TROISIÈME PARTIE LES ROIS
ViCtOB-AVÉOÉE 1*' (suite).
(itt75-1730)
Depuis l*époque où elle avait commencé avec Humbert
Blanche-Main, la maison de Savoie n'avait pas cessé de grandir. Âu xv"" siècle, elle avait été élevée par Tempereur Sigismond de Luxembourg à la dignité ducale; le rang royal lui était déféré au xviii', Elle sembiait alors . àvoir àirteini'le'eomble de- sè fortané^ tnàis lotii^at! ati^ jôuttyirui que des destinées encore plos hautes lui étaient | réservées, et qiié4é 'ooni ^e Vktor'BmbÂiMiël 'il'dM«^ I s'associer un jour, dans Thistoire de ses progrès, à ceux d'Amédée Vlll et de Victor-Âmédée IL
Maître dans ses ÉtatSj Victor-Amédée lî, que nous appellerons désoi inais Victor-Amédée l", comprit que pour guérir les maux causés par la guerre, il avait besoin d'une longue paix, et qu'il devait s'appliquer non-seulement à la garder, mais à la rendre féconde. Avant de se
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dévouer àTaccomplissement des jvioi mes qu'il avait conçaes pour la prospéôté intérieure de ses États, il voulut pourtant prendre formellement possession de nouvelle couroDue, et il alla se faire courouuer roi de Sicile à Païenne.
n passa une année dans ce pays» en étudiant les cod> ditions diverses « les richesses naturelles et les fléaux nombreux, fruit des admiiiistrations corrompues et des guerres incessantes. Victor-Amédée eût trouvé en Sicile un vaste champ pour l'exécution de ses dessems de régénératiou, sli u eût pas été appelé à accomplir la même tâche dans ses anciens États ; maûs placé, comme il Tétait, à la tête de deux pays situés aux deux extréuiiies opposées de la péninsule italique et n*ayant entre eux rien de commun que la personne du souverain ; dans la nécessité de tout fonder ou de tout réformer, tant au nord qu'au midi, Victor-Amédée ne se dissimulait aucun des embarras de sa situation. A ces embarras déjà si considé- . rables, qui naissaient des conditions complètement dissemblables des deux pays, venait s'ajouter encore la mauvaise volonté des SicUIens, mauvaise volonté causée par les regrets que Vadministration espagnole avait laissés derrière elle, et par le caractère naturellement indolent de ces populationst qui se sentaient mal à Taise sous Tempire d'une volonté aussi ferme que celle du nonveau roi et d'un esprit aussi entreprenant et aussi actif. La réception* qu'il reçut des Siciliens fut respectueuse ; mais .la consternation popukiii e perçait à travers les réjouissances olBcielles. Les Siciliens s'informaient avec effroi des projets que leur seigneur se plaisait à former pour leur bien -être, et la pensée des travaux qu il allait éta-
HISTOIRË tit LA MAIS0Ϋ^ OS SAVOIË.
Mil* à tetir pfoRt , Hiiiâ Avtic teul* t^ôftcèiirs, des roQtes
qu'il se proposait de pratiquer, des écoles qu'il comptait ouvrir à leurs enfants» de tous les moyens d'action qu il iillaît mettre à leur portée en exigeant d'eat xju'Oè ën fissent usage, cette pensée leur inspirait beaticôup plu^ de terreur que de reconnaissance. Victot'-Âtnédée comprit bientôt qu'à moins d'abandonner complétemeiit lé reste de ses États et de se consacrer exclusivement à la Sicile, au moins pendant plusieurs andé^, il lui Tallait renvoyer à nu aveiûr [)lus éloigné l'exécution de desseins en Sicile » et se contenter pour le présent de quelques réformes partielles et isolées. Lors même que ses allcctions et un sentiment de justice et de reconnaissance ne Teussent pas rappelé eu Piémont, sa prudence lui eût défendu d'abandoimer celles de ses provinces dont les frontières touchaient d'un côté à la France, f t de Tautre à l'Allemagne, pour se fixer à Teitrémité méridionale de l'Italie. 11 laissa donc en Sicile quelques troupes et le marquis de Mallei en qualité de vice-roi, et lui-même se rembarqua pour Nice un an après en être parti, c'est-à-dire à la fin de Tannée i71i.
D'amères douleurs Tattendaient dans sa piitrie. Soin fils ainé, nommé comme lui Victor- \ m édée, et parvenu déjà à . sa quinzième année, était la vivante image de son pèi'e, tant pour les agréments de la persunneque pour l'es qualités du cœur et de l'intelligence. Victor-Amédée r&lmait presque à rexclusiou de son plus jeune fils, qui, par l'exiguïté de sa taille, la faiblesse de sa constitution et la mélancolie quelque peu sauvage de son humeur, semblait peu propre à occuper dignement un trône. Il témoignait en effet peu de tendresse à ce dernier et réservait toute sa
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contiance à son pnetnier-tié. Ce fut ce premiér-loé , cet objet de si belles espérances, qui fut enleré, par tttiè mort presque subite, à sa famille et à un peuple qui Taimait déjà comme le digne successeur de son pèi^Oi Ses deux sœurs, deux princesses d'un mérite bien connu, le suivirent au tombeau dans le cours de cette même an«née. L'aînée, à la cour de France, et la seconde, sur le trône d'iïspagne, avaient su gagner raflection de tous ceux qui les entouraient et des populations au milieu desquelles elles étaient (Hal)lies, sans oublier pourtant ni le pays qui les avait vues naître, ni le pèi'e qui les avait placées si baut. La perte de ses trois enfants (Vit pour le roi de Sicile pins qu'une donleur, ce fut un malheur dont les suites lui devinrent fatales ainsi qu'à l'Europe entière, qui croyait avoir enfin devant elle un long avenir de paix. Si la mort du jeune Victor- Amédée rapprocha son frère Charles-Emmanuel du trône, elle le laissa tout aussi éloigné du cœur de son père, qui sembla lui garder rancune des avantages que la mort de son frère lui assurait* Cet éloignement eut plus tard de déplorables résultats; mais la mort des deux princesses en produisit de plus prompts.
La mort de la duchesse de Bourgogne privait Victor- Aniédée d'un adroit et puissant avocat à la cour de France. Chacun sait que Louis XIV accusa sa petite-fille d'avoir entretenu avec son père, le duc de Savoie, une correspondance pour l'informer des secrets d'État qu'elle savait arracher à l'affection du vieux roi et de M™* de Maintenon. Sans ajouter entièrement foi à une accusation lancée contre une tombe» et danstin moment où Louis XtV cherchait un prétexte pour chasser de son cœur de vains
m HISTOIRE D£ LA MAISON DE SAV0I£.
et attristants regrets, il est pourtant très-vraisen)blable que la duchesse de Bourgogne employa Tinfluence qu'elle avait acquise par sa grâce et son esprit sur toute la famille royale, à soutenir les intérêts de son père et de son pays, pendant la guerre et pendant les négociations qui aboutirent à la paix d'Utrecht. Et si le duc et la duchesse de Bourgogne eussent survécu et succédé à leur aïeul, les bons rapports entre la France et le Piémont n'eussent pas tardé à être sohdement établis* Tous les Piémontais déplorèrent cette mort in ématurée qui enlevait à leur pays cette chance fortunée.
Le roi d'£spagne« Philippe Y, quoique encore à la fleur de l'âge, était déjà la créature faible et maladive qui comprit si peu et qui remplit si mal le rôle que son aïeul lui avait assigné en le plaçant sur le trône d'£spagne. Du vivant de sa première femme, Elisabeth de Savoie» il s'était laissé guider par elle, et ce guide était aussi sage que fidèle. Sa mort laissa le champ libre à tous les intrigants qu'un souverain débile et fainéant attire inévitablement autour de lui, comme un cadavre attire les oiseaux de proie. Le plus hardi, celui doui la conscience était la mieux endurcie, et qui s'empara bientôt d'un pouvoir sans bornes, était le fils d*un sonneur de cloches de Plaisance. Cet homme, devenu depuis le cardinal Albéroni, voulait avant tout parvenu* à une haute positiuu; et connaissant à l'avance la lecoadité de ressources dont son esprit était doué, il souhaitait ardemment l'occasion de faire briller ses talents et de se rendre indispensable à sou maître. 11 fallait pour cela plonger ce mattre dans les plus cruels embarras, et l'en délivrer ensuite, manœuvre qu'il exécuterait aisément si l'Europe
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était encore une fois livrée à la guerre, au désordre et à la confusion. Tel fut le motif principal d'Aibéroni pour troubler la paix si récemment rétablie en Europe ; mais ce ne fut pas le seul. Ce favori d'un Boui boa avait voué une implacable haine à la maison d'Autriche, et son vœu le plus ardent, après celui de sa propre élévation, c'était de voir les Autrichiens chassés à tout jamais de l'ItaUe» Mais ce n'était pas dans l'intérêt de l'indépendance italienne qu'il complotait l'expulsion de l'Autriche; car il ambitioMuait pour les Bourbons l'héritage de la maison de Hab ibourg, et il voulait rendre à son maître le royaume de Naples, la Sicile et la Saidaigne.
