CHAPITRE QUATRIÈME
premières noces, le maréchal de Saint-André, qui fut tué à la bataille de Dreux, le 19 novembre 1562. Remariée, le 16 octobre 1568, à Geoffroy de Caumont, elle en eut une fille, Anne (i). Cette enfant réunissait sur sa tête des biens immenses qui faisaient d'elle le plus riche parti de France, convoité dès l'âge le plus tendre par plusieurs prétendants de haut parage.
La Vauguyon (son oncle et tuteur) y songeait tout naturellement pour son fils aîné, Claude des Cars, titré dès son bas âge prince de Carency, du chef de sa grand'mère, Isabeau de Bourbon, fille unique de Charles de Bourbon, prince de Carency, descendant de Saint-Louis. Henri de la Tour, vicomte de Turenne, plus tard duc de Bouillon et Charles de Gontaud, le futur maréchal de Biron, se mettaient aussi sur les rangs... — Cette rivalité amena le duel. — Au mois de mars 1586, Carency, devenu un brillant cavalier, dans la fleur de ses vingt ans, était à la cour. 11 se rencontra un jour, dans un passage assez étroit avec Charles de Gontaud, qui était de son âge. Les jeunes gens se toisèrent du regard, s'entrepoussèrent. Gontaud, s'emportant au moment même, se précipita sur son rival, le défiant avec insolence, le provoquant à une lutte corps à corps, à coups de poing, comme les gars au village. — Mais j'ai une épée, répondit Carency avec plus de calme, en mettant la main à sa ceinture. En quelques paroles brèves, rendez-vous fut pris pour le lendemain au point du jour; armes, l'épée et le poignard, chacun avec deux amis ; combat sans merci.
Le lendemain 6 mars (le 8 selon l'Estoile) six jeunes gentilshommes — le plu« âgé n'avait pas vingt-cinq ans — se trouvaient à la première aube, dans un terrain vague du faubourg Saint-Marceau. Gontaud amenait avec lui Montpezat-Laugnac et Pierre-Buffière-Génissac. Carency avait pour seconds d'Estissac et La Bastie. Il neigeait à flocons et le vent soufflait en tourmente. Les batailleurs que rien ne pouvait arrêter se mirent en posture, Gontaud contre Carency^ Montpezat contre La Bastié, Pierre-Buffière contre d'Estissac. D'abord Carency donna un si rude coup d'estoc à Gontaud, que l'arme, entrant dans la paume de la main, déchira les chairs jusqu'au coude, où elle s'enfonça. Gontaud chancela, se remit, reprit l'offensive. Dès les premières passes, Montpezat avait tué raide La Bastie. 11 vint alors au secours de Gontaud et tous deux couchèrent promptement Carency sur
I. L'existence d'Anne de Caumont fut bien triste et bien agitée Après mille péripéties elle épousa le comte de Saint-Paul, qui dissipa son magnifique patrimoine. Consulter Documetit inédit relatif à V enlèvement d'Anne de Caumont, Paris, in-8», extrait du Cabinet Iristorique, 1873. — Et dans la Revue de l'Agenais, ir« livraison de 1896, Marguerite de Lustrac et Anne de Caumont, par Ph. Tamizey de Larroque. — Voir aussi d'intéressants détails sur Anne de Caumont dans les deux premières livraisons de la Revue de V Agenais, année iSgt) ; Etude sur le château de Gavaudun, par M. Philippe Lauzun.
le carreau. Pierre-Bulfière chargeait d'Estissac, l'avait criblé de blessures, mais il résistait. Terrassé, inondé de sang, il se débattait encore. Pierre-Buffière le transperçait de coups d'épée, le piétinait sans pouvoir l'achever. Gontaud et Montpezat se retiraient en hâte, effrayés de leur victoire trop complète, criant à leur ami d'abandonner le mourant. D'Estissac fut laissé, respirant encore, malgré d'affreuses plaies ; mais le malheureux expira sur place comme ses compagnons.
La mort si tragique de ces trois fils de famille, des plus en vue à la cour, causa une grande émotion, irrita extrêmement le roi. On tenait qu'il y avait eu de la fraude dans ce duel, et Gontaud était soupçonné d'avoir jeté de la cendre dans les yeux de son adversaire. En réalité, Carency, seul contre deux, avait été acculé de sorte que la neige lui fouettait le visage, l'aveuglait. Des poursuites rigoureuses furent ordonnées contre les meurtriers. Gontaud se cacha pendant longtemps et ne sortait que déguisé en porteur de lettres. Comme on croyait alors aux devins, il visita, dans cet accoutrement, un nommé Labrosse, grand mathématicien et sorcier, et le consulta sur son avenir. Le devin lui répondit qu'il était assuré pour longtemps d'une brillante fortune, qu'il arriverait aux plus grands honneurs, serait à la veille d'être roi, mais '< qu'il en ferait tant » qu'il aurait la tête tranchée. Gontaud, pour le pa^'er de son horoscope, se jeta sur lui, Lassomma de coups, le laissa demi mort... n).
Voici sur le même fait le récit de Brantôme :
Quelques années après ce combat de Quielus et Antraguet, M. le baron de Biron en fit un autre de trois contre trois. 11 avait pris pour second et tiers, Lognat et Génissat, braves et vaillants certes, contre le sieur de Carancy, ayant pour second et tiers Estissac et La Bastye, braves et vaillans aussi. M. le baron Ae Biron et Carancy estoient les deux principaux contendans et chefs de la querelle. Les autres pour servir leur amy ou par gayeté de cœur s'en voulurent faire de feste et s'entrebattre, bien qu'aucun fussent amis et parlassent avant souvent ensemble. Ils s'allèrent bravement battre sans faire nul bruit, à une lieue de Paris dans beaux champs (entre Montrouge et Vaugirard, dit l'Estoile) pour n'irriter le roy qui estoit et ne vouloit point ces combats. Ce fut un bon matin qu'il neigeoit à outrance, sans appréhender le mauvais temps. Nul ne vid le commencement ny la fin, tant ils conduisirent secrettement leur entreprise, sinon quelques pauvres gens passans. La fortune fut si bonne pour M. le baron et ses deux confidans, que chascun tua bravement son homme et l'estendit mort par terre. Aucuns dirent que M. le baron de Biron plus vaillant prompt et soudain de la main, despescha son homme le premier et alla avder aux autres ; en quoy il fit très-bien et monstra qu'avec sa valeur il avoit du jugement et de la prévoyance, bien qu'il tust encores fort jeune, et navoit point encore faict tant d'expertises d'armes comme il en a
1. Rtvue des Qiieilions llisloriques, 30' auiicc, 117" livraison, L> MarechaU Jt Sainl-Aiidré, par M. CIcnient-Simon, pp. u; à 151. — Voir d'Audiguicr, Lt vrai tl ancien usage Jes duels, l'aris, \(>'i', in-So. — Voir aussi : Méiiinirts-/ouriiaux de Pierre de l'KsIoile, cil. Jouaust, t. il, p. 3J9.