et qui répondait en vers et en prose , aussi mal d'une manière que de l'autte .

TROISIÈME RACE. i 9 <>

Ces troîs filles furent condamnées à une prison perpétuelle.

Le 1 8 novembre i6i6,un prêtre , convaincu d'adultère , fat soupçonné d'avoir eu recours au diable pour y parvenir. Il fut , en conséquence , brûlé vif, après avoir été pendu , par arrêt du parlement d'Aîx.

Les Italiens , venus à la cour de France avec la reine Marie de Slédicis , étaient infatués de magie. Le fameux maréchal d'Ancre, Concino- Concini , fut tué , à coups de pistolet , sur le pont-levis du Louvre, par Vitry , capitaine des gardes du* corps , le 24 avril 161 7.

Le parlement procéda contre la mémoire du défunt ; et sa femme Léonora Galigaï fut comprise dans l'accusation. Comme le président Courtm lui demandait par que! charme elle avait ensorcelé la reine , elle répondit fièrement : « Mon sortilège a été le pouvoir que les » âmes fortes doivent avoir sur les âmes fai- » bles. »

On produisit au procès des agnus que l'on prit pour des talismans , et une lettre que Léonora avait ordonné d écrire à la sorcière Isabelle *.

* L* grain , Rv. 10.

*oo HISTOIRE J)E I.A MAGIE EN FRAKCE.

Qn trouva dans la chambre de la maréchale trois livres de caractères , cinq rouleaux de velours pour dominer les esprits des grands , et *jjlçs amulettes pour pendre au cou*

Il fut prouvé, au procès , que le maréchal et sa femme se servaient d'images de cire , qu'ils gardaient dans des cercueils ; qu'ils consultaient les magiciens , astrologues et sorciers , et notamment le nommé Cosmo Rugiéri, Italien, le même qui fut appliqué a "la question quand Charles IX mourut.

Il fut encore établi d'une manière . certaine que tous deux avaient fait venir des religieux sorciers , de Nancy , pour faire un sacrifice d'un coq ; que ces religieux ambroisiens encensaient le jardin , et faisaient des bénédictions surterre ; et que Galigaï ne mangeait dans ces circonstances que des crêtes de coq et des rognons de bélier, qu'elle avait fait bénir auparavant.

Dacquin , juif nouvellement converti au chris* tianisme , déposa que Concini , en présence de sa femme, lui avait ordonné de dire en hébreu quelques versets des psaumes , et que , pour en voir l'effet , on avait retiré de la chambre ua crucifix et un urinai.

Léonora fut convaincue de s'être fait exorciser par un Mathieu de Montenay , charlatan qui passait pour magicien , dans la chapelle des

TROISIÈME RACE. loi

ÉpiTames, église des augustins. On fit venir des moines du couvent , et la ^maréchale d'Ancre avoua qu'elle se faisait exorciser de nuit , dans leur église , pour ne pas nuire à sa réputation , parce qu elle était parfois possédée.

Sur ces aveux , elle fut condamnée à avoir la tète tranchée , et à être brûlée après sa mort. L'arrêt futéxécuté le 8 juillet 1617.

On voit, par cette affaire , quelle affreuse superstition régnait alors dans les maisons des principaux officiers de la couronne ; et il ne faut pas s'étonner si le bas peuple était aussi fort adonné a toutes les cérémonies magiques.

Deux ans après , trois femmes, de la lie du peuple s'associèrent pour faire un sort ; elles se nommaient Claire Martin , Jeanne Guierne , et Jeanne Cagnette. Elles choisirent le cimetière de Saint-Sulpice pour leurs opérations , et y apportèrent une fressure de mouton. Nos sorcières firent plusieurs fois le tour des murs de 1 église; et, avec un bâton, elles formèrent des ronds et des cercles sur la terre. Le chien du fossoyeur aboya , ce qui les obligea k prendre la fuite.

Elles revinrent bientôt après , et recommencèrent ; mais le fossoyeur les observait. « Après » tous ces tours , elles s'en allèrent sur la fosse

ao* HISTOIRE DE LÀ MAGIE EN FRANCE.

» d'un charpentier , enterré il n'y avait pas » quinze jours , sur laquelle toutes les trois se « jetèrent, fouillant Ja terre, et y faisant un » trou , dans lequel elles mirent le cœur de la » fressure de mouton , qu'elles avaient ap- » portée, n

Le fossoyeur, s imaginant quelles; enterraient un enfant nouveau né , alla consulter sa femme pour savoir ce qu'il devak faire. Pendant qu'il était rentré , ces trois sorcières prirent la fuite , et il ne put en attraper qu'une , qui voulut Je frapper d'un couteau . Il parvint à la contenir et a la mettre en lieu de sûreté ; puis il appela son frère , et ils creusèrent , pour voir ce qui était dans la fosse.

<c Ayant foui quelque peu avant , avec un » ossement de cote de trépassé , ils trouvèrent » un cœur de mouton , plein de clous à Jattes, » lardé en forme de demi-croix ; et force bou- » quets d'épingles y tenant : chose horrible, à la- » quelle ils ne voulurent pas toucher de la main; » mais le levèrent et posèrent sur une pelle a » feu. » Ils portèrent ce cœur à la femme renfermée , et lui reprochèrent qu ? çlle était sorcière , ainsi que ses compagnes ; et qu'elles avaient fait ce sort au détriment de quelque malheureux.

Alors , elle confessa que Claire Martin lui

TROISIÈME RACE ao3

avait fait faire ces tours , pour nuire a quelque parent de défunt son fn^i ; mais qu elle n'avait pas composé le sort. Le fossoyeur alla avertir la justice de Saint-liermain-des-Prés ; et on vint saisir cette sorcière. Par sentence du bailli , elle et ses complices furent condamnées au fouet ; et ladite Martin , devineresse > et autriee de tout ce maUieur , à être marquée de la fleur de lis , ainsi qu'au bannissement. Elles appellèrent de cette sentence an parlement , qui cassa le premier jugement , et condamna la femme Martin a être fustigée et battue de verges , sans autre punition que celle du ban ; et ses deux complices à être présentes à l'exécution. L'arrêt fut exécuté , le mercredi 14 août 1619. La sorcière Martin fut fouettée devant le cimetière de Saint-Sulpice , au pflori de l'Abbaye , à la porte Saint-Germain , et au bout du pont Saint-Michel. Elle avoua qu'elle avait bien mérité d'être traitée ainsi.

L'année suivante , le tonnerre tomba sur l'église cathédrale de Quiraper-Corentin > et réduisit en cendres une tmir toute entière.

On craignit pour l'édifice ; et levéque , accompagné du chapitre , jeta dans le feu des Agnus Dei , un pain de seigle de quatre sous , avec une hostie consacrée , le tout trempé d'eau bénite et du lait dtone fertme-nouwiea, de bonne vie.

M niSTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

On s'imagina que le diable y était pour quelque chose ; quelques esprits crédules crurent le voir : il n'en fallut pas davantage pour écrire une relation fort circonstanciée , dans laquelle on charge Satan de cet incendie.

En 1628 , Desbordes , valet de chambre du duc de Lorraine Charles IV, fut accusé d avoir avancé la mort delà princesse Christine , mère du duc, et d'avoir causé diverses maladies, que les médecins attribuaient à des maléfices. Charles IV avait conçu de violens soupçons contre Desbordes , depuis une partie de chasse , dans laquelle ce valet de chambre avait servi , sans autre préparatif que d ouvrir une petite boëte à trois étages , un grand festin au duc et a sa compagnie , et pour comble de merveilles , avait ordonné à trois malheureux voleurs , qui étaient morts , et dont les cadavres étaient encore attachés au gibet , de venir rendre leurs devoirs au duc , puis de retourner à la potence. On disait de plus qu'il avait, dans une autre occasion , commandé aux personnages représentés dans une tapisserie , de s'en détacher et de venir au milieu de la salle.

Charles IV voulut qu'on informât contre Desbordes. On fit sou procès dans les formes ; il fut convaincu d'avoir exercé h magie; il avoua •

TROISIÈME RACE 2 <m

qu'il avait commis plusieurs sacrilèges ; enfin , il fut condamné au feu et exécuté.

Cette époque est marquée par des visions plus ridicules les unes que les autres. Des soldats de la garnison de Lusignan s imaginèrent voir deux chevaliers de feu se livrer combat , et une multitude d'oiseaux sinistres , précédés de deux flambeaux et suivis d'une ligure d'homme qui faisait le hibou , etc. *.

L'ordre des temps nous amène à parler d'un procès malheureusement trop célèbre , et qui jettera à jamais une ombre défavorable sur le commencement du dix-septième siècle.

La politique de Richelieu , l'amour de la vengeance , une religieuse et stupide férocité , conduisirent au bûcher un prêtre , dont tout le crime avait été de n'avoir su défendre son cœur des faiblesses de l'amour.

Urbain Grandier, né d'une honnête famille , d'une figure avantageuse , et d'un esprit peu commun , avait obtenu des succès comme orateur , à Loudun , où il était curé. Bientôt il excita contre lui l'envie de ses rivaux : doux et civil à l'égard de ses amis , Grandier affectait , k l'égard de ses ennemis , une hauteur qui aigrissait les esprits qu'il eût pu gagner par la douceur et l'affabilité de ses manières. Ayant

♦ Le Loyer, des Spcçtrcs

»o6 HISTOIRE DE LA MAGIE EN* FRANCE.

obtenu un jugement de l'oflicialité de Poitiers, contre un nommé Monnier, il le fit exécuter avec la dernière rigueur. Ce prêtre se joignit a Mignon , contre lequel le curé de Louduo avait gagné un procès. Ce Mignon était directeur <lu couvent des Ursulines.

Le penchant naturel que Grandier avait pour la galanterie , kii fit tout obtenir d'une jeune demoiselle , fille du procureur du roi de Loudun. Ce fut en vain qu'une obligeante amie publia que l'enfant qui venait de naître était d'elle, le public ne fut pas trompé , et se mocqua de N cette déclaration. Trinquant , père de cette demoiselle et oncle de Million , se mit à la tète d'une ligue , à laquelle se joignit l'avocat du roi , qui avait Grandier pour rival. Ils gagucrent deux hommes de la lie du peuple , qui accusèrent le curé de Loudun d avoir abusé, dans son église, de plusieurs fcinmes et filles. L'officialité reçut la plainte et nomma des commissaires.

Durant l'instruction de cette affaire > Gnu> dier fut insulté dans ses fonctions sacerdotales , par un nommé du Thibaut , qui osa le frapper- Le curé de Loudun , désespérant de pouvoir obtenir justice , dans un pays où U avait tant d'ennemis , alla se jeter aux pieds du roi à Paris; Mais , pendant son absence , on surprit de Henri- Louis Chasteigni«r ée la Rochepozai,

evèque de Poitiers, un en date du 22 octobre 1629 *. Lfci Tbihast brigua de telle manière, que de se rendre à Poitiers. A son arrivée, il f§A jeté dans une prison humide et malsaine ; et l'évêque diocésain rendit une sentence , le 5 janvier i65o , par laquelle Grandier était interdit à divinis , pendant chkj ans, et p>uatoujours à Loudun. On kii imposait IoLligalion de jeûner au pain et à lean to^i las dredis, pendant trois

lèrent au parlement* Grandier en

d eu connaîlre r £t renvovai<îâ partit*,, ^jot »

4^1 c^&Oftp trîl^u^A^J * F* t h&^^t

Lf lieutenant cri m me 1 iu>Lrux^it J iffixr^ . i >^

sieurs d'entre eux avouèrent qu'ils avaient été gagnés à prix d argent. Nécfain , ayant appris qu'on avait chargé sa déposition , *e demi* te 1 action qu'il avait intentée. Le jugement qui renvoie Grandier de lacL-u^ation , eu da u5 mars i03i . 11 porte que le prévenu dort §e rettrer devant l'archevêque de Bordeaux , a i >ife1 d'obtenir la «entente dabfoluboo. Ce prdat

• Voyez ki Pi«c« iujdfkrtive»,

aoS HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

était à son abbaye de Saint-Jouin-les-Marnes ; Grandier vint l'y trouver, et se retira satisfait. Puis, contre l'avis de l'archevêque, Grandier poursuivit ses accusateurs. Du Thibaut fut condamné à plusieurs amendes , et blâmé tète nue à la Tournelle.

Il n'y avait pas long-temps que Moussaut , directeur du couvent des Ursulines, était mort. Mignon l'avait remplacé ; les jeunes religieuses, pour s'égayer, couraient la nuit , et disaient aux anciennes que la maison était habitée par des esprits. Les vieilles le crurent de bonne foi. Mignon savait la vérité , et rie perdant pas de vue les moyens dé perdre Grandier, il conseiUa à ces dames de l'appeler, pouh lni donner la charge de leurs consciences. Grandier refusa ; il paraît certain qu'il ne mit jaihais le pied dans le monastère'; car, dans lés confrontations qui eurent lieu en i654 , aucune religieuse ne le reconnut. -

Mignon disposait en maître de l'esprit de ses pénitentes : il leur persuada quelles 'étaient possédées. Les unes le crurent, d'autres feignirent de le croire. C'est dans cet état de choses,

que Mignon commença ses exorcismes. Il fit ^art de ses projets à un prêtre visionnaire, qui voulait passer pour saint dans l'esprit de la populace. Barré, digne ami de Mignon, était

aussi hypocrite que lui, mais plus mélancolique. U pratiquait mille extravagances , qui le disaient mépriser de tous les honnêtes gens.

Le chanoine de Saint-Memin , voulant donner de l'éclat à la possession des Ursulines, se rendit en procession , avec ses paroissiens , à Loudun. Les deux fourbes distribuèrent les rôles ; et, quand ils s'imaginèrent que la possession pouvait paraître au grand jour, ils choisirent Granger, curé de Vernier, homme dune rare impudence, pour aller avertir les magistrats. Cette ridicule communication fut faite, le lundi 1 1 octobre i65a , à Guillaume de Cerisay de la Guerinière, bailli du Loudunois, et à Louis Chauvet, lieutenant civil. Ces magistrats se rendirent au couvent, pour tout examiner par eux-mêmes. Mignon vint au - devant d'eux , revêtu d une aube et d'une étole. U leur dit que les malins esprits étaient expulsés , que le démon de la mère supérieure s'appelait Astaroth , et celui d'une sœur laie Zabulon , mais que , pour le moment, les religieuses reposaient.

Homme les deux magistrats se disposaient à sortir, on vint leur annoncer que les énergumènes étaient de nouveau travaillées.

Ils montèrent avec Mignon et Granger dans une chambre haute ; la supérieure et une sœur

aïo HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

laie étaient couchées sur des lits. Des carmo» et des religieuses les entouraient. Manouri, chirurgien , était présent , avec Rousseau , chanoine de Sainte-Croix. A la vue des officiers de justice, la supérieure tomba dans d étranges convulsions ,. poussant des cris qui approchaient de ceux d'un petit pourceau, et faisant d'horribles grimaces en s'enfonçaut sous la couverture. Un religieux carme était à sa droite ; Mignon occupait la gauche de son lit. Ce dernier lui mit ses deux doigts dans la bouche , et conjura le diable en latin. La possédée répondit fort mal , mais désigna Grandier comme l'auteur de la possession. La sœur laie ne voulut pas répondre, en disant que la supérieure était seule capable de le faire.

