‹ Histoire de la maison de SavoieChapitre 13 sur 23 · FRANÇOIS-HYACINTHE. — CHRISTINE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS-HYACINTHE. — CHRISTINE

amsl débarrassé d'un prince qui faisait obstacle à son projet favori de domioatiou universelle : il se félicita sans doute d'un événement qui mettait un enfant en bas âge

et une femme déjà pliée à son joug à la place d*un homme mûr, clairvoyant^ sagace, et déterminé à défendre jus* qu'an bout sa propre indépendance et celle de son pays.

Yictor-Amédée confiait en mourant la régence et la tutelle de son fils François-Hyacinthe à sa femme G brisline de France, (/était pour complaire à cette princesse que Victor- Aiiiedée avait donné à son premier- né ces deux noms étrangers à sa dynastie, et qui lui semblaient de mauvais augure pour l'enfant ; mais la duchesse avait pour saint Hyacinthe et pour saint François une dévotion toute particulière, et il avait fallu la contenter.

Lorsque iUcbelieu apprit la mort du duc, il crut voir l'Italie déjà soumise à la France. Grâce à Téloigoement des princes Thomas et Maurice, et l'asservissement de la duchesse régente, il se tenait pour assuré de disposer k son gré delà Savoie et du Piémont, qui lui ouvriraient les portes du Milanais. Maître enfin de rUalic sept*entrionale, il aurait bon marché des moindres États de l'Italie centrale, et le royaume de Naples n'avait jamais résisté à la France.

Hais la duchesse, entraînée par son amour filial, commit précisément à cette époque une imprudence. Convaiucue qu'elle ne parviendrait jamais à réconcilier son frère Louis XllI avec leur mére, Marie de Médicis, aussi longtemps que le cardinal de Richelieu disposerait, . comme il le faisait, des. actions et des volontés du roi, elle envoya son confesseur, le*t*ère Monot, à la cour de France, en le chargeant de détruire l'influence du car-

dînai et la eMi«Be« que le m Ipi aceoniâii. EUe eit iâ

savoir «[lie RicMieo n'i^oraic neo Je ob qii*!! avai^ia-

térêt à connaître, et qu'il saxail iiiirt^ toumpr ù son profit toutes les trauies aurii^^^s coiitr<e lui. Je ne saU si k Père Monoi, de la cooipagaie M lésus, était foA haiûie k copduire ooe intrigue. 11 manquait certainemem de priidenee, fflaieouUenieoi; de vanilé, puisquil secrui de force à perdre fiicbdieu, et qu'il œa tenter Tettii-epriee. Le cardinal fut l)ientx)t au couraut des desseius et des dér inaicbes des couspiraieufs. Naturelleiueat vioieiUM bru^ (aâ envers lee feœines, ce qti'il appelait la traiûsoa da la ducèeeee, au moneiiA nàma où il ae «voyait la plus aa^s«ré de son pouvoir sur «lie , llrrita oiiine meaune. Q résolut de la punir, en se veiigoai)t sans pjjiù, et U euvoya àïuiin un nommé tniery, satellite de bas éUge, en le cl^urgeant de se concerter avec le marécliai de Créqui pour opérer l'enlèvemeat de lad]]£lie88e« ainsi que de ses deux fils, et pour les conduite eD^nile eu Wna/cti, Ce fut la loyauté du maréclial qui sauva le Piéroout. À k première entrevue qu li ciu avec Émery, il refusa avec taut du résolution de preudre part à cet acte de vàoieace qu'une dispute s ensuivit. Le uméohal et £oiery élevèrent la voix ; les serviteurs eotendljosQt qnelquee mQt»^ «i devlaéreot le resl«, La dufibe0sedte->>J»èm lut kmimlte du danger qui la menaçait, et pritdes me^es pour le cou- | jurer. Alors Éniery, se voyant découvert, et ne trouvant ' pas d'appui là où il .eu a¥ait a4^odu4 r«prit 4 la h%iéi J|i | «soute de Pans.

La timidité de la dudiesse ne £e déaifiotit pas es celle occasion. Son frère ne cessait de lui prodiguer les assurances de sou amitié et de sa prutectiou; aUefouUuua

FRANÇOIS-JïrAClNïlIi-. — CIIIU^ li>*E. i\i

d# l'en wmercier, sios lui 9ppneiid«ie ie péril %m son tmnifllre Feiiaît de lui faine cowîrt maie elle désira te

rapprocher de ses beaux-frères, ou du moins les disposer en f;iveur, pour 3e préparer un appui dans le c«L$ DÙ eljc ne pourrait pjU^ compter sur c^ui de Louis XllJ* j&Ue levr écrivit dooc, pour les.prévepir qu'ils pouvaient dè9 lor9 se pn^valoir des revepua de leurs apaïu^es que le feii duc avait séquestrés, sous la condition pourtant qu'ils ne porterAÏcut pas lesanues contre leur jeune neveu; elle le;» priait, en terminant, de croire à son amitié

de lui r^udrdi la le<jr, nuis de 3* abstenir de rentrer eo Piémont, poojroe p«i éveiller 1» défiance du roi de France. he cardinal Maurice se déclara aaiisfaît de cette lettre et 4e la mesure qu elle lui amionçait. Le prince Thomas p'av^it pas renoncé à exercer le pouvoir confié à la du^ tèea&e* et il envoya le marquis Pallavicini lui porter* Ta»*iuranee de sa aaUsfaction, en le chargeant pourtant de Miider aecrètemeot les dispositbns des Piémontaie à son égard. Le nwxquis ue tarda pas à se convaincre que les sujets de la maison de Savoi<* pi euaient aii sérieiu lei;rs serments, et qu'ils ti^draient tidèlement ceux qu'ils fuyaient prêtés 4 la veuve de Yictpr-Àmédée»

Anaei longtempe que son mari avait vécu, la duchesse Cbrifitine n'avait rien né.?ligé pour le maintenir dans rairuiiice fn'nçaise, au |Uix mènie des plus grands sacrjlic£s. A peine se trouva-t-clle inroulestablemcnt maîtresse de suivre Fon inclination que cette alliance vint à 4ni peser, et qu'elle lit spontanément ce qu'elle avait toujours empêché son mari de fûre. Elle prêta l'oreille aux propositions de l'Espagne, et elle fut sur le point de les accepter. liiUe eût été plus loin, si elle l'eût osé ;

m HISTOIRE 1)£ LA MA^iSON D£ SAVJIË.

Louis XI II, si faible lui-mèaie, était souteou par la volonté d'airain de Richelieu, et savMt, grâce à celle-ci, plier sa faible sœur à tous ses désirs. La duchesse avait essayé de lui faire agréer les offres paaliques de r£s* pagne ; il lui répondit en la sommant de signer sur-leclianip un traité d'alliance offensive et défensive avec lui. Pendant qu elle hésitait , les Espagnols poussaient avec vigueur le siéj^e de Bremo. Le maréchal de Créqui se décida à livrer une bataille pour délivrer cette place; mais pendant qu*il examinait le terraûn autour de la ville, un boulet de canon l'atteignit au milieu du corps et le renversa sans vie (17 mars 1658). Bremo capitula, et le cardinal de La Valette, qui remplaçait le maréchal de Gréqui, pressa la régente de mettre les troupes piémontaises sous ses ordres, pour alieAui secours de Verceil, qu une garnison de quinze cents Piémontais déieudait depuis trop longtemps avec héroïsme contre vingt mille | Espagnols. Je ne sais si la régente crut sauver la dignité de sa couronne en conduisant elle-même son corps d'armée jusque sur la route de Verceil , où elle le remit an commandement du cardinal. Vêtue en guerrière et montée sur un palefroi de bataille, elle passa ses troupes en revue, les harangua, leur enjoignit Tobéissance aux ordres du cardinal , puis les ayant vues déiiier en bon ordre et prendre la direction de Verceil, elle rentra dans son palais, où elle reprit les vêtements et les habitudes de son sexe.

Verceil se défendait eucoie en ùtiendaiit ce secours. Mais le cardinal, ayant appris qu'un corps d'armée allemand se dirigeait sur cette ville pour en presser le siège, se retira. La duchesse indignée demanda à Louis Xlli le

CHARLES-ËMMANUEL li. — GHRISTliN£. M

rappel de La Valette, tandis que la brave ganiison de Yerceil capitulait et quittait la ville avec tous les honneurs de la guerre. Ce même jour, 4 octobre lÔSS^ le jeune FraDçois-Hyacinthe descendait au tombeau , et son frère Gharles-Emmanuel II t plus jeune que lui deux ans, lui succédait. C'était deux années de plus à ajouter à une régence déjà trop longue.

Pour la première fois depuis rétablissement de Humbert le Saxon dans le comté de Maurienne, la fidélité des Savoyards et des démontais Envers leurs princes fut ébranlée. On aura remarqué, sans donte, que pendant tout le moyen âge, lorsque les villes d'Italie étaient coustamiuent agitées par des guerres intestines de cité contre cité et par des révolutions intérieures, pas une, pour ainsi dire, des villes soumises à la maison de Savoie, ne prit les armes contre une ville voisine^ et que jamais au* cun prince de cette maison ne vit son autorité mécon* nue ni menacée par ses peuples. A mesure que les villes du Montferrat et du Bas-Milanais passûent sous la domination des princes savoyards, on les voyait déposer comme par enchantement leurs jalousies municipales, oublier leurs discordes, et s'estimer heureuses d'abdi* quer leur existence individuelle de municipes, pour se confondre dans l'existence commune propre aux Jiations. Les turbulents républicains, accoutumés à renverser un jour le pouvoir qu'ils avaient créé la veille, s'apaisent et se font gloire d* obéir au prince qui n'est ni un tyran, ni un 'égoïste; ils font plus : ils adoptent la dynastie sa* voyarde, et ils en servent les princes encore enfants, parce qu'ils sont sûrs que Tenfant, devenu homme, n'aura pas de plus grands soucis que la prospérité et

ffl MISTOlâË DE LA If Al^OH ht SAtOlK.

fkomtent ûn peiy». Cette kn» encore» lorsque la double

minorité des enfaf>ts de Vifctor-Amédée F', }es maïheiTfs de la prerjifièrc régence et la prévision de mallieurs plûs grands encore, les détachent un moment dâ trône^ est contre la régente française et dévouée à la France qu'ils s'irnfeivt» et c'est aax frèred de Victor* Amédée (fu'ild olVrent leurs services, comme aat véritables représenr* iQùts de la maison de Savoie.

Les Piénnmtais faisaient remonter ïtfti^tue de lotis leurs malheurs à la cession que Victof-Amedée K âviél faite de Pignerol àr la France, et cette cession, c'était ta duchesse qui l'avait conseillée , et c'était pour s'y être vivement opposés que les piiuce^ Tliomas et Maurke avaient perdu les bonnes grâces et la confiance de leur frère, qu'ils avaient vu leurs biens séquestrés et qu'euxmêmes étaient partis pour Texil. D'autre part, cesprinces, qui ne voyaient plus entre eux et leur droit à la couronne que la frète existence d'un eniant de quatre ans, et qm comprenaient de pim en phisf combien leur retmr dstois feor pays avah importance pmir letff avet*', entretenaient mie actite cerres^ondance avee ht noMesse

sabaudo-piémon taise, et hii oflraient la protection de rempereui* d'Allemagne, Ferdinand 111, comme sou seul refuge contre l'msolexrte tyraimie de la France. La régente elle-même eût désiré trouver dans ses beaux-frères et dans la foveur impériale dont ils semblaient disposer trn contre-poids à la domination de Richelieu. La dii^ culté était pour elle de se procurer ce contre-poids sans foire éclater la cdère' du cardinal, centre laquelle elle se sentait actuellement impuissante. Elle se trompait en espérant qu'il tu) permettrait de se doimef cet appm,

CBAftLES-UMMANtJ£L 11. — CHRISTINE. 24^

EHe eosay» eepeadat»! de Vobtenir.- EHe ÎDvka ses

bocnix-frères à rentrer dans leur patrie, en leur promettairt une! part éans le gouvei nement, telle ([ue les ourles da dufc pouvaient l'accepter , sans faillir à leur propre éigàité. Le cardinM Maufrice fut le prenler à se rencke eet âppelyet Ghtéri fut le lieu «Mst pour y rënoontrer s» beHe-^oMir et y tatâèfer avec; elle snr leurs hKérèt».' Mââe^ cJéj'à Richelieu avait pris l'alarme et avait dépêché son Iktèle Kmery à laducbesse. Celui-ci la menaça du courroux ducttrÂMr, etexîgearVarrestfttioB tminépdiftte éa princ» ytmxÈkff. StÈypsg^étt eonHtae touîeUrs, par la eràÎBley^ lut^oebesse prit «m de œs moyens' terroe^qn^ sont la ressource ordinaire des femmes, mais qnl , (î.ms la sphère élevée des affaires d'Ktat, out pour effet de ne contentei* personne et d'expœer aiix yeux di» public la faiblesse èe celles qm y deseeodeilt. Efhe fit âemer le paiais qit*habltiaît 8oii> bewl-frèrév et te' fit reconduire sons uoe nonirbreuse escorte dans le Milanais.

Le prince Thomai? arrivait de son coté à Milan le même i^uv que soû ûrère y était ramené.' ils se communiquent im lettres' que éfanieaâ d'entf af reçaes de la dnclMBsev leât* ptôvAtd^É cpii^élles eoMieBimiMiy et la^ singatrèite feçoiv dont ces promesses» tr'wiracnt d'être violées. Ils s'excitent mutnello?i!( lit a lia résistance et se disposent résulument à commencer la lutte.

Ce fût le cacrdfiiial Manrice qui- déclara la guerre à la d^hèsse, en publiasit «n décret îâipériail par lequel il!» soMmait éf rompre avec Ta Frawce et de demander à' l'empereur la confirmation de sa régence.

Ce décret était uti atte d'usurpation, un abus de pouveir^ àitff'S'il éta« d'onfo de demandcF à; Femperenr

«46 HISTOIRE D£ LA MAISON Dfi SAVOIE.

l'investiture des fiefs doût on héritait ou que Ton acquérait d*iine façon quelconque, jamais on ne Tavait consulté sur le gouverDement de ces fiefs ni sur le choix d'un régent ou d'une régente. Si la duchesse eût ré^ pqndu à ce décret par une déclaration publique faisant ressortir tout ce qu'il contenait d'injuste et d'humiliant pour la mûson de Savoie^ peut-être eùt-elle ramené à son parti la noblesse du pays, accoutumée à mettre son honneur en commun avec celui de ses souverains. Mais elle manquait de ce tact qui indique au voyageur égaré la direction du gîte, et lui fait préférer l'étroit et épinenx. sentier qui y conduit à la route large et commode qui l'en éloigne. Ce l'ut Richelieu qui ressentit ;

Tinjure faite à la France dans la duchesse, et qui se \ chargea d'en tirer vengeance. Dans ce but, il recourut à

des actes odieux que Christine déplorait et blâmait, sans avoir le courage de les désavouer, et qui lui furent par conséquent imputés. !

