CHAPITRE DEUXIEME
<x jamais vu un de ces soupers, m'a dit qu'il fut d'un étonnemcnt «c extrême de voir jeter des boules de pain au Roy; non seulement des « boules, mais on se jettoit des pommes, des oranges ».
"Voilà donc la liaison nouée et réglée. Jusqu'à la mort de Louis XIV, son autorité suffit à en modérer les éclats et en atténuer le scandale. Mais, à partir de 1713, elle devint publique et servit à défrayer tous les chansonniers du temps. Les recueils de Maurepas, les sottisiana, sont remplis de couplets plus ou moins vifs adressés au jeune Lassay et à la vieille Duchesse. La plupart seraient à peine traduisibles en latin. ^'oici les seuls que je puisse citer :
Lassay pour sa vieille duchesse
Aura l'air délicat et fin ;
Chacun l'aimera pour sa politesse
Quand je cesserai d'adorer le vin
La Bourbon dans son boucan
Etale sa marchandise ;
Des vieux bijoux qu'elle prise
Elle veut faire un encan.
Mais à ce bel inventaire
Personne n'est empressé ;
Et pour adjudicataire
On n'y trouve que Lassay.
Un autre couplet, que je ne cite pas, est daté de 1717. 11 est précédé de cette explication : « Sur Madame la Duchesse douairière, qui avoit « fait meubler un appartement à la Samaritaine, où elle a esté prendre « des bains avec le jeune Lassay, qu'on y a veu à la fenestre en robe « de chambre de toile peinte et en bonnet de nuit, se montrant publi- « quement ».
Ce ne sont pas seulement les recueils de chansons qui poursuivent Lassay et la Duchesse de leurs refrains. Saint-Simon ne se fait pas faute de les mordre quand il en trouve l'occasion. Témoin ce passage, à propos des fêtes offertes à Chantilly, en 1718, par le duc de Bourbon le fils, à la duchesse de Berry : « Lassay, qui, depuis bien des années, étoit « chez Madame la Duchesse la mère ce que Riom étoit devenu chez « Madame la Duchesse de Berry, fut chargé de lui faire particulièrement « les honneurs de Chantilly, et tenoit une table particulière pour lui ; « il y avoit une calèche et des relais pour eux deux, et cette attention « fut marqué jusqu'au plus plaisant ridicule ».
Le système de Law et les gains énormes qu'y fit la Duchesse
172 LA MAISON DK MAOAll.LAN
n'étaient pas destinés à atténuer les manifestations de l'opinion publique bravée trop ouvertement. " M. le duc et Madame sa mère, ainsi que " son bon amv Lassay, ont gagné, dit-on, deux cent cinquante mil- « lions //, dit la Palatine dans une lettre du 9 janvier 1720, la brusque et honnête Allemande, dans le laisser-aller dune correspondance intime, venge, sans le vouloir, la morale publique indignement outragée : '< Les princes de la maison de Condé ont perdu leur père étant « jeunes ; leur mère n'a jamais songé à l'éducation de ses enfants; elle » n'a pensé qu'à s'amuser, à jouer jusqu'à cinq heures du matin, à ", beaucoup manger, à aller au spectacle; elle n'a jamais eu l'idée « de veiller à leur instruction. Mais ils se chargent de l'en punir; ". car un jour' qu'elle grondoit le comte de Charolois sur sa vie déré-
"; glée, il lui répondit : Si vous nous donniez de meilleurs exemples
* nous vivrions mieux. //
Kn 1721, riche de plusieurs centaines de millions, impatiente des reproches de sa famille et résolue à vivre loin d'elle et à sa guise, la Duchesse quitta le vieil hôtel de Condé, situé sur l'emplacement actuel du théâtre de l'Odéon. Sur la rive gauche de la Seine, dans un quartier à peu près désert, en face du Cours-la-Reine, dans l'axe du pont projeté par le prévôt des marchands, elle acquit, du célèbre M. Mandard, le grand entrepreneur du temps qui a laissé son nom à une rue de Paris, les terrains qui s'étendaient depuis la rue de Bourgogne jusqu'au marais des Invalides, et y fit construire un hôtel qui existe encore; c'est le palais du Corps législatif. Commencés en 1722, les travaux furent confiés aux deux architectes Girardin et Lassurance, .sous la haute direction de M. de Lassay < iK La duchesse ne pouvait faire un choix plus heureux. Le père de Lassay possédait pour présider aux aménagements d'architecture et de mobilier une aptitude spéciale, un goût original et sûr qu'il avait communiqués à son fils. Lassay fit de l'hôtel de Bourbon une curiosité, dont s'entretinrent les badauds de
I. M. de Joly, dans sa notice Le Palais-Bourbon, aujourd'hui palais du Corps législatif (Paris,
Charles Noblet, iS^s», donne les comptes suivants pour les dépenses faites de 1733 à 1778 :
Constructions de toutes natures o.4S?.t9' livres 18 sols 5 deniers.
Ameublement 860. aoi — 17 — t —
.\cquisitions de terrains i.78o.Ik)8 — i — ^ —
Dépenses diverses, honoraires des architectes et
vérificateurs 336.75s — 18 ^ —
Intérêts et capitaux empruntés et employés aux
objets ci-dcssus 5.8^0.400 — S — 5 —
ToTAi 1(1.361.346 livres 3 sols 9 deniers.