Les juges, ayant appris que les questions avaient déjà été faites en présence de Grouard, juge de la prévoté, et de Trinquant, dressèrent procès verbal du tout. Le lundi 1 2 , ils appelèrent Mignon en particulier, et lui dirent que cette possession était une fraude pieuse, et cjuil fallait la faire cesser; l'autre soutint qu'elle était réelle. Le dessein des juges étant de prendre de plus exactes informations, ils se représentèrent, accompagnés d'Irénée de Sainte-M*rthe, sieur des Humeanx. La supérieure, parut

TROISIÈME RACE. an

agitée par la rage. Barré exorcisa le démon , qui répondit qu'il était parti. La sœur laie gambadait, en attendant son tour.

Pendant qu'on faisait des adjurations, il s'éleva un grand bruit dans la compagnie; un des assistans s'écria qu'on avait vu un chat descendre par la cheminée. On le chercha par foute la chambre ; il s'était réfugié sur un fond de lit ; on l'apporta sur la couchette de la supérieure ; Barré le eouvrit de plusieurs signes de croix. Le chat avait pris de la hardiesse f et faisait le gros dos pendant les adjurations. Il fut reconnu que c'était le matou du couvent , et rien moins qu'un démon, ou qu'un magicien.

Quoique ces foùrberites fussent mal tissues , Grandier redouta cette puissante ligue , qui venait de se renforcer de René Memin, seigneur de.Stlli , major de la ville , et parent du- cardinal de Richelieu. Grandier craignait beau-*coup le cardinal , parce que , dans le temps de sa disgrâce, il avait publié contre lui une brochure , intitulée la cordonnière de Loudwi *. H fit des démarches auprès du bailli , et obtint une ordonnance , qui faisait défense à toute

* C est du moins ce que publièrent ,ses ennemis ; mais les gens sens ont toujours regardé Grandier comme innocent de ce pamphlet.

fia HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE

personne de médire de lui ou de lui méfaire.

Cette ordonnance est du 28 octobre i63?.

Depuis le 1 3 octobre , que Barré s'était vanté d'avoir expulsé les démons , il s'écoula quelque temps sans qu'il fut question de la possession ; mais les exorcismes recommencèrent. Le* bailli , accompagné de Daniel Roger , de Vincent Dufaux , de Gaspard Joubert et de Mathieu Fanton , médecins , assistèrent aux exorcismes laits par Barré ; on commença par la supérieure , et l'exorciste lui fit cette question : Quem adoras lu? ( Qui adores-tu? ) — Jesus- Christus. — Daniel Drouin , assesseur à la prévôté , s'écria : Voilà un diable qui ri est pas congru ! Barré voulut retourner la phrase , et demanda : Quis est iste quem adoras ? ( Quel est celui que tu adores ? ) espérant qu'elle dirait Jésus- Christus , mais elle répondit Jesus- Christe ; et le démon déclara qu'il s'appelait • Asmodée.

Cette scène causa du scandale. Barré , le i:> novembre , jura sur le ciboire que son intention était pure ; et le prieur des carmes , mettant le ciboire sur sa tete , protesta de son innocence. Comme le rituel donne l'intelligence de toutes les langues au démon , le bailli , par l'entremise de Stracan , supérieur du collège des réformés de Loudun , demanda quo

TROISIÈME RACE. ai S

l'abbesse prononçât le nom de Veau en hébreu. Barré frémit et voulut s'y opposer , disant que c était tenter Dieu. Mais les spectateurs insistèrent , et le supérieur du collège lui fit cette demande : Comment appelle-t-on f eau en hébreu ? Elle répondit par un petit grognement. Un carme dit qu'elle avait prononcé le mot zaquaq ; mais le sous-prieur le réprimanda de sa témérité. Pour se tirer d'embarras , la supérieure se mit à gambader.

Grandier , instruit qu'on exorcisait secrètement, en présence du lieutenant criminel, qui s'était prononcé contre lui , présenta une requête ace magistrat , pour le prier de se retirer; mais il répondit qu'il déposerait en justice.

Les juges , saisis de l'affaire , étaient incorruptibles. Barré déclara que le magicien avait apporté l'eau du pacte , à sept heures du soir ; et qu'il était entré par la porte , en présence de lui , de Mignon , et d'une religieuse. Mignon se plaignit que le diable lui avait donné un soufflet. Et cependant , sur la demande de Grandier, les religieuses furent séparées.

La supérieure , alarmée de cette précaution, témoigna a Barré son inquiétude. Ma fille , répliqua ce caffard , il faut faire tout pour la gloire de Dieu. 11 lui demanda où était le magicien ? Dans une salle du château , répondit-

elle. Le fkit vérifié se trouva feux ; on se plaignit que le diable n'était pas bien servi par

ses espions.

Les exorcistes , voulant prévenir , dans la suite , de pareils embarras , déclarèrent que les possédées ne voulaient plus répondre en présence des magistrats. En même temps , Graudier exposa , dans une requête , qu'il était prouvé que la possession n'était qu'un jeu.

On assembla les notables : il fut résolu que l'on écrirait au procureur général et à l'évèque, pour les prier d'arrêter une si criminelle intrigue. Le procureur général répondit que, l'affaire étant purement ecclésiastique, le parlement refusait d'en connaître ; l'évèque ne fit aucune réponse. Barré alla trouver l'évèque, et obtint de lui qu'on leur adjoindrait deux exorcistes *.

Le bruit de cette affaire était parvenu à la cour : Anne d'Autriche envoya son aumônier , Marescot , à Loudun ; aussitôt son arrivée > les magistrats se transportèrent au couvent ; mais l'entrée leur fut refusée; et Barré vint, avec ses habits sacerdotaux , leur déclarer qu'à n'empêchait pas qu'ils entrassent. . . . Nous sommes venus dans cette intention, répondit le bailli »

* Voyei les Pièces justificatives, N°. 1 1 .

c*t vous ne refuserez pas de faire trois questions, suivant le rituel , et devant l'aumànîer de la reine. Je ferai ce qu'il me plaira , repondit nudacîeusement l'exorciste. Les magistrats ne purent entrer , mais ils firent défense à Barre «l'exorciser , sous peine d'être traité comme séditieux et perturbateur du repos public. Barré répondit qu'il méconnaissait leur juridiction.

L'archevêque de Bordeaux était de retour à Saint-Jouin; il envoya un médecin au couvent, niais tout était rentré dans l'ordre. En conséquence, il rendit une ordonnance qui défendait , en cas de nouvelle possession , à Barré et à Mignon , d'exorciser à l'avenir. Cette ordonnance fut déposée au greffe , le 21 mars

Ainsi , l'archevêque de Bordeaux eut l'art d'imposer silence à l'enfer. Les religieuses déplorèrent leur faute ; mais les ennemis dè Grandier se ranimèrent à l'arrivée de Laubardemont , commissaire envoyé par la cour, pour faire abattre les fortifications de Loudun. Meniin de Silli fit entrer facilement dans le complot une créature du cardinal , en lui faisa entrevoir le mérite qu'il aurait anprc s'il faisait condamner fauteur de la bro

* Voyelles Pièce? justificatives, N # . il.

*i6 HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

publiée sous le nom de Lamon ( qui était alors femme de Marie de Médicis), et qui contenait des personnalités injurieuses au cardinal. On lui rappela que Grandier avait disputé le pas à Richelieu , qui n'était alors que prieur de Coussai. Il n'en fallut pas davantage pour engager Laubardemont à assister aux convulsions des religieuses , qui venaient de recommencer , au grand scandale de tout le peuple.

Pendant l'absence de Laubardemont, qui intriguait dans Paris, les diables s'étaient étendus dans la ville : six filles séculières se croyaient possédées ; deux autres étaient obsédées ; deux autres , maléficiées. Dans la ville de Chinon , le diable s'était campé , en ami , dans le corps de deux pénitentes de Barré.

Laubardemont, étant saisi de l'affaire . arriva à Loudun, le 6 décembre i635 , à huit heures du soir , et descendit chez Bourneuf ; il communiqua ses pleins pouvoirs à Memin , Hervé et Menuan *.

Les auteurs contemporains racontent l'arrestation de Grandier en ces termes :

Guillaume Aubin , sieur de Lagrange , frère de Bourneuf , lieutenant de la prévôté , fut mandé par Laubardemont , qui , après lui avoir

* Voycx les Pièces justificatives , N°. i3.

signifié les ordres du roi , lui commanda d'arrêter Grandier. Guillaume Aubin fit connaître au cure de Loudun cet ordre secret, en l'avertissant de songer à s y soustraire , mais Grandier ne crut pas devoir profiter de lavis ; et , comme il se rendait un matin , à l'église de Sainte-Croix , Lagrange s'empara de lui. Aussitôt son arrestation , le sceau royal fut apposé sur tous ses effets. On trouva dans ses papiers le traité composé contre le célibat des prêtres , qu'il reconnut pour son ouvrage. Il nia être l'auteur de deux pièces de vers, qui furent également trouvées chez lui. Jeanne Estivière, femme respectable , et mère de Grandier , réclama vainement les sentences d'absolution de l'archevêque de Bordeaux. L'inventaire fut achevé le 5i janvier 1634. Pierre Fournier , avocat , chargé de l'office de procureur du roi , s'en démit presque aussitôt après l'avoir accepte- Les amis de Grandier présentèrent requête dédînatoire de juridiction. La mère de Grandier la fit signifier à Laubardemont , le 3 janvier 1654 • Elle l'avertit , en outre , qu'elle prenait a partie. Le commissaire fit contî la procédure , malgré son opposition.

L evêque de Poitiers ordonna , de son

a »8 HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

qu'on fit l'instruction , nonobstant toute opposition.

Après avoir obtenu de Grandicr la signature de tous les actes , Laubardemont s'en retourna à Paris. H n'écrivit rien à ses amis de Loudun. Granger , curé de Vernier, partit aussitôt pour le prier de poursuivre l'affaire. Laubardemont, craignant de voir le parlement se saisir de cette affaire , obtint un arrêt du conseil , qui défendait au parlement d'en connaître *.

Laubardemont , dans un voyage qu'A fit à Angers , avait traîné son prisonnier à sa suite. Aussitôt qu'il fut de retour à Loudun , il envoya des archers pour ramener Grandier dans un cachot , préparé tout exprès dans la maison de ses ennemis. Mignon rendit cet endroit le plus affreux qu'il lui fiit possible , et poussa la précaution jusqu'à traverser la cheminée de grosses barres de fer, de crainte, disait-il , que le diable ne pût tirer le magicien de ses chaînes. A son arrivée d'Angers, Grandier se trouva presque prive de la lumière, et n'ayant -'-que de la paille pour se coucher. Il écrivit t lit mère : « Ma mère , j'ai reçu la vôtre et tout ce » que vous m'avez envoyé , excepté les bas de » serge. Je supporte mon «flKçfion avec pa-

* Voyez les Pièces justificatives j H i ].

» tience , et plains plus la vôtre que la mienne, » Je suis fort incommodé , n'ayant point de » lit ; tachez de me faire apporter le mien ; car , » si le corps ne repose, l'esprit succombe. Euu fin , envoyezHajoi un bréviaire , une bible , » et un saiut Thomas , pour ma consolation ; m au reste , ne vous affligez pas ; j espère que *> Dieu mettra mon innocence au jour. Je me i) recommande à mon frère , à ma sœur , et à » tous mes bons amis. C'est , ma mère , votre bon fils à vous servir ,

Gr aisdi er. »

Grandier était épié dans sa prison par la femme Bontemps , qui donnait chaque jour connaissance de ce qu'il faisait.

Pour donner un air d'apparence à la possession , on sépara les énergumènes en trois troupes. Néanmoins la soeur de Memin soufflait encore à l'oreille de la supérieure tout ce qu'elle avait à répondre dans les exorcismes. Sur la demande de Grandier , toute communication apparente fut rompue entre les relieuses» Au lieu d'appeler les médecins, on se onlenta de faire venir des espèces defraters, qui n'avaient pris aucun degré, et qui étaient dam le corn [)an ici Roger était le seul qui

ction , mais son avis n'était

*ao HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

jamais suivi par ses bizarres collaborateurs.

Manouri , neveu de Memin , beau-frère d'une prétendue possédée , fut chargé de l'office de chirurgien. On désigna Pierre Adam pour préparer les médicamens. Cet apothicaire était cousin-germain de Mignon , et avait échoué dans une accusation qu'il avait précédemment intentée contre Grandier ; et , comme il avait voulu flétrir la réputation d'une demoiselle de Loudun , il avait été condamné à une amende honorable , par arrêt du parlement , du i o mars i653. Il ne suivait aucunement les ordonnances des médecins , et employait tout ce qui pouvait agiter les religieuses ; il prenait le crocus metallorum pour le crocus martis.

Vainement Grandier demanda-t-il qu'il fut écarté de son emploi.

Laubardemont rendit une sentence , par laquelle il ordonna la confrontation des témoins* Grandier voulut , par une ruse innocente, faire tomber de lui-même le monstrueux édifice de la possession ; il proposa à Laubardemont de faire habiller quatre prêtres de la même ma- . nière que lui , et de demander aux possédées . equel des cinq était le magicien ; mais on s'y refusa. Après que l'instruction fut terminée , on recommença les exorcismes. L'Escaye etGan avaient été nommés pour cette fonction , par

TROISIÈME RACE. a*t

l'archevêque de Bordeaux. Mais ils furent écartés par le théologal de Poitiers et parle récollet Lactance.

«Ces derniers commencèrent à opérer le i 5 avril. Lactance défendit aux religieuses de parler en latin ; quatre capucins indignes , Luc , Tranquille , Potais , Élisée , se joignirent aux deux carmes , Pierre de Saint-Thomas, et Pierre de Saint- Mathurin ; et tous s'efforçaient de chasser les démons.

Le père Joseph , qui joue un si grand rôle dans le ministère du cardinal-roi , se rendit incognito à Loudun. Ce moine rusé ne voulut pas prendre part à l'affaire , et laissa tout l'odieux sur ses imbéciles confrères , gens faits pour se contenter de l'estime des fanatiques et du petit peuple ; moyennant quoi , ils se souciaient fort peu d'être exposés à la risée du grand monde et des gens d'esprit.

Le 26 avril , d'après la déclaration de la supérieure , on procéda à la recherche des marques du magicien.

Manouri entra dans la prison de Grandier , lui fit bander les yeux et lui ôta tous ses habits. Quand il voulait persuader que les parties du corps marquées par le diable étaient insensibles , il tournait la sonde par un des bouts qui était rond ; de sorte que , ne pouvant entrer

9i3 HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

dans la chair , elle était repousse e dans la paume de la mata de Manouri. Mais, quand le barbare chirurgien voulait faire voir qué les autres parties étaient sensibles , il tournait la sonde par le bout très-aigu , et allait jusqu'aux os. Les soupirs , les cris, les gémîssemens de la victime étaient entendus au loin.

Le diable déclara , dans un exorcisme , que les livres de magie étaient chez une demoiselle ; on y courut , et on n y trouva rien.

Grandier avait un frère, conseiller au bailliage de Louchm ; on le fil accuser de sorcellerie ; il partit aussitôt pour aller à la cour faire'observer qu'oa voulait priver son frère de son unique défenseur ; mais du Thibaut , muni d'un ordre de Laubardemont , et qui le suivait de près , le fit mettre en prison. Il n'en sortit qu'avec beaucoup de peine , et après le supplice de son frère.