Richelieu commença par iaire arrêter et enfermer dans les cachots de Pignerol le Père Monot, confesseur de la duchesse, auquel il n'avait jamais pardonné ses auciennes intrigues pour le perdre auprès du roi, et qu'il accusa alors de correspondre avec les princes et de conspirer avec le parti impérial. La duchesse, indignée et affligée, se borna cependant à réclamer auprès de son frère la liberté de son couiesseur. Elle obtint qu'il lui serait rendu, maûs en qualité de prisonnier, et à la condition de se faire elle-même son geôlier; c'était accepter la responsabilité de sa détention. Pour surcroît de malheur, le Père Honot mourut bientôt dans la forteresse de Miollans, où elle l'avait fait enfermer: dès lors elle fut re-

CHAaL£S-£MMANU£L II. — CURiSTINE. iïl

gardée comme une ieiume ingrate et cruelle, qui sacrifiait sans pitié ses plus fidèles serviteurs et les faisait périr dans les tourments dès que le roi de France Tordonfiait. Oa se rappelait la mort presque subite de Victor- Amédée au milieu de ses plus vifs débats avec les généraux français ; on se demandait qui avait assisté à la' courte maladie de Teufant robuste qui n'avait fait que passer sur le trône , et si Tenfant chétif cl faible qui lui avait succédé ne le suivrait pas aussi dans le tom- ^}eau ; on affirmait enfin que la duchesse s'était engiigée par un traité secret, pour le cas où lus enfants mâles de Victor-Amédée viendraient à mourir, à marier sa fille aînée au diiuphin, auquel elle apporterait eu dot, au mépris de la loi salique, les États de la maison de Savoie. Signer un pareil traité, ajoutait-on, c'était signer Farrèt de mort de ses propres enfants.

Pendant que ces propos circulenten Piémont^ et que les princes, à la tête de douze mille fantassins et de quatre mille cavaliers fournis et soldés par Tempereur d'Allemagne et par le roi d'Espa^nie , s'avancent dans les plaines piémontaises» Richelieu poursuit, au nom de la régente, son système de violence et d'injustice, ou, pour mieux dire, il la force à le suivre pour lui. 11 lui dicte les arrestations et les arrêts de mort qu'elle exécftte sur un signe d'Émery, et Ton dirait que, fascinée par rimpérieux génie du ministre français, elle a perdu jusqu'à la faculté de juger [)ar ellê-même et de recon* naître la voix de sa propre conscience. Faut-il s'étonner si une pareille conduite conG^mait les soupçons, augmentait la défiance et le ressentiment, et éloignait de la malheureuse duchesse le^ coeurs peu uombremqui lui ét^çut

îtB RrStOfRK EFE LA HAIflOlf ITE &AfOIf.

éemetrrés fidèle^f Tfottvart-dle, au ittoitm^ étn» Fappvt)^ hdidvt de Rfc^^lieu et dams non appiii, fa rétfftnfmmë êe saf soamissioû? Loin de ïà : finfidèie jimery racciwtfît tôàs cesse âe corres|>ofidre avec TEspagmèt fêàéer ett ^seeret ses beadx-frôrcs, et <fe réj^ter sur fes Françam tout TàAeax de ses veAgefanees prhrée^ et de s» tfialadressé k gotïverner FÉtat.

Pendant qaetous les partis et, pour ainsi dire, FEurope entière, s'ouïssent pour perdre €llrriëthie én hrr éiûefmt jcmqu à riioiuieur, les vilîes et les fofts des Langhes» tesJ* provinces deBietle et dlvrée, le Yail cTAosfe, Verrue et 8^, ouvrent leurs portes artfx prhme» et lenf font te ' plus joyeux accueil. Là régente envoie son fils en Savoie, oirellecofflpteencoresiir la fidélité de la neblesserptsteene à'eniferine dans Tnrin, y reçoit les troupes queîni amène le cardinal La Valette, dispose tout pour la défense, et se ftwrrtrt danâ ce noufesiu pérrl pîmi courageuse qu'elle n'a été fenne. La valetir en présence cFun danger ccwinur et hmntâent est moinsr rare, ^teet chez femmes, qne fa constance devant uii danger irïdéfini et éloigné cfu'on M conjiife pets a^u' moyen d'un élam dcr cœur, mais^ seu-> lew^nt par te* frords eaifcwfs d€f f irtlîeffigenCe et VA ftw- (Ittillité persévérante de la volonté.

HU» les primes ressferrent de pkté eft ifAnsf kr cercle dans lequel la régente s*est renfermée et a renfermé sou ^voir. Trino même, réputée alors use des plas foiles places dfe Fltalie et peu éloignée de Twin, snccoffibe après Villeneuve d'Asti, Moncalieri et Pont-de-Slure; et leaf brave» défenseim^de ces plaieé», api^avoir ediifbattu pour Fhoniïeur, passent sous les drapeaux d'à prince

riMQM» et du cardf ua^l Raiirk^, iet^tm pmc att tes

trârs reprt^'scntants de la maison àt Savoie et les Mbérâteurs de leor pâyd.

Jfaftresr ^une gratiifê partie dtit pays, Ibs princes de ffldntrèrent ^ïgrrés dfe tenr sd<;cès, et achevèrent â& gagner le cœur des MémoTitais encore incertaÎTis, en publiant un manifeste par lequel ils s'engageaietît à faire sortir du paysr les trofipe^ espagnoles (le Aomibre de eoMats piémOûtstis enrôlés dons teurs <yrdresr étsàt âés fors coTisîdférable poor qvtïh pussent ôe passer âe

troupes étran^rères) , pourvu que la récente, de sorr côté, consentît au renvoi et obtint le départ des troupes françaises.

Cest «aln qne la régenta subite Rîcheiiev dïe lui permettre «fâcceptef ces condftioira. Ifoiï-s6iifeiin6nt H s^y refuse darement, twais il exige la remî&ie <îes pte*

ces qu'eîle possède et qu elle défend encore. Poussée à bout, elle résiste, et le comte Philippe d^Aglié rencoafstge dans àon refas en présence de l'envoyé de Hicbe* Ifôo, te conseiifei* ^Étsct fiodthifGef de Ghftvigfiy. €'en est âsséz potff <^Qe eehif-CT réclâfffe fnipéfletlsenielft lé retn'oi et réioigncmcnt imnK'-diai du ministre. A cette dernière exi;:;encc, la daclics^e répond par des paroles de désespoir qui imposent un moment à Chavigny : « Si fon nd cesse de me persécntéi* Mnsi, »'éerle-4-^f |è me retiréfftr d«is viû cdoveiit, ét je éédeml ht tégetnea à mes beaux-frères. » Cette déclaration lai valut qnélqtK» jours de répit.

Elle en profite pour envoyer le colonel Raugort offrir â ses he^^wL-îtèreê ntie franche réeonciliatton ; nais le cardinal llaunee tt'strait ùnfM fli Fàppel qni ratvak dtfifér èt 6liîeri, nî h maméré dont H y av«ît éifé tefh

no HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.

et celle dont il en avait été expulsé. Une réconciliation

vague et mystérieuse, sans conditions précises et satisfaisantes, lui semble» ainsi qu'à son frère, une abdication gratuite; elle ne saurait être acceptée par des ennemis victorieux. Déçue dans sa dernière espérance et pressée de nouveau par Richelieu, qui n'avait pas ignoré sa démarche auprès des princes et hi lui reprochait, la maliieureuse duchesse céda enfin, comme elle cédait toujours à ce qui devenait pour elle inévitable; mais en cédant. ainsi à la violence bien plus qu'aux conseils, elle n'acquérait aucun titr^ à la reconnaissance de son tyran. Elle lui donnait la \éritable mesure de ses forces ou plutôt de sa faiblesse, et préparait les plus grands malbeurs à ses sujets et à son fils. Qu'importait aux Piémontais qu'elle ne les perdît qu'à regret, puisque, tout en voyant Tabime, elle s'y précipitait et les y entraînait avec elle? Carmagnole, Savillian et Cîierasco furent livrés par la régente aux Français {V' juin 1639). C'était comme un défi porté aux sentiments des Piémontais. Bene, Fossano, Mondovi, Dronero, Deraont, Busca, Saluées^ Revel, Geva , Coni, y répondent en ouvrant leurs portes aux princes et en passant à leur service. Les Français reprennent quelques-unes de ces places, et acbévent d'y rendre la duchesse odieuse par les cruelles rigueurs qu'ils y exercent. Le prince Thomas s'empare euha de Turin (27 juillet), tandis que son frère est reçu comme un libérateur par les habitants de Nice. La duchesse, forcée d'abord de se réfugier dans la citadelle de Turin, en sortit bieiitôt pour se retirer à Snse, oà ses prétendus amis et ses ennemis semblèrent rivaliser de haine et de mépris pour elle. Â Suse même, on ne lui permit pas

tUAllLES-EAlAlANLEL 11. — CHRISTINE. %U

de se confier à la garde des siens ; il fallut qu'elle y adroit une garoisoQ française , et la noème exigence lui eoleva encore les cbâteauz de Veiliane et de Cavour.

Cependant les pi iuceb et le cardinal Maurice surtOHt voyaient à regret leur pays occupé, et leurs compatriotes tour -à tour battus ou victorieux par Tétranger. Ils n'avaient pas oublié les traditions de leui* launlle, et, loin de s*endurcir par le succès, ainsi qn!il arrive aux âmes vulgaires, ils devenaient plus caiuies ei plus accessibles à la raison k mesure que tout leur réus» sissait. Us ouvrirent donc des uéguciaiions avec la duchesse, et n exigèrent plus d élie qu'une part dans la régence et dans la nomination aux places. La duchesse eût accepté de pareilles prupusitions avec transport; mais Richelieu intervint, malgré les négociateurs, dans les négociations, et les fit écûouer. 11 avaii d autres actes de faiblesse à exiger et à obtenir de la régente, et il voulait la maintenir dans Fisoiement qui la lui livrait. 11 demandait alors (^ue le jeune duc fût coigié à la gaide du roi de France, pour être élevé sous ses yeux, et que les places non encore occupées par les princes lui iusseiu livrées.

Mais il n'avait pas oublié la menace proférée par la duchesse devant Bouthillier de Chavigny ; redoutant pardessus tout qu'elle 1 exécutât, il eut recours cette fois à la ruse pour l'attirer en France avec son fils. 11 amena , Louis XllI jusqu'aux frontières de la Savoie, prétextant le désir qu'avait le roi de rendre visite à sa sœur, et dans la prévision que celle-ci ne pourrait se dispenser de venir à sa rencontre. La duchesse s'y rendit en elTet, mais senle et en prenant des précautions qui témoignaient suffisamment de sa tristesse et de ses mortelles appréhensions.

m umam i^n Hàmh savoir.

Op dît 4ii all^ tmUilU ^our un éi^^'ml- &k nmamB la mAPqaî^je P'mmu iieutentiMT «les ]Êt#t« Sub*

alpias; £lle iiiit ea élax nie vigoiireuse ié^^^ la£»rt$h

fi.aiit au marquis de Saint-Genai^iu, ajuqgpl fille enjoiguit de ^ çe^metty^ 9.U j^ne duc lie SQrtil* <bi £0r^ > 4a M rficevoir aucun élraiig^ r, ^et de o<b livrer à qqi que ce fût m

im ordre de m mmt Pm elle pariU. Arrivée è Qi^

yoWe, ou son fi'èje rattendait, elle s'excusa de ne pas

airoir nu^eflé ^9 fil^ ei) ie «Jii^iit ret^ou 14 iitar

h mahdie. Vn seigneur de 1^ coyr 4e Frsoce fut

iiii epYi^i'é i ^ûntniéluau pour y porter oflkipHeuiejU aji* jeune cluc les ^miitiés et les regrets de Louis mm en effet pour s'assurer du véritable motif de son absencei Le pQUi^iisao trouva l'ej)ffM^^taii|^, mt^mi^à^méd/^im et de gurdes, jou^t sop rôle de malade avec un sérieux pieii £jp/mnun à ^n ftge, et il retourna 4 (jr^poble 3a^s a^ ojr rien .appris qui confiripât les soupçons de soti maUre.

Cependant les persécuteurs de la pawvre duchesse avaieul. coo^a^^cé lexir^ .attaques^ Um garnison fra»<» ç^îse à Uontoiéli^p , et Tenvcii du jen^e duc A Paris,

telles étaient Jes concessions que Lojiis XIII demandait et

que Richelieu exigeait, La duebe^sie s ^tteiidaijt ^ 4evettir

l'objet de mesures coercitives, T imminence du péril lui donna des forces. Ëll^ refusa constauxipent de livrer sp^ fils et sa forteresse, et elle se bdta de retourner è. Cliwi« béry. Les paroles indolentes que Bicbejieu lui adressa retentirent longtemps à ses oreilles, après qu'elle eut quitlé Grenoble; et ni elle, ni son uialheuieux ami, le comte Philippe d' ÂgU^t W A avait pas été traité mieux qu elle, m 96

crarçm .sâre.té q^'ai^ nAm^ysmï' 4^fi^e forint»

£iieîJ1ire0t ceita «ntnsyua, dont ils ayAÛeqt espéré «te si grands résultats, qu^ 1& .couvictlon d'avoir obtenu de • ]fi duchesse tout c^i que sa fjiibliBiise pouy.;iit leur accor- «kr^ dp n'avoir désoriuais 4' autre alternative que se çonU^Utf^ éà posijùon déjà ^^quiaie m Plémop^, au 4*akst^^Mmfif P6 pays et ses soiuiveraîjis h h doiuiojatîoQ 40 l'Ë^pagne et fie ses partisans. I^eur choix f/étai( pasdoutcuîf. La duchjt'sse avait devant elle une longuç f^gpj)ce« lë- îir^it du p^rÀl oii ejle se trouYait

avec usm 4a ^én^rasité , m ol^tiendrait vnû-

se]n)>]i9Lt)lemii^ 4e recpDjnaî^^ce €a qq'elle refusùl^ actneiïhmBnimTt nienaçes. Qmed'ojccasions d*aiUçurj» pouvaient présenter dans l'avenir de pousser pji^s loîj? Jes conqjuêJ^§ importantes déjà comnje/icées ! Mais, si oo «liiandoop^it msûpt^oaot ^ réga^te, aUe serais ïmmèàï^ lemeot sopplsuitép par ses i)^ftp:i-Ai&r^s, e( tout ce qn'pp avait gagqé jusqua-iy^, gr|p^ à eUe, serait perdu, Oq se décida donc à la soutenir plus efliçacement qu'on ne Tavaiifait encore, et à terminer Uîie g lerre douL on n'atiendait plus aucun profit. Le comte d iiarcourt fut chargé du cornuu^efflent da H'armée 4 It^ie h la plf^ce du cardia»! La y^lettç^ iQort peu 4^ tevips auparayapt. D'Qsyv. court était UQ bon général» et ] eut ôtreue lui avait-on pas inierdii les victoires. Le fait est que le sombre hpri^fOii 4^ la duchesse commença dès lors à ^'éclaircir.