Quatre ans s'étaient à* peine écoulés depuis la paii d'Otrecht, lorsque une flotte imposante, déployant les couleurs espagnoles, parut inopinément, le 7 juin 1718, sur les cétes de la Sicile et y débarqua cinquante mille hommes de troupes régulières. Ainsi surpris, car l'Espagne avait coloré ses armements du prétexte d'attaquer les Turcs, le marquis Maffei fit retirer le petit nombre d'hommes dont il disposait dans les places fortes, concentra dans Messine ses forces navales, et se renfeima lui-nièiue dans cette deniiere ville jusqu'à l'arrivée des ordres qu'il priait Victor-Amédée de lui faire parvenir* Hais hélas I il ne put les attendre comme il se l'était proposé. Ne trouvant de résistance, ni dans les troupes trop peu nombreuses et consignées d'ailleurs dans les
forteresses, ni dans les populations qui saluaient avec joie le retour de leurs anciens maîtres et de leur ancien repos, les Espagnols se rendirent en peu de jours maîtres . de toute l'iie, et le maïquis Maffei, qui voulait au moins conserver une marine à son roi, se décida à transporter
m HlâT01R£ b£ Lh MAISON j)F. SAVOtIt.
tous Ms vMflAeanx daos la poti 4e Ibdte. H s'y parmi
qu à gfâbOii peiae et à la faveur d'une luiit obscure, car ies CspmpMils bloquaient déj4 le àétisokt de Messine et ie flattaient ainsi de s emparer de la flotte piéuiontaise. Ils Ja pooiBttivireot jusque eous le eaaoo de La Valette* et îlfl aomtnèmit le grand matlre de TiN^fe de leur livrer iei bâtimeuts fugitifs. Le grand maître, qtii ne voulait eocoarir riniaûlié de per sCHnoe, répondit qu*il les remettrai i il ceKii qui serait reconnu souverain de Sicile à k jio de la guerre.
L'Europe pourtant, quoique surprise et alarmée parla témérité espagnole^ se montrait peu empressée de Ja réprima et de faire respecter les lois qu'elle avait dictées quatre ans plus tut. La i'rance voyait avec une satisfaction mêlée d'inquiétude l'Italie rendue 4 un Bouri)ûû» L'Angleterre et la Hollande hésitaient à rompre, pour des iutéréts aussi éloigués, une paix si essentielle au deve«loppement de leur prospérité. L'empereur d'ÂllemagM» Charles VI, dont la puissance était directement attaquée par TLspagne, faisait la guerre aux Turcs, et était d'ailleurs peu satisfait des négociations qui avaient es lieu entre l'Angleterre et le duc de Savoie iors du traité d'iJtrecht Victor^Âmédée « en effet, s'était enricbî des dépouilles de l'Espagne; mais ces mêmes dépouilles étaient aussi convoitées par l'empereur, qui préférait les jreprendre et les garder pour son propre compte, phitét q lie de se faire le redresseur des torts dont Victor- A uiédée était la victimeL U répondit donc aux réclanations da duc que la guerre contre les infidèles absorbait toutes ses forces et qu'il n'en pouvait rien distraire pourliû rendre la Sicile. L'Angleterre, qui la lui avait deiu^
«tevftît seule l'aider à la garder. L'eiui>ereui iiv larda pauutâ&t pêB k cofidure avec les Turcs une trêve viugi m; pais fl |>orU toutes «M fon^ dftos la Méditerf^^ H reput k i>icik et la bardaigue.
Alberooâ ¥eMwil 4'aUirer sur sos matire plus d'orages ifaïl ne pouvait en conjurer. L*£urope s'émut cette fois, car il ne s'agissait plus de reodre à m petit prince ce qu'elle-même venait de lui donner; il s'agissait d'empèclter (^ue i^t ù^uu jactance d uu aveutufier ne reudit à la maison royale d'Espagne ce qu'on avait eu tant de peine à lui enlever, la possession de la Péninsule italique. Tel était, eu eOieU ^ i>ut de la guuTe soudainement entreprise par Alberoni. Les représentants des puissances iotéressées à cette question se réunirent à Loudres, et y signèrent, en 1718, un traité par lequell' empereur reconnaissait enfin et pour la première fois Philippe V roi d'Espague et des Iiides, et cédait à l' infant douCarios, Sès de Philippe V, les duchés de ïoscane, de Parme et de Plaisance, que l'iiirant ne devciii pourtauL lenir qu'à tiire de fiefs impériaux. De son côté, le roi d'Espagne devait, à la paix, renoncer à ses prétentions sur les Pays-Bas, le Mikuiez, I^aples, la Sicile et la Sardaigne. Il fut aussi convenu que la Sardaigne serait donnée à Victor-Amédée en écliange tit* la Sicile. Virtor-Aniédét' adhéra à ce traité dès le 10 novembre 4e cette même année. Quant au roi d'Espagne, il n'y apposa sa signature que le 17 lévrier 1720.
Tous les historiens se sont récriés sur Tinjustice dont
le roi de Sardaigne avait été la vir,tim(\ Peut-être suis-je dans i erretu:^ mais j'ai peine à croire que Victor-Amééée considérât la perte de la Sicile comme un malheur.
m RlâîOIRB t)fi Lk MAISON D£ SAVOIE.
Je le crois d'autant moiûs que je ne vois pas qu'il ait rien fait depuis pour rentrer en possession de ce pays.
Yiclor-xVinédée était ambitieux, comme ses ancêtres l'avaient été avant lui, comme ses descendants le furent depuis ; mm son ambition ne fut jamds areugle. Plus | d'une fois les ducs de Savoie se sont vus appelés à ac^ , eepter des couronnes étrangères qui les élevaient d'un m de plusieurs degrés dans la hiérarchie des souverains ; ils refusèrent rarement de telles offres, mais ils y renoncèrent toujours lorsqu'on prétendit les leur faire payer trop cher. Victor-Aniédée lui-même n avait-il pas, dès son début, refusé le trône de Portugal, parce qu'il fallait Tacheter en allcuit s'y établir 2 Li plus tard, lorsqu'une victoire remportée par l'armée française dans le nord changea les dispositions de la reine Anne et la décida à lui retirer la moitié de l'héritage de Charles- Quint, lot magnifique qu'elle-même lui avait offert, Vîctor-Amédée se niontra-t-il inconsolable ? Le trône de Sicile ne lui coûtait aucune de ses anciennes provinces, cela est vrai ; aussi l'avait-il accepté sans hésiter, et était' il allé eu prendre possession et en étudier les conditions particulières, témoignant ainsi de la sincérité de son accepLatiuii et de sun dessein d'y établir le gouvernement et les lois qui lui sembleraient convenir le mieujL au pays. ; Hais il n'avait pu se dissimuler les difficultés qu'il de* vait rencontrer dans l'exécution de ses projets. H avait afiaire à un peuple animé contre lui par des préjugés qu'un maître nouveau, succed;ii)t à un maître regretté, n'eûace qu'avec le cours des années* Ce peuple, d'ailleurs, Victor-Amédée le connaissait peu, et il ne devait guère avoir le loisir de l'étudier. Placé à une distance
YICTOK-AMÊDÉB K m
considérable du reste de ses sujets, séparé d'eux par les mers ou par d'autres États , comment se flatter de
confondre jamais leurs intérêts, leurs opinions, leurs sentiments de créer entre eux ces liens qui forment les nations, en faisant naître et en développant le sentiment national, véritable force des États et seul obstacle elBcace à leur dissolution ? Le duc de Savoie n*eût été pour la Sicile qu'un conquérant, disons mieux, un acquéreur, c'est-à-dire un conquérant dépouillé du près* tige de la gloire. Jamais les Siciliens n'eussent éprouvé pour les princes de la maison de Savoie rattachement respectueux qui unissait depuis plusieurs siècles à cette fainllie les Savoyards et lesPiéniontais ; ils eussent envié à ceux-ci le bonheur d'aimer leurs maîtres, et, avec Tin* justice du mécontentement, ils eussent gardé rancune aux populations italiennes du nord et aux princes de la maison de Savoie de leur dévouement réciproque et des grandes choses que ce dévouement leur peimettait d'accomplir. Eux-mêmes cependant n'eussent connu leur souverain qu'à travers un vice-roi, qui n'eût pas toujours été le comte Mallei, et cette circonstance seule eût suffi à retarder de quelques siècles et peut-être à empêcher à jamais la fusion nécessaire mire le nouveau royaume et les anciens États. La Sicile était, à cette époque, épuisée d'hommes et d'argent. Victor-Amédée eût été contraint d'employer à la défendre les troiqjes sabaudc-piémontaises et d'y dépenser l'argent du Piémont; cela eût semblé lourd aux Piémontais, et la présence des soldats étrangers eût plus que contre-balancé dans le CGpur des Siciliens la reconnaissance qu'eût peut-être éveillée en eux l'envoi de l'argent. Plus tard cependant il eût fallu de
m HISTOIRE DB LÀ MAISON DK SAVOIE.