Rapporterai-je les accidcns arrivés à la supérieure , le diable sortant par trois trous , et ce tuyau de plume qu'elle rendit le i3 juin, tuyau qui fut pris pour un pacte ?

L'évêque de Poitiers , sùr de l'assentiment du cardinal , vint lui-même présider aux exorcismes, le 16 de juin. 11 annonça qu'il venait découvrir des écoles de magie , tant d'hommes que de femmes. On fut dès lors obligé, sous

ai3

peine d être déclaré complice , de croire à la possession ; parce que , dit un auteur de ce temps y le roi et monseigneiir le cardinal Uautorisaient.

Le diable attendait l'arrivée de son ami levèque de Poitiers , pour opérer des merveilles. Le samedi 17, Leviatkan rendit un pacte composé de la chair du cœur d'un enfant , pris en un sabbat tenu à Orléans , en i63i , et de la cendre d'une hostie brûlée , mêlée avec la liqueur séminale de Grandier *.

Ce pacte lui fut présenté ; il en nia l'exis7 tence. 11 lui fut permis d exorciser. «J'estime, » dit-il à Tévéque , qu'un magicien ne peut » posséder un chrétien sans son consentement. » Les exorcistes s'écrièrent que Grandier était hérétique , et qu'il rejetait une proposition reçue dans l'église et approuvée par la Sorbonne.

Après cette contestation , on amena sœur Catherine , qui refusa de répondre en grec , sous le prétexte que le pacte s'y opposait. Grandier fit une question en cette langue ; mais toutes les religieuses poussèrent de grands cris, en l'appelant magicien , et s'offrirent de lui rompre le cou , si on y consentait. « Si je suis ma- » gicien , dit Grandier , que le diable me fasse

* Voyez les Pièces justificatives , N». 1 5.

ai4 HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

» une marque visible au front , en présence de » monseigneur et du commissaire du roi. » Les exorcistes , au nombre de huit , imposèrent silence aux démons } on fit apporter un réchaud, et les pactes furent brûlés. Cette scène de bateleurs ecclésiastiques se termina quand les religieuses ôtèrent leurs pantoufles, et les jetèrent à la tète de Grandier qui chantait l'office.

Le dernier jour de juin , une des possédées qu'on exorcisait , dans l'église de Notre-Damedu-Château , dit effrontément que Grandier avait envoyé à plusieurs demoiselles, pour leur faire concevoir des monstres , une chose que la pudeur ne permet pas de nommer , et qu'une religieuse nomma alors avec la plus grande impudence *. Le stupide exorciste demanda pourquoi l'effet ne s'en était pas suivi ; elle ne répondit que par un torrent d'obscénités et de discours, qui ne se tiennent ordinairement que dansles plus sales asiles de la prostitution. L'indignation publique fut à son comble. Pour arrêter les murmures , Laubardemont fit publier cette ordonnance :

« 11 est très-expressément défendu à toute » personne , de quelque qualité ou condition » qu elle soit , de médire, ni autrement entre-

* C'était un gode-miefay....

TROISIÈME KACE. «5

» prendre de parler contre les religieuses et au- » très personnes de Loudun , affligées de malins « esprits , leurs exorcistes , ni ceux qui les as- » sistent , soit aux lieux où elles sont exorci- » sées y ou ailleurs , en quelque façon et de » quelque manière que ce soit , à peine de dix » mille livres d'amende et autre plus grande » somme , et punition corporelle , si le cas y » échoit ; et , afin qu'où n'en prétende cause » d'ignorance , sera la présente ordonnance >» lue , etc. «

» Fait à Loudun, 2 juillet* 1 654-

» Laubardemont. »

Le cours de cette affaire justifia pleinement Grandier. La sœurClaire, bourrelée de remords, déclara , dans l'église du château , que tout ce qu'elle avait dit n'était que calomnie et imposture ; qu'elle n'avait rien fait que par la suggestion du récollet , de Mignon et des carmes. Quatre jours après , elle tint encore le même langage, et voulut s'enfuir. La sœur Agnès protesta et se rétracta à la communion , déclarant qu'elle était indigne de recevoir son Dieu. La Nogaret déclara aussi qu'elle avait accusé un innocent ; mais lés exorcistes assurèrent que tout ce qu'on venait d'entendre était une sug-

3 a6 HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

gestion du démon. Le diable mentait, quand la déposition était favorable à Grandier ; et quand il l'accusait , il disait la vérité.

Le bailli , dont nous avons admiré la fermeté , fut accusé de magie par les possédées de Barré. On tramait sa perte , ainsi que celle du lieutenant civil ; mais le bailli du Loudunois ne se laissa pas prendre à un piège qu'où lui tendit. 11 fit remettre à LaubardeniQnt une lettre, qu'une mendiante lui avait apportée , et dans laquelle on lui proposait de faire évader Grandier de sa prison.

La femme Blanchard accusa d'être sorcière une parente du bailli ; et , comme 1 épouse de ce magistrat était présente à l'exorcisme , la possédée s'écria qu'elle apportait les pactes. La baillive somma les exorcistes de faire voir son innocence ; mais la nuit survenante lit congédier l'assemblée.

La commission chargée de juger Grandier s'assembla aux carmes , le 26 juillet, et nomma, le 27 , pour rapporteurs , deux ennemis de Grandier , Houmain , lieutenant criminel d'Orléans , et Texier , lieutenant général de Saint- Maixant. Aussitôt que Grandier connut ses rapporteurs , il écrivit a sa mère que , fort de son innocence , il ne redoutait pas d'examen ; lui était impossible d'avoir les pièces qui étaient

TROISIÈME RACE. ,a 7

à sa décharge ; mais que son état de faiblesse l'empêcherait de rien examiner.

La commission adopta la proposition , que le diable , dûment contraint , est tenu de dire la vérité. Tous les habitans alarmés s'assemblèrent a Fhôtel de ville , au son de la cloche , et résolurent à l'unanimité d écrire au roi , pour se plaindre de la crédulité de Laubardemont , des vexations de tout genre qu'il faisait éprouver aux citoyens , sous prétexte de magie , et pour lui demander de permettre au parlement, ou à toute autre cour , de connaître de cette affaire *.

La commission déclara , dans une pièce infiniment curieuse , que l'assemblée était corn-» posée de gens mécaniques , et que l'acte qui avait été fiait était nul **.

Grandier , voyant que toutes les réclamations qu'il faisait devenaient inutiles , ne tarda pas à se convaincre que sa perte était certaine ; car il fallait qu'il fut brûlé comme sorcier, ou que tous ses ennemis fussent soumis aux peines les plus graves. Il prépara néanmoins sa défense. Admis devant ses juges , il parla ainsi :

« Je vous supplie, en toute humilité, de con-

* Voyez les Pièces justificatives, N # . 16.

** Voye*U* pièces justificatives , N°. 17.

3 j8 HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

» sidérer avec attention ce que le prophète dit » au psaume 82 , qui contient une très-sainte » remontrance qu'il vous fait , d'exercer vos » charges avec droiture , attendu qu'étant hom- ») mes mortels , vous aurez à comparaître de* » vant Dieu , juge souverain du monde , pour h lui rendre compte de votre administration.

)» Cet oint du Seigneur parle aujourd'hui , à vous » qui êtes assis pour juger, et vous dit : Dieu » assiste en l'assemblée du Dieu fort; il est juge » au milieu des juges : jusqu'à quand aurez- » vous égard à l'apparence du méchant ? faites » droit au chétif et à l'orphelin ; faites justice » au pauvre , secourez le chétif et le souffreteux , » et le délivrez de la main des médians. Vous » êtes dieux et enfans du souverain , toutefois » vous mourrez comme hommes ; et vous qui » êtes les principaux, vous cherrez comme les » autres. »

Cette remontrance ne produisit aucun effet.

Les commissaires voulurent couvrir leur assassinat juridique du manteau de la religion. Us ordonnèrent des processions et des prières publiques pour prier le ciel de les éclairer.

Le 18 août 1634, les. juges commissaires s'assemblèrent au couvent des carmes , et rendirent un jugement calqué sur celui de Ga^to

le traité de Grandier contre le célibat des prêtres fut condamné à être brûlé avec lui *.

Grandier écouta, avec beaucoup de sangfroid , sa condamnation ; et , s'adressant aux juges , il leur dit :

« Messeigneurs , j'atteste Dieu , le père , le » fils, et le Saint-Esprit , et la Vierge , mon uni- » que avocate, que je n'ai jamais été magicien ; » que je n'ai jamais commis aucun sortilège ; » et que je ne connais point d'autre magie que » celle de l'Écriture-Sainte , laquelle j'ai tou- » jours préchée ; et que je n'ai point eu d'autre » créance que celle de notre sainte mère église » catholique , apostolique et romaine. Je re- » nonce au diable, à ses pompes et à ses œuvres. » J'avoue mon Sauveur , et je le prie que le » sang de sa croix me soit méritoire ; et vous, » messeigneurs , modérez , je vous prie , la ri- » gueur de mon supplice, et ne mettez pas mon )> âme au désespoir. »

Ayant ainsi parlé , il versa des larmes en abondance. Laubardemont le prit en particulier , après avoir fait retirer sa femme , qui siégeait avec les juges , et lui dit : Si vous voulez modérer la rigueur de votre supplice , déclarez vos complices. «Étant innocent, répon-

* Voyez le* Diè^s justificatives , N°. 18.

2 3o HISTOIRE DE I.A MAGIE EN FRANCE

» dit Grandier , je n ai point de complices. » Houmain le pressa de déposer contre les magiciens ; mais il n'en put rien obtenir.

Aux termes du jugement , Grandier fut appliqué à la question. À Loudun , l'usage était de lacer deux planches , et de serrer entre ces deux planches les jambes du patient ; on enfonçait ensuite des coins à coups de marteau f qui cassaient les os ; et , quand les planches étaient desserrées , les éclats des os volaient par terre. On donna à Grandier deux coins de plus qu'on n'en donnait aux grands criminels. Laubardemont était présent au supplice. Les moines exorcisèrent les planches et les coins ; le malheureux Grandier s'évanouit plusieurs fois dans la question ; on le faisait revenir, en redoublant les coups. Lorsque ses jambes furent crevées , et qu'on en vit sortir la moelle , on ôta les planches , et on le jeta sur le carreau. Grandier ne laissa échapper aucune imprécation contre ses juges ; il protesta de son innocence, et n'accusa personne ; il dit qu'il n'avait jamais connu cette Élizabeth Blanchard , bien loin d'avoir eu commerce avec elle.

On le transporta ensuite dans la chambre du conseil ; il fut mis sur de la paille , près du feu ; il demanda pour se confesser un religieux »«gustin , ce qui lui fut refusé ; il fut re»*s, mal-

TROISIÈME RACE. »3i

gré lui, entre les mains des exorcistes ; on fit retirer le peuple , qui se pressait pour le voir. Le greffier de la commission resta près de lui l'espace de trois heures ; et Laubardemont le conjura pendant tout ce temps de signer un écrit : ce qu'il refusa constamment.

Vers les cinq heures du soir , les bourreaux l'emportèrent sur une civière. Il déclara au lieutenant criminel d'Orléans qu'il mourait innocent , et le pria de faire prier Dieu pour lui. Malgré ses souffrances , son air était tranquille , son regard assuré. Au sortir du palais , on lui lut encore une fois son arrêt. Quand il fut devant 1 église de Saint-Pierre du Marché , Laubardemont le fit descendre de sa charrette. Comme il avait perdu l'usage des jambes , il tomba rudement, le visage contre terre. Il attendit patiemment qu'on le relevât. Le père Grillau l'aborda en cet instant , et l'embrassa en pleurant. Je vous apporte la bénédiction de votre mère , lui dit-il ; elle et moi , prions Dieu qu'il vous fasse miséricorde , et qu'il vous reçoi?e auprès de lui.

Grandier remercia ce cordelier de la pitié

que lui inspiraient ses malheurs, et le pria de

servir de fils a sa mère.

Le lieutenant du prévôt lui demanda pardon

^•us ne m'avez pas offensé , lui dit Grandier,

3 3a I1ÏST0IRE DE LA MAGIE EN FRANCE

vous êtes obligé de remplir les devoirs de votre charge.

On était près du bûcher. Le curé de Loudun l'envisagea sans frayeur. Le bourreau le mit dans un cercle de fer , lui faisant tourner le dos à l'église de Sainte-Croix. On lut encore une fois l'arrêt de la commission. Cette lecture faite , le greffier lui demanda s'il persistait dans ses réponses; il répondit : « Tout ce que j'ai dit » est vrai ; je n'ai plus rien à dire. »

Les exorcistes , après avoir fait des signes de croix sur le bûcher , craignirent qu'il ne profitât dune grâce qui lui avait été accordée , et qui avait diminué dans son esprit la grandeur du supplice ; il devait être étranglé , et parlejr au peuple avant de mourir. Comme il voulait parler , les exorcistes lui jetèrent de l'eau bénite au visage ; et , voyant qu'il ouvrait la bouche une seconde fois , ils dépêchèrent un moine qui alla baiser Grandier. Le curé de Loudun reconnut l'artifice, et s'écria : Voilà un baiser de Judas. Irrités de cette exclamation , les exorcistes le frappèrent au visage avec un crucifix de fer. Il fut obhgé d'attendre qu'on eût fini un Salve et un Jve Maria pour protester une dernière fois de son innocence.

Les moines firent en sorte qu'il ne fût pas étranglé. Grandier, voyant que l'exécuteur met

tait le feu au bûcher , réclama la promesse du prévôt. Le père Lactaiice prit de la paille , et , l'ayant allumée à un flambeau , il la lui porta au visage , disant : « Ne veux-tu pas te recon- » naître , malheureux , et renoncer au diable ? » — Je ne connais pas le diable , répondit » Grandier; j'y renonce, et espère en la misé- » ricorde de Dieu. »

Sans attendre l'ordre du lieutenant du prévôt , ce moine mit le feu au bûcher. Grandier s'écria : Où est la charité, père Lactance? il y a un juge au ciel ; je t'assigne à comparaître , dans le mois , devant lui. Puis , ^adressant à Dieu , il s écria : Deus meus ad te vigilo ; miserere met Deus. ( Mon Dieu , fai confiance en vous ; ayez pitié de moi , 6 mon Dieu. )

Alors les capucins lui jetèrent le reste de leau bénite au visage , de peur qu'on n'entendit ses dernières paroles. Le peuple cria au bourreau de l'étrangler ; les moines avaient noué la corde ; le malheureux curé de Loudun fut brûlé vif.

Le lieu destiné pour son supplice ne pouvait contenir la multitude des curieux. Une troupe de colombes vint s'abattre sur le bûcher; les hallebardes des archers, les cris du peuple ne plurent les faire fuir; une grosse mouche boiirdounait autour de Grandier, un moine

a34 HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

s'écria que c'était Belzébuth (dieu des mouches) qui venait chercher l'âme du magicien.