Le siège 4^ Cas^ Xut \eyé Après une défaite éclatante ^uyôe par I^s EapagpoU (29 iivril 1640);. L'ar^iée frap* çaiw se porta eowiîte sqr Turin, qu'occupaient les troupes ^ntii?iiç;à, cpiuiUfiijLdét?^ pijir ie priuce liiuuiti^, laudi? (^ue

la citadelle était au pouvoir des Français. Ceux-ci pensaient tenir le prince enfermé entre deux feux, et se flattaient d'en avoir bon marché au premier combat. Mais le marquis de Lléganez, que les Français avaient forcé de Içver le siège de Casai, marcha sur leurs traces, et vint camper autour de l'armée française, plaçant ainsi cette ^mée et son général dans la position difficile qui avait été la veille celle du prince Tiiuiuas. Richelieu écrivait de Paris au comte d'Harcourl de lui amener à tout prix le prince Thomas prisonnier , et le marquis de Lléganez se tenait pour assurré de s'emparer du comte d'Harcourt. Le sort sembla se jouer de ces ambitieuses espérances. Le prince Thomas tenta une sortie qui échoua par l'inertie de Lléganez (lA septembre) ; de telle sorte que le prince, mécontent de ses -alliés, se décida à capituler, obtint des Français tous les homieurs de la guerre pour lui comme pour tes siens, et se retira à Ivrée (22 septembre), d'où il réclama et obtint le rappel dn marquis« 11 fut remplacé par le comte de Siruela, générai incapable et allié plus infidèle encore que celui auquel il succédait.

Turin était libre et la ducbesse désirait y rentrer;

mais elle n'osa pas y retourner avant d'en avoir obtenu la permission formelle du roi son frère. £lle la reçut avec une lettre gracieuse et amicale , dans laquelle le roi rinformait qu'il avait ordouué au gouverneur français, du Plessis-Prasiin , de prendre chaque jour ses instructions et de suivre en tout point ses volontés. Cet ordre, sll fut donné en elfet, ne fut pas exécuté, et ladochesse de retour dans sa capitale, où elle avait été reçue avec amour par le peuple touché de ses malixeurs, ne

GUARLES-EMMÂ.NLEL 11. — CUHISTINË. 115

réussit seulement pas à protéger ses sujf'ls contre les veûgeances des FrauçaU, qui arrêtaient, saas la consulter» ' ceux qu'ils coosidéraieot comme leurs adversiures, les jugeaient uiilitaireiiietU, et exécutsdeot souveui, sous les yeux de la souveraine impuissante, des arrêts d'une ri*

gueur excessive, pour ne pas dire inique. C'est ainsi que le ûdèle comte d'Âgiiê, dont lUcbelieu n'avait pas oublié le ferme langage , ayant été invité à souper avec plusieui*s généraux français chez le gouverneur, y fut arrêté et immédiatement transféré dans le donjon de Vincennes^ où, malgré les plus vives réclamations de la duchesse, U languit jusqu'à la mort de Richelieu. Louis AlU sembla regretter cette violence: il le dit du moins lorsqu'il la lit cesser ; mais si ce regret était sincère, il n eu lui pas moins inutile pour le moment*

La guerre continuait, malgré les négociations que Richelieu avait secrètement entamées avec chacun des princes séparément; car depuis qu'il n'attendait plus de nouvelles concessions de la part de la régente, il avaii Mte de rétablir là paix. Il accordait aux princes ce que la duchesse leur avait toujoui*s refusé, une part dans le gouvernement et dans radiuinistraùon, et cette paît, c'était la régente qui devait la leur céder. Mais U prenait peu de souci des sacrilices qu li lui imposait, et il ne daigna seulement pas la prévenir qu'il disposait ainsi, en faveur de ses ennemis, d'un droit quelle avait fait respecter par eux jusque-là. Richelieu commettait parfois la faute de pousser à l'excès la finesse et les précautions. Peut-être que s'il se fut adressé siniulunément et sans mystère aux deux princes, il en eût été écouté ;

ttiais ayant d abord échoué auprès du prince Thomas «

m HISTOIRË DE LA MAISON D£ SAVOIE.

qui refusa coustajoumeut de se déclarer Fennemi de YtSr pagne, il essaya de gagner secrètement le cardinal Maurice, qui, en sa qualité de prince de l'Église, lui semblait . devoir se montier moins susceptible sur une question de point d'bonnear miUtaire et mondain. Je ne sms s'il se trompait en cela; mais il oubliait la diiliculté extrême d'empêcher de pareilles négociations de s'ébruiter. Le

prince Thomas en fut averti, et s' alarmant à hou droit de ce qu'on prétendait lui cacher, il intervint auprès de son frère et fit avorter les négociations.

Une nouvelle insulte attendait encore la régente et le pays. Fatigués de coml}attre sous les drapeanx et pour le compte des Français, qui dédaignaient depuis longtemps de jouer envers le Piémont le rôle d'aui^iliaires, les défenseurs de la duchesse se portèrent senls sous les murs de Revel, quils prirent en peu de jours, espérant conserver cette place à leur souveraine* Le château pourtant, occupé par les troupes espagnoles, se défendait encore, lorsque le comte d'Harcourt, instruit de ce qui se passsdt» arriva avec une partie de ses troupes dans la ville de Revel , s'emporta contre le marquis de Pianezza, qui commandait les troupes de la duchesse, et demanda imr périeusement que la ville lui lut remise. N'ayant pu l'obtenir^ il envoya deux cents Français concourir au siège de la forteresse. Othon de La Roère y commandait pour les princes. C'était un loyal Piémon tais qui voulait avant tout l'indépendance de son pays et de ses souverains. Le marquis de Pianezza et lui s'entendirent facilement, car ils tendaient tous deux au même but; et plutôt que de voir le drapeau français flotter aussi sur les murs de Revel, ce. qui fût arrivé inévitablement si les troupes de la

CHARLES-EMMANUEL IL — CHRISTINE. %n

dncbesae, secondées par les deux cents Français da

cuHiie d'Harcourt, eussent emporté le château, Othon de La Roèrc, avec le consentement du prince Tiiotnas, le remit eu dépôt au marquis de Pianezza, qui y arbora surle-champ le drapeau de la régente. Les Français s'en coarnmcèrent, et Richelien exigea le démantèlement de cette forteresse. La régente y consendt, à condition qu on lui remît en échange la place de Coni, récemment tombée au pouvoir des Français. Elle croyait racheter ses concessions par des exigences dont les Piémontais ne lui savaient aucun gré« et qm effaçaient aux yeux des Français tout le mérite de sa docilité.

Nous nous sommes appesanti sur la conduite /les alliés dtj la régente, parce que cette conduite était à cette époque d'une grande importance pour le Piémont et pour la maison de Savoie ; mais nous avons, en d'autres occasions, signalé, de la part de TEspagne et de l'Autriche, une duplicité non moins coupable et des torts non moins graves que ceux des Français. L'exemple de la France n'était pas fait pour corriger l'Espagne, et les princes avaient presque autant à se plaindre de leurs alliés que la régente des siens. Le prince Thomas surtout, plus étroitement attaché à cette puissance, avùt contre elle de plus insupportables p^riefs. On retenait à Madrid sa femme et ses enfants, dont il réclamait vainement le retour ; et, quoiqu'on lui eût promis le commandement des troupes envoyées en Italie et la direction de la guerre qu'il y soutenait, il se trouvait constamment en conflit avec les gé* néraux espagnols, dont les instructions secrètes contredisaient, selon toute apparence, les ordres ofliciels, et auxquels les troupes espagnoles obéissaient de préfé-

m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.

reace, La guerre se proiougeait d'ailleurs au delà de toute prévision, et les princes en étaient fatigués. Des amis de la duchesse s'adressèrent aux amis des princes, et réussirent à conclure un accommodement avant que Kcbelieu ne parvint à l'empêcher. La régente consentit à ce que ses décrets fussent revêtus de la signature de sesbeaux-frères, placée à la suite de la sienne. Elle assura au prince Maurice, qui renonçait à son chapeau de cardînal, le gouveraement du comté de Nice, et la main de sa • fiUe aînée, la princesse Louise, la même qu'on disait promise au dauphin dans le cas où la mort eût enlevé le jeune duc. Au prince Thomas elle donna le gouvernement des provinces de Bielle et d'ïvrée, et lui reconnut le droit de garder deux mille hommes à sa solde jusqu'à la majorité de Charles-Emmanuel 11. Si l'on réfléchit que les princes avaient refusé quelque temps auparavant les offres beaucoup plus séduisantes que Richelieu. leur avait faites, on reconnaîtra que ni leur premier refus, ni leur acceptation actuelle n'avaient pour motif leurs intérêts personnels. En se réconciliant avec leur bellesœur, les princes ne manquaient à aucun de leurs devoirs envers TEspagne, leur alliée; tandis qu'en quittant cette alliance pour l'adiance française, ils eussent encouru le reproche de légèreté et même de trahison. Le traité entre les princes et la duchesse ayant été signé le iô juin 1642, la cause apparente de la guerre n'existait plus. La France et TEspagne, n'y étant intervenues qu'en

qualité d'auxiliaires et d'alliées de la duchesse on des princes, devaient retirer simultanément leurs troupes; aucun traité secret n'existait qui assurât à l'une ou à l'autre un dédommagement quelconque après la cessation

GHÂRLES-EMHANUEL H. — CHRISTINE. m

des hostilités. Mais telles n'étaient pas les intentions des

cours de Madrid et de Paris, et Turin, du moins, ne fut pas trompé cette fois, car on ne s'y faisait à ce sujet aucune illusion. On savait pourtant que Richelieu ne conti - Duait plus la guerre que pour empêcher les Espagnols d*en tirer profit, et on s'adressa d'abord à lui. 11 ne dctapprouva rien de ce qu'avaient arrêté la régente et ses beaux-frères, et il promit de rendre au Piémont les places dites de sûreté, aussitôt que les l^spagnols auraient évacué le pays. 11 fit plus : il promit au prince Thomas de le nommer général en chef des troupes françaises en Italie, nomination qui devait avoir pour effet de le brouiller avec l'Espagne. Cette fois le prince Thomas tomba dans le piège, et il y tomba sans que Richelieu se trouvât compromis ; car les officiers généraux français rayant aussitôt reconnu pour leur chef, et lui-môme s'étant mis à leur tète avant que sa conunission lui eût êtù expédiée de Paris, Richelieu se crut dispensé de la lui euvoyer, et les Espagnols purent supposer que ie prince Thomas était passé de son propre mouvement au service de la France.

Les alliés de la maison de Savoie semblent avoir été de tout temps entraînés à la traiter en ennemie. C'est à peine si nous avons assisté à la réconciliation du prince Thomas avec la France, et à sa séparation d'avec l'Espagne, et voici que nous le retrouvons , sur la fin de cette même année aux prises avec M! d'Aiguebonne, ministre de France & la cour de Turin, qui refuse de l'aider à reprendre Verrue, s'il ne s'engage à y placer une garnison française, et qui lui fait manquer aussi l'occasion de s'emparer de Verceil. Richelieu pourtant était trop satis-

m UiSTOIB£ DE LA, MAISON DE SAVOIE.

fait d'avoir enlevé à l'Espagne un wsA habile général et

un aussi utile allié pour s'exposer sitôt à le perdre par | de trop injustes procédés. II sentait d'ailleurs qu'il i n'exercerait jamais sur le prince ïiioiuas le même emr pire qae sur la duchesse, et qu'il ne pouvait employer avec lui les mêmes moyens. H falhiit le séduire, le gagner et non pas prétendre l'intimider. Louis XIII répondit | donc aux plaintes que le prince lui adressa, au sujet de | son ambassadeur f par des paroles aUabies et par de nou- ; velles marques de sa faveur.

Le prince se félidtait d'avoir échangé ses andens alliés, si défiants, si hautains et de si mauvaise foi contre ses nouveaux amis, si justes appréciateurs de son mérite, et si prompts à réparer leurs toi ls, que déjà ceux-ci étaient sur le point de signer avec ceux-là une paix dans | laquelle les intérêts du prince Thomas étaient sacrifiés. L'empereur Ferdinand III retardait seul la conclusion de cet accord par l'effet dè son mauvais vouloir envers la duchesse de Savoie, dont rien ne pouvait le rapprocher, j On allait cependant abandonner cette deiiiiëre, lorsque I la mort de Bicbelieu d'abord, celle de Louis Xill, qui la suivit de près, l'avènement au trône de France d'un roi encore enfant, la régence d'Anne d'Autriche, et l'immense pouvoir qui échut à jMazarin, changèrent les dis- 1 positions de l'Espagne et de l'Empire. Un ne craignait ni | Louis XiV, ni sa mère, ni ce ministre étranger, peu connu, et qui semblait ne devoir sa haute position qu'à l'agrément de sa personne et à ses manières insinuantes. Ceux qui le jugeaient avec plus d'indulgence lui reconnaissaient une assez grande habileté diploojaiiqne, mais personne ne lui attribuait ni le courage personnel, ni la

CHARLKS-ËMMANUEL IL — CHRISTINE. «31*

fermeté d'esprit et de caractère nécessaires pour diriger une année et ponr sout^ir une guerre, fût-ce même de

très-loin. Comptant donc sur l'aflaiblissement qu'une régence avec un semblable premier ministre ne pouvait manquer de produire en France, l'Espagne et l'Empire retirèrent les concessions déjà faites, recommencèrent la guerre avec une nouvelle ardeur, et la poussèrent vigoureusement du nord an midi de l'Europe. Mais à mesure que les princes Thomas et Maurice se trouvaient plus satisfaits des égards que le gouvernement français leur témoignait et qu'eux-mêmes mettaient plus d'empressement à lui complaire, la régente, que son attachement à son frère et Finimitié de ses beaux-frères avaient poussée et si lojiî;(cmps maiatenue dans le parti français, sentait chaque jour plus vivement le poids d'une protection qu'il fallait payer par une dépendance absolue. Cette protection, d'ailleurs, se portait plus volontiers sur ses beaux-frères que sur elle, et son raécontement devint extrême lorsqu'elle les vit la rechercher avec tant d'empressement et se soumettre sans regret à ses conséquences. Le prince Thomas avait pour coutume de dire alors qijCm ne résiste pas à plus fort que soi, sans pertes, 11 parlait autrement, quelques années plus tôt, lorsque sa belle-sœur ouvrait ses forteresses aux garnisons envoyées par Richelieu: mais ces fautes du passé, que la conduite actuelle des princes semblait excuser, sinon justifier, n'en étaient pas moins considérées par les Piémontais comme la source des exigences actuelles de la France et des malheurs de leur pays. Il est vrai que celui-ci avsut cruelknipnt à souffrir de la présence si prolongée des armées étrangères, alliées ou ennemies. Le mécontentement des

m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.

citoyens de tontes les classes était arrivé à son comble, et se portait sur la duchesse, tandis que ses beaux-frères,

parcourant les pi ovinces et les camps, causant familièrement avec les soldats et avec les seigneurs, se plaignaient que la régente eût accoutumé les Français à commander en Piémont, rendant par là toute résistance à leurs volontés incompatible avec leur alliance. La duchesse, qui sentait son isolennent, essaya d'en sortir en rappelant auprès d'elle son fils réfugié depuis cinq ans eu Savoie. Charles-Emmanuel revint en Piémont; mais, malgi é son âge encore si tendre, il sut prouver tout d'abord que le sang qui coulait dans ses veines lui inspirait déjà les nobles sentiments de ses ancêtres; car, trouvant sa capitale gardée par une garnison française, il refusa de s'y fixer et alla s'établir à Fossano.

