CHAPITRE DEUXIEME
pris d'assaut en plein iour, sans surprise et sans trahison, une ville dont la profondeur des fossez, la rapidité de l'eau qui coule dedans, la hauteur des remparts, et les autres fortifications font seulement peur à regarder, et cela dans un temps où l'on ne songeoit encore qu'à attaquer un ouvrage en corne, éloigné de plus de cinq cent pas du corps de la place, et qui en étoit séparé par tant d'autres ouvrages et par tant de fossez : je me suis trouvé à cette action, et quand je me suis vu dans la ville, j'ai été quelque temps sans le pouvoir croire, et m'y voiant accompagné seulement de dix ou douze personnes, ma première pensée a été que les ennemis alloient venir fermer le guichet de la porte par où nous avions passé, et qu'au lieu d'avoir pris la ville, que c'étoit la ville qui nous avoit pris ; une avanture si heureuse et si extraordinaire met le roi en état de faire encore d'autres conquêtes; le bruit de l'armée est qu'il va assiéger Cambray : je vous rendrai compte de ce qui se passera à ce siège...
Le marquis de Lassay, comme nous le verrons plus loin, avait, à l'occasion de son second mariage, rompu avec sa famille, quitté la cour, renoncé à ses emplois et à ses grades et s'était confiné dans une retraite qui avait fort mécontenté le roi. A la longue, fatigué de cette inaction, honteux de voir se rouiller son épée, malheureux, n'y tenant plus, il sortit de la torpeur c|ui l'avait envahi après la mort de cette femme à Tamour de laquelle il avait tout sacrifié. Les jeunes princes de Conty, avides d'aventures et de gloire, partaient pour la Hongrie. Ils allaient sous les ordres du duc de Lorraine, et sans l'assentiment du roi, guerroyer contre les Turcs. Il y avait là de quoi tenter un esprit indépendant comme celui de Lass-ay; de quoi faire diversion à ses chagrins. Il se joignit à eux avec le prince Eugène de Savoie, le comte de Turenne et quelques autres. Au moment de partir il écrivait à la maréchale de Schomberg :
Je pars pour aller en Hongrie ; j'ai eu vingt fois la bouche ouverte pour vous parler de ce voïage et la peur me l'a toujours fermée : j'ai craint l'amitié que vous
avez pour moi, qui vous auroit peut-être engagée a essaïer de m'en détourner
Ecoutez moi, s'il vous plait, Madame, avant que de me condamner; voici mes raisons : demeurer aux Incurables sans dévotion; être à Paris sans voir le roi; porter une épée à mon côté sans aller à la guerre ; passer ma vie avec des femmes,
Ija LA MAISON DE MADAILLAN
sans être amoureux d'aucune, étoit une vie qui me rendoit trop ridicule à mes
veux, pour que je la pusse supporter plus longtemps On traitera encore ce
voiage de folie, je le scai ; on dira qu il ressemble au reste de ma vie ; mais aiant à être blâmé, ce dernier blâme blesse moins mon amour-propre, et puis je ne le sentirai pas tous les jours comme je sens celui que je quitte; je serai bien loin et
je n'entendrai point les discours du monde Le voiage de Hongrie ne me
convient gueres ; mais il me convient encore moins de demeurer dans la place où je suis, et je ne voi que cette porte pour en sortir. A l'égard du Roi, je ne me fais pas l'honneur de croire qu'il fasse aucune attention à moi, et si par hazard il y songe un moment, il ne sçauroit trouver ni mauvais, ni extraordinaire qu'un homme qui est assez malheureux pour lui avoir déplu, aille en Pologne, en Hongrie, à la mort. Adieu, Madame, \otre lettre m'a fait une peine effroïable : je n'aurais garde de supporter votre viie; j'ai dit à tout le monde que je partois, il n'est plus temps de délibérer. Ne me désaprouvez point, plaignez-moi plutôt, et aimez-moi toiijours.
La Fare (i) dit, au sujet de ce voyage, que Lassav était homme d'esprit et d'un grand courage, capable d'aller, comme un second Don Quichotte, en chevalier errant, cliercher les aventures et les occasions de se signaler.
Sous forme de lettres adressées à son ami le maréchal de Bellefonds, Lassay a inséré dans son Recueil , un récit fort intéressant de cette campagne de Hongrie. Ces lettres précieuses et très détaillées occupent soixante pages dans la première édition. Elles sont écrites dans un langage simple, clair, parfois vigoureux, et constituent la relation la plus complète qui existe, croyons-nous, des événements qui se sont accomplis sur les bords du Danube depuis le 6 mai jusqu'au 15 octobre i68s. C'est à notre avis la meilleure partie de son recueil. Il s'y révèle véritablement homme de guerre; bon juge des opérations militaires, des aptitudes et du caractère des chefs; fin critique des fautes commises, des influences qui s'imposent aux dépens du succès ; il présente avec inlininicnl de grâce et decharmeles moindres incidents.
I Mémoirts, p ai)a.