Le père Lactance mourut un mois après Grandier. Le capucin Tranquille expira dans les convulsions du satyriasis. La populace, ameutée par les moines , vint invoquer le décédé comme un saint; chaque portefaix voulut avoir une partie de ses vêtemens. II eût été mis à nu , dit la relation , si quelques personnes d'honneur ne se fussent mises à l'entour pour le garantir de l'indiscrète curiosité du peuple, qui , après avoir coupé son habit, se fut peutêtre bien laissé aller à dépecer son corps même Dans 1 epitaphe qu'on lui mit sur son tombeau , on lisait :

Ci-gît Vhwnble père Tranquille , capucin prédicateur. Les démons ne pouvant plus supporter son courage , en son emploi cF exorciste , Vont fait mourir par leurs vexations f à ce portés par les magiciens, le dernier de mai i63&

Après la mort de Grandier, Gaston de France alla voir les énergumènes de Loudun . Ce faible prince demeura convaincu de la possession ; mais on s en moquait dans le pays. La dame de Combalet, nièce du cardinal de Richelieu, lui fit part des bruits désavantageux qui couraient sur lui. Le ministre retrancha les 4000 écus, qu'on

donnait car-ry? ^ i n session prît Barré, ^

nagea les cnoK»:«xe ^ t ia ,"^ . ùœé ^anales du

juteur de la

nuait

tude de la Sasôt Ut k damner a la fr^ j\ zxrzr^ ^-.-st :

Lexorrête *- -z*j ~j~ cèse de T / >— r*-~ r-vr-^j* l - . *j"

Le fik de La .^jsr^aD < ~ cembre i€o: -it*»- "V:r*-. -vr ^sr -i*de voleurs. E i* \*z\t'jrmai\

sures, san*d~ir~ -t. i nnr - 'a « et on ?st < ri"* ' tlh € m tuarv» i**^ » quête*, Lt; /JsHiawiir. ^ j •

na a nxrt Vr i=ï *nr* ^ Lvyîxuv » Grandkr. *t ^ « ir - v^if - : * jv

« religieuse? <ie L'-nO-n . ' 'j* 5auBfc~ « prendre * Crw r , «r. 1* j^r"t»L2*i^y aivi *v * qu'elle: ^L*l^t i.<?:*e*. 5* i-Xfi^.-- î«

* J Uf"l£ JV^ÏxI ti^^j i ^^f^* £tf£/t /g ziBttiL-

- malkerreta j :t , p>*-r «p>r ^ T-*^ D lac on la mort crat^e et iflui: v^> «i/A^ ^ *

» pauvreprêtredont le sangcrie vengeance »? »

Au dix-huitième siècle, un dogue du cimetiere Saint-Médard, pour tout dire en un mot La Menardaye , écrivit pour défendre la pos^ session, et rapporta mêmelacédule par laquelle Grandier était censé s'être donné à Lucifer ; à îa vérité il ne put voir l'original, parce que, ditil, la minute est aux enfers , en un coin de la terre, au cabinet de Lucifer, et signée du sang du magicien **. °

Louis XIV naquit à Saint-Germain-en-Laye le 5 septembre ,638. Suivant l'usage observe en semblables n. °

-cr i noroscope de 1 héritier présomptif de la couronne. Duclos a rapporté celle de Louis XI. Wostradamus tira celles de Catherine de Médicis, de tous ses enfans et des principaux seigneurs de la cour Louis XIH lût surnommé le Juste , parce qu d était né sous le signe de la balance, «ans toute notre histoire , on voit le faible des grands pour l'astrologie judiciaire ; feut-il s'étonner s, le peupley ajoute encore foi aujouranui en plusieurs provinces de France ?

« , lettre 3 7 , 22 décembre i65i , édit. de La Haie ** Voyez le, Pièces justificatives , H«. 19.

r&0151LM£ Ad.

En 1643 , les religieuses dt Leurriez louses de la réputation de leurs s*enr* 6t tl un , se mirent à gambader. Les cmumisaires,.

cismes , arrivèrent le 1". septembre- Le* ecclésiastiques de la province les reçurent a la porte du monastère.

Les possédées étaient Louise de PinterriHe, qui avait dans le corps Arphaxat ; soeur Barbe de Saint-Michel, occupée par Ausltif ; et meut Marie du Saint-Esprit 0 r en arsût encore Leaucoup u autres , mais d*ns le* relations il est surtout question de ces trois 1/rsteriguew. L évêque d*Évreux fît un signe de croix but I é— paule droite de Louise de Pintervifle , et yw lui fit rouiller les yeux.

Soeur Barl>e de Saint-Michel, * fille puiadaiie, m ramassée, bien colorée, de bonoe balôtudr ? » grosse et grasse, tomljs dijjs de violentes ouik » vulsions , faisant de tout son corps un art , » ayant les doigts des pieds et des mains recourbés en dedans et en dehors. Elle se roula >» sur le plancher , se mit â péter, et rendit par » les parties inférieures toutes sortes d eicré- » mens, tant inutiles que nécessaires. » Puis tout à coup , elle se releva plus tranquille, et parut , comme devant, saine et gaillarde, mais pourtant tous jours l esprit un peu en écharpe.

Sœur Marie du Saint-Esprit , grande et belle fille , un peu maigre , entra dans le réfectoire en chantant et en dansant , « puis se prit à par- )ï 1er de sa petite Madeleine , sa bonne amie , » sa mignonne , sa première maîtresse ; et de » là se lança dans un panneau de vitre , la tète » la première , sans sauter ni faire aucun effort, » et y passa tout le corps , se tenant à une barre » de fer qui faisait le milieu ; et , comme elle » voulut passer de l'autre côté de la vitre , on » lui fit commandement en langage latin : ut » in nomine Jesu f rediret non per aliam , seil » per eamdem viam* ; ce qu elle contesta très- » longuement. » Pourtant elle fiait par obéir.

Le lendemain, les possédées firent tintamarre dans la chapelle; sœur Barbe de Saint-Michel se battit la tête l'espace d'un quart d'heure , entre deux chaires du chœur, sans se faire aucun mal.

Sœur Marie du Saint-Esprit s'échappa par une fenêtre pour éviter la confession.

Le révérend père Ragon , exorciste , commanda a une de ces filles de lui apporter une feuille de vigne. Comme il la demandait en grec , la possédée ne pouvait entendre; et, pour

* Que , par le nom de Jésus-Christ , elle sortît du panneau de vitre de la même manière quelle y était eut** , et pas autrement.

TROISIEME RACE a 3 9

se tirer de ce mauvais pas, elle entra dans d'étranges convulsions : ce fut alors que le malin esprit parla par la bouche de la béate , et non par les parties honteuses , comme il est d'usage quelquefois.

Sœur Marie du Saint-Esprit avait parlé de sa petite Madeleine. C'était la tourière du couvent, soupçonnée d'avoir envoyé les mauvais esprits. On l'avait mise à la conciergerie, pour s'assurer d'elle. Les comissaires la firent visiter en leur présence par les médecins , et lui trouvèrent quatre cicatrices, d'autant de coups de couteaux en diffère as endroits, qu'elle confessa avoir reçus du diable dans la prison d'Évreux. Lablessure qui était au bas du ventre était la plus considérable. « Elle était longue d'un bon doigt , toute » rouge encore et nouvellement refermée ; le » diable, h ce qu'elle disait, avait laissé le cou- » teau quatre heures dedans , sans lui permettre » de l'ôter. »

Ils visitèrent également son sein, malade d'un ulcère chancreux , qui venait d'être guéri par l'application d'un emplâtre de diapalma. « Ils » n'y trouvèrent jJus qu'un petit trou de la » grosseur de la tête d'une grosse épingle , » ayant tout le sein entier blanc, ferme etpo- » li, et la papille petite, ronde et vermeille ,

ajo HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

» comme celle d'une fille de quinze ans, sans >t apparence d'aucun mal. »

Les commissaires firent leur rapport à la reine, et le cardinal Mazarin écrivit à l'évêque d'Évreux pour lui témoigner sa satisfaction sur la conduite qu'il avait tenue dans l'affaire *.

Le fanatique évêque exorcisa cette Madeleine Bavan ; et la frénétique déclara qu'elle avait été ensorcelée par Matliurin Picard, directeur du couvent. Picard était mort ; l'évêque excommunia son cadavre , le fit déterrer et jeter à la voirie.

Le cadavre fut aperçu ; et le lieutenant-criminel Routier se fit amener Madeleine Bavan , pour lui faire subir interrogatoire.

Elle avoua qu'étant à Rouen, chez une couturière, un magicien la séduisit et la conduisit au sabbat; que ce magicien y célébra la messe, et lui donna une chemise qui la porta à l'impudicité; qu'elle fut mariée avec Dagon, diable d'enfer, et qu'elle reçut son accolade maritale, non sans beaucoup souffrir dans la copulation; que Mathurin Picard l 'éleva à la dignité de princesse du sabbat , quand elle eut promis d'ensorceler la communauté , et qu'elle commit avec lui le péché de Sodomie sur l'autel;

* Voyez le» Pièces justificatives , N°. 20.

TROISIÈME RACE. % a/ t r

qu'elle fit dçs maléfices avec des hosties cousacrées, mêléçs avec du poil du bouc du sabbat ; que, dans une ^maladie qu elle éprouva > Picard lui fit signer un grimoire ; qu'elle vit accoucher quatre magiciennes au sabbat ; qu'elle contribua à l'égorgement de ces petits innocens; que, le jeudi-saint, on y fait la cène en mangeant un petit enfant; que, dans la nuit du jeudi au vendredi, Picard et Boullé son vicaire avaient assassiné le Saint-Sacrement , en perçant l'hostie par le milieu ; et que l'hostie jeta du sang. k De plus confessa ladite Bavan s'être fait avorter , et avoir assisté à l'évocation de l'âme de Picard, faite par Thomas Boullé, dans une grange, pour confirmer les maléfices du diocèse d'Évreux. »

Elle ajouta à ces dépositions, devant le parlement de Rouen , que David , premier directeur du monastère , était magicien ; qu'il avait donné à Mathurin Picard une cassette pleine de sorcelleries,- et qu'il lui avait délégué tous ses pouvoirs diaboliques ; que Mathurin Picard lui tâta les tétons, par-dessus sa guimpe, quand elle s'avançait pour communier, et qu'il lui dit : « tu verras ce qui t'arrivera ; » qu'elle en éprouva une telle émotion, qu'elle fut obligée de sortir dans le jardin ; et que , s'étant assise sous un mûrier, un horrible chat fort pesant lui mit

a4? HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

ses pâtes suf les épaules, et approcha sa gueule de sa bouche , pour faire attraction de la sainte hostie quelle n'avait pas encore digérée; qu'elle composa des maléfices avec des crapauds, de vilaines pûudres, et le corps et sang de Jésus-Christ, qui souffre patiemment toiu ces affivnis.

Elle dit, eu outre, que Picard célébrait La messe au sabbat; que Boullé servait de diacre; qu'on feisait la procession; que le diable, moitié homme et moitié bouc, assistait à ces messes exécrables; et que sur l'autel, il y avait dés chandelles allumées qui étaient toutes noires. - • * i

« Madelaine Bavan confessa encore, qu êtant » un jour dans la chapelle du monastère d*JLou- » viers, Piçard la connut charnellement dans » ladite chapelle, commettant cette sale action, » avec des abominations qu'on a horreur dex- » pliquer; pendant laquelle exécrable actiou, » un diable, en forma de chat (que la déposante

* croit être le même qui lui appâtât sous U

* mûrier dont nous avons parlé), se présenta >» à elle ; et le magicien Picard fut souillé hon- » tellement par lui, en même temps qu'il avait » sa compagnie charnelle^. »

Elle dit avoir forniqué $t dansé avec Boullé at Picatd; et que les démQfu, sous la forme d*

TtOISltME RACE. n l

chats 1 étaient venus la baiser dans sa cellule.

De plus , la Bavan assura que les magiciens avaient donné àks coups de couteau dans le précieux sang de Jésus-Christ ; et que le vin , qui était devèftu sang, ruissela jusqu'à terre, à la rue des diables honteux d'un si grand sacrilège; que Dieu parut, selon son humanité, la trèssainte Vierge à ses pieds, ayant deux saints à ses côtés ; qu'il reprocha cet assassinat aux magiciens , qu'il frappa de sa foudre, pendant que les deux saints ramassaient le précieux sang qui avait coulé par terre.

Le même Routier procéda contre la mémoire de Mathurin Picard.

Un de ses vicaires déposa qu'il savait dénouer l'aiguillette , et qu'il aimait les filles.

Un autre prêtre dit que Picard sortait la nuit, et que le diable se promenait avec lui dans son |ardin.

Le procureur de là maison des religieuses de Louviers dit, qu'il avait vu Picard en ac-* lion, sur l'autel, avec la Bavan; et que Picard étant un jour avec Boullé, on aperçut un homme noir qui disparut aussitôt; qu'un court rier , qui apportait une lettre au magicien , le* trouva courbe sur la table, marmottant arec un homme noir et inconnu.

Madelaiue Bavan dit, contre Picard , qu'elle

avait été tâtonnée, troussée, maléficiée et baisée.

On procéda contre Thomas Boullé.

11 fut, accusé d avoir voulu transporter par aii' un homme de Louviers; d'avoir noué et dénoué les aiguillettes; d'avoir débauché les femmes et les filles; et d'avoir rendu furieuse une dévotft, en salivant sur elle.

Le procureur du monastère déposa encore que» dans un festin, Boullé s était vanté de se mettre sur des charbons ardens, sans brûler : ce qu'il fit au grand étonnement des spectateurs; et que ,1e raçfne Boullé avait corrompu une de ses pénitentes, en V enrageant d amour. ^ t'hiçtérique Madeleine Bavan fut entendue.

Elle dit qu'elle était allée au sabbat avec le prévenu, qu'il la baisait par^errière et par-devant; et que c'est lui qui a lu une lettre, que Picard écrivait pour s'excuser de ne pas s'être rendu au sabbat; que c'est encore lui qui a fait parler le cadavre de Picard, dans la grange de Mesnil-Jourdain.

A la suite de cette procédure, Boullé fut appliqué à la question, et ne voulut rien confesser. Le provincial des capucins , Boisroger , duquel je tire tous ces impudiques détails, qui sont absolument nécessaires, dit « qu'il n'est » mftotmant .que Boullé ai^^ardéje.silençe,

TRO SItME lUCL

» parce qu'il était fortifie par une » diabolique , et par le sort de tacitnrmte .

» assez commun aux magiciens. •

On peut lire dans cet auteur là sentence de 1 evéque, du 1 1 mars 1 64^ , qui est très-longue , et qui condamne Madeleine Bavan à être confinée à perpétuité dans une hasse fosse, et à jeûner au pain et à l'eau , trois fois la semaine , durant toute sa vie, pour avoir honteusement prostitué son corps aux diables, aux sorciers et autres personnes, de la copulation desquels elle est devenue grosse ; et pour avoir conspiré avec sorcien et magiciens dans leurs assemblées et dans le sabbat , au désordre et ruine générale de tout le monastère, perdition des religieuses et de leurs âmes.

m Et, à l'égard de Mathurin Picard, ordonne la cour de parlement de Rouen qu'il sera plus amplement (ait enquête de l'exhumation ; mais, en attendant, le déclare magicien, ainsi que Thomas Boullé qui se trouve marqué de la f marque des sorciers, reconnue par l'insensibité dudit Boullé, à l'endroit de ladite marque; ordonne que le corps diuiit Picard et ledit Thomas Botdlé seront ce jourd hui délivrés V exécuteur des sentences criminelles , pour éi traînés siw des cLtics , par les rues et lieux pr blics de cette ville; et étant ledit Boullé d<

HISTOIRE DE LA MAGIE Etf FRANCE.

pmrf la principale porte de F église cathédrale de Notre-Dame , faire amende honorable, tête nue , pieds nuds , et en chemise , la corde au cou, tenant une torche ardente; et là, demander pardon à Die*, au roi et à justice; ce fait, être traîné en la place du vieux &arché 9 < et là, J Stre ledit Eoullé hrûU iout ^if, et le corps dudit Picard mis au feu, jnyfuà ce que lesdits corps soient réduits en cepé&esy lesquelles seront jetées au vent. ;

La cour confirme la sentence rendue contre Madeleine Bavan f jusqu'à l'arrivée de Simone Ganguy , dite la. petite mère Saint-François^ actuellement à Paris ; et ordonne qu'il sera pris des mesures ultérieures.