Ce fut alors que la duchesse essaya d'obtenir de sa belles-sœur Anne d'Autriche que sa capitale au moins lui fût rendue. Elle n-y réussit qu'en signant un nouveau traité (3 avril 1645), par lequel l'alliance de la Savoie était assurée à Louis XIV pour l'espace de dix ans, et ellemême s'engageait à lui fournir, au besoin, toute son infanterie et trois mille cinq cents cavaliers. Pour prix de cette alliance , la régente recouvra non-seulement Turin, mais Asti, Gannagnolf, S.uitliia, Déniont et Cavour. Verrue resta aux Français jusqu'à la conclusion de la paix.

Le cardinal Mazarin s'occupait à la fois d'obtenir la paix et de soutenir la guerre. De concert avec le prince Thomas, il prépara une invasion dans le royaume de Naples ; il avait promis à ce prince de le rendre maître de Naples, en qualité de souverain ou de chef d'un gouvernement républicain. 11 mit à sa disposition une

CHARLES-EMMANUEL IL — CHRISTINE. m

flotte et une armée, mais toutes deux étaient insuffisantes pour nue ausû grande entreprise , de telle sorte

qu'après quelques succès partiels, le prince se vit coiitrûnt de renoncer, pour cette année, à la conquête d'un trône, et de préparer de nouvelles forces pour une seconde campagne. Mazarin pourtant se laissa décourager par ce premier revers, qu'il lui eût été facile de prévoir et dont sa parcimonie était la principale cause.

La paix de Munster, conclue en i6A8, fit cesser les hostilités dans le nord de l'Europe^ et elle eût apporté quelque fruit même au PiéaH>nt, si F Espagne eût obtenu des Français la renonciation à Pigoerol. Mais Maxarin s* y refusa avec obstination, et le résultat de sa résistance fut la continuation- de la guerre entre TEspagne , d'un côté, et la France unie à la Savoie, de Taiitre.

Quoique Mazarin eût déclaré, lors de l'échec du prince Thomas dans le royaume de Naples, que ce [>rince habile et brave était né sous une mauvaise étoile, et qu'il n'y eût pas loin pour Mazarin de cette déclaration à la i^ésolution de Fabandonner, la dnchrsso, qui voyait les témoignages apparents de faveur et de confiance dont la France ne cessait de combler son bean-frère, le croyait plus solidement établi que jamais dans les bonnes grâces de cette cour, et craignait de plus en plus que la constitution débile de son fils et .^a aialadresse à tous les exercices du corps ne servissent de prétexte pour l'évincer du trône et y élever à sa place le prince Thomas. Charles- Emmanuel, en effet, était depuis sa plus tendre enfance atteint d'infirmités qui, sans être incurables ni mortelles, avaient retardé son déveloj)pement physique, et lui rendaient pénible et dangereux tout exercice un peu violent*

tu HISTOIRE DE LA MAISON D£ SAVOIE.

Il n'avait ni la gaieté, ui la vivacité de son âge; mais, épris deboQ&e heure de Tétude et des travaux deTespril;, son intelligence s'était développée aux dépens de son corps. Les amis de la duchesse le jugeaieut assez mûr pour lui confier le gouvernement de l'État, et ce n'était pas de sa mère qu'on pouvait atteadie un jugemént moins favorable. U fut décidé que pour mettre un terme aux terreurs de la duchesse et aux dangers que le jeune duccourait peut-être, on proiit^^tde l'absence du prince Th(nnas, occupé à prépi^^r une nouvelle invasion dans le loyauine de Naples, pour lui reprendre ivrée, et pour proclamer l'émancipation de Charles-Emmanuel et la fin de la régence. La duchesse demeurerait pourtant auprès de son fils, et l'aiderait de ses conseils jusqu'à ce qull eût acquis assez d'expérience pour pouvoir se passer d'elle. Ce dessein, connu d'un très-petit nombre de fidèles conseillers de la régente, ne fut pas ébruité et réussit complètement. La duchesse prétextant la faible santé de son fils et l'air particulièrement doux d' Ivrée, l'y conduisit et y fut reçue sans défiance et avec des transports de joie. Pendant que les citoyens charmés s'occupaient de lui témoigner^ ainsi qu'au jeune duc, leur dévouement et leur affection, les troupes de la régente entraient à petit bruit dans la ville et en occupaient, sans éveiller le plus léger soupçon, les points les plus importants (juin 1648). La régente convoque ses ministres, le chancelier, les présidents des Cours suprêmes, et, dans un discours éloquent, elle leur rappelle les malheurs dont ils ont soufiert, et dont, malgré les sacrifices qu'elle s'est imposés, elle n'a pas réussi à les préserver. Ces malheurs, elle les attribue à la minorité de

CUÂaL£S-£MMANU£L il. m

son ûls, et elle di clare qu'ils n'auront de terme qu'au moment où ce fils régnera par Ini-mteie. Ble loue en* suite ses vertus, sa lu rte intelligence, son amour du tra* vail et de Tétude, la fermeté de sou caractère, son dévonement à son pays ; puis elle annonce qu'elle lui remet le pouvoir et radmiuisu ation des aiïaires et qu'elle se dépouille avec joie de toute autorité. Les assistants surpris répondent par des acclamations. La giande nouvelle se répand aussitôt au dehors, et n'y excite que des sentiments d'heureux augure pour le règne qui oommence*

Gharles-Ëumianuei 11, alors âgé de quatorze ans, ne se montra nullement effrayé du fardeau qu'il allait por-» ter. 11 déploya même tout d'abord beaucoup de hardiesse et de fermeté, surprenaut ainsi les partis et les contenant. 11 est moins rare qu'on ne le pense de voir une grande jeunesse unie au courage moral et à la fermeté des résolutions. Ce qu'on rencontre moins souvent à cette époque de la vie, c'est la sagesse qui dicte les résolutions ei la persévérance dans les goûts et les opinions.

La soudaine émancipation de Cbarles-^Emmai^uel II rencontra moius d'opposition qu on ne s'y était attendu, n est vrai que le duc prévint celle de ses oncles au moyen de la faveur qu'il leur témoigna par les premiers actes de son autorité. Non*seulement il reconnut et confirma le prince Maurice dans son gouvernement du comté de Nice, et donna au prince Thomas le gou\ i iieraent des provinces d'Âlba et d'Asti en échange de celui d'ivrée ; mais ayant institué sur-le-cliaaip un Conseil d'Ktat, il plaça ses deux oncles à la tête des conseillers. Ces con« seillers étûent : Tarchevèque de Turin ; les marquis de Piauezza, de Villa, de Lullius, de Paliavicini et de Saint-

m HISTOIRE DE LÀ MAISON DE SAVOIE.

Thomas; les comtes de Valpergue, d'AgUé, Ubertin

Moretti, et Tabbé de Vcime.

Les premiers actes du jeune duc en dehors de l'admi- Distration ne lurent pas heureux. Les Espagnols reprirent un moment le dessus, aidés qu'ils étaient en ce moment par le marqais de Mantoue, récemment passé dans leur alliance. Henreusement qne les troupes espagnoles se virent bientôt dans la nécessité de se transporter à Naples, où le parti franco-savoyard était parvenu à susciter des troubles.

L'usage que fit Charles-Emmanuel de ce premier moment de repos et de liberté ne fut ni des plus heureux, ni des plus sages. Il remploya contre ceux de ses propres snjets dont la foi religieuse différait d'avec la sienne. Les Yaudois s'étaient multipliés dans les Quatre-V allées qui entourent Pignerol, et la conformité de leurs doctrines avec ceUe» des réformés de Genève et de Berne faisait craindre au duc que ces rebelles à Vautorité du saîntsiége ne se préparassent à la i évolte contre son propic pouvoir. Il renouvela donc les anciens décrets sur l'uniformité (lu culte et des doctrines religieuses dans ses États i les Vaudois y répondirent en courant aux armes. Dès lors la guerre civile remplaça la guerre étrangère. Gharles-Enunanoel du moins ne la conduisit pas en persoiine, et sa main ne versa pas le sang de ses sujets; mais ce sang n'en fut pas moins prodigué en cette occasion pour une cause qui n'aurait pas dû le faire couler. Lorsqu'on 1056 les réclamations de Gromwell et des Suisses obtinrent enfin le rétablissement de la paix dans cette pai liti du Piémont et le rappel des lois qui avaient été la première cause de cette guerre, huit mille soldats

piémontais avaient payé de leur vie cette première leçon donnée à leur jeone souverain.

Si Gharles-Eiiimanuel avait commis une faute en suscitant cette guerre, il sut pourtant, par la manière doot il la dirip^ca, se créer à l'étranger un renom de sagesse et d'bal>iieté peu commun pour un prince aussi jeune, puisque ces mêmes Suisses, qui étaient intervenus en faveur de la paix, n'hésitèrent pas, bientôt après l'avoir obtenue, à imploi er l'arbitrage du duc de Savoie pour terminer leurs propres différends avec les cantons catholiques et les préserver d'une guerre intestine, he duc conduisit ces négociations avec autant d*babUeté que de bonheur, et l'accord fut rétabli au moment même où les troupes espagnoles passaient les Alpes pour aller au secours des cantons catholiques. Peut- être eût-il été plus politique de laisser cette armée, depuis tant d'années adiarnée à la conquête du Piémont, guerroyer contre ces hardis montagnards qui ne furent jamais subjugués, et peut-être se perdre dans les gorges des Alpes ; mais ce 2)arti eût été indigne d'une âme gtuéreuse, et Chai'les- £mmaQuel n'avait encore que vingt et un ans.

n serait curieux de découvrir dans les secrètes correspondances de ce temps par quels moyens la duchesse donûrière de Savoie parvint à rendre son neveu Louis XÏV auioui'eux de sa iille la princesse Marguerite, qu'ii n'avait jamais vue. 11 est certain qu'à cette époque Louis XIY témoigna à la maison de Savoie des égards et un empressement tout à fait extraordinaires ; non-seulement il combla Thomas de faveurs jusqu'à la mort de ce prince, arrivée en 1656 sous les murs de Pavie où il commandait une partie de l'armée française, mais encore il rendit,

m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.

en 1657, ;'l son cousin, le duc de Savoie, la citadelle de Turin, et se transporta à Lyon avec Mazarin pour y rencontrer Cbarles-EmmanueU sa mère et sa sœur. Les propositions de l'Espagne l'emportèrent dans l'esprit de Louis XIV sur la perspective du bonheur qu il se promettait de sou uuion avec la princesse Marguerite ; mais la paix que le mariage de Louis XIV avec l'infante assurait était depuis longtemps nécessaire au Piémont; aussi malgré le l ude coup que ce mariage portait à l'ambition de la ducbesse et de sa fille, le duc de Savoie ne put-il la regretter. Les armées étrangères sortirent enfin du Piémont après le traité des P^énées (i6ô9). L' Espagne recouvra Valence et Mortara, dont Charles-Emmanuel venait de s'emparer, et Pignerol resta encore à la France. Après vingt^neuf ans d'une guerre intérieure qui mit maintes lois le pays et la maison de Savoie sur le hoitl de l'abîme, le Piémont et son prince se retrouvaient (moins Pignerol) tels qu'ils étaient à la veille de cette guerre, mais appauvris et épuisés.

Les droits du duc de Savoie à k succession d'une partie du Montferrat avaient été reconnus et assurés par le traité des Pyrénées, et Charles-Emmanuel pouvait au moins se féliciter d'avoir fait respecter les droits de sa famille. Cette consolation ne lui fut pas longtemps accordée. Le duc de Mantone fit valeur les droits dotaux de Marguerite, fdle de Charles-Emmanuel P% mariée à François-Gonzague. Le vicariat de l'empire se rattachait, à ce qu'il semble, à ces droits. Le cardinal Mim»rin et le comte de Fuensaldagne se chargèrent de concilier les intérêts des deux princes. La question du vicariat, qui n'était qu'une question secondaire, sembla i'empor-

CHARLES>EMMÀNU£L il. S39

ter dans l'esprit des médiateurs sur la question principale, et les deux juges crurent avoir donné satisfaction à Charles-Emmanuel II en acceptant le choix de la diète de Fi*aûcfort, qui le déclara vicaire de l'empire. Charles- Emmanuel dut ajourner la réalisation de ses espérances. Le sort de tout petit État placé topographiquement en contact avec de plus grands, est d*être tour à tour le jouet de ses alliés et la victime de ses ennemis. Charles- Emmanuel avait appris cette amère leçon en étudiant rhistoire de sa famille : faisant taire les voix bruyantes et confuses qui semblaient rappeler à la gloire et lui offrir les honneurs qui se récoltent sur les champs de bataille, il prit de bonne heure en dégoût les ambitieuses aspirations qui ne pouvaient apporter à son pays qu'un surcroît de misère , et il résolut de s'appliquer désormais à la réparation des malheurs éprouvés. C'était la même résolution qu'avait prise, à son retour des Pays-Bas, le grand Emmanuel-Philibert; et, s'il n'eut pas, comme celui-ci, le bonheur de pouvoir s'y maintenir sans interruption, du moins ne s'en départit-il jamais que sous l'empire de la nécessité, et y revint-il aussitôt que les circonstances le lui permirent.

