‹ Histoire de la maison de Madaillan, 1076-1900Chapitre 117 sur 327 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Dans le moment que le brouillard fut dissipé, comme si on eut tiré un

rideau, on aperçût les Turcs à trois cens pas de nous ; leur cavalerie remplissait

la plaine, et leurs janissaires occupoient le haut et le penchant des montagnes

nous n'eûmes pas le temps de les considérer ils commencèrent le combat un

peu avant six heures du matin, par trente ou quarante coups de canon; en mêmetemps leurs janissaires firent une fort grande décharge sur les troupes qui étoient

à droite de la plaine leur cavalerie vint fondre à toute jambe, le sabre à

la main, et en faisant de grands cris, sur ces troupes de la droite qu'ils jugoient devoir être ébranlées par le feu qu'ils venoient d'essûier: cette manière de combattre ne laisse pas d'être à craindre mais tout cela fut fort mal exécuté ; les

boulets passèrent quasi tous par-dessus nos escadrons, les janissaires tirèrent de trop loin ; la cavalerie chargea fort mal, et ces hommes qui venoient comme des furieux et qui sembloient devoir tout engloutir, s'arrêtèrent à vingt ou trente pas de nos escadrons et de nos bataillons, voiant qu'on ne s'ébranlait point et même qu'on avoit marché en avant, et il n'y eut qu'un petit nombre des plus braves qui chargèrent bien et qui vinrent jusqu'à nous. Dans ce moment nos petites pièces de canon aïant commencé à tirer, et les bataillons à faire un feu prodigieux, on leur vit faire un mouvement quasi pareil à celui que fait le bled qui est agité par le vent et ensuite ils tournèrent, mais assez lentement; toute nôtre ligne s'ébranla pour les suivre, mais fort lentement aussi, craignant de se rompre, et on fit passer environ quinze cent houssards pour coure après. On marcha quelque temps poussant les Turcs sans pouvoir les aprocher, jusqu'à ce qu'on vit revenir bon train nos houssards que la poussière nous avoit fait perdre de vue; ces messieurs les houssards fuient aisément et fort vite ; mais quand ils approchent des troupes qui les doivent soutenir ils s'arrêtent, et ils ont l'art de passer derrière avec leurs petits che\aux sans rompre personne; les Turcs qui les poursuivoient

revinrent à la charge le feu de nos bataillons qui avoient eu le loisir de

recharger, joint à celui de nos petites pièces de canon qu'on charge en marchant, et qui tirent aussi promptement que le mousquet, fit tourner les Turcs comme ils avoient fait la première fois, et même plus vite ; on les suivit aussi un peu plus vite mais toujours avec une grande attention pour ne pas se rompre : on fit repasser les houssards pour coure après et on continua à pousser les Turcs du côté des marais, lesquels ramenèrent encore nos houssards, et vinrent faire une troisième charge mais fort molle; ils furent reçus à l'ordinaire, et tournèrent plus vite qu'ils

n'avoient tourné jusques-là L'armée arriva sur les huit heures du matin

au bord du marais et ne trouva pas un Turc en deçà 11 faut avouer que cette

nation fait de belles diligences, et la promptitude avec laquelle ils avoient passé ce marais pour nous venir attaquer, et avec la quelle ils le repassèrent est surprenante Il ne restoit pas un ennemi en deçà du ruisseau^ et ils paroissoient fort

en désordre de l'autre côté. On s'arrêta avec raison pour laisser prendre haleine à l'infanterie qui étoit venue fort vite, mais avec fort peu de raison on consomma plus de deux heures à tenir des conseils pour résoudre si on passeroit ce ruisseau ou non ; car chaque moment donnant aux Turcs le temps de reprendre leurs esprits, et de se remettre en bataille, en devoit rendre le passage plus difficile ;

M. de Lorraine avoit fort envie de le tenter, mais il n'osait prendre la chose sur lui parce que les officiers généraux s'y opposaient pour des raisons qui seroient trop longues à dire, et qui n'étoient pas bonnes, à ce que je crois. Enfin l'Electeur

qui étoit fâché de n'avoir point combattu de tout le jour prit le parti de passer

avec l'aile qu'il conimandoit et sans attendre plus longtemps il ordonna

au premier bataillon de Bade de se jeter dans l'eau ; toutes les troupes Bavaroises, à la tête des quelles il étoit avec MM. les princes de (]onty s'y jettèrent en mêmetemps de tous cotez.

M. de Lorraine fort aise de voir qu'une chose qu'il souhaitoit, sans oser s'en charger, eut été décidée par l'Electeur, fit passer aussitôt l'aile droite. Les Turcs voiant que nous passions de tous cotez, au lieu de venir détendre le ruisseau s'enfuirent par le grand chemin de Bude. laissant leurs tentes, leur canon et tout

le bagage; ils mirent seulement le feu aux poudres et aux farines on passa en

bataille au travers de leur camp, mais on s'arrêta à cinq ou six cent pas par delà

sans les poursuivre plus loin M. de Lorraine fit camper l'armée au même

endroit où nous étions ; et M. l'Electeur alla se promener avec MM. les princes de Conty et tous nous autres à Gran, où nous vîmes avec plaisir la manière dont les Turcs assiègent les places, car leurs tranchées n'étoient pas assez bien comblées, ni leurs ouvrages détruits, pour qu'on ne connût pas comment ils sont faits

On ne sçauroit assez admirer la hardiesse des Turcs d'avoir osé passer un ruisseau assez large et fort profond, dont les bords sont hauts et difficiles, et qui fait un marais, devant une armée de trente mille hommes ; on dit qu'ils étoient environ soixante mille; mais je ne crois pas qu'ils fussent plus de quarante mille combattans ; le reste étoit des valets, des païsans, et de la canaille. M.NI. les princes de Conty ont combattu à l'endroit le plus exposé ; les Allemans leurs ont donné beaucoup de louanges : il paroit qu'ils ont été aussi contens de ceux qui avoient l'honneur de les suivre, et je ne crois pas qu'on leur ait donné mauvaise opinion de la nation depuis que nous sommes avec eux

Après les affaires de Hongrie, Lassay se garda bien d'aller à Versailles affronter la colère du roi qui avait refusé aux princes de Conty et à leurs compagnons l'autorisation de partir. Il résida quelque temps à Vienne et en Italie. Nous verrons plus loin ce que fut son existence avant son retour en France. Il tenait beaucoup à rentrer en faveur et brûlait du désir de reprendre rang dans l'armée. La guerre ayant recommencé en 1688, il alla servir en Allemagne et en Flandre, en homme de cœur, comme simple volontaire. Usant du crédit de Madame de Maintenon, avec laquelle il était en correspondance suivie, il lui écrivit :

Page 1