Fait à Rouen , en parlement, le 31 e . jour d'août 1647.

Signé Bertout.

L'arrêt fut exécuté contre Picard et Boullé.

Je ne vois aucune condamnation contre la 6avan, comme l'annonce l'arrêt.

Pendant que la Normandie était eiî rayée de cette affaire , la Bourgogne attribuait aux sorciers la perte de ses récoltes : les prévenus de ce crime imaginaire étaient massacres impitoyablement ; plusieurs furent liés et jetés dans

ized by Go

TROISIÈME 1UCE. »fr

les rivières : quand ils surnageaient, le diable les soutenait sur les eaux ; quand ils allaient au tond, Satan les noyait. Le grand-juge des sorciers était un jeune berger, que la stupidité des villageois avait surnommé le petit prophète.

Tout son art consistait a regarder la prunelle de l'œil : s'il croyait y découvrir la marque, il prononçait condamnation. Les officiers de justice n'osaient s'y opposer , de crainte d'être accusés de complicité.

Néanmoins, quelques personnes furent traînées devant le parlement de Dijon ; et, quand on leur demandait s'ils étaient sorciers , ces idiots répondaient qu'il fallait le demander au petit-prophète. On relâcha ces pauvres fous , et IVpidémic cessa.

En i653, on fit courir le bruit qu'un esprit revenait dans la rue des Écoufles , à Paris. On reconnut ensuite que toutes les frayeurs qu'il musait pendant la nuit étaient dues h un chien qui avait une espèce de maladie frénétique.

Le parlement de Rouen , fidèle h son système de brûler les sorciers, en avait arrêté un grand nombre ; mai# le roi donna un arrêt du conseil, en 1672 , par lequel il fut enjoint à ce parlement de relâcher les accusés de sorcellerie . de surseoir à l'exécution de ceux qui étaient condamnés à mort. Ce bar bar ' m »«

à cette occasion une remontrance fort rieuse *.

En 1676, une femme jeune et. belle, de bonne famille, la comtesse de Brinvillers, empoisonnait, sans motif de haine, parens, amis, domestiques : elle allait jusque dans le» hôpitaux donner du poison aux malades. Il faut attribuer à la folie tous ces crimes , et non au diable , comme on la fait dans le temps. C'était aux Petites-rMaisons et non au bûcher qu'il fallait la conduire.

En 1680 , la Voisin, la Vigoureux, son frère le prêtre , et Lesage , également prêtre, se donnèrent pour sorciers et nécromanciens. Ils prédisaient l'avenir , et promettaient de faire voir le diable pour de l'argent : ils vendaient des poudres , des pnguens et des pommades. Ces charlatans furent arrêtés ; une infinité de personnes furent compromises; et on créa, pour suivre cette affaire , un tribunal qui siégea k l'Arsenal, et qu'on nomma Chambre ardente, parce qu'il connaissait d'un crime dont la peine du feu devait être la punition. .

Deux nièces du cardinal Mazarin furent ci-

* Voycï les Pièces justificatives , K°. 21 .

TROISIÈME RACft ^

tées , ainsi que la comtesse de Soissons, qui fut obligée de se retirer à Bruxelles. On Gt comparaître la duchesse de Bouillon ; La Reynie, l'un des présidens de cette chambre , fut assez mal avisé pour lui demander si elle avait vu le diable l Elle répondit qu'elle le voyait présentement; qu'il était fort laid et fort vilain, et qu'il était déguisé en conseiller d'état.

L affaire du maréchal dè Luxembourg fut plus sérieuse. Un de ses gens d'affaires , nommé Bonard , voulant retrouver des papiers qui étaient égarés , s'adressa au prêtre Lesage pour Jes recouvrer. Ce prêtre lui ordonna d aller visiter les églises , de réciter des psaumes , et de se confesser.

Il se soumit à tout ce qu'on exigeait de lui, et les papiers ne se retrouvèrent pas. Une fille, nommée la Dupin ; les avait. Bonard, sous les yeux de Lesage , fit ime conjuration/, au nom du maréchal de Luxembourg, pour nouer l'aiguillette à la Dupin , dans le cas où elle ne rendrait pas les papiers. La Dupin ne rendit rien, et n'en eut pas moins d'amans.

Bonard , désespère , fit signer un pacte au maréchal de Luxembourg , qui se donnait au diable.

Cette pièce fut produite au procès. Lesage déposa que le maréchal s était adressé au diable

a 5o HISTOIRE DE LA MAGIE EU FRANCE.

et à lui , pour faire mourir la Dupin. Les assassins de cette fille avouèrent qu'ils l'avaient dé- Coupée par quartiers, et jetée dans la rivière , par les ordres du maréchal.

La cour des pairs devàit juger le maréchal ; mais Lonvois, qui ne l'aimait pas, le Gt enfermer dans une espèce de cachot fort étroit. On mit beaucoup de négligence à instruire son procès. Enfin on lui confronta Lesage et un autre prêtre nommé Davaux, avec lesquels on l'accusa d'avoir fait des sortilèges pour faire mourir plus d'une personne.

La vérité était que le maréchal avait vu Lesage > et qu'il lui avait demandé des horoscopes.

Parmi les imputations horribles qui faisaient la base du procès , Lesage dit que le maréchal avait fait un pacte avec le diable pour pouvoir marier un de ses fils avec la fille de Louvois. Laccusé Tépondit :

u Quand Mathieu de Montmorency épousa la » veuve de Louis~le-Gros, il ne s'adressa point » au diable ; mais aux états-généraux, qui dé- » clarèrent que , pour acquérir au roi mineur » l^ppui des Montmorency, il fallait faire ce )> mariage. » .

Le> procès dura quatorze mois. 11 n'y eut rfe jugement ni pour lui, ni contre lui. La Voisin,

la Vigoureux, et son frère le prêtre , ainsi que Lesage, furent brûlés à la Grève. Le maréchal de Luxembourg fut élargi , et passa quelques jours à la campagne; puis il revint à la cour, et reprit ses fonction* de capitaine des gardes.

Louis XIV rendit une ordonnance datée de Versailles , du mois de juillet 1 68a , contre ceux qui se dise nt devin* , magiciens et enchanteurs.

Sur la fin de 1681 , et au commencement de 1682, une fille insensée , Marie Clau&ette, se mit a courir les champs, aux environs de Toulouse , et se donnait le nom de Robert , quelle disait être le maître de tous les. diables. Sous un climat tel que celui de Toulouse , l'extraordinaire fait de rapides progrès : on crut la Claudette possédée ; tout le monde voulut la voir.

Quatre jeunes demoiselles, qui assistèrent aux exorcismes , se crurent possédées pareillement. Leurs directeurs s'emparèrent de ce moyen pour faire des miracles. Le peuple cria à la possession ; quelques fripons à petits collets répét* renteç cri ; les rnoines arrivèrent pour exorciser. ALiifl le vicaire-général, très-philosophe pour son temps, voulut iaire connaître la vérité. On employa des exorcisraes feints . que les possédées prirent pour des exorcismes tables. L'eau de la Garonne leur était aussi supportable qu« 1 eau bénite; la lecture

a5a HISTOIRE DE 1À ITAÊÎfe^ FRANCE.

livre profane, l'application d'une &ole , léiranistère d'un laïque travesti en prêtre , tout cet appareil, qui avait une apparence; sacrée, leur causait les plus violentes agitations.

Les médecins forent appelée Ils examinèrent scrupuleusement la chose, et découvrirent bitenlot le prestige ; des épingles crochues sortaient de la bouche de ces jepnes.filles ils troiiTcrent que quelques-unes en avaient avalé" par mégarde; que d'autres en cachaient dans leur bouche, pour les rejeter en présence des spectateurs et des exorcistes J

Le parlement de Toulouse, qui ordonna une enquête, montra la fraude dans son évidence, et arrêta les efforts d une criminelle intrigue. Les moines forent bafoués ; maitf ils s'en qonsolaient chez les bonnes âmes ^ en disant que les conseillers étaient dévoyé? de la religion catholique, et qu'ils devenaient libertins Hathéistes.

La spirituelle madame Deshoulières n'avait aucune peur des esprits. Elfe apprit, par les abbés qui garnissaient son antichambre , et qui flairaient sa cuisine, qu'un esprit avait pris poste dans un château voisin de Paris. Elle partit sur-le-champ pour faire connaissance avec cet être surnaturel. On sait que les esprit? ont peur du soleil , et que dorflinm ils ne

paraissent que dans les ténèbres de la nuit. La cloche du château avait sonné minuit; madame Ueshoulières éteignit sa lumière et se mit au lit. Quelque temps après l'esprit parut et renversa un vieux paravent , qui tira les rideaux de son lit avec un bruit épouvantable : Qui que tu sois , s'écrie-t-elle , approche et ne crains rien. Alors, étendant ses deux mains vers l'endroit où elle croyait trouver le spectre, elle saisit deux oreilles fort velues , qu'elle eut la constance de tenir jusqu'au matin. Le jour venu, les gens du château se présentèrent pour voir si elle n'était pas morte , et ouvrirent alors tous les contre-vents. Ce prétendu revenant n'était qu'un gros chien , qui trouvait plus commode de coucher dans cette chambre abandonnée, que dans la basse-cour *.

Dix ans après, les bergers de Brie, pour se donner du relief , faisaient des compositions pour violer les femmes et pour faire mourir les bestiaux. Il arriva qu'une épidémie fit beaucoup de ravages ; on l'attribua aux maléfices, et l'on

* La (Quotidienne (juin 1818) veut absolument que ce spectre toit un âne. Quoique cette assertion ne se trouve dans aucun mémoire, il ne faut pas contester h ce berna jounul les hauts fûts d'un animal , dont il doit connaître particulièrement U nature et Kkistoire.

*5{ HISTOIRE DE LA MAGIE Eff FRANCE.

décida qu/fl y avait un pacte entre les bergers et les malins esprits. Le seigneur de Passy mit dans ses intérêts un honnête forçat qui avoua , dans l'ivresse , que le seul en état de lever le sort était un berger de Brie, surnommé Brasde-fer. Bras-de-fer fat mandé à Passy , et leyi le sort des chevaux et des vaches , en employant des cérémonies magiques. Mais, comme il,se refusait à lever celui qui était sur les montons , le fermier alla livrer le sorcier k la justice. '

Bras-de-fer, la fille et les deux fils de Hocque, berger qui venait de mourir, Jardin , le Petit- Pierre et autres bergers furent arrêtés. Bras-dcfer, Jardin , le Petit-Pierre furent condamnés à être pendus etbrfclés ; les trois en fans de Hocque furent bannis pour neuf ans; Biauie et Lava ut, deux autres Sorciers, furent condamnes à la même peine. La sentence fut confirmée par arrêt du parlement de Paris, du 18 décembre 1691. ' r ' : « » * ■

Vers le même temps, Marie Volet , de la paroisse de Pouillat en Bresse , auprès de Bourg , *e prétendit possédée. Elle poussait des cris que les moines interprétaient en hébreu et eu éthiopien, l'aspect des reliques , l'eau bénite . la vue d'un prêtre, la faisaient convulsionner.

TROISIÈME RACE. a 5f>

t>Lstaing, chanoine de Lyon , consulta M. de Rhodes, écuyer et médecin. Ce M. de Rhodes n avait pas une foi robuste; # il découvrit les causes de l'état de la malade, et prétendit dans son rapport : i°. Quelle avait un levain corrompu dans l'estomac et dans les viscères du basventre ; 2 0 . que les humeurs cacochymes de la masse du sang, et l'exaltation d'un acide violent sur les autres parties qui le composent, étaient r explication naturelle de l'état de maladie de cette fille; 5°. que les esprits du cerveau étaient irrités et hors de leur route naturelle; 4'* que des idées fausses s'étaient emparées de son»

imagination *.

Marie Volet fut envoyée aux eaux minérales ; le grand air , la défense de lui parler du diable et de l'enfer, calmèrent ses agitations; et bien-, tôt elle fut en état de reprendre ses travaux ordinaires.

Si tous les médecins avaient été comme M. de Rhodes, et tous les ecclésiastiques comme M.

d'Ebtaing, quantité de malheureux n'auraient pas été suppliciés **.

* Les esprits animaux , en ce temps-là , entraient dans toutes les eonauJuttooj j avec les humeurs cacochymes et peccantes.

Lettre de M. de Rhodes, écuyer, docteur ta me'decme,

a56 HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE

Nous arrivons maintenant à une époque où le diable perd son crédit. Les libertins commencent à contester son pouvoir; vainement les parlemens donnent encore parfois quelques scandales; l'empire de Satan se détruit insensiblement.

En 1710, une Lyonnaise avait des extases ; on lui enfonçait des épingles, sans qu'elle ressentit aucune douleur. Voyer d'Argenson la fit enlever, et avec un peu de prison , du pain, et de Feau , il opéra sa guérison.

L'indécrotable parlement de Bordeaux condamna a être brûlé vif un noueur d'aiguillette en 17 18, convaincu, dit l'arrêt, d'avoir lié non-seulement un seigneur de bonne maison , mais la dame son épouse, sa femme de chambre et ses servantes , ce qui faisait désolation.

C'est dans ces temps que le vampirisme florissait dans le nord de la France, et qu'il était en grand crédit dans les pays voisins. En 1 726, on fit en Lorraine l'ouverture de la fosse du vieux vampire Arnold Paul *, qui suçait le voisinage. Le bailli lui fit enfoncer un pieu dans le cœur , on lui coupa la tête et on brûla

à monseigneur d'Estaing , comte de Lyon , an sujet de la prétendue possession de Marie Volet , 1690.

* Les circonstances qui attestent la veïité de cette histoire

son corps. Puis après, dit D. Calmct, il ne suça plus personne.

' • DSff. rTr; ^ I ;

Cinq ans plus tard (en r 7 3i) commença le procès de demoiselle Catherine Cadière, demanderesse querellante au principal, en enchantemens, rapt, inceste spirituel, avortement et subornation de témoins;

Contre le père Jean-Baptiste Girard, jésuite, recteur du séminaire royal de la marine à Toulon, défendeur. ,

Ils plaidèrent devant le parlement d'Aix, qui semblait réservé pour juger les procès scandaleux. Afin d éviter la monotonie, je rapporterai, en forme de discours leurs principaux moyens de défense.