La première interruption des travaux pacifiques de Charles- Enimannel II fut causée par les Vaudois, peu satisfaits des libertés que la pacification dite de Pignerol leur assurait. Charles-Emmanuel était revenu de ce premier élan de zèle pour l'orthodoxie qui l'avait poussé au début de son règne à entreprendre si imprudemment de faire revivre les anciennes lois de Victor-Amédéeï" contre les dissidents. La guerre lui faisait horreur, depuis qu'il en avait vu de près les détestables effets, et il était décidé

- à l'éviter par tous les moyeûs en son pouvoir* Mais le choix

d ua gouverneur açsez ferme pour gaiantir aux catholiques une protection efficace « et assez modéré, assez sage et assez tolérant pour rassurer les Vaudois sur leur propre sécurité» dépassait peut-être la puissance du duc; car» outre qu'à cette époque la tolérance religieuse, quoique réclamée par chaque secte en miuurité, était en général fort peu pratiquée» M. de Bagnol, qui commandait dans cette province, y commit de tels actes de rigueur, qu un. certain nombre de Yaudois en portèrent plainte au duc, et obtinrent sans peine le rappel du gouverneur. Cet acte d'impartiale justice eût dû apaiser les ressentiments; mais les rancunes populaires s'accumulent lentement, et lursqu'ellub ont acquis un certain degré de force, elles éclatent inévitablement» quand bien même les griefs qui les ont fait natlre ont cessé d'existor. C'est ce qui arriva dans les Quatre -Vallées après le départ de M. de fiagool. Ën éloignant le gouverneur, Charles- Eiiiuiauuel n'avait pu faire disparaître tous ceux qui Tavaient aidé dans l'exercice de ses barbares rigueurs» ni ceux dans Fintérèt desquels une partie de celles-ci avaiènt été commises. Ce fut donc contre les anciens serviteurs et contre les protégés du gouverneur destitué» que se tournèrent les vengeances desVauduib, et elles fui eut d'autant plus terribles qu'elles étaient exercées à titre de représailles, sans crûnto ni remords. Le gouverîfement ne leur infligea en eilet aucun châtiment, mais les habitants des villages catholiques qui avaient vu leurs maûsons et leurs champs dévastés par les Vaudoib, se vengèi'cat en imilaut la violence de ceux-ci. Charles-£mmanuel pourtant ne pouvait se résoudre à lancer ses troupes contre ses sujets.

CHARLES-EMMANUEL IL Ui

Il fit ofirir aux dissidents la confirmation de leurs libertés et une amnistie pleine et entière pour les excès commis par eux en ces derniers temps» s'ils voulaient déposer les armes, se soumettre aux lois et respecter leurs voisins. Les Vaudois sincères eussent accepté avec empressement d*aussi généreuses conditions; mais un ramassis de brigands et de bandits des provinces enviroimantes éUuent venus les joindre et leur ofl'raient de combattre avec eux pour défendre leurs droits. Des villages en révolte qui craignent l'approche do troupes régulières, acceptent toujours sans hésister l'alliance de combattants vigoureux et dressés à la lutte, de quelque part qu'ils viennent et quelles que soient d'ailleurs leur conduite et leur moralité. C'est ainsi que les Vaudois admirent dans leurs rangs et môme dans leurs conseils des hommes qui, ne pouvant s'attendre à participer aux bienfaits d'aucune amnistie, devaient incliner constamment vers le parti de la violence. Ces bommes les poussèrent à laisser sans réponse les propositions du duc, ou même à y répondre par de nouveaux incendies et de nouveaux meurtres. Il fallut se résigner à envoyer des troupes et à faire la guerre. Heureusement elle fut courte; car le marquis de l'icury, qui eu fut chargé, réussit aisément à reiouler les insurgés au fond des Quatre-Vallées dans des positions presque inaccessibles et des lieux arides, où, l'hiver approchant, ils fSe pouvaient se maiiiteair faute de vivres. Berne intercéda alors en faveur des insurgés vaincus , et Charles-Emuiaiiucl se montra presfpie aussi impatit ni de déposer les armes que s'il eût été battu. 11 n'avait effectivement à gagner, à l'extermination de ses sujets,

ni gloire, ni puissance. Les conditions qu'il leur ac-

corda après la victoire furent celles mêmes qu'il leur

avait offertes avant la guerre, et les iiisurgés s'cstiruèreut heureux cette fois d'en être quittes à si bon marché. Ils coneervèrent leurs libertés et leurs privilèges, et le passé fut mis ea oubli; s^ils en ressentirent longtemps encore les tristes effets, les catholiques les subirent aussi, car les maux dont les uns et les autres eurent à soulîiii pendant les années suivantes, étaient l'inévitable conséquence de la guerre civile. Le pay» dévasté, les habitations détruites, la mort et les infirmités de plusieurs, la défiance et la haine remplaçant Taccord et la cordialité si nécessaires au bonheur des classes agricoles, tels étaient les désastres ou les fléaux qu'elle laissait derrière elle. Tout ce que Charles-Emmanuel II exigea des Vaudois, ce fut la promesse de respecter Texercicc du culte catholique et son propre droit de se fortifier dans le pays par les moyens qu'il jugerait propres à lui faire atteindre ce but.

La seconde guerre que Gharles^Ëmmanuel entreprit

malgré ses sages résolutions et ses consciencieux efforts pour ne pas s'en départir, fut plus sérieuse et plus désastreuse, mais elle n*eut pas d'autre résultat que le retour au statu quo. Ce ne fut pas une guerre civile dans le sens actuel de ce mot, puisqu'elle ne mit pas en j)résence les sujets du môme prince; mais, pour nous autres Italiens du xix* siècle, Taltreux nom de guerre civile ne lui convient pas moins qu'à presque toutes les guerres qui ont ensanglanté pendant tant de 'siècles notre belle patrie et l'ont livrée, jusqu'à ce jour, à la merci des puissances étrangères.

Des bergers liguriens s'étaient querellés avec des

bergers piémontais sur une question de frontières. Des deux parts on eu était venu aux voies de fait, et le sang avait coulé. Un rapport- sur cette affaire fut envoyé au conseil, où siégeait le baron de LewaklLs, iiouiuie ambitieux et remuant. Il songea aussitôt à saisir cette occasion pour rompre avec Gènes et lui eiilever le territoire de Fornasco, qui, par sa situation limitrophe de la province d*Oncille, offrirait de grandes facilités à Tooverture (i une voie nouvelle pour le transport des sels. Api ès avoir fait agréer son projet à quelques-uns de ses collègues, il IVilhiit obtenu- l'assentiment du duc, et c'était là la plus grande ditiiculté. On lit observer à Charles- Emmanuel qu'après avoir obtenu la restitution de toutes les pr()\ iuces de ses États ntOguère occupées par la France et par T Espagne, il était extraordinaire, pour ne rien dire de plus, que l'on permît à un Ktat tel (jiie (Jèiies de garder la vdle et le territoire de Savone, qui avaient presque de tout temps appartenu à la maison de Savoie. On ajouta que Gênes ne pourrait résister aux armes sabaudo-piémontaises, et qu'il n'y avait véritablement aucun motif sérieux de renoncer à son pro[)re bien quand on était assuré de pouvoir le reprendi e sans inconvénients. Malgré cet appât et les arguments spécieux employés par ses conseillers, Cbarles-Ëmmanuel n'était ni convaincu ni séduit. Savone lui appartenait de droit; mais sa possession de fait TiiliLit-elle qu il coui ui et fit coui ii a sou pays le:> cliauces toujours incertaines de la guerre? Ses prédécesseurs Charles 111 et Yictor-Amédée avaient-ils pensé, en commençant les guerres ruineuses qui venaient à peine de cesser, que Tune durerait cinquante ans, et l'autre vingtneuf? La possession de Savuiie valait-elle seulement la

m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.

rupture avec un si proche voisin, la perte des avantages

qui résultaient, pour le comuierce et pour l'industrie, des rapports de bon voisinage avec un État limitrophe, les f raisd' une guerre quelcun que, la dé v aslatioii des fron tières, rinvasioo possible des provinces voisines? Les conseillers insistèrent. De sémblables égards, un si touchant respect des bons procédés entre voisins n'exciteraient, disaient-ils, que leur admiration , si les Génois savaient s'en montrer dignes; niais ces bons rappoits n'existaient plus, et ce n'était pas le Piémont qui leur avait porté atteinte. Que Ton respectât les droits d'un voisin, malgré sa faiblesse, ou même à cause de cette faiblesse, rien de mieux ; mais que Ton permit à un petit État de retenir ce qui ne lui avait jamais appartenu et d*en provoquer le légitime propriétaire par des insultes sans cesse renouvelées, c'était un excès de générosité qui dépassait toute mesure. Quel est le prince jeune encore et dont les pères ont versé leur sang sur cent champs de bataille, qui écou- ' terait sans s*émouvoir un pareil langage, surtout lorsque ceux qui le lui tiennent sont ceux-là mêmes qui, depuis plusieurs années, l'ont aidé avec zèle et sagesse à gouverner ses États? Emmanuel- Philibert eût résisté, mais ^«mmanuel- Philibert avait renq)Qrté la victoire de Saiut- Quentin, et il ne pouvsût craindre que sa longanimité ne lùl delcuoiablement interprétée. Ciuirles-Emiiiamiel 11, qui n'avait pas passé par les mêmes épreuves, céda, ou • plutôt il permit au parti de la guerre de remporter sur le petit nombre de ses conseillers qui voulaient la paix (1672 )• Lui-même cependant y répugnait si fort qu'il s'abslint d'y prendre part en personne. 11 confia le conimandement de ses troupes à son oncle le prince Gabriel

de Savoie, et U s* occupa seulement de lui fouroir une

armée plus régulière et initMix dressée que toutes celles qui avaient été jusque-là au service de ses aïeux. L*iofanterie en particulier était depuis longtf^mps Tobjet de son active sollicitude, et ce fut h cette occasion que l'on vit paraître pour la preinîère fois, sous le drapeau de la ii]aisf>n de Savoie, des ré;^nnients revêtus d'uniformes.

Gabriel se précipita donc à la tête de ses troupes sur la Ligurie, qui ne s'attendait guère à une pareille attaque et qui la repoussa avec tout le feu d'uii premier traus- . port d'indignation « On n'attendait à Turin que des mes* sages de gloire, et Ton se préparait déjà à célébrer des victoires, lorsque la nouvelle d'uu aûreux désastre y parvint. Les Piéroontais avaient été taillés en pièces. Trois cents seulement avaient échappé à la mort et à la captivité. On apprit peu de jours après que la province d'Oneille éUui tombée an pouvoir des Génois et que ceux-ci allaient porter la guerre dans le comté de r^ice.

Charles-Emmanuel se montra alors aussi jaloux de Thonneur de ses armes qu*il avait été jusque-là écononie du sang de ses sujets. U dissimula son inquiétude et son abattement, expédia de nouvelles troupes, en ors^anisa d'autres, et mit aux préparatifs de cette guerre autant d'empressement que s'il l'eût entreprise de son propre oiouvement. Le succès le plus éclatant fut la récompense de ses efforts. Animés par le souvenir des frères et des amis qu'ils venaient de perdre, les Savoyards et les Piémoûtais rivalisent d'ardeur et de bonheur. Les lignes ennemies sont forcées sur tous les points. Non-seulement la province d'Oneille est recouvrée aussi promptement qu'elle a été perdue, mais le territoire de Pomaaco est

pris. A peine ces nouvelles furent parvenues au duc, que, satisfait d^avoir i*^paré l'échec subi par ses armes et

rétabli leur réputation, il signa avec les Génois une buspension d*armes« '

Déjà l'Europe était intervenue pour arrêter cette guerre, et Gharles-Ëmipanuel était bien décidé à ne pas la transformer en une guerre générale en la prolongeant sans nécessité. Le pape, le roi de France et le roi d'Espagne ne consentirent jamais, quelques instances que Charles- Emmanuel leur adressât, à lui laisser le territoire de Pornasco, conquis avec tant de gloire, et dont la possession était pour lui d'une si grande convenance, il fallut rétablir les frontières entre le Piémont et laLigurie, telles qu'elles étaient avant la guerre. Charles-iiiuimaouel s y résigna et s'appliqua de nouveau à réparer les malheurs qu'il n'avait pu empêcher. Cette paix ini conclue en 1673.

La duchesse douairière n'avait pas assisté à ces derniers événements, car déjà depuis dix ans elle reposait dans la paix que rien ici-bas ne vient troubler. La feuime de Charles-Emmanuel, Françoise de Bourbon, fille de Gaston d'Orléans et iiiùce de Louis \1V, l'y avait suivie presque aussitôt sans laisser d'enfants, et Charles-Emmanuel qui, n'ayant point de frères, ne pouvait préparer à ses sujets un successeur de son sang, se décida, quoiqu'à regret, à contracter un second mariage. Il ne chercha cette fois ni à resserrer les anciens liens qui unissaient sa faunlie aux maisons régnantes de France et d'Espagne, ni à en former de nouveaux avec d'autres maisons souveraines. PeiK-être était-il frappé de la \anité de pareilles alliances; peut-être aussi croyait- il avoir payé à de telles considérations un tribut suffisant

CUARL£S-£MMANUË L 11. m

par sou premier maiiage. Quoi qu'il en soit, son second mariage avec Jeanne de Savoie-Nemours, sa cousine,

deniier rejeton de cciiii branche de la maison de Savoie» et qui lui apporta en dot les provinces du Genévois, du Fancîgny et de Beaufort, détachées du domaine ducal depuis cent treize ans pour former l'apanage d'un des fils de Philippe II, ce mariage, dis-je, excita en Piémont et en Savoie une vive satisfaction (lt5(5/i). Si les Sabaudo- Piémoiitais avaient le houheur de voir uaitre uu iils de

cette union, celui-ci serait à double titre le maître de

leurs volontés, et de leurs allections. Jamais peuple ne fut animé d'un plus constant amour ni d'un p)us inal* térable respect pour la famiUe de ses chefs que n'en témoignèrent en tout temps et en toute circonstance les Piémontais et les Savoyards réunis autour de leur duc. Ce prince si désiré naquit, et il succéda à son père, ainsi que nous le verrons tout à l'heure.

Ce fils fut pourtant la cause innocente de la mort de son père, à peine âgé de quarante et un ans (1675).Yictor- Âmédée 11 avait neuf ans, lorsqu'il fit une chute sous les yeux de son père , qui en éprouva un si violent effroi qu'il fut immédiatement saisi par une lièvre pernicieuse. Dès le premier accès, il se sentit atteint dans les sources mêmes de la vie, et il se prépara à la mort, mais à la mort du vrai chrétien et de l'homme juste, mort dépouillée de toute angoisse et de toute terreur, mais non de tristesse ni de regrets. 11 eût voulu épargner à son fils les périls d'une minorité ; car il se rappelait les orages dont sa propre enfance avait pté entourée, et il n'ignorait pas combien sa longue et malheureuse minorité avait eu ^ d'influence sur son caractère, et par suite sur sa destinée.