mander à k Sicile de payer son conthigeiit des àéftmm f»éce?saires à rentretien des deirr États, et dès knrs k
Sicile se iùi considérée coiDiiie ollerie eu holocauste au Piémont. Ces réftextons et bien d'autres de même nature ne se présentèrent sans doute pas à l'esprit de \ictor- Auàédée coiume eiles se préseateraieat aujourd'hui à ceiui d'an prince placé dans les mêmes conditions; car lanéces* shé de rhomogénité d'uu État n'avait pas encore reçu les preuves nombreuses et évidentes qui Tout démontrée de- |Nm; mais l'intelligence de ce premier roi de Sardaigne était d*un ordre trop élevé pour lui permettre de s*aveugler sur les difficultés actuelles ou prochaines d'une pareille si tua lion. Déjà, depuis plusieurs siècles, les princes de la maison de Savoie ont leurs regards tournés vers Titaliet qu'^ savent devoir un jour leur appartenir tout entière; mais ils savent aussi qu'ils n'arriveront a la posséder que pas à pas. Us ambitionnent d'étendre leurs frontières, mais non de les multiplier; et i'acquisitioii d'une province voisine de leurs États leur est plus précieuse que celle d'un royaume isolé et lointain. Les faits le prouvent» car la possession du MunLiéi'rat coûta des guerres iuiinies à quatre générations de la maison de Savoie» et pas une goutte de sang ne fut versée par elle ni par son ordre pour la conservation de la Sicile. Le véritable prix de tant de luttes et d'efforts» ce fut pourVictor-Amédée l'Alexandrin et la Loinelline d'une part, et de l'autre l'évîicuation française de toutes ses forteresses et Tarticle du traité . d'Utrecht qui Vautorisait à bâtir des places fortes où bon lui semblerait datis toute l'étendue de ses États. Quant à la possession ée ia Sicile et à celk de k Sardaigne» qui lui fut substituée, elle lui valut le titre de roi» qia n était
ViCTUR-AMËBÉE I*'. 314
pas alors ua simple appât jeté à la vanité d'un duc, mait qaà âpporlwl avn k» de véritoU» tt solides avantagea,
celui, entre autres, d* avoir auprès de toutes les cours éiraa^res, des représeutauts, à pariée de connaître lûeii des Mcrets, de pénétrer Uen des mystères» de déjooer bien des intrigues, d'actjuei ir une grande influence, et de rendre d'imporianu» services à leur mailre et à leur pays. Mai» ces avantages, Vieter-Ainédée les obtenait en [x^ssédani laâai*daigne tout aussi bien qu'en gardant la Sicile.
N<ms allons étudier inaiiiteiiaiàt Victor -Amédée sous Faspeet du législateur, du péformateor et de Fadinhits-
irateur; car, à partir du traité de Londres, il s'appliqua presque exclosivemeat k réparer les maux oceasioonés
par d'aussi longues guerres à un pays qui u avait joui de . la paix que pendant les vingt dernières années de la vie d'EromaDiiel- Philibert Hais avant d'entreprendre
l'exposé des sages mesures adoptées par Victor-Aniédée
et de leurs admirables résultats » il me reste à faire
connaître les questions qui divisèrent les cours de Rouie et de iurin pendant presque toute la durée de ce règne.
Ces différends eurent pour cause priacipale» d'une part, le caractère inquiet, uialadroit et malveillant de GlémentXl, qui, pendant son long pontificat (1700*1721), parvint à se brouiller Successivement avec tous les souverains de sa communion, et, d'autre part, la fermeté inébranlable de \iclor-Aoiédée, qui traitait les foudres du Vatican coinme les ebuUitionâ d'un esprit chagrin et d'une homeiir impérieuse, sans leur attribuer aucune valeur réelle. Hais la oawe occasionMlle de ces diflérends
fut la prérogative accordée jadis par le pape ÎSi colas V aa duc Ludovic de nommer aux bénéfices vacants dans i ses États, tant en deçà qu'au delà des monts. Cette piérogative, obtenue pour son tils par Âmédée VIII au mo- ; ment de sa renonciation au pontificat, était en quelque sorte une coiidition de cet acte, un faible dédommagement du pouvoir abdiqué, la clause d'un contrat plutôt qu'une concession gratuite. Toutes les fois en elTet que l'un des descendants de Ludovic avait fait usage de cette prérogative, il l'avait fait librement et sans contestation | aucune de la part de la cour de Rome, ni du clergé. Msûs |
. plus d'un prince de la maison de Savoie avait laissé ce privilège tomber en désuétude. Quelques papes aussi ^ ■ jaloux sans doute de cette exception à leurs attributions, ! et voulant établir un précédent en leur faveur sans ame-* ner de conflit avec les princes savoyards, leur confirmèrent individuellement cette prérogative, et ceux-ci i commirent la faute d'accepter, comme un hommage rendu à leur personne , ce qu'ils eussent dû considéiei comme une atteinte indirecte à un droit héréditaire de leur maison. Emmanuel-Philibert pourtant ne tomba pas dàos ce piège; et dès qu'il fut rentré en possession de ses États,il nomma aux bénéfices, Piémontaiset Savoyards, sans faire préalablement aucune démarche auprès du saint-siége et sans prendre souci de ses réclamations. Son fils et son petit-fils suivirent son exemple ; puis le privilège tomba de nouveau en oubli. Victor-Amédée le releva, mais il régnait pendant le pontificat de Clément XI, qui n'était doué ni de modération, ni de prudence. L'influence du clergé était grande alors en Piémont comme en Savoie, et ce corps était organisé d'une façon si compacte et si
YICTOR-AMÉDÉE
habile que Timpulsion donnée par soa chef était immé* diatement ressentie et suivie par les derniers de ses
membres, qui la transmettaient à leur tour aux populations laïques» mais dévotes.
Plusieurs prêtres refusèrent de reconnaître les chefs choisis par le roi, H certaines provinces qui avaient été anciennement des fiefs du saint-siége s*en déclarèrent les sujettes, et essayèrent de braver T autorité de leur véritable souverain. La révolte contre Yictor-Âmédée était aussi difficile que périlleuse. Ceux qui la tentèrentn'eurent pas même l'honneur d exciter son courroux ni de le provoquer à de graves mesures. Quelques fonctionnaires destitués et reuiplacés par d'autres plus fermes et plus fidèles, et quelques actes qu on ne saurait qualifier de trop rigoureux, suffirent à rétablir Tordre parmi des popula* lions eiïrayées à Tavance de leur propi c audace ; mais la véritable lutte était engagée entre Victor-Amédée et le clergé, instrument docile de Vambition romaine. . Le comte Marin Gubernatis avait été envoyé à Rome pour y faire valoir les droits de son souverain ; il y négociait, mais sans faire de progrès sensible , lorsque Tabbaye de Saint-Benin, dans le Ganevaisan, vint à vaquer. L'évèque de Séleucie, trésorier général du saint-siége, voulut en prendre l'administration, comme d'une propriété de l'Église. Mais Victor-Amédée s'y opposa résolûment, et chassa du pays le trésorier, qui n'avait pas tenu compte de sa défense. Une excommunication arriva aussitôt de Rome, adressée non pas au duc, mais à la cour des comptes de Turin, qui avait, conformément aux ordres du duc, évoqué à elle Tadministration de Tabbaye. Si le pape s'était flatté, en épargnant la personne de Viclor-Aniédée,de le rendre plus
Sli ilISTOia£ DE LÀ MAISON h& SAVOIE.
accommodant sur rexécutioû et aur Tapplicatioa de soft MoilMrey îi cofuiansail peu le prioee q»'tt insuhaît dus ses représenlauts. Victor-Amédée traita rexcoiiiaïunicatioo comme il Teut fait si elle eut été dirigée «oxiire loL U fit décréter de prise de corps tous cem qui tiendraient comple des foudres du saint-siége, et il prit soin que ces me&aces fusaenl suivies d*effet. Hais il n'eut à ponir qu*iif) petit nombre de coupables, et ceux-ci se montrèr^t d'ailleurs peu endurcis. Lui-iuèuie poursuivit sa route sans paraître s'apercevoir de l'hostilité du saint-^ége non plus que de celle du clergé. La prudeiice de celui-ci était dés lors bien connue, et ee n'était pas ouvertenieot que Rome et les siens étaient accoutumés à combattre. Si Victor-Âmédée rignorait, il l'apprit saiiâ doute, et à ses propres dépens, mais plus tard.