La Cadière exposa ainsi sa demande :

« Je suis née à Toulon, le 12 novembre 1709; » je perdis mon père encore jeune; ma mère » resta veuve, avec une certaine aisance, que » procure ordinairement le commerce. Je n'ai » jamais eu de goût pour le mariage ; mon des- » seia était de me faire religieuse. Attirée par la

solides , qu on ne sait pas même précisément ou vé*-

Arnold Paul; les uns le disent Lorrain, les autre*

2$d HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

M réputation du père Girard , je le choisis pour » directeur de ma conscience.

» La première année se passa sans rien d'ex.

» traordinairC; mais un jour le père Girard » souffla dur moi, et produisit dans tout mon » être un changement qui ne ma jamais paru *> naturel. Je ne pouvais prier ; ma santé s'alté* » ra ; le père Girard vint me voir tous les jours. » Dans lefe faiblesses que j éprouvais , le père » Girard n'appelait personne. Eh revenait à la » vie , je lai trouvé plusieurs fois dàns des pos- Dtures indécentes.

» Un jour t en sortant d'une grande faiblesse, » jetais étendue par terre. Girard était derrière » moi, les mains sur mon sein. Je nè pus » m'empécherde lui en témoigner ma surprise.

» Ma fille , me répondit-il, il faut se soumettre » à la volonté de Dieu. 11 me dit un jour que 9 le Seigneur exigëait qu'il mit son côté sur le i> ititaft. J'étâte ëouchée. Il me fit mettre sur le » bord du lit , èe découvrit la poitrine , et se » plaça sur moi. Je he poursuivrai pas davan- » tage lè récit de ce tfùi 6e f)&ssa.

« Quelquefois il me donnait des coups de dis- » cipline, et baisait ensuite l'endroit qu'il avait m frappé. Urt jour , il me dit que j avais armé ft Contre moi la justice divine , et qu'il allait » m'en punir , en voulant bien m'éviter la pu-

TROISIÈME RACE. a 5 9

.» blicité. Il me fit déposer successivement tous » mes vètemens; et, quand je fus en chemise , » il m'embrassa par derrière : je ne sais ce qu'il » fît , mais je sentis une douleur inconnue.

» Après cela, il m'ordonna de me rhabiller, et » me tint ce discours : Ma fille , je veux vous » conduire à la sublime perfection ; ne vous » inquiétez pas de ce qui se passe dans votre » corps , bannissez les scrupules , les craintes , » les doutes ; par là votre âme deviendra plus » forte, plus pure, plus illuminée; elle ac- » querra une sainte liberté.

» Plusieurs fois, il me porta sur mon lit, et me » baisa sans aucun ménagement. Il tombait » souvent à mes genoux, et me disait les choses » les plus agréables. Le père Girard craignit les » suites de son amour, et me fit prendre un » breuvage qui m'occasiona une grande perte » de sang. Il examinait mes déjections, avec » une scrupuleuse attention. 1

» Ce fut vers cette époque qu'il voulut m'en. » lever ; il me conseilla de n'en pas parler 1 k » ma famille , et me conduisit au couvent » d'OUioule, à une lieue de Toulon. La comrau- » nauté me reçut comme une sainte. II obtint » la permission de me voir sans témoin. Les » scènes de la cellule d'Ollioule ne différaient » en rien de celles de ma chambre de Toulon.

*6o HISTOIRE DE LA MAGIE EH FRANCE.

» Quelque précaution que prit Girard , il fut » surpris me donnant un jour un baiser à tra- » vers les grilles du couvent.

» 11 m'écrivit souvent ; ses lettres me parvfc- » naient sans être décachetées. J'en reçus plus » de huit cents. La demoiselle Gravier , péni- » tente du saint homme, vint pour les retirer ; » je les rendis : une seule est produite au pro- » ces, c'est celle du 22 juillet. Il badine dans sa » correspondance d'un air tout-à-fait dévot.

» Le père Girard me donna une formule de » confession , dans laquelle il prétendait que » l'impureté n'était pas un crime.

» Du couvent d'Ollioule, je fus conduite dans » la bastide * de ma mère. L'évèque de Toulon )) avait sa maison de campagne dans les envi- » rons ; je fus admise à lui parler. Le lende- » main de cet entretien , Févêque en eut un d autre avec le prieur des carmes, sur tout ce » qui s'était passé entre le père Girard et moi*

» Malgré le secret qu'on avait demandé , la *> conduite du jésuite fut connue, ses pénitentes m le quittèrent ; le prieur des carmes qui a* a- » vait donné l'absolution fut interdit.

» Le père Girard arriva de Marseille, le 16 » novembre ; sa vue me fît tomber en convul-

* Petite maison de campagne.

» sîoiî . Le 1 8 , Tofficialite vint cher ma wlrre ; n on nie fit appeler, et on m'interrogea après » m avoir fait prêter serment. Mon frère sur- M vint ; et , ayant pris conseil , il fut décidé w entre nous que je porterais ma plainte de- » vant le lieutenant au siège de Toulon, pour » décliner la juridiction de Fofficialité.

» Le président de Bret me fit enfermer aux » Ursulines. Une lettre de cachet confirma la » mesure qu on venait de prendre contre moi.

» Les religieuses , pour faire leur cour aux jé- » suites qui dirigent cette maison , m'accablè- » rent de mauvais traitemens. Vainement ma » mère sollicita la grâce de pouvoir me ser- » vir ; on mit auprès de moi la sœur d'un » jésuite, qui est une vraie furie.

» On m'envoya, sur ma demande, deux prê- » très pour me confesser, qui, avant tout, me « proposèrent de me rétracter ; à quoi je ne » voulus jamais consentir. Le père Bastide me » confessa , sans rien exiger de moi.

>* Le père Girard , dont l'amour était changé » en fureur , venait animnrlesrelijien^ contre » moi. Les jésuites intriguaient , et je ne pou- » vais obtenir d'avoir un avocat. Le roi ren- » voya l'affaire à la ^rand' chambre du par » ment , pour y être jugée en dernier r ■ la grand* chambre nomma

a f„ HISTOIRE DE LA MAGIE ES FRA5CE-

n sa ires f M. Fan ton , et 1 abbé de Char le val. n M. D'Argent, procureur général , arriva » à Toulon le 1 1 février , et les commis- » saires y arrivèrent le 1 5 du même mois.

» Les persécutions se ralentirent ; cependant , » le 23 février , un mandat d'arrêt fut lancé » contre moi et le prieur des carmes; le » père Girard resta libre. Ayant reçu une sim- » pie assignation , il subit , ainsi que moi , » un interrogatoire; je persistai dans mapre- )) micre déclaration. La dame Guérin me fit m prendre alors un verre de vin qu'elle a sans » doute composé ; car il produisit sur moi un » effet terrible.

m L'abbé Charleval , intéressé à la gloire de » sa robe , voulut m'intimider. Ce fut après )> onze heures d'interrogatoire que je fus conm frontée avec le père Girard. Pour finir , j'acm cusai le père carme , qui est très-iimoceut.

» Le père Girard sait fort bien par quels » moyens on peut troubler l'esprit, et n'est pas » novice en fait de composition de breuvage.

» Monsieur Aubin , procureur au parlement, m prit ma défense , de concert avec Chaudon , m syndic des avocats. Ayant fait venir les cornm niissaires le 10 mars , je retractai ma déposi- » tion ; on confronta les <leux dévotes du père m Girard . la demoiselle Battarel et U den

» selle Lallemand. Ou me conduisit , comme » prisonnière d'état , au couvent d Ollioule , » pour y être confrontée avec les religieuses. » M. Aubin et nia mère as aient offert de ré*

* pondre de moi , ce qui leur fut refusé. A

* mon arrivée à Ollioule , on me refusa tout , » jusqu'à un matelas pour me coucher.

» Je fus ensuite traduite à Aîi. L'huissier était a probablement chargé d'une lettre de cachet , » pour me faire enfermer dans le second cou* N vent de la Visitation de cette ville. Les reli- » gieuses firent difficulté de me recevoir; et, » pendant trois heures , je restai exposée à la » curiosité publique. Les jésuites avaient apos- » té des gens pour m'insulter. Enfin les portes » s'ouvrirent ; je fus maltraitée , et on me re- » fusa une femme pour me servir.

» Avant M depuis mon arrivée , j'ai vaine- » ment demandé à être confrontée, et h enten- » dre la lecture de mes réponses. Ou a cherché

des témoin* d;ms les couvcns ; ils sont tous j> subornes : r'ot une intrigue de cloître.

>» tn vain voudrait-on dire que cette affaire » n'est qu'un complot de famille , une intrigue » du prieur des carmes pour penh •<• le père Gi- >* rard. Il est vrai que ce prieur ma dessillé les wycux, en me iiiisa tir que j'étais victime w d'une passion criminelle, ctq>

HISTOIRE Dfc LA MAGIE ES FRANCE

>i la perfection" à laquelle j'aspirais : mais je » animée par la justice ; ni moi , ni ma famille >r n'ignorons lé crédit des jésuites ; je n ai à leur h opposer que mon innocence , mon sexe, ma » condition, mon âge ; vous voyez devant vous » une jeune fille de vingt ans , plongée dans nn » abîme de maux, dont le cœur est encore pur. » Le père Girard, ne pouvant plus me produire « comme une sainte , essaie de me perdre , et » noircit celui qui m'a détrompé.

» J'aurai péirt-étre plus de peine à excuser »ma crédulité/ mais si lWaefigtirerune fille m de dix-huit ans, entre les mains d'un homme » qu'elle révère; on me pardonnera fàcilement. » Sa morale ma séduite, je me suis abandonnée » sans réflexion; ma mère, aussi sii » moi, était loin fie soupçonner le crime.

» Toute autre se serait défiée du père Girard ; » mais, quand elle l'entendait proner ma sain* »teté, elle avait la simplicité dy ajouter foi- »Le public a fait justice du père Girard; jal- » tends de la cour l'arrêt qui vengera h » giou offensée, dans la personne d'une jettl* m fille séduite par les voies les plus : ~ fc * î -^~ » et les plus criminelles. »

Le père Girard se défendit avec d'adresse : mais personne ne fut c&S*

• TROISIÈME BACE. a65

H répliqua en ces termes : :

« A la vue d'une assemblée aussi nombreuse f » que le scandale de la cause a attirée de tous » côtés, je ne puis mieux commencer ma justi- » fication qu'en exposant les faits.

» Après deux ans de séjour a Aix , mes supé- » rieurs m'envoyèrent à Toulon , pour être à » la tête du séminaire de la marine ; j'eus bien- » tôt un grand nombre de pénitentes, entre » autres celle qui m'accuse aujourd'hui, qui » veut flétrir mon honneur , et me conduire sur » un bûcher. Quelle croyance la cour peut-elle » ajouter aux extases, à la stigmatisation, à la » possession d'une fille qui se contredit à chaque » instant ? Après m'avoir fait passer pour un » saint, elle me présente aujourd'hui comme wun débauché, qui pousse la passion jusqu'à la » raffinerie la plus recherchée.

» Que voir dans cette accusation , sinon la > haine d'un carme contre un jésuite ? Je m'enf a ferme pour entendre une confession , et on » me fait un crime de la chose du monde la » plus simplê.

' » La Cadière m'assurait chaque jour qu'elle » allait mourir, qu'elle perdait tout son sansj : irjè consens à voir ses déjections. Elle feint » d'avoir soif: quoi de plus naturel que de lui » présente^ dé l'eau / On empoisonne ce breu-

a 66 HISTOIRE BE LA MAGIE EN FRANCE.

» vage , et Ton publie que ce poisoa a détroit x> le fruit qu elle portait dans son sein. Si j'étais » sorcier, aurais-je employé ce moyen? Par la » puissance de la magie n'aurais-je donc pu ve~ » nir à bout de couvrir ma honte, si le crime » était véritable ?

» On me présente comme un amant passion- » né ; et la perte de ma pénitente me coûte si w peu , que je m éloigne d'elle, en lui conseil- » lant de se retirer à Ollioule.

» Je ne saurais dire combien j'ai souffert de » l'éclat des prétendus miracles dont on parlait » dans le monde. La Cadière jeûnait le jour, et » se relevait ta nuit pour dévaliser les jardins n du couvent.

» Je conçus bientôt autant d'horreur pour »son hypocrisie, que j'avais eu d'estime pour » ses vices déguisés, que j'avais pris pour des » vertus.

» La vie monastique après laquelle elle son»

» p irait, à l'entendre, la fatigue bientôt : le 16 » septembre, contre mon avis, La Cadière se » retire chez une de ses parentes.

» Le bruit de sa sainteté tombe de lui- » même. Pour le relever, le père Nicolas (ait » des miracles ; et , comme il a un goût particu- » lier pour les exorcismes, quoi de plus uatu- » rel que de faire passer La Cadière pour posse-

» dée du démon? Restait à chercher Fauteur de » la possession : on m'accuse , et dans des exor- » cismes, le diable laisse échapper mon nom.

»On m'impute les crimes de sortilège, de m quiétisrae, d'inceste spirituel, d'avortement, » et de subornation de témoins.

» La magie forme le principal chef d'accusa- » tion ; c'est par moyen diabolique que j'abuse » de ma pénitente ; c'est par prestige , par en- » chantement, que je satisfais ma passion.

» La Cadière a eu des yisions, des revéla- » tions , des extases , des ravissemens en l'air ; » elle est possédée, elle a fait des miracles, on » lui a vu des stigmates aux pieds, au côté , et » les marques d une couronne d'épines autour i) de la tète. C'est l'imagination exaltée de La » Cadière qui a produit ces chimères. Pourquoi » la même exaltation n'aurait-elle pas produit » ce dont on m'accuse?

» Je suis quiétiste , dit-on ; ou en est la d preuve? Puis- je en être soupçonné, d'après » le poste que j'occupe?

» Il ne suffisait pas de m accuser de magie ; » au hasard de n'être cru de personne , on en- « veloppe tout mon ordre dans l'accusation de » corrompre la morale.

» Je souffle sur ma pénitente : la voilà pos- » sédée. C'est un spufiïe bien extraordinaire,

» et un chef d'accusation si puéril, que je nen » occuperai pas les loisirs de la cour. Ce pré- » tendu souffle est une folie, et l'obsession une » chimère.

{ » Je lui ordonne, dit-elle, de monter sur

» son lit, lui disant que ce n'était pas ce lit w qu'elle méritait, mais l'échafaud : singulière » manière de faire sa cour, et de tout obtenir » par un aveu si tendre ! La nymphe pudique » éprouve des douleurs : il fallait bien appren- » dre à la cour que j'enlevais un pucelage. Elle » indique pour jour de l'exécution un temps où » j'étais absent.

» Restait à prouver l'avortement. Quels » moyens emploie-t-on ? Je compose ce breu- » vage chez La Cadière. Mais, si j'étais roagi- » cien, ne l'aurais-je pas composé chez moi?

» ou , par quelque art surnaturel , n'aurais-je » pu me le procurer à l'instant où je l'aurais » voulu ?

w Ce breuvage est suivi d'une grande perte de » sang; faut-il l'attribuer à un effet naturel, ou )> aux ruses de La Cadière ; je l'ignore.

» Je n'ai point suborné de témoins. Ceux «qui déposent en ma faveur, ont une trop «bonne réputation pour les soupçonner de » subornation.

