CHAPITRE DEUXIÈME
lasser par des procès que je n'entends point et qu'elle entend fort bien ; elle a raison, car j'ai déjà grand peur... Je suis accoutumé à vous conter mes malheurs et vous êtes accoutumée à me faire du bien ; je ne le veux mériter que par le respectueux attachement que j'ai pour vous. Je ne vous ai point parlé, Madame, de mon père, car il fait tout ce qu'il plaît à Madame de Montataire ; nous sommes accoutumez à faire ce que nos femmes veulent.
Séparé de sa troisième femme par une incompatibilité d'humeur, Lassay se lia d'amitié avec Madame de Bouzols, vicomtesse de Beaune, fille de M. Colbert de Croissy, sœur de M. de Torcy et de l'évêque de Montpellier. Il la voyait souvent chez Madame la Duchesse. Elle était jeune encore, pas jolie, mais remplie d'esprit et débouté. Il s'attacha sérieusement à elle. Les très nombreuses et charmantes lettres qu'il lui adresse ne sont plus celles d'un amant passionné ; on y trouve le témoignage délicat d'une affection sincère et solide mêlée à la reconnaissance qu'il éprouvait de se sentir aimé par une femme infiniment plus jeune que lui et qui charma son âge mûr. C'est dans une lettre à Madame de Bouzols, qu'après un piquant badinage à l'endroit des dévotes, il lance à l'adresse de Saint-Simon un mot qui indique la nature de leurs rapports.
... J'oubliois de vous dire qu'après que vous fûtes partie, j'allai voir Madame de 5'i7/«/-Géran, chez qui je trouvai Madame de Nogaret qui est une autre Sainte- Anacorette, et Madame de Lauzun ; ces dames me prêchèrent d'une manière à me faire connoître l'étendiie de leur esprit ; mais comme il reste toujours quelque chose du vieil homme ou de la jeune femme, il me parût qu'au milieu de tant de sainteté, la maîtresse de la maison ne laissoit pas d'être tentée de ma boëte de nacre-de-perle et qu'elle eût bien voulu que je lui eusse donnée, oubliant son âge et sa figure ; l'aïant tirée de ses mains je la remis promptement dans ma poche, M. de Saint-Simon, autre sai)it de même espèce qui arriva, me fit prendre congé de cette sainte compagnie en me recommandant à leurs prières... »
Lorsqu'il perdit Madame de Bouzols, en 1720, Lassay se montra presque aussi affligé de sa mort qu'il l'avait été de celle de Marianne. Il les associe dans les mêmes regrets avec
|«,8 LA MAISON DK MADAILI.AN
Julie Je Bourbon 4Uoiqu'il eut soullert de sa eonduile : " Ma " chère Marianne, ma chère JuHe, ma chère Bouzols, priez » mon Dieu pour moi ! Etr^ des êtres, ayez pitié de ces
» chères femmes faites moi hi grâce de les rev(jir quand
» i'auroi accompli les jours que vous voulez que je passe sur " la terre; mais mon Dieu, donnez-moi, non pas ce que » je souhaite, mais ce que vous sçavez qui m'est nécessaire et » que vos ordres éternels s'accomplissent. »
On trouve dans le Recueil un curieux chapitre ainsi intitulé : Ce qui s'est passé à regard Je la Toison que le roi iVEspagiie inavoit donnée. Grâce au crédit du duc de Vendôme et à l'influence de la princesse des Ursins, tout puissants à la cour de Madrid, le marquis de Lassay avait obtenu la décoration de la Toison d'Or. Louis XIV qui n'avait pas été prévenu des démarches faites en sa faveur, fut très irrité et lui refusa l'autorisation d'en porter les insignes. Madame de Maintenon intervint sans succès après avoir reçu de son protégé la lettre suivante
J'ai toujours recours à vous, .Madame Je suis pénétré de douleur de la grâce
qu'on m'a accordée en Espagne, puisqu'elle a déplu au Roi, et je lui en fais le sacrifice de bon cœur il étoit naturel après les services que .\1. de Vendôme a
rendus au Roi d'Espagne, n'aïant rien à lui demander pour lui, qu'il lui demandât la Toison pour un homme qui est son serviteur presque depuis son enfance, et qui a l'honneur d'apartenir de si près à .Nladame de ^'end6me ; je sçais parfaitement bien de quel côté, mais enfin c'est un côté dont on fait assez de cas en Espagne... D'ailleurs la Toison est une chose qui n'a point de suite qui finit avec moi qui suis très mortel... C'est une grâce qui a toujours été donnée à des étrangers et dont la plupart des Espagnols ne veulent point. ..Comme elle ne donne ni rang ni prérogatives en France, elle ne nuit à personne, et si le roi d'Espagne la donnoit à un homme de quelque nation qu'il fut, le Roi (de France) ne l'empècheroit pas de demeurer dans son roiaume et de la porter; suis-je de pire condition parce que je .luis son sujet, et est-ce une raison pour m'exclure de cet honneur? J'ose encore ajouter que ma naissance me le pouvoit faire espérer, et mes preuves auroient remonté à des temps où mes pères étoient plus grands seigneurs que je ne suis. J'abuse de vos bontés; je me flatte pourtant que vous me le pardonnerez, et que