Cette hostilité dcvaiL s'accroître encore sous l'influence de plusieufs causes. Lorsque le royaume de Sicile fut donné à Victor-Amédéef celui-ci y trouva une institu* tien toute spéciale, connue sous le nom de Tribwiftl d? Uê monarchie* Ge tribunal avait été créé par le grandcomte de Sicile , Roger, d'après une bulle du pape Urbain ïï (1098 ), bulle aux termes de laquelle les grandscomtes de Sicile devaient agir à l'avenir comme légats a laiere et juger, sans ap[)el, toute question ecclésiastique. Ces immunités offusquaient Clément XL U résolut de profker de l'avènement de Victor-Amédée au trdne de Sicile pour les abolir. Il commença par prévenir Victor-Amédée que les privilège» conférés par l'un de ses prédécesseurs au rui lloger ne lui étaient pas transmis avec la couroune, et par lin défendra de a'en prévàMr. Vidir-AMMèe répoftdii en lyentant desM ckef quelques
prérogative» novivelies k celles que le trikimi cte la no- Mreèie exerçak éé^àt etan fwuwif eiéciilt» k» sentoMt*
qu îi mdaH. Le pape alors mit le royaume en interdit» tcmt e» s'abstencm eocors de frapper la persoMe do roi. Ce moyen ne Im réussit pas mieux auprès dttroî de Bktto qu'il ne lui avait réussi auprès du duc de Savoie. Victor* Anédée fit rouvrir toutes les églises et célébrer le service divii» comme si le plus pariait accord eût toujours régné entre le pape ei hii. Cette fois pourtant la rémtanee du clergé fut pins grande et lui valut aussi im traitement plus rigoureujc. L'évêque de Lipari, uu grand nombre de prêtres et surtout de moîiies récaldtrants furent bannis* Le tribunal de la inouai « lue continua à rendre des arrêts que le roi fit exécuter, mais que Home ne reconnut pas. La question ne fut jamais résolue pour Victor-Amédée, car il perdit la Sicile pendant la durée de ses dMlMits avec le saiut-siége. Quant à l'autre ques* lion relative en général au droit de conférer les bénéfices Tacant» dans ses État», et en partienlier à Fabbaye de Saint-Bénin, elle demeiira assoupie, mais non vidée^ jusque sous le poiililiCiit de Benoit Xi il , (fui recounut au rcn de Sardaigne, par deux bulles datées du 2A mars 1 727 et du 20 février i7'>8, le droit contesté pai son pi riUîcesseur. Clément Xll pourtant l'agita de nouveau » et elle ne fut définitivement terminée que pendant le pontificat de Benoit XIV et le règne de Charles -Emu^anueL La destruction du droit de mainmorte et Vimp^ fon^ cier ans sur les pi opi iétés ecclésiastiques, aussi bien que sur «eUes de tons les citoyeost n'étaient pas des mesure» propres à faire renaître la bonne InteUigenee entre la eour de Borne et celle dôÏ4èrm; mai^^ce qifti aebeva d indii^r
Firascibie pontife» ce lut la disgrâce complète des jéiBuites. Personne ne connaît la cause véritable de la
défiance et de l'aversion que Mctor-Amédée témoigna souduneineut aux membres d'un ordre que ses pères n'avaient que trop protégé, et qui entra trop avant dans la faveur de plusieurs de ses descendants. Voltaire raconte à ce sujet une anecdote qui ressemble à une plaisanterie beaucoup plus qu'à un fait historique. ^ Ten croire, ^ Victor-Amédée aurait eu pour confesseur un jeuoe jésuite» qui, étant tombé malade et se sentant près de sa fin, aurait fait prier le roi de l'aller trouver. Celui-ci s' étant rendu à ce désir» le malade aurait insisté pour lui parler en particulier; demeuré seul avec le roi : u Sire, lui f( aurait-il dit, vos bontés m'obligent à vous laisser en « mourant cet avis : N'ayez jamais de confesseur jésuite, u et n'accordez votre confiauce à aucun membre de notre » compagnie. » Un pareil avertissement pouvait suffire pour empêcher Victor-Amédée de donner à son défunt confesseur un successeur du même ordre; mais j'ai peine à croire qu'il ait produit sur ce prince une impression assez forte pour le décider à retirer aux jésuites la direction des études publiques, et à les dépouiller de toutes leurs attributions, à moins pourtant que le jésuite mourant n'ait ajouté à son avis des révélations compromettantes pour l'ordre entier ou pour un très -grand nombre de ses membres. J'ai peine à croire aussi que Victor-Amédée ait attendu jusque-là pour bien connaître la Société de Jésus, et je ne serais nullement étonné d'apprendre qu'il eût plus d'une fois confessé son confesseur» même avaiit ce suprême aveu. Quoi qu'il en soit rie cette anecdote» Victor- Amédée ne revint jamais sur sa résolution
VlGTOR*AMÉ0Èfi K
d'enlever aux jésuites tout pouvoir et toute ioflueuce officielle; Les pères, qui ne se découragent pas lusément, cherchèrent daos les principales cours de TEurope des intercesseurs auprès de Victor-Amédée. Us en trouvèrent en effet de nombreux et de haut placés. Mais toutes ces recommandations n'eurent d'autre effet que d'accrottre le mécontentement de Victor-Amédée* Us leur déclara enûu que» s'il recevait eucore une seule réclamation en leur faveur, U les chasserait du pays et con-^ fisqiierait leurs biens. Dès lors ils se tinrent tranquilles en appaiencey mais les amertumes domestiques dont les derniers jours du premier roi de Sardaigne furent abreuvés eurent peut-être leur source daus raniiuositéde cette implacable société. Cette disgrâce des jésuites remonta à l'année 1716.
Plusieurs des réformes accomplies par Victor-Âmédée dans l'administration de ses États furent commencées pendant la guerre; mais elles ne furent achevées qu'aprés la paix d'iitrecht. J'ai préféré passer sous silence les premières mesures réformatrices adoptées par ce prince pendaut la guerre, pour ne pas en interrompre le récit, et pour montrer sous leurs divers aspects chacune des phases de cette belle existence. Celle du guerrier et du diplomate précéda celle du législateur et de l'administrateur. Si les incidents de la première et de la seconde de ces phases se tieunent et se conlbndent parfois par les dates, ils diflièrent tellement entre eux par leurs carac* tères que j'ai cru pouvoir les séparer sans nuire à la clarté et à la suite de mon récit.
Depuis la mon (ri:]miiianuel-niilibert, les institutions
nationales qu'il avait fondées n'avaient reçu d'autres
m Histoire dë m ua^ûou ^woie.
w^iûcQiiùm que ceUes que ie temps eile désoridre imépw^Ue des loogoes fuems €i de la dmiaAtios éuao-
gère y avaient apportées. Les ducs de Savoie qui rempUsseni à iotervalk eûtre £iBffîafiuel-Pbiliberi et YacUh-iioédée bvwkA âû consacrer leur «KieteMe mis travaux de la guerre et<aux négociaiious dipiojuaUqae& Queiquair tins avaient «nployé leurs courts loiaira^ leurs psiima ressourcée à ouvi ir une nouvelle route, à élever quelques édiiices, à ioi'ùÙQr quelques places « jet xxkème à ajoti^ quelques ariicles au code proaaulgiié sous Ciimiaiiiielrijilibert. Mais les Irontières des États de la maison de Savoie s'étaîeni considérablement éteodiies depuis Àorsi la population en avait presque doublé; les rev«nu« s liaient accrus malgré la guerre, et des besoins uouveaux se faisaient sentir chaque jour. Victor -AiBédéi^ entreprit de leur donner satisfaction.
Ses premiers soins eurent pour objet les finances et Tannée. Voulant préparer à ses successeurs des moyens d'ln<ié4)emlance « il devait leur laisser une ai mée suûl- «ante pour résister à une puissance étrangère sans im* plorer le secours d'autres étrangers. L'accroissement de la population de ses J^tats lui pei^roettait de former cette armée ; mais , pour Feotreteoir et la solder, il fallait de gros revenus.
SouvenoDS-nous du revenu qu'EaunaQuel-Pbilifaert avait trouvé en prenant possession de son héritage et de celui qu'il laissa à son successeur. Le premier était tde deux cent mille écus ou florins, et le second de neuf cent mille. Depuis lors et malgré la guerre presque mcessanté qui avait ravagé le pays, grâce à Touverture de plusieurs débouchés olTerts au comaierçe, gràceài ui-
dustrîe du vers à soie introduite en Piémont par Emmaoaei-i^iùiil»eitf et à celle des soieries ei àeê dfuf»^ tégée par ce |>r1iioe et par tes sttûeesaMrs, te tmimn public avait toujours été croissaiU; lors de ravénement de Victor<>4iiiédée, il était de sept BiiUinas de fmocs* Viotor-AmécUe parvint à le doubler parles moyens suivants. 11 appela à sa cour les ingéuieurs les plus distingués de Um les psf 89 des Âfigiais, des Suisses « ie% AHeMods* des Français et des Italiens des divers États de 1 iUilie, et ^ les chargea de mesurer exactenieot toute Tét^Ml^ie de son territoire, qu*il fit diviser ensuite en de«i eslé^ gories: 1 une coaipreoaut les terres cultivées, et l'aiiire, les biens comimiDauK ou les terres en fiidbe. Les unes,
comme les autres, furent soumises à un impôt annuel et proportionnel, c'est-à-dire moindre pour les terres m friche que pour les terres cultivées. Celles-ci payaieui en raison du cinquième de leur raj)}>(ii 1 net. Cet impôt frappa également les propriétés féodales et celles de rÉglise, ce qui excita un vif ressentiment dans la ne^ blesse et le clergé. Mais \ ictor-Âinédée était pi^paré à la révdte des intérêts qu'il attaquait, et il ne s'en effraya nullement. 11 se sentait dans son droit, et il était convaincu de la justice de ses mesures; car l'époque des privilèges de la noblesse avait été pour oeUe*d une époque de labeur et de dépenses. C'était à leurs frais que les nobles du moyen âge aroiaient leurs vassaux et les menaient combattre pour leur souverain, qu'ils élevaient des forteresses , les entretenaient et les «défendaîenc Depuis quelque temps, an eontraire^ toutes ks dépenses de la guerré et de la détense du pays étaient supportées par l'État» qui payait en outre des .éœolu«ie»ts pl«s M
moins considérables aiix nobles servant le prince. Les mêmes causes qui justifiaient» en la rendant nécessaire» rexemption des impôts en faveur de la noblesse féodale, eussent rendu cette même exemption funeste et scandaleuse à Tépoque-où nous sommes parvenus*
On ne pouvait pourtant s'attendre à ce que la noblesse, déchue de sa position privilégiée, se résignât facilement à la perte de sa dernière prérogative. Peutêtre se fût-elle soumise de meilleure grâce si Timpositiou • de la taxe foncière eiU été son seul grief contre Victor* Amédée. Mais il en ajouta un second plus rude encore, et malheureusement moins équitable. Il exigea de tous les propriétaires fonciers, nobles ou roturiers, qu'ils jus* tifiassent de leurs droits en exhibant les titres qui les leur conféraient. Les droits les plus anciens manquent souvent de pareils titres, ou bien les titres existants manquent des formalités exigées par une législation postérieure. Yictor-Amédée jn'admit aucune exception à la règle qu'il venait d'établir, et tous les propriétaires qui ne purent exhiber leurs titres de propriété parfaitement conformes à la lettre de la loi, en furent évincés et virent leurs biens confisqués au profit de F État. Le moindre défaut de forme et la moindre irrégularité dans les titres suffisaient à les rendre nuls. Les terres confisquées sur la uoblesse furent revendues par FÉtat à des roturiers enrichis, qui en payèrent sans murmurer un prix fort au* dessus de leur valeur réelle, satisfaits d'acquérir unsi le droit de porter des noms et des titres dont la noblesse avût eu seule le privilège jusque-là.