Accoutumé, dès sa plus tendre enfance, à voir l'autorité souveraine exercée par sa mère^ il s était formé à T obéissance plutôt qu'au commandement et à la résistance. Aussi lui aniva-t-il plus d'une fois dans la suite de conformer ses actions àiVavis de ses conseillers plutôt qu'au sien, uniquement parce que l'habitude de faire prévaloir sa propre vuloiué sur les volontés de ceux qui l' entouraient ne lui avait pas été donnée à l'époque où le caractère se foruie et se nioule pour le reste de la vie. Tant que sa mère vécut, son amour iiiiai eût trop souûert eu la dépouillant du pouvoir qui n'appartenait plus qu à lui seul, mais qu'il lui laissait exercer, surtout pour ce qui concernait les rapports avec l'étranger, se réservant seulement les affaires touchant l'administration et les réforiiies intérieures de l'État.

J'ai déjà mentionné les modifications qu'il apporta à roigaulûaiion de riiifanterie, mais ce qia lui valut surtout la reconnaissance de ses sujets et de la postérité, ce furent les nombreux embellissements dont il dota la ville de Turin et ses environs. Le château de la Vénerie, sou parc, ses jardins et ses orangeries, la façade du palais ducal, rbôtel de ville et plusieurs autres beaux palais qui font aujourd'hui de Turin luue des plus belles villes de l'Italie, et j'oserais dire aussi de l'Europe, sont son ouvrage, ainsi que le port de Bellevue sur le lac de Genève; sans parler du grand nombre d'églises et de couvents dus à sa munificence et à celle de sa seconde femme, la duchesse Jeanne de Savoie-Nemours. Un autre de ses titres, et ce n'est pas le moindre, au souvenir reconnaissant de sou peuple, c'est lu construction d'une route accessible aux convois de marchandises, conduisant en

CHÂRLES-EMMANCEL II. U9

France par les Échelles et passant au pied du mont Viso. Cette route, qui fut la première de ce genre prati- .

quée à travers les Alpes, fut pour cette époque, encore si arriérée^ un aussi grand événement que l'ont été pour noLisFélablisseiTient fies clicmins de fer et le percement du mont Cenis. On s'écria alors« comme on le déclare aujourd'hui, que les Alpes ne séparaient plus la France de Tlialie, et que les deux nations allaient désormais n*en former qu'une. Les partisans de TAutriche et de TËspagne conçnrent de cruelles alarmes, et les partisans des Français redoublèrent de confiance. Mais peu à peu les- esprits se calmèrent, et la situation relative des deux puissances rivales ne fut pas profondément modifiée par l'ouverture de ce passage. 11 faut quelque chose de plus que la construction d'une route pour effacer les divisions nationales, et pour fondre ensemble deux nations, deux sociétés, deux civilisations différentes. Le véritable effet de ce passage fut senti par le commerce; il contribua de la manière la plus favorable à son développement. Ëntin, tout le quartier de Turin connu aujourd'hui sous la désignation de Ville-Nenve , les façades et les portiques de la rue du P6, ceux de Saint-Laurent et de la place Saint- Charles sont dus à ce prince. (\\n^ avec les minces ressources d'un budget épuisé par une guerre de vingt-neuf ans, et grâce à la plus sévère économie dans ses dépenses pers«)tiiielles, trouva moyen, je dirai presque de doubler l'étendue de sa capitale et de la rendre plus magnifique que ne Tétaient alors Londres ou Paris. Les travaux ajoutés pendant son règne aux fortifications de Turin le furent pendant sa minorité et sur l'ordre de la régente.

m HISTOIRE DE LÂ MAISON DE SAVOIE.

VlCTOft-AHiDÉB li. — RÉGENCB DV JBÂNnB 8ATÛ1B-RBVOUI18.

Si Charles -Emmanuel s* était flatté en éponsant en

secondes noces une princesse de sa propre famille d'éviter à une régence éventuelle les discordes et les agitatatioiis qui avaient traversé sa propre minorité, il se trompait. Xa minorité de son fils différa de la sienne, en ce que la régente Jeanne ne pouvait être soupçonnée de partialité envers la France, et qu*eile n'eut pas à lutter contre de proches parents dévoués à FEspagne et à FAutriche, car Jcamie de Savoie se fit surtout remarquer par son eiLtrème aversion pour tout ce qui était Français, fit les hommes qui la secondaient dans l'accomplissement de ses devoirs comme régente partageaient tous ses sentiments. Cette exagération était déjà un premier danger pour le Piémont; mais l'aiiibition démesurée et l'insatiable soif de pouvoir de la duchesse lui en firent courir un second infiniment plus giave. La duchesse voyait avec terreur approcher le terme de son autorité. Elle n'avait rien négligé pour éloigner son fils des affaires et pour lui fouj iiir des distractions qui pouvaient, à sou âge et avec sa fiEtible santé, amener le dépérissement de son intelligence et de son corps. Elle se croyait à peu près certaine de lui avoir inspiré le goût des phiisirs et le dégoût du travail, et elle osait se féliciter de ce résultat comme d'uu beau succès. Il se laisserait évidemment guider, mais serait-ce par elle? Quelque courtisan

YlCTUU-AAlEDÉii IL JEANNE DE SAVOIE. Î5f

ambitieux ne s emparerait-il pas à sou propre profit de cette faible volonté, et ne réussirait-il pas aisément à le plier à la sienne? Les inquiétudes de cette mère ambiti( ii>e lui suggérèrent un projet qu'elle sut conduire avec habileté, et qui échoua au dernier moment, par le réveil soudain de la volonté du jeune duc. Ce projet, que la duchesse avait conçu sans scrupule, parce qu'il assurait à son fils la possession future d'un trône plus élevé qae celui de Savoie, eût pourtant auitué selon toute vraisemblance, la dissolution de TÉtat sabaudo-piémontais, et eût enlevé à l'Italie tout entière l'appui que la Provilieiice lui ménageait depuis plusieurs siècles avec tant dè soins et de constance.

La reine de Portugal était sœur de la ducin^sse Jeanne, et, quoique mariée depuis de longues années, elle n'avait qu'une seule fille, qui devait, par conséquent, hériter du tiône paternel. Les deux sœurs arrêtèrent secrètement le. mariage de leurs enfants; mais la loi de succession portugaise, [)ré voyant le cas d'une infante qui hériterait du royaume, lui interdisait tout mariage avec un prince étranger. On leva cet obstacle en déclarant que le duc de Savoie, descendant d'une infaute de Portugal, ne pouvait être considéré comme étranger, et en prenant poui- lui rengagement d'aller s'établir en Portugal. Cette négociation fut poussée si loin que douze vaisseaux portugais, chargés d'escorter le duc à Lisbonne où tout était prêt pour la célébration du mariage, étaient déjà à l'ancre dans le port de ^ice, lorsque la duchesse régente crut le moment arrivé de faire connaître à son lils ra\ cnir qu'elle lui avait préparé. Le prince, qui commençait à souffrir de l'éloignement des affaires où sa mére per-

Sôi HISïOiKE i^E LA MAISON DË SAVOIE.

sistait à le tenii-, comprit facilement qu elle voulait demeurer à sa place seule souveraine de ses États. G* était un exil qu elle lui proposait sous le spécieux prétexte de lui assurer un trône. A cette pensée, le sang de ses pères se révolta en lui : il déclara aussitôt qu'il ne s'emi}ai querait pas et ne renoncerait jamais à son pays. Sa persistance dans son refus fit bientôt abandonner tout projet de mariage entre lui et l'infante de Portugal.

A partir de ce jour, Tautorité de la duchesse sur son fils n'exista plus que de nom; et cette apparence même d'autorité, le duc était impatient de la faire ces.seï'. Majeur depuis quelques années, Victor-Amédée n'était demeuré étranger aux affaires que par déférence pour ba mèi'e, et aussi parce qu'il u avait pas su résister aux séductions et aux plaisirs qu'elle plaçait constamment devant lui. Mais l'heure du réveil avait soiiué pour cette âme engourdie ou égalée, et le jeune duc résolut d'user enfin de ses droits. Vaincue sur la question du mariage, la duciiesse crut rétablir suii autorité par un coup hardi» qui porta à son comble le mécontentement de son fils, en faisant emprisonner deux de ses lavoris, qu'elle soupçonnait de l'avoir encouragé dans son refus d'épouser l'infante. Victor-Amédée avait alors vingt et un ans. Il adressa une circulaire, datée du 16 février J68(), aux ministres d'Etat, aux grands, aux généraux et aux commandants des places de guerre pour leur apprendre que la régence avait cessé de fait et qu'il régnerait désormais par lui-même. Il eut soin en même -temps que sa njére n'ignorât pas cette démarche, et il recueillit de cette précaution tout Telfet qu'il en attendait; car la duchesse, qui comptait peu d'amis et qui n'avait rien à

VICTOR-AMÉDÈE II. 153

espérer de la protection étrangère, ne vit d'autre moyen d'échapper à un congé humiliant que de renoncer au pouvoir. Elle écrivit donc à son fils que le soin de sa santé lui faisant désirer le repos, elle le priait de la décharger du fardeau des affaires. Tout se passa donc sans lutte, sans bruit et sans scandale.

La régente avait conservé, jusqu'au dernier jour de son administration, son aversion ponrla France; niais elle n'avait jamais osé se soustraire à sa domination. Aussi Louis XiV s'était^l accoutumé à considérer la Savoie comme une de ses provinces et à en traiter les princes comme ses lieutenants. Lors de la révocation de l'édit de Nantes, beaucoup de protestants français quittèrent leur pays, et cherchèrent un reluge en Savoie autour des Quatre-Vallées,où les Vaudois vivaient paisiblement sous la proLection de leurs ducs. Inl'ornié de ce fait et jaloux du repos que goûtaient des hérétiques dans leurs humbles solitudes, Louis XIV ordonna au duc Victor -Amédée de les chasser de ses États. Celui-ci obéit, et ses troupes forcèrent les pauvres réfugiés à sortir de leur nouvel asile. On vit pourtant qu'il n'avait obéi qu'à regret, puisque, se rendant bientôt après aux instances de quelques États réformés de l'Allemagne, il ferma les yeux sur le retour de ceux qu'il venait de chasser, feignit d'ignorer leur présence,, et les laissa s'établir petit à petit dans les villages les plus reculés et les moins peuplés des Quatre-Vallées. ,

Louis XIV cependant, ayant appris que, pendantun prétendu voyage d'agrément, l'ait par le duc à Venise clans le carnaval de l'année 1687, celui-ci avait eu plusieurs entrevues avec des députés de la ligue d'Augsbourg,

>âo4 HISTOIHE £KË LA MAISON 1)£ SAVOIE.

entra en défiance et résolut de soumettre entièrement Victor-Âmédée. Pour y parvenir sans que la résistance fût [)ossible, il essawi de le désarmer en lui empruntant ses troupes, et cette fois encore Victor- Amédée a osa lui .refuser deux régiments d*infanteiie pour la guerre de . Flandre, ni cinq cents hommes pour combattre les huguenots de3 Gévennes. Ce n'était pourtant pas là toute Tannée du duc de Savoie, et Louis XIV ceniprit que ce moyen était insuflisa'nt. Mais tel qu il était, et avec les forces dont il disposait, le duc ne paraissait pas,très* redoutable au grand roi. Aussi, jetant' le masque, Louis XIV dirigea-t-il Catinat avec des troupes vers le Piémont. Arrivé à Yeillane, Catinat somma le duc de lui envoyer un ministre d'Etat qui apprendrait de lui les volontés de son souverain. Voici quelles étaient ces volontés : i'amiée tout ciiùère du duc devait se joindre à l'armée française, et les forteresses de Verrue et de Turin lui devaient être livrées immédiatement. Le comte Provana partit sur-le-chaïup de Turin pour Paris, alin d'adoucir Tirritation du roi et d'obtenir de meilleures conditions; mais il ne fut seulement pas reçu à la cour. Le ministre d'État, envoyé par le duc à Catinat, lui oilru vâinemept, de la pait de son maître, une alliance oflensive et défensive et une nouvelle détermination des frontières qui assurerait à la France la possession de Pi* gnerol et de Casai. Catinat s'avança jusqu'à Orbossan, . d 0Ù4I oUrit au duc des conditions plus dures encore que les premières.

Victor-Amédée prit alors un pîirti courageux. Il avertit son ministre résidant à Milan de signer avec les députés de la ligue d'Augsbourg, qui s'y trouvaient alors, le

YIGTOR-ÂMËDiE II. S55

le traité sur lequel il les avait laissés jusque-là en suspens. Puis, étant entré dans le saiijii mi sa noblesse, impatiente de connaître sa résolution, était rassemblée, il lui fît part des exigences de la France, de ses vains eflorts pour les inodifier selon la justice, et de sa résolution de ne pas s'y soumettre. 11 avait accepté, ajoutat-il, les propositions que l' Autriche lui faisait depuis longtemps, et il espérait qu'avec le concours de sa brave noblesse et ayant pour lui la justice et le droit, il ne succomberait pas.

Ces paroles, accueillies avec enthousiasme dans-^l'intérieur du palais et répétées bientôt par mille voix dans Turin et dans les provinces , y excitèrent partout les mêmes démonstrations de joie, de colère et d'admiration. Le traité avec les députés d'\ugsbourg fut signé à Milan, le 3 juin 1690. L'enthousiasme guerrier et l'indignation contre la France allèrent si loin que le duc crut nécessaire de désarmer une partie de la population dans, la crainte que la sécurité et même la vie des Français résidant en Pictuont ne fussent menacées. Sept mille bourgeois de Turin prirent les armes, occupèrent les postes fortiOés qui dominaient la ville et se préparèrent à la dé^ ^ fendre au prix de leur sang.

