CHAPITRE DEUXIEME
la République, beaucoup d'hommes sentent en eux toute l'appétence sinon l'aptitude nécessaire pour le métier de roi. Lassay a eu le tort de penser trop haut ce que tant d'autres, peut-être Voltaire lui-même, pensaient tout bas. Celui-ci a d'ailleurs reconnu ses mérites ; il l'a loué dans plusieurs circonstances et notamment à propos d'un dîner chez le poète La Faye, où devant quelques littérateurs distingués, entre autres La Mothe-Houdard et Voltaire, Lassaj fit une une fine remarque « sur une sorte de contradiction ou d'inadvertance »•
qui se trouve dans le dénouement de la Phèdre de Racine (i).
Lassay a pour nous cet avantage précisément parce qu'il n'est qu'un homme de société et un amateur, non un auteur, de nous représenter au juste le ton de distinction et de bonne compagnie du xvii« siècle et la langue parlée que ce siècle finissant transmit au xviii*... Il était de ces esprits tempérés, bien faits et polis que l'usage du monde a perfectionnés en les usant (a).
Nous ne citerons ici que quelques-unes de ses maximes et de ses réflexions les plus courtes, cueillies au hasard entre mille.
Il n'y a rien de si beau que l'esprit de l'homme et rien de si éffroïable que son cœur.
On se trompe souvent en estimant trop les hommes et presque jamais en les méprisant.
On trouve des hommes qui ont beaucoup d'esprit ; on en trouve qui ont beaucoup de courage, mais il n'y a rien de si difficile à trouver qu'un fort honnête homme.
L'usage du monde corrompt le cœur et perfectionne l'esprit.
Une extrême ambition ou une grande liberté peuvent seules remplir le cœur d'un honnête homme. .
I. Lire les détails dans Sainte-Beuve, ibiJ., pp. 155-156. I. Sainte-Beuve, ihiJ.
|t,o LA MAISON DE MADAILLAN
Si toutes les fois qu'on découvre les menteurs et les gens faux il étoit en usage de le leur dire ils seroient bien surpris en voyant le peu de monde qu'ils trompent.
Il faut apprendre à souffrir de soi comme des autres.
Il ne faut point être jeune philosophe ni vieux courtisan.
L'ennui est moins à craindre à cause de lui qu'à cause des pièges qu'il nous tend.
11 faut souvent user de tyrannie pour obliger les hommes et encore plus les femmes à faire des choses raisonnables.
Un homme est heureux quand l'état de sa fortune convient à celui de son cœur, et il est toujours malheureux quand il croit que sa fortune est au-dessous de son mérite.
Presque tous les hommes raisonnent suivant ce qu'ils ont appris, et ne sont que des écoliers ; il v en a bien peu qui raisonnent en conséquence de ce qu'ils ont pensé et qui n'aient pour maître que leur esprit et leur raison.
La délicatesse dans les plaisirs, le badinage dans la conversation, le goût et la connoissance des hommes, se trouvent rarement dans l'âge où l'on a une figure aimable : cependant cet assortiment seroit bien souhaitable.
Les jeunes gens vont aux occasions comme les jeunes femmes vont partout, plutôt pour y être vus que pour y voir, et ils ne songent guères à s'instruire.
Je ne suis pas persuadé qu'il faille s'affliger de voir les premières places occupées par des gens qu'on a lieu de croire qu'ils vaillent moins que nous. Tout au contraire il me paroit que c'est un sujet de consolation, car si on les donnoit toujours au mérite, ceux à qui on n'en donneroit pas n'auroient qu'à s'aller pendre.
Cy git qui vécut sans qu'on fit grand cas de lui : il n'avoit que beaucoup d'amour pour Dieu et des mœurs innocentes, et ce n'est pas assez pour être estimé des hommes.
Lassay a passé toute son existence avec des princes, mais l'habitude de vivre avec eux ne les lui a point rendus sympathiques. Il en parle avec une profonde amertume, se considérant comme affranchi vis-à-vis d'eux de toute reconnaissance et de toute servitude. Il a exprimé son sentiment (on pourrait dire son ressentiment) à leur sujet dans une page remarquable