• Le mécontentement de la nobicsse s'etant joint à celui du clergé rendit sans doute plus difiicile la tâche que
ViCiUK-AMÉDÈE K m
Victor- Amédée s'était imposée. Mais si Ton réfléchit que par les mesures doot je vieos de parler, Victor-Àmédée détruisait de fond en comble Fancien édifice de la féodalité pour y substituer celui de la société moderne et le principe de l'égalité devant la loi, qui est la base de cette so* ciété; si Ton réfléchit aussi au temps qu'tMiiployèrent les rois de France pour amener un semblable résultat, aux révoltes, aux exécutions, aux guerres civiles, qui accompa* gnèreat chez eux renlaiitement de cette société nouvelle, il faut reconnattre ou la grande supériorité des moyens employés par Yictor-Amédée sur ceux dont se servait Louis XI, ou la supériorité non moins grande de la no^ blesse piémontaise et savoyarde sur la noblesse française, sous le rapport du moins de la modération , de 1 abné* gation, du dévouement. II n'y eut en Piémont ni révolte, ni conspiration, ni guerre civile. Le mécontentement de ' la ncblessé s'exhala en plaintes, en réclamations, en bouderies; mats Yictor-Amédée poursuivit résolûmentsa route, et la lormation du cadastre fut accomplie avec un ordre et une régularité admirables. L'impôt foncier, tel que l'établit Victor-Amédée d'après une moyenne de dix années du revenu net des terres, monta dès le début à plus d'un million de livres.
Le ministère fut divisé alors eu trois dépai temenis: les affaires étrangères, l'intérieur et la guerre. Les finance^^ apparteiiaient au second ; mais le trésorier pouvait être considéré en eifet comme un ministre des finances , quoique ses fonctions fussent exclusivement administratives. La règle établie par Victor-Amédée dans cette administration lui valut l'admiration de TEurope contempo* raine et de la postérité, La perception et le payemeut des
SI
Mi lîIStOIRE i»t LA ÎMAiîvON liE SAVOIE.
deniers p«b)ic8 m hmient réfÇHlîèk^eMetH k la fin 4e chaque triiBestre^ ei les recettes ou les pa^eiueat:}, dans les provioces.» étaient écheloonés de façoB ^tt*aa jevr
fixé tout l'argent de TÉtatse trouvait veibé daus la caisse du trésorier général, et que les soHMnes dues par lui en sertaient le même jour j>our être répandues et distribuées dans les provinces. Chaque tré^ier particulier et cha* que chef d'ofiice devaient tenir note des sommes à payer et à recevoir; et le trésorier général iK vait posséder un duplicata de chacune de ces notes particulières, et vérifier leur exactitude à l'époque des versements* Grâce à ce mode, Victor-Amédée parvint à supprimer un abus qui s'était introduit dans l'administration, et qui avait pris peu à peu des ptupoi nous considérables. Prétextant les retards apportés À la perception des sommes dues an trésor et le défaut d'argent disponible qui en résultait, les employés des finances prêtaient souvent de leurs propres deniers aux créanciers de l'État, et, s' adjugeant uu double intérêt sur le trésor et sur ses créanciers, ils réalisaient ainsi de gros bénéfices aux dépens des particuliers et de l'État. La régularité étal>lie par Victor-Amédée dans Tadministration de ses iinances coupa court à ces procédés illicites ; car le trésor recevant tout ce qui lui était dû à jour fixe et payaul au même instant tout ce gu'il devait, les fonctionnaires n'avaient plus aucun prétexte pour se livrer à l'usure ; et les notes présentées de trimestre en trimestre par les receveurs des provinces à leurs chefs leur rendaient impossible toute suipposition de faux payements. Le roi ordonna vu outre que les nouveaux employés serviraient gratuitement pendaii k premier trimestre qui suivrait leui* nonnoRtion , et m
r^cMraient d'i||»|KÙiiteiDeiQls que ^usmmI le uiviostce ^er^sût
cbniplel. De cette façon remployé qui vciiaii à {iioui ir ou à quiUâr sa jd^toe 4aos le CQuraDi d*uA lrimâ»ti:e se lo^uvak avoir ser;^i gratuitemeol; nçn-aettlement pendant son premier tiurae&tre^ iDais encore peadaut jcelte XractioQ du dôrAÎer qui avait {lA'écédé sa mort ou aa retraite. De pareils bénéfices, prij^ isolément, étaient sans doute lort iaodique&; mais» oiult^lléë j>aj' le uomlwe 4^ eoiployéfl^ ils faraaaieat nu total que le sage roi de Sardaigae avait raison de ne pas dédai^uer. La vMalii/é des cjiarges devint aussi pour TÉtat une source aboudante de richesses; car non-seulement les recettes, les perceptious, les foui aitures et d'autres charges des finances étaient données au plus oiTrant et admiais* trées par entreprise, et elles pouvaient être considérées comuie un brevet ou un privilège plutôt que comme un emploi; mais si, pendant la durée de la concession d'un de ces brevets, an nouveau candidat se présentait offrant àr£tat un sixième de bénéfices eu sus de ce que lui avait assuré rexerçaiit actuel, ce deniier étaîL ;iii>sllôt déchu de aon titre et cédait la place au nouveau veau. La nomiuation de tels emplois avait donc lieu au moyen d'une enchère publique, à laquelle les concurrents se présentaient en très-grand nomb^ et xeucbérissaient les uns sur les autres, jusqu'à ce que les fonctions si avidemment recherchées ne présentassent plus aux candidats que des chances douteuses de profits insignifiants. Ce coutrOie perpétuel d'ua concours qui demeurait toujours ouvert même après la première adjudicatioa« apposait d'iaviurcibles obstacles à la mauvaise administration des affaires publiques, et contraignait les adjudicataires nommés k
3St ntSTUlHE bE LA MAiSOiN D£ SWOÎH.
rapporler à l'État tous les profits qu Us tiraient de leurs fonciioDS. Foscarinl nous dit, eù parlant des résultats admirables de ce système, qu'on ministre de France à la cour de Turin lui avait affirmé que, si le roi son uiaitre parvenait jamais à établir dans ses États des règlements semblables a ceux de Victor-Amédée, il transformerait bientôt ses provinces en autant de royaumes. Ce qui étonnait surtout le sagace Vénitien, c'était Fempres* sèment des citoyens de toutes les classes à concourir à des emplois aussi peu rétribués, et il expliquait ce fait par raccroisseiiHMit rapide de la population et par un certain degré d'instruction et de culture inteiiectueiie répandues dans tous les rangs de la société : le développement du commerce et de i'iodustrie, quoique trèsconsidérable, ne répondant pas complètement aux besoins des classes éclairées, un très-grand nombre de jeunes gens instruits et peu fortunés n'avaient point d'autre carrière à suivre que l'armée et les emplois publics, A cette cause j'ajouterai le respect et la confiance que le caractère et la justice de Victor-Amédée inspiraient généralement. Chacun savait qu'en entrant au service dQ l'État, on se soumettait à un maître sévère, mais impartial , qui travaillait au bien-être des individus en procurant le bien-être îles masses; qui pardonnait rarement les fautes, mais qui n'oubliait jamais de récompenser le mérite ; à un uiaitre, enfin, qui n'avait pas de favoris.