» Quant à la stigmatisation, ne peut-on pas faire

de fausses plaies? Le sang qu'on lui a vu au- » tour de la tête était caillé. Ce sang ne sortait » donc pas d'elle ; c'était pure imposture. Dal- » masse , mendiante dépose contre moi,- Je » prie la cour d'avoir égard à la qualité des i> personnes. •

» Anne Laugier, ma pénitente , tombe dans » des mouvemens convulsifs , interrogez les » médecins, ils vous diront que c'est une bysté- » ri que.

» Je pourrais à mon tour me plaindre qu'on a » suborné des témoins contre moi ; La Cadière >j passe tout à coup de la société des anges , »à celle des démons; qui ne voit le délire?

« Elle persuade à d'autres femmes de rnes péni- « tentes, qu'elles sont possédées; et c'est au » milieu de ces hystériques et crédules béates, » que le père Nicolas, mon adversaire, triom- » phe en exorcisant.

» La Cadière s'est rétractée ; mais ses amis , » ceux qui m'avaient accusé étaient perdus ; » c'est pourquoi elle revint sur ce qu'elle avait m dit. Que la cour considère si je suis un ecclésiastique, ou un jeune libertin, La Cadière » une hystérique, ou une fille de bon sens; et » je ne doute pas du succès de ma cause , de la » confusion de mes accusateurs, et du rétablis* » sèment de mon honneur, fortement coropro-

* 7 o HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

» mis par les charges élevées contre moi. »

Le procureur général donna ses conclusions le 1 1 septembre 1751. Il demanda que La Cadière fut condamnée à faire amende honorable, devant la porte de 1 église Saint-Sauveur , pour être de là peritiue et étranglée. Mais l'arrêt ne fat point rendu conformément à ces conclusions.

Dans le relevé des opinions , on trouva contre Girard douze voix qui le condamnèrent an feu ; sept voix qui le mirent hors de cour ; une Voix qui provoqua son interdiction , et une autre qui le renvoya au juge d église. A l'égard de La Cadière, douze voix s'élevèrent pour qu'on la rendit à sa mère ; trois, pour le refuge perpétuel; trois, pour le refuge, sans indication de terme ; et six voix pour le couvent.

On la rendit en conséquence à sa mère. Le peuple assemblé devant le palais, porta en triomphe Maliverny qui avait beaucoup influencé la cour pour La Cadiere ; les juges jésuitiques furent hués.

Le parlement s'étant réuni a la proposition de renvoyer Girard au juge d'église, Girard fut absous. Il voulut s'échappër par une porte , k k dérobée , mais la populace l'accabla d'injures , après l'avoir reconntr .

La Cadière , ses frères et le fcarme forent es-

TROISIÈME RACE. , 7 i

cortés , depuis la prison , jusqu'à leur logis , par cent gentilshommes et bourgeois. Bien des gens aimèrent mieux avoir vu diffamer le jésuite dans l'esprit des honnêtes gens, que de l'avoir vu brûler.

Quatre ans après la scandaleuse affaire de La Cadière et du père Girard, éclata la possession des Landes.

Le cure Heurtin , originaire d'Évrecy , devint obitier de son village. Ce fanatique était possédé de la manie de vouloir faire des miracles. Un seigneur normand d'un esprit fort épais (M. de Leaupartie ) avait voulu absolument l'avoir pour curé. Ce fut en 17^5 qu'il parut dans le public un mémoire de M. de Leaupartie , pour établir la possession et l'obsession de ses enfans, et de quelques autres filles qui avaient copié les extravagances de ces jeunes demoiselles.

Ce seigneur s'adressa a l'évèque de Bayeux , pour avoir des exorcistes; Heurtin envoya à la Sorbonne et à la Faculté de médecine de Paris des observations, pour savoir si l'état des possédées pouvait s'expliquer naturellement.

Il exposa que les possédées entendaient It iàr tin , qu'elles étaient malicieuses, qu'elles parlaient en hérétiques, libertines et athées;

qu'elles n'aimaient pas le son des cloclies ; qu'elles aboyaient comme des chiennes, et que l'aboiement de l'une d'elles ressemblait à celui d'un dogue; que dans leurs culbutes et agitations, il ne se passait rien qui pùt alarmer la pudeur, parce qu'une main invisible retenait leurs jupons; que leur servante Anne Néel, quoique fortement liée, s'était dégagée pour se jeter dans le puits; ce qu'elle ne put exécuter, parce qu'une personne la suivait; mais que pour échapper à sa poursuite, elle s'élança contre une porte fermée, et passa au travers, comme un oiseau ; qu'elle était souvent suspendue en l'air, sans tenir à rien.

Nicolas Audry et Jacques Bénigne Winslon, consultés comme médecins, répondirent qu'il y avait, dans les questions présentées, des choses qui ne pouvaient s'expliquer par les forces .ordinaires de la nature. Cet acte est du 4 mars 1734. Les deux Cliomel signèrent, avec des restrictions, le 7 mars 1735.

LaSorbonne, émerveillée d'avoir des médecins si crédules , s'assembla , le 1 S du même mois. . • *

Lemoine, Picard, Romigny , Brillon, de Jouy, Saint-Aubin, Machet, Vaugan, Bouquet, François de Latenay , religieux carme, docteur de, la faculté de Paris, ancien assistant du géne-

TROISIÈME RACtt. * 7 3

raï, qualificateur du saint-oflice, consulteur de la sacrée congrégation de l'index , serviteur du serviteur des serviteurs de Dieu, François Gastaing, religieux carme, François de Araicis, jacobin, François Brasselart, jacobin, décidèrent : i \ Qu'il y a possession , et qu'autrement 1 eglise se serait trompée, en donnant dans le ri* tuel les marques qui existent comme certaines.

a°. Que quand il serait vrai de dire , qu'on pourrait expliquer ces acçidens par les forces de la nature, il n'en faudra pas moins conclura qu'il y a possession ; parce que le diable , qui entend ses intérêts, ne se découvre qu'avec beau* coup de difficulté, de craipte d'être chassé de sa demeure»

3\ Que l'église ne peut refijser ses secours aux possédées.

4% Qu'on peut leur administrer les sacremens dé pénitence et d eucharistie $ eu égard k leurs dispositions»

Le bruit s'étaqt répandu que les demoiselles de Leaupartie étaient possédées, les exorcismes furent faits publiquement par Heurtin et le curé de Neuilly.

On avait annoncé pour la Saint-Louis la déli* vrance de la petite Claudine. Le bon seigneur donna un grand diner pour en témoigner £*

joie. Mais elle fut de peu de durée; car le diable revint bientôt après.

En même temps, on publia qu'une escouade de diables était venue en poste, pour obséder la paroisse des Landes. Les deux soeurs d'école, la servante du curé , la fille du maréchal, et une servante qurgardait les dindons, tombèrent dans les griffes de Satan.

Il y avait une jeune veuve , que le bon Heurtin avait voulu irirtier dans les hailts mystères de la copulation charnelle ; mais comme cette jolie femme avait témoigné de l'horreur pour ses offres, le paillard n'en fat que plus irrité; son presbytéràl amour se tourna en fureur.

H persuada à M. de Leaupartie , que Froger , beau-frère de cette jeune veuve, avait envoyé le diable dans le corps de ses demoiselles. Ce seigneur prend aussitôt sa rapière , monte sur son cheval, et va trouver M. Wastan, intendant de la province , pour lui demander des gendarmes, sous prétexte de saisir chez Froger de» marchandises de contrebande.

Le curé avait dif que le pacte était chez cet homme, dans le grenier, entre deux poutres; et c'était uniquement ce que cherchait M. de Leaupartie; mais il ne trouva rien. Le cure le voyant revenir, les mains vides, s'écria que le pacte avait été enlevé la nuit dernière ;

TROlSlïLME lLkOL ;

et que cela était si vrai , qœ Satan te itiîî souillé dans l'oreille.

' M. de Luynes, évèque de Bayra: . et ^iL r pour le salut des filles d opéra , résidait a. Par** manda à ses grands vicaires de suivre la poses» sion. Ou commit douze cures; mais Creulj. supérieur des Eudistes , décida qu it efejent tous des ignoraos. L evèque de Baveux partit d* Paris , et se fit présenter les demoiselles a \ iliers; il les vit, leur parla, et en reçut même onsocé-

flet.

Dès lors , il crut ou feignit de croire qs II a> avait que le diable capable d une par^i . . jrre— vérence. Creuly se chargea de c^I-^t- jt ±£ diable , et lui demanda au était le pacte * et crA lavait fait? Heurtiu, qui répondait poar ie diable, dit qu'il avait été fait a Car j T et qii ^ j avait trois complices; cepeiiciaiit ii u osa nommer personne.

scandalisé de cette profaiianoci, en i-^zD*>^jiaî3Î son indignation; mais Beurtin ôkait c>t ia communion était nécessaire pour mortifier Je diable.

Creuly crut avoir mis en fiiite resprit de ténèbres, et chanta un Te Deum, qui fut suivi d'un grand diner. Le diable revint au dessert obséder de nouveau les demoiselles. Alors Creu-

a7 6 HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRAKCE.

ly lui reprocha son incivilité, lui dit des injures , et partit.

Le public était désabusé ; monsieur de Luynes écrivit à monsieur de Leaupartie , qu'il dé* sirait voir arriver ses filles dans un couvent. Le gentilhomme le voulait bien; sa femme ne le voulait pas; le paler lavait refuse. Pourtant l'évèque , connaissant le caractère du curé Heurtin , qui avait été traité de visionnaire en plein synode , au sujet d'une de ses pénitentes qui sentait au nez le corps des saints, comme les chiens sentent les pièces de gibier, commanda à ce prêtre de ne plus résister davantage.

La famille de Leaupartie vint à Caen. Les médecins et les théologiens expliquèrent tout : b servante, qui était l'adepte la plus fanatique du curé , se laissait piquer sans rien dire ; elle feignait des syncopes. Néanmoins , Desfontaines et Boulard , médecins , lui ayant mis dans les narines du sel ammoniac, elle le supporta par tiemment une première fois ; mais , voyant le docteur s'apprêter à recommencer, elle se leva en criant, et dit qu'elle ne voulait pas demeurer davantage à Caen , entre les mains de ces

b de médecins, qui la traitaient si incivi-

lement.

Toute la famille revint au château. Ce fut

TtOISIEME RifX. ^ 7

alors que Leaupartie, ayant appris qall y avait à Paris un prêtre nomme Charpentier , grand chasseur de diables, écrivit à monsieur de Loynes, pour le prier d appeler près de lui ce Charpentier. Mais un homme tel cpie ce prêtre était nécessaire au dergé de Paris, qui s'en servait comme d'un paillasse , pour donner la parade au peuple des faubourgs. Charpentier répondit à la lettre de 1 evëque de Baycux , que , dans une ville telle que Paris, où Je clergé était si perverti , sa présence était nécessaire , à cause des ravages que le démon y faisait.

Faute de mieux, il fallut se contenter d'HerbiiiRTC | disciple et digne élevé dn docteur Charpentier. Cet exorciste avait été diassé de la paroi&sse Sainte-Opportune , oà il était porte- Dieu , à cause de ses rêveries au sujet des diables. Pendant trots mois, ce pauvre homme but, mangea , dormit , exorcisa. Mais le démon était si tenace, que Charpentier ^ de/vi» enfin à venir exorciser hn-mf-rre.

térieure. L'évèque ouvrit enfin les yeux et conh manda à Tartufe-Charpentier de sortir du diocèse. Une lettre de cachet vint enlever la vénérable et discrète personne messire Heurtin , qui alla faire des miracles à l'abbaye de Belles* Toiles. Les demoiselles de Laupartie furent dis^ séminées dans les communautés environnantes de la ville de Caen , et bientôt elles furent ramenées à un état plus paisible.

Le diable resta tranquille jusqu'en 1746?

alors il s'avisa de faire sabbat dans un grenier de la ville d'Amiens*

Un dominicain, avec l'agrément de son eTeV que , publia une dissertation sur la possession des corps et l'infestation des maisons. Une dame D'Armanville a senti , étant couchée , connue une personne qui se serait jetée sur elle ; une servante atteste avoir été battue par Satan ; un manœuvre a entendu la sonnette sûnner toute seule, et une boulangère a été obsédée; un maçon et des couturières ont entendu balayer le grenier à minuit ; et Catherine Lemaire a entendu battre la caisse et faire des évolutions. Deux prêtres fripons, et un gentilhomme imbécile , rendent le mèrae témoignage : tel est le sujet du livre du père Richard, dominicain.

Le curé Languct n'était, pas si crédule y le*

TROISIÈME RACE. a?9

dévots à longue robe et à bonnet carré avaient persuadé à Marie Bucaille de convulsionner dans une] chapelle de Saiut-Sulpicc ; mais il la Ct bientôt fuir en lui renversant le bénitier sur la tète , et se servant de cette formule d'abjuration : «Jeté conjure, au nom de Jésus-Christ, de te rendre tout à l'heure à la Salpétrière, sans quoi je t'y ferai mettre à l'instant. »

Pendant que Lan et combattait les possessions, des cuistres obscurs voulaient faire passer pour sorcier un nommé Saint-Gille, marchand épicier à Saint-Germain-en-Laye , qui possédait l'art de Tengastrymisme, De La Chapelle, qui présenta ce ventriloque à l'Académie des sciences, le 22 décembre 1770, fut soupçonné detre son complice, pour avoir voulu expliquer par des moycus naturels la possibilité de l'art du ventriloque.

Mais voici, en peu de mots, les miracles de ce Saint-Gille. Il avait le talent d'articuler des paroles très-distinctes, la bouche bien fermée et les lèvres bien closes, ou la bouche grandement ouverte, en sorte que les spectateur* et auditeurs pouvaient y plonger. Il variait admirablement le timbre, la direction et le ton de sa voix, qui semblait venir, tantôt du milieu des airs, tantôt du toit d'une maison opposée, de la voûte d'un temple, du haut

a 8o HISTOIRE DE LA MAGIE E5 FRANCE.

d'uft arbre, tantôt Aï sein de la terre, etc*

Voilà des faits que Ton ne peut contester, dit l'abbé Fiard ; il existe encore des fcommes qui en ont été témoins oculaires ou auriculaires ; et si aujourd'hui on les révoquait en doute» 2 n y aurait plus rien de certain dans le monde.

Or, ces faite très-rares , ainsi que Fobserve Je même auteur avec sa sagacité ordinaire , n'ont jamais été regardés comme naturels. Chez les anciens , ventriloque et magicien sont synonymes ; les premiers chrétiens savaient bien que toute personne , qui parle autrement que par l'ouverture destinée à la parole, opère par l'intervention du démon. L'abbé Fiard appuie son Sentiment des sages décisions de cihq ou six docteurs oubliés , particulièrement de Lyrarms ou Nicolas de Lyre, savant du premier ordre > qui abjura le judaïsme, et qui est mort en 1 34o, quoique Lyranus mette l'art des ventriloques sur le compte du diable, sans en avoîf jamais vu ni entendu , mais seulement d'après l'opinion populaire.

Enfin, en plaçant le ventriloque Sainfc-Gille au rang des magiciens , l'auteur de la FrrOtce trompée par les de'monolâtres du dix-huitième

* Le Ventriloque, cïc I*abbé de La Chapelle; Ta France trompée par les Magiciens , de fabbé Fiard.