Leis milices et les feudataires accoururent au premier appel sous les murs de Turin, et rannéc espagnole y arriva presque aussitôt. La ville bien approvisionnée ne manquait donc pas de défenseurs ; mais, pendant que, rassembles dans leurs campements autour de ia capitale, ces défenseurs y attendaient l'attaque de l'ennemi, Gatinat se porta avec le f:^^^^)^ de son armée près de Stailarda, y ayant livré bataille aux troupes peu nombreuses

2o(> HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.

qui s*y trouvaient (18 août 1600) , il remporta sur elles

uue grande victoire qui lui ouvrit les portes de Saluées, de Fossano et de SavilUan, en même temps qu'elle mettait les Espagnols et les Piéaioutais dans i'iuipossibllité de rien entreprendre pour lors d'important»

La belle saison se passa ainsi au grand regret du j duc, qui voyait la discorde se glisser eutre ses propres troupes et celles de ses alliés, et cette discorde engendrer la défiance et rinactioa. Gatinat, cependant, sembla vouloir profiter des derniers beaux jours de Tautomne j pour se retirer de nouveau dans le Dauphiné et y pren- j dre ses quartiers d'hiver. Ëa vain le duc insista-t-il auprès du commandant espagnol, pour qu'il l'empêchât d'opérer aussi paisiblement sa retraite; les Espagnols se bornèrent à le suivre à quelque distance, en harcelant son au lere-garde. Catinat poursuivit sa marche jusqu'à la hauteur du Col dit des Fenèti es; puis, touruaut tout à coup sur sa droite, il le repassa malgré les rigueurs de la saison, et arriva à marches forcées devant Suse, où déjà l'attendaient l'artillerie de Briançon et celle de Pignerol, ' secrètement appelées par lui. Suse capitula le 19 novembre. On attribua ce malheur à la lâcheté de sa garnisoa et à la lenteur des alliés à la secourir. Victor-Amédée, j désolé de cette perte si grave, voulait marcher à l'instant sur Pignerol, où il n'y avait en ce moment qu'une faible ! garnison. 11 descendit aux prières et même aux siippli- ■ cations pour entraîner avec lui les Espagnols ; mais hé- ' lasi il lui restait encore à apprendre la triste leçon qui n'a été épargnée à aucun des princes de sa maison, qu'après l'ennemi contre lequel le souverain d'un petit État est forcé de lutter, il n'en est point de plus dangereui

VIGTOR-AMÉDÈE II 157

queTaîlié appelé par lui à combattre le premier. Malheur au petit État eûclavé daos des États plus grands que lui 1 Si le besoin de l'équilibre entre les puissances du premierordre ne permet à aucune d'elles d'étendre son empire et les force à respecter l'existence nominale du petit État, celui-ci doit renoncer pourtant à toute iiulépeiulance dans ses mouvements, à tout progrès, à tout développement de sa pro.^périté intérieure, à tout ce qui peut alarmer ou gêner l'un ou Tantre de ses voisins. Et si l'un des deux prétend Taccabler, il faut qu'il dépende de l'autre pour sa défense, et il est à peu près certain d'être alors aussi mal défendu que bien attaqué. L'histoire de la maison de Savoie n'est, d'un bout à l'autre, que le triste commentdre de cette triste vérité. C'est en vain que cette maison a régné sur Tun des plus riches et des plus beaux pays du monde; c'est en vain qu'elle a eu à gouverner l'une des races les plus intelligentes et les plus guerrières qui soient sorties des mains du créateur; c'est en vain qu'elle a fourni au monde et à l'histoire une série pour ainsi dire non interrompue de grands princes, hommes d'Etat et hoaunes de guerre, bons, sensés, Uiai^iianiincs , persévérants et braves; malgré tant de circonstances éminemment favorables, l'existence de la maison de Savoie et de ses États fut une lutte constante, atuistée par de fréquents désastres, de sorte que ses progrès vers un état meilleur furent lents et entravés à chaque p.is. En approchant des temps modernes, on voit les mœurs s'adoucir peu à peu, les crimes devenir moins nombreux et moins atroces, les guerres perdre de leur férocité, et les traités, rédigés avec un mépris moins flagrant des droits etdea intérêts des nations, cesser d'être des pièges que

m IllSTOlUE DÉ LA MAlSOX DÈ SAVOili.

les rois se teiideul mutuellement et dont les plus rusés se ser\'eiit pour pousser les plus simples à leur perte. Mais |>ai mi tous ces progrès, on ne peut compter lè respect des États forts pour les États iaibles , et cette sl> toation dnrera jusqu'à ce qu'il soit avéré que la plus saine politique n*est pas la plus égoïste, que les souverains et les nations peuvent compter sur la reconoaissance des uns et des autres, et que d*État à État, aussi bien que d liumuie à hoiuine, mieux vaut un ami qu'un serviteur. Lorsque le dernier des représentants de la maison de Savoie, qui mourut en exil et de douleur pour les maux de son pays, prononça ces paroles, que personne encore n'a oubliées : VItalia farà da se, il avait présente à sa mémoire la leçon donnée par T histoire à sa famille. Mais, bêlas î le moment de prononcer ces mémorables paroles n'était pas encore venu pour ritaliu, m pour aucun de ses enfants.

£lles eussent été incomparablement plus déplacées en* core dans la bouciic de Victor- Amédée IL Non-seulement il ne pouvait se flatter de résister seul à la France; • niais il se fût exposé, en l'essayant, à Tindignation et peut-être à la vengeance de l'Espagne et de TAutriche , qui auraient fait la guerre aux Français sur son territoire sans lui eu deiuaader la permission, et auraient traité ses États en pays conquis. Malgré le mécontentement qu'éveillait chez le duc la conduite des généraux espagnols, et les dommages véritables que cette conduite lui causait, il n'avait d'autre parti à prendre que de solliciter de nouveaux renforts et l'envoi de généraux plus actifs et surtout plus dociles à ses ordres, U obtint les pre^ miers , mais les seconds n'arrivèrent jamais. La perte

VICTOR- VMÉPÉE II. '

de Suse rendait à peu près impossibles lés coiumunicafions entre Tannée alliée, rassemblée en Piémont, et les

ganiisoDS placées dans les places fortes de la Savoie. C'est pourquoi Victor-Amédée rappela en Piémont toutes les troupes demeurées en Savoie, cl dbandoniia ce pays à la bravoure et à riuébraaiable fidélité de ses habiUnts.

Gatinat, devenu maître de Suse, y avait placé une garnison et s'était retiré pendant l'iiiver dans le Daupluné, d'où ses troupes soutinrent avec les habitants des Alpes et les troupes légères du duc, une guerre de partisans, dans laquelle les Sabaudo-Piémonlais eurent constamment Tavantage. Victor- Âmédée dut se féliciter alois d'avoir écouté quelques années plus tôt les conseils de la modératioQ et de la pitié, en permettant aux protestants réfugiés de France de s'établir dans les Quatre-Vallées; car les combats qui eurent lieu pendant l'hiver de 1690 à 1591, et qui sauvèrent plus d'une fois la vallée d'Âoste de r invasion et des dévastations des Français , furent exclusivement livrés par un corps de huit cents Vaudois, qui, poussés par leur reconnaissance envei's le duc et par leur haine contre le roi de 1 laucc, leur persécuteur, se formèrent en guérillas et quittèrent leurs paisibles retraites pour défendre le prince et le pays qui les avaient accueillis.

Mais ces succès peu importants disparurent avec le

retour de la belle saison et la rentrée eu campagne du gros de l'armée française. Nice tomba tout d'abord au pouvoir des Français, qui disposèrent dès lors de tons les passages ouverts par les derniers ducs pour faciliter les communications entre l'intérieur du Piémont et les cùlùb de la Méditenuuée. Catiuai eu profita pour s'em-

â6Ô HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.

parer du château de Veillane et se porter de là sur Ri«

* voli, où Use donna le triste plaisir d'incendier le palais . de plaisance du duc, qui en vit les flammes du haut de sa citadelle de Turin. Ses courtisans poussaient à ce spectacle des cris de douleur et d'indigoatiou. u Plût à Dieu, s'écria le duc, cpie tous mes châteaux fassent en cendres, et que les cabanes de mes pauvres paysans fussent respectées 1»

One partie des renforts demandés par Victor-Araédée étaient arrivés; d'autres étaient attendus de jour en jour, et Gatinat comprit que Turin était trop bien gardé pour qu'il pût l'emporter d assaut. Le pi iucipal mérite de ce général consistait dans la rapidité et le mystère de ses mouvements. Renonçant à la prise de Turin, il se transporte en quelques heures devant Carmagnole, l'attaque brusquement, ouvre une brèche dans ses M^urs, y combat deux jours sans prendre de repos ni en donner aux combattants, et se rend maître de la place,

Victor-^Amédée comprit alors que les nombreuses forteresses situées, nuu pas sur ses frontières, mais au cœur même de ses États, lui seraient plutôt des embarras que des ressources dans la guerre actuelle. Elles exigeaient des garnisons nombreuses, et elles oifraicnt à reunenû, lorsqu'elles étaient tombées en son pouvoir, une asile contre les habitants et les défenseurs du pays. C'est aujourd'hui une vérité incontestable que les forteresses situées loin des frontières ne sont redoutables que pour le pays qui les entoure; mais, au xm* siècle, de pareilles questions n'avaient point encore été l'objet d'études spéciales, et l'on avait conservé l'habitude de fur tilier chaque ville de quelque importance, même après que la plo-

VIGÏOK-AMÉUÈE H. 161

part d'entre elles n'avaient plus ni existence propre, ni intérêts opposés à ceux de leurs voisines. Cette guene et la perte successive d'un si grand nombre de places fortes

éclairèrent la grande intelligence de Vlctor-Aiiiédée. Clierasco, Ghivasso et Goal lui restaient encore et pouvaient être attaquées par les Français; il fit démolir les deux premières et ne négligea rien pour conserver la troi* siëme, qu'on disait inexpugnable.

Un ravon de bonheur éclaira un instant le sombre horizon du jeune duc. Ses troupes et celles de ses alliés reprirent' Carmagnole, et sauvèrent Mirabouc d'une surprise qui avait été bien près de réussir. Le siège de Coni fat levé après des efforts aussi acharnés qu'impuissants pour forcer cette place à se rendre. Victor-Ainédce voulait proliter de ces succès pour reprendre ToUensive et pour secourir Montmélîan , qui se défendait presque saus dèleiiseurs depuis près de quinze mois. Mais les renforts attendus d'Autriche étaient arrivés, et ils étaient commaudés par le pi ince Garaiîa. C'était un vieux général, aussi lent à se décider et à exécuter ses résolutions que s'il n'eût eu dans ses veines que du sang autrichien. Il se croyait plein d'expérience, parce (pi' il était chargé d'années, et Tune des leçons qu'il prétendait tenir de son expérience, c'était de ne jamais aventurer des troupes autrichiennes dans les montagnes placées entre la France et l'Italie. Il répondît à toutes les instances de Victor-Amédée par cet axiome de stratégie, qu'il jugeait sans réplique; mais, tout en se refusant à exécuter les plans du duc , il était incapable d'eu former lui-même qui pussent le conduire au môme but. Le rayoii de boiiiieur b'cvanouit pendant l'inaction à laquelle

%6i IllSTOlliE pli LA MAlSO:s DE SAVOIE.

le général Carafla coiidaïuna par sa résistance toute Tarméje alliée. Hootmélian succomba après des souffrances inouïes , et Gatinat reprit ses quartiers d'hiver en Daupbiné, après s être rendu maître de toute la Savoie et avoir dévasté le Piémont.

Jamais, au milieu des plus terribles désastres et de la plus cruelle misère, le peuple des villes et celui des campagnes ne firent entendre de plaintes ni de blâme contre leur prince. Les souffrances qu ils enduraient l^ur semblaient moins pénibles que celles dont lui-même était la victime. Quelques paysans, s'étant échappés de leur village, incendié par les Français, arrivèreut tout en pleurs et en haillons jusqu'à la tente de Victor* Amédée, et, s étant jetés à ses pieds, ils lui contèrent leurs malheurs. Le duc pleura avec eux, leur versa tout l'or qui était dans sa bourse : puis, trouvant ce secours insuffisaot, il arracha le collier de TAnnonciade qu'il portait sur sa poitrine, et le brisa en plusieurs morceaux qu il leur jeta. Ce mouvement généreux, dont le récit courut aussitôt toutes les provinces, porta à son comble Tamour enthousiaste que les belles qualités du duc, sa jeunesse, sa figure expressive et agréable, ses manières simples, ouvertes et franches et ses malheurs enfin avaient inspiré à tous ses sujets. Ce dévouement sans bornes existait surtout dans l'armée, qui en donna pendant la guerre une preuve fort touchante. On se souvient peut-être des trois régiments d'infanterie que Victor-Amédée avait été contraint d'envoyer à Louis XI Y avant le commencement des hostilités. Louis \1V les avait dissous aussitôt après la déclai'atioD de guerre et en avait incorporé les soldats dans sa propre armée. Quant aux officiers, il leur avait fait of-

VICTOR-AMÉPÊE II. 263

frir du service et de Tavancement dans ses troupes ; tous

refusèrent et (lomaii(l(M'ci)t, sans Tobtenir, la permission de rentrer dans leur pays. Pendant quatre mois, ils languirent dans la misère et l'abandon ; enfin, touché de tant de vertu, le iiiinistre de Louis XIV, Louvois, manda à Paris les trois colonels piémontais, leur renouvela les offres qu'ils avaient déjà refasses, et, les trouvant inéi)i"anlables, les complimenta sur la noblesse de leurs sentimenls, leur délivra des passe-ports, et leur présenta le portrait du roi avec une forte somme d'argent. De tous ces dons, MM. de la Chiusa, d'Âles et de Finssasque n'acceptèrent que les passe-ports ; ])uis, ayant rassemblé leurs officiers, qui étaient au nombre de quatre-vingt-dix, ils prirent note des dettes que le déaûment les avait réduits à contracter, et ils les cacquittèrent toutes en vendant tons les objets de quelque valeur, vaisselle, meubles , bijoux, etc., qu'ils possédaient encore. Tons prirent ensuite, toujours aux frais des trois colou* Is, la route de leur patrie, et ils arrivèrent à Turin vers la fin de l'hiver de 1691 à 92. Ils y trouvèrent leurs soldats, qui, incorporés, malgré eux, dans les régiments français que commandait Catinat, étaient parvenus à s'échapper pour aller odrir leur vie à leur souverain. Voilà comment Victor- Amédée recouvra les trois régiments que Louis XIV lui a\ ail extorqués. Ce fut un renfort sur lequel le duc n'avait pas compté, et qui valait infiniment plus que l'armée commandée par le prince Caraffa.

Cette guerre, conduite de tous côtés par d'iiabiles généraux, fut continuée jusqu'à la fin de i69ô sans pro< duire de pjrands résultats pour personne. Tous les hivers, Catinat rentrait dans le Dauphiné jusqu'au retour du

S64 UiSTOIKE 0£.LÂ MAISON D£ SAVOIE.

printemps, époque à laquelle il s'établissait dans une position iimttaqaable sur les montagnes qui séparent la Doîre du Ghiuson , épiant le moment favorable pour attaquer telle ville, telle forteresse ou tel corps d* armée. Il réussit parfois, parfois aussi il éciioua. Les grandes batailles qu'il livra, celle de la Marsaille (3 octobre 1693) entre autres, il les gagna ; mais ses troupes furent souvent battues en parcourant, par détachements isolés, le bas pays. L'envoyé français résidant à Turin fit à Victor-Amédée pins d'une offre de pûx, mais toujours en y mettant la condition que cette paix ne s*étendrait pas à se» alliés; Yictor-Amédée repoussa cette condition, et l'empereur d'Allemagne, Léopold P', étonné d'une conduite qu*il n'eût probablement pas imitée, l'en récompensa en lui donnant le commandement suprême de ses armées en Italie, et en rappelant Caraffa dont le duc avait eu si fort à se plaindre.