Tous les règlements établis par le roi de Sardaigne
dans 1 administration des finances publiques avaient pour but raccroissement du revenu de l'État. Mais ils n'eussent pas suffi seuls à rendre cet accroissement proporliouué
VIGTOR^ÂMËDÈE 325
aux besoins de l'armée et du pays. Ce n'était qu'en augmentant la prospérité des populations que Victor- Amédée pouvait obtenir ce résultat. Emmanuel-Philibert avaitin* troduit dans ses États la culture du mûrier, l'élève des vers à soie et l'industrie des soieries. Il s'était occupé aussi d'y introduire les bêtes à laines» mais il n'y avait consacré que peu de soins, et personne après lui n'y avait plus songé. Victor Amédée, ayant repris cette peusée de son aïeul, l'exécuta avec l'énergie qui le distinguait et avec le bonheur qui Taccompa^sût toujours. Il acheta de nombreux troupeaux, il leur assigna de vastes pâturages sur les versants incultes des montagnes, et il appela d'Allemagne des ouvriers habiles iktiis Tart de neUoyer et de teindre les laines ; puis il fonda la manufacture de draps de Bielle, qui existe encore, et qni, avec celles de Hon«calieri et d'Orméa, établies depuis, suOisait, il n'y a que quelques années , à la consommation de l'habillement des troupes. Dès lors, tout l'argent que coûtaient les vêtements des soldats enrichit le pays au lieu de l'appauvrir. Les manufactures de soieries reçurent aussi un développement remarquable, et les perfectionnements apportés par Victor-Âmédée à la fabrication des étoifes imitées de celles de Perse et de Damas furent tels que les ateliers de Turin rivalisèrent bientôt avec ceux de France et d'Orient, et purent satisfaire aux plus capricieuses exigences du luxe et de la inode. La culture du niùrinr fut aussi protégée et étendue de manière que la matière première ne pût en aucun cas faire défaut à la fabrication. Enfin, convaincu de plus en plus que rien n'est plus favorable à la prospérité d'une ^treprise que de la soumettre à des règles sages et invariables, le
m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.
Ttâ de Sardaîgne publia, en iTtà^ des règlements sur
la fabrication et sur le commerce des soieries , qui ont tmijonrs été regardés depuis comme des modèles ioeomparabTes en ce genre. Ponr empêcher que la mise à eiLécutioTi de ses ordres ne fût négligée et ne finît par Ctre m jour complètement abandonnée, il créa un tritanal de couiuicrce, chargé de veilîer à l'exacte observation de ses règlements, et de juger d* après leurs principes les différends qui ])ourraîent s'élever en matière
industrie ou de commerce. \ictor-Araédée fut aussi le premier à introduire dans ses États la culture éu tabac, fl en fit venir des semences de plusieurs contrées, et étudia les divers systèmes employés à la préparation des feuilles.
fai dît que le revenu de l'État était de sept millions de livres, lors de ravénement de Yictor-Amédée ; dans les dernières années de son règne, ce revenu montait à qnatorze millions : il avait donc doublé.
L'entretien d'une armée telle qu'il en fallait une au souverain placé entre la France et l'Allemagne absorbait seul une grande partie de ce revenu. Yictor-Aniédée 84>ecupait personnellement des moindres détails dn gouvernement et de radministratioi) , .si Ijien (j^u'on lui a parfois reproché de pousser jusqu'à la manie sa confiance exclusive en lui-même. Mais c'était surtout en ce qui concernait l'armée, son organisation, sa discipline, sa nourriture, son habillement et son instruction, qu'il ne s'en * rapportait qu'à lui-même. Le général Rébiiider, Livonien, qu'il avait appelé auprès de lui et qu'il attacha à sa personne, fut le seul auquel il permit d'avoir raison impunément contre lui, et dont il suivit presque toujours les conseils. Mais ce militaire savant et l€ryal ne négligeait aucva
des détails de sa profession, et Victor-Amédée trouvait w \m m esprit à sa» goût et un cara^-e analogue a« Mo. J'ai parlé ail^urs de rinsthutioo des milices urbaines créée par Emmanuel-Pliilibejrt à Tinûtation, disait Foscarkii, des cernêdes vénitieiuies, et qu'on noaiinait m Piémont \ iiiftiittcrie corner lie. Le nombre de ces miliciens avait souvent varié depuis leur iustitutiou, et était monté parfois jusqu'à trente mille, chiffre beaucoup trop élevé si Fon réiléchit à celui de la ])opuiation de ce pays. Rébioder fit consentir Victor-Amédée à le réduire à dix mille, iUiii qu'il pût se maiiiteiiir sans variations et en tout temps. 11 doûua à ce corps de bons olliciers et veilla à ce que son instruction et sa discipline fussent aussi parfaites que le comportait ce genre de troupes.
Outre rinfanterie consente, que Victor-Amédée partagea en dix régiments de sept cents hommes chacun, plus trois cents hommes de réserve par chaque réguueut, le roi garda quatre régiments de troupes étrangères, c'està-du e un régiment de Français, un de Yalaisaus et deux d'Allemands. 11 créa aussi buit régiments d'infanterie nationale, et se composa ainsi une armée stable et nationale, malgré les quatre régiaicnts étraugersdoat je viens de faire mention, car ces régiments n'avaient aucune ressemblance avec les corps de mercenaires ou de partisans que les princes italiens pjrenaieat d'ordinaire à leur solde, et dont Victor-Amédée s'était servi surtout pendant la dernière guerre. Ces mercenaires, que la reine d'Angleterre, Anne, s'était chargée de payer, avaient été congédiés par le roi de Sardaigne après la conclusion du traité de Londres; les quatre régiments qu'il garda piiteftt r«niforiiie et ka couleiira du Kémont, veçuf^jnt 4ef
m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.
officiers piémontais, pièièient serment à Yictor-Aïuédée, el furent soumis à sa discipline. On pouvait donc les considérer comme faisaiU partie de l'armée nationale piémontaise, quoiqu'ils fuss^t composés d'individus étrangers.
L'Angleterre avait donné, la première, l'exemple de fonder une maison de retraite pour les militaires invalides. Louis XIV avait imité Greenwicb à Paris, en élevant, avec plus d'ostentation que d'utiliié , le magnifique Hôtel des Invalides. Victor-Amédée perfectionna i'oHice délai solda fondé par Emmanuel-Philibert, et fit bâtir à son tour un iiôtei d('> invalides moins spiendide et moins fastueux que ceux d'Elisabeth et de Louis XIV, mais vaste, commode et parfaitement approprié à sa destination.
De toutes les places fortes qui avaient été élevées par son père, Victor-Amédée n'en retrouva plus à la fin de la guerre qu'un très-petit nombre. 11 avait reconnu la nécessité de régler le nombre de ses forteresses sur celui des soldats destinés à les défendre, et il renonça à en relever plusieurs, préférant mettre en bon état celles ^qui étaient encore debout , et fortifier les nouvelles que la France lui avaient cédées.
La peste et d'autres maladies épidémiques exerçaient souvent leurs ravages en Piémont, où l'on croyait qu'elles étaient apportées par les troupes étrangères et par la multitude des petits commerçants et des aventuriers de tout genre qui les suivaient d'ordinaire. Ln pays d'ailleurs aussi étroitement circonscrit, dans lequel les ar-* mées d'inie grande partie de l'Europe semblaient s'être donné rendez-vous depuis près d'un siècle pour y combattre et le dévaster; un pays situé au pied des Alpes, du côté du midi, recevant toutes leurs eaux et n'ayant
VIGTOR-AHËDÊB i*'. . 319
qu'un littoral trës-l)orQé, présentait des conditions trop favorables au développement des épidémies que le ba-»
sard y apportait. Viclor-Amédée établit uii conseil de santé, chargé de veiller à la salubrité de Fair, des babi* tations, des aliments , et en général à tout ce (jui concerne la santé des populations. Dès qu'une épidémie se manifestait dans un pays voisin du Piémont, ou ayant avec lui quelques rapports, ce conseil était chargé de prendre toutes les mesures qu'il jugeait nécessaires pour lui fermer tout accès ou pour arrêter son développement. A partir de cette époque, plus d'un siècle s'écoula sans que la peste reparût en Piémont.
Victor-Amédée créa aussi les arciiives publiques, dont il établit une succursale dans chaque ville et dans chaque bourgade de seé États. Il ordonna que tout notaire serait tenu d'y faire déposer une copie de chaque contrat qu'il aurait rédigé, et cela dans le délai de cinquante jours à partir du jour de la signature, et il punit par une amende la contravention à. cette loi. Le dépôt de la copie d'un contrat coùtût au déposant une taxe fort légère (trente sous au maximum). Victor-Amédée prescrivit ensuite la manière dont ces archives devaient être construites et disposées; il indiqua aussi les précautions à prendre pour éviter que le feu n'y éclatât ou que des malfaiteurs n'y pénétrassent.
Chacun des princes de la maison de Savoie avait ajouté quelques lois ou ordonnances au recueil laissé par ses prédécesseurs, sans mettre pourtant d'accord les lois nouvelles avec F ensemble de la législation existante. C'est ainsi qu'on procédait en France, et en général dans toutes les monarchies de cette époque. La compilation
m HISTOIUE DE LA. MAIS-O.N 1>£ SAVOIE.
des codes avait été, pour ainsi dire, aUaudooaée depuis 1» civote de Vempir» roomn,. et ka aouveraioe <|iii suivi* vent la grande époque de Charleaiagne M cooteotèrêm, pea4a»tlougtemps,dâs lois laissées par lui, eu y ajoutait» gottft la forme d'ordonnances ou d* édite, les prescriptioM dout les circoiJbiaiices du luonieut leur faisaient sentir le keaMO. Je ne sache pas qu'un code complet ait été publié en Europe depuis ChaFlema^iiiie jusqu'à Victor-Amédée. Lecode Victorieu, qui abrogeait virtuellement toutce qu' il ne confirmait pas, parut d'abord en 1723» puis en i729. Cette seconde édition était beaucoup plus complète et ,plus développée que la première : ce tut celle que Ton conserva depuis , sauf les modilBcatîoos knportaates ^u'y introduisit Charles-Emmanuel, fds et successeur de Victor-Âmédée. Le code Victorien formait troLs gros vo^ \umes in-4°. Le premier contenait la législation civile ; le flieeend, la U^islation criminelle ^ le troisième, les lois eonoernant l'instruction publique. La partie civile fut rétîigée par le comte CaLssotti, et la partie criminelle i>ar un jurisconsulte italien, nommé derstarini. La partie coaceniiLiit 1 instruction publique avait été confiée au président Pensabene, Sicilien auquel le roi doima le titre de conservateur du conseil de la réforBie o« de la difectioB des règlements pour les études.