TROISIÈME RACE. *n K

siècle , déclare que son intention ïnast pas de proQoncer sur les autres ventriloques , dont quelques-uns sont des ventriloques prétendus* Nous connaissons , ajoute-t-il, les ruses des magiciens vrais ou finir ; mais, quant an fait de Saint-Gille, pour quiconque a te jugement sain, c était le diable qui JaisaU des siennes dans le ventre de ce miseraNe.

Les écrivains pajres par rassemblée «lu ciercr?

les dénoncèrent comme tarder*, i Warri»

véques et à vîn^t-trois -frâmes . linsi ni a plusieurs m«-mbr*?s du parlement - e tebnt * îe «'.*ctte

a du devoir rie &in£ 'ntiir^'n <r * le rv-nrhwr. *

Leder^^

se trowiiîK i fi v*-> e Paient dt> •*' J *n*i*i«t i^t- ;

iti2l^P^^^oogle

3 8a HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRÀKCr.

Mesmer, accuse de magie en Allemagne , devait s'attendre à être traité pareillement ea France , puisqu'il y a partout des visionnaires et des esprits superstitieux. On sait tous les miracles que Mesmer avait la réputation de produire par le magnétisme animal.

« J'ai vu, dit M. Court de Gébelin , des gué- » risons vraiment étonnantes : une épileptique » de naissance, parfaitement guérie, droite » comme un jonc, et d'un visage agréable,* » des personnes obstruées, à Fégard desquelles » avait échoué la médecine ordinaire, et qui h ont été délivrées de leurs maux par le ma- » gnétisme; d'autres, dans le plus grand ma- M rasme, parfaitement rétablies; un paralyti- » que, hors d'état de parler, cl souffrant à la » tète des douleurs inouïes qui lui faisaient cou- » rir les champs r délivré de cet état effroya- » ble , etc. ; moi-même j'étais à la mort, je » suis guéri.... »

Une humeur laiteuse et de violens chagrins détruisaient , depuis huit ans, la santé de madame la présidente de Bonneuil ; elle dut au magnétisme son retour a la vie.

Une maladie longue et sérieuse traînait vers

la tombe madame la comtesse de La Blache ;

elle appela le magnétisme /à son secours j le magnétisme la releva.

Des glandes au sein, que la médecine ne pouvait fondre , inquiétaient, depuis plus d'un an, madame la marquise de Grasse : le magnétisme , en cinq mois de traitement , la tira de crainte , et fondit les glandes.

Ces faits miraculeux, et mille autres aussi étonnans , les attribuera-t-on au magnétisme animal? Mais le magnétisme animal n'existe pas ; du moins l'abbé Fiard le dit , en donnant au diable les œuvres diaboliques du magicien Mesmer ; et tout homme qui ne jugera pas comme lui ne peut être qu'un mécréant , un hérétique et un sorcier.

Et ce n'est pas seulement par des guérisons surnaturelles que Mesmer le séducteur a trompé la France. Le somnambulisme, qu'il produisait d'une manière si étrange, était un prodige mieux marqué encore au coin- de V enfer. Dans un sommeil feint ou véritable , quantité de personnes des deux sexes connaissent toutes les sciences sans les avoir apprises, prédisent les choses futures , devinent la pensée des spectateurs, et parlent avec tant de sagesse, qu'on pourrait souhaiter, pour leur bien , de les voir toujours dormir. A qui attribuera-t-on ce nouveau phénomène? au magnétisme? à l'imagination ? Il faut vivre dans un siècle de ténèbres comme le notre, pour entendre de pareilles

a $4 HISTOIRE M LA MAGIE EN FRANCE

explications. Non, non, il faut partir d'une antre cause : ces faite ne résultent que de la science des démons, et de la communication avec les démons *.

C'est à 1 époque de l'apparition de ces somnambules 9 %éngeance sortie du démonolâtre Mesmer , que parut dans Paris un autre désbonolàtre ou magicien, le fameux Cagliosfcro.

Ce roué, comme l'appelle l'abbé Fiard , se vantait de converser avec les anges. Il faisait entendre, en rase campagne, des voix venant du ciel. Il a faut voir, à Paris et à Versailles, dans des miroirs, sous des cloches de verre, et dans des bocaux, des spectres animés : œuvre diabolique , vue dès les premiers siècles deVéglJse , et sur le dlaholisme de laquelle prononcèrent des personnages quon n'accusera pas Savoir été peu éclairés : Tertullien, saint Justin, Lactance, saint Cyrille de Jérusalem, etc.

Cagliostro évoquait les morts , au point qu'il fit trouver à un souper cinq ou six défunts trèsillustres, tels que Socrate, d'Alembert, Voltaire , etc. **.

Les guérisons qu'il opéra à Strasbourg furent

* L'abbé Fiard.

** Anecdotes du rcgoe de Louis XVI , page foe.

TROISIÈME RACE. a *5

fen grand nombre , et si merveilleuses, qu'en, peu de temps sa maison se trouva pleine de béquilles, qu'y avaient laissées les estropiés quïl avait guéris *.

Il inventa une sorte de maçonnerie , dans leg conciliabules de laquelle on faisait parler le? démons. De jeunes garçons ou de jeunes filles , dans f âge de la plus grande innocence , qu'il appelait ses pupilles ou colombes, se plaçaient devant une caraffe , et y voyaient tout ce qu'on voulait ** ; ce qui ne pouvait s'opérer que pai un art diabolique ***.

Enfin , Cagliostro a prédit trois ans d'avance la prise et la destruction de la Bastille ***♦. Il découvrait les choses occultes. U a annoncé la révolution.... H assurait que tout cela était l'effet dW protection spéciale de Dieu envers lui , et que l'Être-Supreme avait daigné lui accorder la ykirn béatifique,... Et ce saint a extases , ce saint digne de converser avec le* anges, n'était que le plus grand suppôt du diable, comme dit l'abbé Fiard, ou qu'un habile

* Vie de Gêgliostro , traduite de l'indien.

** Idem.

L'abbé Fiard.

**** Lettre au Peuple français , datée de Londres, le ao juin 1786.

a S6 HISTOIRE-DE LA MAGIE Eti FRANCE.

charlatan, comme l'opinion publique la jugé depuis long-temps»

La révolution éclata bientôt, selon que Ca-«gliostrO lavait prédite. L'abbé Fiard , qui donne cette prophétie au diable , en attribue l'accom> plissement aux magiciens. Quoi qu'il en soit , en 1 791 , le peuple souverain d'Évry, village à deux lieues de Sens, en vertu de son autorité, lapida un homme que Ton accusait de sorcellerie et de donner la goutte ; le curé de l'endroit, qui avait voulu parler en faveur de ce malheu*reux , Fut lui-même forcé de se retirer autre part.

Le régime de la guillotine suspendit les exor* cismes , mais ils reprirent leurs cours en 1 795. Cinq prêtres exorcisèrent, à Dolot près Sens, un frénétique qui dansait en prédisant le retour de la monarchie. Plus de cinq cents personnes assistaient aux exorcismes. Le commissaire du gouvernement fit saisir le sorcier, le fit jeter en prison, et lui déclara qu'il n'en sortirait que quand le diable l'aurait quitté. Cette menace eut, dit-on, plus d'effet que l'eau bénite et les signes de croix *.

La Picardie n'est pas plus exempte de sorciers

* Salgues»

TROISIÈME RACE. a 8 7

<rçue la Champagne* -En 1804 , on jugaà Amiens un homme sur lequel on avait saisi un grimoire qu'il suffisait de toucher pour faire venir le diable. Le ministère public, en présence du peuple , en fit l'ouverture } et comme les puissances de l'enfer ne se pressaient pas de paraître , le sorcier s'écria qu'il fallait que le commissaire du gouvernement fut plus habile magicien que lui, pôur réduire le diable au silence.

Un fanatique atrabilaire , directeur d'un séminaire, et qui soupçonnait de bestialité tous ses pénitens , se vantait d'avoir délivré en 1 8o5, line jeune paysanne possédée de trois démons du second ordre. On fait bien des prodiges avec le cordon de saint François !

Le catéchisme impérial , comme l'on sait, admet libéralement l'existence des sorciers ; et la cour suprême s'est prononcée sur l'accusation de sorcellerie , le 1 5 mars 1 8 1 1 .

Depuis l'heureux retour de Sa Majesté dans ses états, l'intrigue s'est agitée en cent façons différentes pour favoriser la superstition.

N'a-t-on paS osé mettre en avant un paysan visionnaire , chargé par son curé déguisé en archange , d'aller faire des communications importantes au roi ? La police , avant de placer le nom de Martin dans la légende , lui a fait faire un tour à Charenton.

M HISTOIRE DE LA MAGIE EH ïfcAKCË.

En 1816, la Picardie a été le théâtre dune $çandaleusç possession.

Au bourg de TeiUy, à trois lieues d'Amiens, une jeune fille se trouva grosse , et pour couvrir cet accident 9 elle imagina de publier qu'elle était possédée de trois diablotins, qui s'appelaient Mimi , Zo&o et Oappulet. Quant à ce dernier , il pourrait k la rigueur être pour quelque ebose dans l'affaire , £ar c'est un assex bon drille des environs, qui passe pour un grand trousseur de nymphes* Quoi qu'il en soit , h fille Bet.... allait dans les rues à quatre paies, tantôt en avant, tantôt en arrière; quelque fob elle marchait sur ses mains , les pieds en l'air , au risque de mettre les passans dans la confidence de sa position. Mimi, disait-elle, la poussait en avant ; Zozo l'entraînait çn arrière ; et le malin Crapoulet s'amusait à lui tenir Jta jambes en lair.

Un vieux fils de Loyola, à la piste des bonnes aventures , et qui reconnaît les diables au flair, s'empara de la possédée et l'exorcisa- Mimi sor tit sans bruit ; Zozo fut plus tenace, et çassa *ne vitre de l'église en s échappant sur les toits ; quanta Crapoulet, ce fut en vain qu'on le poursuivit , le goupillon dans lçs rems ; il ne voulut pas ep démordre , et finit par prendre position dans le pudendum de la demoiselle , laissant

TROISIÈME RACE. a » 9

les environs de la place à la discrétion et sous la sauvegarde du jésuite. 11 n'était bruit , dans Amiens que de cette aventure, quand l'autorité crut devoir arrêter ce scandale. Un homme de beaucoup d'esprit apprit de la possédée qu'elle était enceinte , et lui fit obtenir un billet d'hôpital. On défendit au jésuite S*** d' exorciser à l'avenir, sous peine d'être traduit à la police correctionnelle comme un fourbe *. .

Dans la seule année qui; vieut de s'écouler, trois tribunaux ont retenti de plaintes en sorcellerie ; et pour parler d'une époque encore plus rapprochée de nous, je renverrai au jugement de Bordeaux, du 3i mars 1818.

11 semble que depuis quelques années, la superstition acquière de nouvelles forces, et que les têtes de cette hydre renaissent en plus grand nombre.

Au village de Thilouze, Julien Desbourdes, âgé de cinquante-trois ans , et niaçon de son métier, tomba malade ; il se crut ensorcelé , et en fit part à son gendre Bridier. Celui-ci lui conseilla d'aller consulter avec lui un nommé Baudoin, espèce d'idiot qui passait pour sorcier. Ces trois individus se présentèrent, pendant la nuitdu a3 janvier 1818, chez le vieillard Renard,

* Diable boiteux , N». 3. 1816.

29 o HISTOIRE DE 1A MAGIE EN FRANCE.

que l'on accusait d'avoir jeté le sort. Desbourdes le sollicita vivement de le rendre à la santé ; Renard refusa de lever un sort que , disait-il, il n avait pas envoyé. Ces trois individus, pour le contraindre a se rendre à leurs désirs , lai mirent des cartes soufrées sous le nez. Le vieillard Renard tomba asphyxié , on le crut mort. Desbourdes etBridier le jetèrent dans une mare voisine, pour détourner les soupçons du meurtre. Renard fat saisi par la fraîcheur de Feau et ouvrit les yeux ; Desbourdes et son gendre , craignant d'être signalés comme assassins, si le vieillard venait à parler, le prirent par les cheveux , le plongèrent de nouveau dans la mare et le privèrent de la vie.

Desbourdes et Bridier ont été condamnés, par la cour d'assises de Tours, à la tnarque et aux travaux forcés à perpétuité ; l'idiot Baudoin a été acquitté.

Dans le moment ou j'écris, des bateleurs par permission disent la bonne aventure en pleine rue et à l'air ; la police connaît par là tous les secrets de la populace; et les nécromanciens ne sont rien autre cnose que des alguasils. La superstition a ses antres, rue Plandie-Mibray, à la Chaussée-d'Antin, près des Invalides, et au coin de la rue deTournon. Monsieur de Marchangy, qui poursuit avec tant de zèle Us sauvages de

TROISIÈME RACE. a 9 t

la civilisation, a conclu, dans l'audience du 14 juillet 18 18, à ce que la fille Ledoux fut condamnée à deux ans d'emprisonnement et a douze cents francs d amende , pour avoir prescrit à une jeune demoiselle d'aller la nuit en pèlerin nage au calvaire , et d y porter quatre queues de morue enveloppées dans quatre morceaux d un drap coupé en quatre , afin de détacher, par ce moyen cabalistique , le cœur d'un jeune homme riche , de neuf veuves et demoiselles qui le poursuivaient en mariage. La fille Ledoux est -elle plus coupable que la sibylle du faubourg Saint-Germain, qui rend ses oracles au coin de la rue de Tournon ? Pourquoi la Le Normand , qui voit l'avenir dans les blancs d'œufe et le marc de café, a-t-elle encore tant de crédit? Est-ce parce qu'elle donne pour vingt francs ce que des sorciers du second ordre donnent généreusement pour vingt sous? La justice serat-elle toujours comme une toile d'araignée, qui laisse passer les frelons , et qui retient seulement les mouches?

Il est temps d'éclairer le siècle ; les pauvres classes du peuple ont besoin d'instruction, et les prêtres seraient les plus à même de détruire les superstitions; mais que peut-on raisonnablement espérer du clergé, qui lit dans ses rituels la manière de chasser, de lier et d'interroger les

* 9 s HISTOIRE DE LA MAGIE EN FRANCE.

démons? Nous pouvons rappeler aux curés c* que Thiers écrivait, il y a cent ans, dans la préface de son Traité des Superstitions.

ce Elles sont si généralement répandues, que » tel les observe qui n y pense nullement , tel » en est coupable qui ne le croit pas ; elles en- » trent jusque dans les plus saintes pratiques » de l'Église ; et quelquefois même , ce qui est » tout-à-fait déplorable , elles sont publique- » ment autorisées par l'ignorance de certains » ecclésiastiques, qui devraient empêcher de » toutes leurs forces qu'elles ne prissent racine » dans l'église. Les prédicateurs n'en parlent » presque jamais dans leurs sermons, et ce que » la plupart des pasteurs en disent dans leurs » prônes est si vague et si indéterminé, que » les peuples n'en sont ni touchés ni instruits. »

Le seul moyen de nous délivrer tout-à-fait du fléau des possessions et des sorciers , est d'envoyer à l'hôpital les béates histériques qui se diront possédées \k l'avenir. 11 faut faire des exemples sévères contre les fripons qui trompent le peuple. Tant qu'on n'enverra pas dans les bagnes les exorcistes , la race continuera d'exister. Le remède est violent, je l'avoue; mais c'est le seul qui convienne : aux grands maux, de grands remèdes.

Page 1