Louis XIV se faisait vieux, et la politique française se

ressentait de rafiaiblissement d'esprit du roi. C'est du moins la seule explication que j'ose présenter au lecteur du singulier empressement 'avec lequel un roi de France aussi puissant et aussi impérieux, après avoir déclaré la guerre au duc de Savoie dans le seul but de briser en lui toute velléité d'indépendajice et de le soumettre entièrement à ses volontés, et après avoir soutenu cette guerre pendant près de six ans, sans éprouver aucun revers, rechercha ensuite et accepta la paix à des corifl liions qu'une entière défaite eût seule justifiées et que Richelieu eût repoussées avec indignation. La paix signée à Tui in entre la France et le Piémont (29 août 1696) valait pour Victor-Amédée une grande victoire ; car elle effaçait d'un

VIGTOR-AMÉDÉË Ih 165

trait de plume les déplorables résultats des trente der* nières années de guerre, et elle enlevait à la France les conquêtes si chèrement achetées sur la Savoie et le Piémont par le puissant et subtil génie de Richelieu. En

un mot, Piguerol et les pays s'étondant des portos de cette ville aux frontières du Dauphiné furent rendus à la maison de Savoie à condition seulement que la citadelle de Pignerol serait démolie, et ne se r^èverait jamais de ses ruines. Casai, que la France avait secrètement acheté au duc de Mantouc, que Catinat avait occupé depuis, dont la possession définitive avait été dispotée chaque année depuis 1691 jusqu'à 1(^05, et que les Piémontais avaient repris vers la fin de cette dernière campagne, fut cédé par la France aux mêmes conditions qne Pignerol. Un échange de ces conditions si favorables, quelles concessions la France obtint-elle de \ictor-Amédée? II consentit à signer la paix sans y faire conqjrcndrc ses alliés, et il accorda la main de sa fille aînée, Adélaïde de Savoie, au duc de Bourgogne, petit-fds de Louis XIV, et sou héritier présomptif. Victor-Amédée devait en outre unir ses armes à celles de la France pour pénétrer immédiatement dans le Milanais, et y forcer TEspapjne à déclarer et à respecter la future neutralité de Tltalie ; neu* tralUé que la France de son côté s'engageait à respecter, aussitôt que TËspagne Taurait admise. Cette dernière clause était, comme le reste de ce traité de paix, ])lus favorable aux intérêts de l'Italie et en particulier à ceux de la Savoie et du Piémont qu*à ceux de la France. Je le demande donc encore, à quel motif attribuer cette excessive et toute nouvelle modération de Louis XIY ? Faut-il en faire honneur à Fhabileté diplomatique de \ictor-

AiQédée? On ne voit pourtant pas qu'il appréciât à sa

juste valeur le succès qu'il venait d'obtenir, puisqu*il hésita longtemps à signer le traité, et qu li ne s y décida qu après d'évidents et pénibles combats avec lui-même. Le ministre français jugea uièuie opportun de flatter la vanité du duc pour lui arracher son consentement, en faisant ajouter aux autres conditions de la paix que les représentants de la cour de Savoie à la cour de France y recevraient dorénavant tous les honneurs exclusivement réservés jusque-là aux ambassadeurs des rois. Il fit plus encore. 11 communiqua à Victor-Amédée une fausse non* velle, celle de la mort du roi d'Angleterre, Guillaume III, en le suppliant de rédechir que cette mort inopinée allait dissoudre la ligue à laquelle il devait tous les secours qui l'avaient mis jusque-là en état de résister à la France : qu une fois la ligue dissoute, sa position vis-à-vis de Louis XIV changerait complètement, et que toute hési* tation ultérieure de sa part lui ferait perdre peut-ùire à jamais une aussi précieuse occasion de rentrer dans la |)Iéuitn(]e de sa domination. (]e fut sous rinfluence de ce mensonge que Victor-Amédée signa la paix de Turin; et ce fait montre assez combien Louis XIV la désirait , et quelles ambitieuses espérances s'étaient emparées du cœur de Victor-Amédée, Que nous reste-t-il donc à faire pour nous rendre compte de cette singulière situation des esprits, que de nous rappeler la date de la naissance et celle de la mort de Louis XIV, les innom* brables guerres qui ensanglantèrent son long règne, la misère qui commençait à s appesantir sur la nation française, la tristesse des dernières années du vieux roi, les remords et les scrupules dont ses nombreux flatteurs ue

VICTOR AMÉDÉE If. 2«

pouvaient le détendre, et la fatigue eoiin des sombres et saiigiiuits souvenirs sous lesquels il devait naturellement succomber. Soûvenons-noas aussi du bonheur constant qui accompagna tles son origine et dans toutes ?es entreprises la maison de Savoie, et disons que, parmi tant de téuioigoages de laveur spéciale que la Providence lui accorda, la paix de Turin fut F un des plus éclatants et des plus signalés. La condition de la neutralité permise à la maison de Savoie était plus importante pour celle-ci que pour les autres maisons régnantes en Italie; et pourtant F Italie tout entière insista fortement pour que Victor-Amédée Texigeàt. Ce désir, ou pour mieux dire, la conscience de ce besoin fut le premier signal que l'Italie donna de son réveil. Jusquo-là elle s'était hâtée d'intervenir dans toutes les querelles de la France avec l'Empire, lors même qu'elle ne les a\ait pas [hovoquées, dans le fol espoir de tirer quelque profit de Taf-* faiblissement de Tune de ces deux puissances ou de la reconnaissance de l'autre, lien avait été ainsi pendant tout le moyen âge, lorsque les peuples étaient comme anéantis sous le despotisme d'une multitude de petits seigneurs, tous préoccupés de s'agrandir aux dépens les uns des autres. Mais peu h peu, les familles de ces petits tyrans s'étant éteintes, ou leurs territoires étant passés sous la domination de leurs voisins devenus plus puissants par ces acquisitions mêmes, le nombre des États qui composaient ritalie étant diminué, la tyrannie des maîtres devint nécessairement moins pesante et le sentiment national se ranima.

U est difiicile qu*un sentiment juste et convenable s'empare des popuiatioub sans que ceux qui les gouver-

268 HiSTOlHt; DE LA MAISON DE vSAVOIE,

nent y participent tôt ou tard; les princes italiens éommençaient en effet à partager le désir d'indépendance qnî remplissait depuis quelque Leinps le cœur de leurs peuples. Leurs réclamations pour obtenir que la France, l'Espagne et TAutricbe reconnussent formellement la neutralité de l'Italie fixent pour nous l'heureuse époque du changement qui s'opéra dans l'esprit des Italiens. Pour la première fois depruis bien des siècles, Tltalie fut unanime dans le sentiment et dans l'expression d'uo désir. Pour la première fois aussi le duc de Savoie fat chargé par i Ualie de défendre les intérêts communs; et ce fut encore par une faveur de la Providence, que cette première négociation italienne, confiée à Victor-Amédée, fut couronnée d*un plein succès. Par les traités de Yigevano et de Pavie, qui suivirent de près celui de Turin (1696), la France, l'Espagne et l'Empire déclarèrent qu*à l'avenir Tltalie ne prendrait part à leurs querelled qu'autant qu'elle le désirerait.

On dirait, en lisant l'histoire de cette époque, que le concours de Victor-Amédée était indispensable au succès de l'une ou de l'autre des parties belligérantes, ou qne du moins il était considéré comme tel, car à peine se fut-il retiré de la ligue que toutes les puissances ennemies bâtèrent leur mutuelle réconciliation. Le traité de Ryswick (20 septembre 1697) donna à l'Europe l'espoir d'une longue paix ; car il semblait accorder pleine et entière satisfaction aux légitimes exigences des parties, et Louis XIV avait consenti à rendre à l'Espagne, à l'Euipire et à la maison de Lorraine presque tout ce qu'il leur avait pris pendant les dernières guerres. La mo* dération du grand roi surprit sans doute tous ceux qui

VICTÔR-ÂMÉDÉB IL m

ignoraient encore quel dédommagement il se préparait.

\ictor-Amédée avait remporté la plus belle des victoires en faisant reconnaîu e par la France, par TËspagQe et par l'Empire le droit de l'Italie à demeurer neutre dans leurs querelles. Mais le respect des principes n'était pas lie mode à une époque tout absorbée dans les intérêts matériels.

Quelques années s étaient à peine écoulées depuis la paix de Turin et les traités de Yigevano et de Pavie, lorsque la mort de Charles 11, roi d'Espagne, arrivée en 1700, et son testament en faveur du duc d'Anjou, puis du duc de Berry, puis du second Gis de l'empereur, Tarchiduc Charles d'Autriche, et eu dernier lieu du duc de Savoie, devinrent le signal d'une nouvelle guerre européenne. Le maréchal Catinat, a la lête de cinquante njiUe hoaiiiits, vint sommer le duc de Savoie de la paî t du roi son maitre, de s'unir à lui pour assurer la possession de l'Espagne à la maison de Bourbon. Victor-Âmédée s'y attendait, mais il se flattait que Louis XIV achèterait son concours , au lieu de le réclamer connne y ayant droit, Louis XIY ne lui olfrit que le tiue de généralissime des troupes franco -savoyardes, et la mmn du nouveau roi d'Espagne pour la seconde de ses filles. Victor- Àmédée comprit aussitôt que, même en débattant le prix de 6on alliance, il n obtiendrait de Louis XIV que des concessions illusoires et insignifiantes, et il aima mieux se soumettre à un ordre imposé par la i brce que d'accepter uu mauvais marché. 11 alla donc, à la tête de ses troupes et de celles de r£spagne et de la France, à la lencontre de l'année impériale, qui descendait les.Alpes parle Tyrol (1701) • 11 y alla comme un homme auquel il

5îa lltStOtRË t)Ë LA MAISON DË SAVOîK.

n'a pas étôdonné dechoisir ses amis; et, quoiqu'il se battit

en toute occasion avec un admirable courage, les Français raccusèrent d'avoir subi sans douleur sa défaite et celle de ses alliôs. Il est vraisemblable du moins qu'une victoire lie lui eût pas apporté les émotions d'uu triomphe; car non-seulement il avait entrepris cette guerre malgré lui, uou-seuiement il u avait rien à gagner au succès de ses arnus, mais chacun des ordres qu'il donnait, des avis qu'il ouvrait et des actes qu'il exécutait, rencontrait de la part de ses alliés l'oppo^itiju la plus acharnée, et luimême exposait journellement sa vie et celle dé ses soldats pour réparer les fautes qu'où le contraignait à commettre. S'il se consolait par la pensée de tout ce qae la conduite des Français envers lui leur coûtait à eux-mêmes d'hommes, de temps et d'argent, aussi bien que de puissance et de renommée, c'est que Victor-Amédée était homme et sujet aux faiblesses de la nature humaine.

Les désagréments que lui causa pendant cette campagne la bruialilé du maréchal de \illeroi , favori de Louis XIV, furent si grands qu'il s'abstint l'année suivante de prendre personnellement part à la guerre. Il conha le conimandeineiit de ses troupes au comte de liages, qui justifiale choix de son souverain par son ardeur dans les combats aussi bieti que par la prudence de ses mesures. Les services que l'armée piémontaise rendit aux alliés cette année , particulièrement à la prise de Guastalla., furent reconnus et admiiés de tous; mais les rois de France et d'Espagne semblaient vouloir exclure le duc des éloges qu'ils ne pouvaient refuser ni à ses soldats ni à ses généraux, etVicior-Amédée vit trop clairement qu'en s'asr surant son concours, ses prciciidus alliés s eUicut pro-

VICtOR-AMÉDÊE !% îli

posé pour unique objet dé le brouiller à tout jamais avec

l'Autriche pour dispober ensuite de lui selon leur conve-

nance. L'Allemagne, d'autre part, avait à Turin un en*

vové secret dans la peisoiinc du comte d'Aremberg, qui, attentif à saisir le moment opportun, eut à cette époque plusieurs entrevues nnslérîeuses avec les ministres du duc, et leur Lit des oliVes que leur maître pouvait accepter. Ces entrevues pourtant ne furent pas longtemps ignorées de Piiélippeaux, ministre de France à Tui in, et celui-ci en informa sur-le-champ Louis XIV, eu l'assurant qu'il fallait se bâter ou de donner satisfaction au duc, ou de le mettre dans l'impossibilité la plus absolue de nuire au succès des arcnes françaises.

L'accès de modération dont Louis XIV s'était montré atteint quelques années auparavant avait disparu de luimôme, comme une maladie opposée au tempérament habituel du grand roi. Toute son impérieuse hauteur était revenue depuis qu'il se voyait sur le point d'étendre sa suprématie sur cette vaste monarchie espa^^nole sur laquelle le soleil ne cessait jamais de luire. Qu'était pour un si grand prince l'amitié d'un petit duc? 11 l'écraserait quand bon lui semblerait sans descendre seulement jusqu'à examiner si cette exécution était nécessaire. L'ordre fut aussitôt expédié de Paris au duc de Vendôme, alors établi dans son camp près de Mauioue, de désarmer les trOupes sabaudo-piémontaises, et cet ordre fut exécuté avant que ces troupes fussent revenues de rétoanement où il les plongeait, ou qu'elles se lussent rendu conipte de l'insulte qui leur était infligée. Les oiti* ciei*s piéniontais, auxquels le diîc de Vendôme laissa par courtoisie leur épée, furent détenus comme prisonniers dç

m UlâtOÎRE DË LA MAISON DE SAVOÎË.

guerre, et les soldats incorporés aussitôt dans les régi^

ments français. Heureusement ils n'étaient que six mille (29 septembre 1703). Mais eu même temps que cet ordre avait été envoyé au camp, un autre ordre arrivait à M. Phélippeaux d'arrêter le duc de Savoie, et de i enfermer dans une forteresse française. Par une de ces cîrcoostances heureuses sur lesquelles la maison de Savoie a raison de compter, le secret de cet ordre ne fut pas bien gardé, et le cdmplot échoua.

Victor-Amédée, averti du péril qu'il courait, était libre encore, mais sa situation était terrible, et peu d* hommes Te Lissent envisagée de sang-froid. 11 fallait ou rompre ouvertement avec la France, ou subir, pour se réconcilier avec elle, des humiliations infinies et d'irréparables dommages. Mais en rompaut avec la France, d'où lui viendrait le secours dont il aurait si grand besoin? Les Français couvraient le sol de la Savoie et du Piémont, les administrations étaient confondues, ou, pour mieux dire, les Français avaient envahi toutes les administrations de ces provinces. Le pays pouvait leur être livré, avant qu'il pût connaître le parti pris par son souverain. L' Espagne était Taillée de la France, et les troupes impériales étaient séparées du duc par l'armée fi*anco-espagnoie. Victor comprit qu il ne pouvait compter dans ce péril extrême que sur lui-même et sur son peuple, et sa grande âme lui dit que cet appui était suffisant Sa résolution fut héroïque.

Sans perdre un seulinstant,il publia un appel aux bourgeois des villes ci aux habitants des campagnes, qui tous y répondirent par uu soulèvement général. Ses magasins d'armes et de vivres, ainsi que ceux qu'on enleva

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