Celles-ci avaient été fort négligées pendant les guenes, et les jésuites, toujours prêts à saisir l'occasion d'acquérir derinflueuce, s en étaient emparés. I^ous avons vu eemment Vietor^Amédée les leur retira , et avee quelle iermeté il résista aux instances des cours de V Europe en {avmf de cetle compagnie. L'excluMon des jésuites de FeftseigpMneAt nalieiNii n'était encore que la répresM»
TICTOR-AMÉDÉB ^^ «M
d'un ftbns, et ne suftisait ft» pom Nsprimer à FmeUno* lÎM pnMîqtie me éireetiOfi sahttaire; car les priMi>
pau^ collèges étaient sans élèves, rUniversité sans professeurs, et te peuple aHait retomber dans figneraiMe cfont Emmanuel-Philibert avait essavécle le tirer. VirtfTr- Âfnédée s'occupa activemeut de poi ter remède à cette décadence. îl rétablît le collège des Nobles, fonda à Tnriii le collège des Proviiu < -, ot mit le plus grand soin à reconstituer rUniversité. Il fit venir de savants professeurs de toutes les parties de l'Italie, de la France et des Flandres, et créa de nouvelles chaires. Jamais les règtements relatifs à yinstmction pdblique n'ont occupé dans une législation une place aussi considérable : le troisième volume du code Victorien est un éclatant té- •moignaf^e de l'importance qu'attachait le nonve«iu roi à répandre l'instruction et les lumières parmi ses sujets.
La littérature de l'Italie au xvii* siècle était nne littérature de décadence. Les coucciti^ les argulics^ les métaphores et les images prolongées, les byperbples, la subtilité des arguments, les sophismes, la vanité et les ineplies du raisonnement, la froideur glaciale et eniphatique des sentiments, tels étaient les traits principaux qui distinguaient l'éloquence et la poésie de cette époque. La philosophie se repaissait des mots techniques employés dans les écoles ; et les sciences, ce simple et salutaire aliment de l'intelligence humaine, étaient devenues inaccessibles aux esprits affaiblis et efféminés. Victor-Amédée aperçut Tabîme vers lequel l'esprit italien de son temps se dirigeait à travers les sentiers fleuris des sonnets et des madrigaux. Rien d'iûllettFs ne répugnait davantage à son iialurel sain el mêle, que cette
m HISTÛIUË DE LA. MAISON DE SAVOIE.
littérature laûectée et sans but. Un graud esprit, joint à me forte volonté que la raison dirige, exerce quel* quefois à son insu une influence extraordinaire sur les hommes .et sur les choses de son temps. C'est probablement à cette influence de Victor- Amédée que la littérature italienne du xviii® siècle dut de sortir de Tétai de langueur et de faiblesse où l'avait plongée le parfum des concetti. Je ne saurais dire par quels moyens directs le roi de Sardaigne atteignit ce résultat; il ne publia certainement pas de traité sur la littérature, et il ne fit pas de cours sur ce sujet; mais il rassembla autour de lui et il combla de ses faveurs des hommes d'un vrai mérite» tandis qu'il ne dissimulait pas son mépris pour les faiseur s de phrases. Ceux-ci s'éclipsèrent peu à peu, et à leur place parurent les deux Gassini, pére et fils, astronomes et mathématiciens, Paul de Rapin-Thoyras, auteur d'un'3 histoire d'Angleterre, Philibert, Mélarède, Amédée Frézter, Caissotti, Bertola, Juvara et d'autres encore, artistes, comme les deux derniers, savants, comme les deux premiers, ou auteurs de livres d'histoire et de voyages, comme les autres. La littérature proprement dite eut plus de peine à se relever; mais, si plusieurs années s'écoulèrent avant que le Piémont ne produisit un littérateur éminent, on ne vit plus du moins la renommée s'attacher à des hommes nuls, corrupteurs du goût et opprobre des lettres. C'est donc à Yictor-Amédée que nous devons eu giande partie la guérison de l'esprit italien et son retour au caractère sérieux et puissant de son ancienne littérature.
Douze ans avaient suffi au roi de Sardaigne pour accomplir ses vastes réformes (1718-1730) . Cependant
Vicîûa-ÀMÉDÉE 1^ m
Victor-Amédée était airivé à Tâge desouaate-qualre ans. Ce n'est pas encore l'âge de l'affiublissement pour les-
fortes intelligeuces, mais la multitude et la gravité des^ événements peuvent vieillir ceux qui s'y sont trouvés mêlés, au moins autant que le nombre des années. J)* ailleurs, la guerre meuaçaii de nouveau le gaivlien des Alpes, et son épée pouvait lui sembler trop lourde pour son âge. Les négociations s ouvraient comme à l ordiiiaire, et les propositions arrivaient de toutes parts, sauf ensuite, le secours que l'on cherchait une fois obtenu, à oublier les paroles données et à traiter en ennemi le créancier mécontent L'empereur Charles VI, si Ton en croit certains historiens, aurait envoyé au roi de Sardaigne une somme d'argent avec la promesse de le créer, lui et ses descendants, gouverneurs à perpétuité du Milanais ; offre singulière et qui semble empruntée au moyen âge, alors que les empereurs étaient considérés comme fort au-dessus des autres souverains, et que les degrés inleiieurs de la hiérarchie des trônes étaient tellement confondus qu'un prince indépendant pour une partie de ses Etats pouvait, sans déroger, accepter de nouvelles provinces à titre de fiefs relevant d'un autre prince. La proposition attribuée par les mêmes autorités au roi d'Espagne serait plus plausible. Philippe Y, qui était remonté sur le trône à la mort de son fils (1724), offrait à Victor-Amédée, pour prix de son alliance avec les fiourbous dans l'éventualité d'une guerre contre l'Autriche, le Novarais et le Parmesan. On préteud eniiu que Victor-Amédée aurait accepté secrètement ces proportions diverses, et que, pressé de s'expliquer et ne sachant ni counnent éviter une l upLure avec Tune des deux puissances, ni comment cacher plus
longtouips sa Uu|>iicU4» il de mvudi ûré d'embarras eû aMiquant 1« courouoe. Mais ce i^it laérite à peine uœ
réfutation. Victur-Aiiiétlée ii'était-il donc plus ce priace si habile et si prudent qui avait traité avautaigeuseiueat avec Louis XfV, avec l'encreur, le roi d'I^spagneet la reine d'AngleteuTc , ce prince doot tous les souverain* de l'Eui^opexecIiercbaient Talliaoce, et fui les aviût amenés tous il ne conclure la paix dont ils avaient si grand besoin qu aux couditioitô que lui-4ttême avait dictées^ Le prince qui avait déclaré la guerre à Louis XIV pendant que i'ai inée IVançaise occupait ses États, était-il devenu ai timide qu'il préférât renoncer an pouvoir plutôt que d'en braver la responsabilité? Ce qui est vraisemblable, c est qu'il ne repoussa définitivement aucune des propositions qm lui furent faites, et qu'il demanda du ievafi$ poui* se décider, tout eu donnant peut-être de borniez paroles aux ambassadeurs de l'Autriche et de l'Espagne; que ceux-ci, comptant sur un succès peu éloi^iu , sVi vantèrent aupiès de leurs cours comme d'un résultat certain, et que TabdicatioD du roi étant survenue avant (jue leurs illusions ne fussent dissipées, ils rattribuèrent à l'embarras qu'éprouvait Victor-Amédée de donner à l'un d'eux une réponse si diflerente de celle qu'il leur avait fait espérer. Mais pourquoi cherclier dans de si singulières hypothèses Te^lication d'un acte que le besoin de i epos après une carrière aussi orageuse siifTit à rendre parfaitement naturel et raisonnable. Un autie motif put d'ailleurs s'ajouter à celui-là: veuf depuis .plusieurs années, Victor-Amédée cavait secrètement aimé une dame de sa cour, la comtesse de Saint-Séhastien; mais, ainsi que cela arrive d'ordinaire daus les iiitriguts
aii)oureuse84es rois, k mystère ava»t dispat u pm k «pe», et, à la fia» persomie n* ignorai tfius k eewkiîte miéauftini du roi. Peut-être sa conscience lui reprochait-elle cette irrégularité, qui pouvait servir d'exempie 4>u dep^'étexte à plusieurs avtres; peut-être aus^i Fliostiltté évL clergé, celle du saint-siége et surtout celle des jésuite^) lui faisaient-elles désirer de ne diomier à ses ennemis aucun sujet de te blâmer; toujours e$t->l que le ¥Îeax rai fiMt par épouser aecrètemeul la comtesse de Saint-Sébastien. Mais si cette démarcbe suiisait à aatisfaire sa con» s-cienœ de chrétien , sa conscierice de t oi exigeait davantage. Le scandale n avaét ^té que irop puli^iC'; èa rép ration devait l'être aussi. Victor-* A médée racttUt pourtant devant la pensée de donner une telle reine à > ses snjets, et une seconde mère au prince de f^iémont feut-ètrc est-ce le désir de concilier des devoirs aussi opposés, joint au besoin de goûter eniin quelques jern^ de repos, qui le décida à abdiquer.
Il ne communiqua sa résolution qu à son fils, et il la tint cacbée même à sa femme. Charles-Ëmmamiel reçut la nouvelle avec surprise, avec eflVoi, avec douleur. Il supplia son père de revenir sur une déteruiî nation qnil ne pouvait comprendre, et qui le placerait vts-à*^ de lui dans une position trop difficile. Le pouvoir royal ne s'accommode guère du partage, et son père ne serait jarnais pour lui que son roi. Mais Victor- Amédée savait bien que de tels scrupules s'évanouiraient bientôt, et il persista -dans sa résolution. 41 voulut, «en o«tre>, entourer son abdication de tout ce qui pouvait lui imprimer un caractère imposant, et lui enlever tMie apparence de légèreté et de caprice, fl <*argpa de«fc le
336 HlSïOmE DÉ LA MAISON I)£ SAVOIE.
sénateur Ikiberti de lui présenter un mémoire sur le cérémonial observé par les divers souverains qui étaient volontairement descendus du trône; et, apiès l'avaii' lu, il se décida pour le cérémonial de Cbarles V en lôôë.
Le S septembre 1730, il convoqua au château de Rivoli tous les chevaliers de l'Annouciade, les ministres, les présidents des cours souveraines et tous les grands de ba cour. Personne, excepté le prince de Piémont et le marquis del Borgo» ne conaaiss^t le motif de cette con* vocation. Invité par le roi à le leur apprendre, le marquis delBorgo lui à haute voix Tacte par lequel Yiclor-Amédée renonçait au trdne et y appelait son fils unique, Charles- Emmanuel. C'étaient, portait Pacte, rà<j,c avancé du l'oi, raffaiblissement de sa santé et le désir de mettt e un intervalleentre les soucis du trône et le terme de sa vie, qui lui avaient inspiré cette résolution. Après avoir écouté d'un air grave et satisfait la lecture de cet acte et s'être entretenu d'une manière affable avec les personnages ras* semblés par son ordre, Victor-Âmédée passa dans Ptappartement de la princesse de Piémont, la salua du titre de reine, et lui présenta salemme, la comtesse de Saint- Sébastien, comme une dame qui consentait à se sacrifier pour lui et qu'il recommandait à la bonté et aux égardsde sa belle-lille. La famille royale et la cour se rendirent ensuite au salut dans l'ég'ise des Capucins. Déjà le bruit de ce grave événement s'était répandu dans la ville, et le prêtre qui disait les prières du salut, étant arrivé à celles qu on avait coutume de faire pour le roi, s'arrêta ud instant ne sachant quel xibm prononcer. Ce fut Victor- Amédée lui-même qui fe tira d'embarras en prononçant d'une voix retentissante les mots Carolum Emrmnuelem*
CUAfiL£â-fiMMANUBL K 337
Victor-Amédée déclara eosuite pubiiquemeutsoa mariage, et donna à sa femme le marquisat deSpino, dont il voulut qu'elle portât le nom. 11 se réserva un revenu de cinquante mille écus^ disant que cela était très-suffisant pour un gentilhomme de province tel que lui, et il partit immédiatement pour Chambéry , où il voulait se Hier. £n accompagnant son père jusqu'à la voiture, Charles* Emmanuel le supplia de nouveau de ne pas renoncer entièrement au pouvoir et d'en garder au moins une part; mais Victor- Amédée s'y refusa. «Je pourrais désapprouver vos actes, lui dit-il, et ce serait mal. Four ne pas regretter la cou* ronne, il faut ne plus y penser. » Et il partit.
CHABLBS-BM«AIIOBL 1*
Charles -Emmanuel, devenu roi, continua pendant quelque temps à adresser tous les jours à son pére un bulletin de ce qu*il faisait de plus important; il lui envoya même plusieurs fois ses ministres pour le consulter^ et lui-même alla deux fois le visiter à Chambéry. Hélas I Caiit il toujours s'attendre à rencontrer dans la vie des plus grands hommes d'affligeants témoignages de rinfirmité de notre nature? Et après avoir admiré, pendant tant d'années et au milieu de tant d'épreuves, la noblesse d'une &me toujours à la hauteur de ses de*
voirs, ne pouvons-nous espérer de la voir remonter à son principe, sans avoir à la plaindre ou à l'accuser? Le
même homme ne sauraît-il être à la fbis.tin grand prince
et un honnête citoyen? Est-il impossible de posséder les Tertns propres à des conditions si diverses? Victor- Amédée fut pendant quarante-cinq ans nn héros à h guerre » uu sage pendant la paix» un grand prince toujours ; mais peut-être le tr^ne était-il pour lui un appui plutôt qu'un piédestal. Lorsqu'il s'en fut éloigné, les passions les plus mesquines et les emportements les plus déraisonnables s emparèrent de lui et le maîtrisèrent. Racontons cette chute douloureuse. ' Vie(ior>Amédée avait fait trop d*honneur à la marquise de Spino en la présentant à la princesse de Piémont comme une personne prête à se sacrifier pour lui. 11 l'avait aimée depuis sa première jeunesse, et il la voyait encore telle qu'il Tavait connue dans ses heiles années, sensible à son amour et peu accessible aux pensées ambitieuses. Victor- Amédée avait eu d'autres uiaîtressos ; niais jamais aucune d'elles ne lui avait fait oublier la belle mademoiselle de Gumiana, que lui-même avait mariée au comte de Saint- Sébastien, pour couvrir, a-t-on dit, les suites scandaleuses de leur liaison. Rien n'indique que cette liaison ait duré pendant la vie du comte de Saint-SLi)asîien, et Tempressement avec lequel Yietor-Aroédée revint à l'objet de son premier amour aussitêt après leur douMe vuuvage prouverait le contraire. Victor-Amédée n'était Ipiére sujet à Finconstance ni dans ses sentiments ni dans ses opinions, et il ne se disait pas que le temps et les circonstances pouvaient avoir plus d'influence sur les autres que sur lui. l'amour eoostant du roi inf^piraà comtesse de vSaint-Sébastien plus d'orgueil que de reconnaissance. Elle avait atteint l'âge des froids cakub,
tt Pmefti|rie doiiii^4 qaelqiwft aimées plm lél, (w ftm
ofo^iieiHeux roi de la terre, lui permettait d'espérer que la teûdresse de Victor-Âmédée n'hésiterait pas à la fktmt ^ anêéri près liu trôfle Cfne Louis XIY y avait p1a«é «adaie èe MiUïUeoou. Victor-Ainédée, de son côté, avait eu 1« tort de ne pas eonfier à sa nouvoUe épouse soo dessein
d'abdiquer le pouvoir; lorsqu'elle le vit descendre du trôoe avant de déclarer son mariage, elle se sentil comme lésée dans ses droits tégitimes* Elle dissimula son dépit, car elle connai^jsait de longue date la fermeté mvhieîbie de son mari ; mais elle connaissait aussi Tin* Buence que les artifices féminins savent prendre sur les eœars les plus indomptables, et elle se promit de mettre en œuvre tous ceux dont elle disposait pour saisir le titre qui venait de lui échapper.
Elle partit donc avec Vieior^Amédée; nais, au Heo d'une compagne empressée àHui faire oublier les prrandeurs qa il venait de lui sacriiier, ViCtor-Amédée se trouva en présence d'une femme ambitieuse et viodîca^ tive, qui voulait lui inspirer des regrets et le |>or)sser à 9es résolutions désespérées. Aussi longtemps que sa 'santé se soutint, il résista aux perfides inf^ntiaiions de son épouse, mais la vieillesse lui apporta un jour ses TBfinnilés et ses faiblesses. Il eut une attaque d'apopleue pendant l'hiver de 1731 ; el, quoi(ju il eu eût reciiappé, il ne recoovra jamais ni son égalité d'iromeur ni son empire ioeontumé mr lui-même. Natiirellemefnt impétueox A violent, il était parvenu à maîtriser ses passions par un effort de sa volonté ; mais la maladie, an Keu de les êHM- Mlr, n'avait fait qu'engourdir en loi cette volonté, ju!*- 4lue-là éi ieméi qni les eontenait ; de sorte qîie ces pas-
3ia HlâTOlRB DE tk MÀlSOK DË âAVÔtË.
sioas, ayaat perdu leur freiii,ie dominèreat complètement à leur tour. G'étdt là que Tatteudait la marquise de
Spino. Le séjour de Chambéry et son climat rigoureux déplaisaient à Victor-Amédée depuis qu'il y était tombé malade ; la marquise en profita pour lui inspirer le désir ' de retourner en Piémont et pour T indisposer contre son fils, qui n'insistait pas assez fortement pour Vy rappeler. Charles-Emmanuel, lui disait-elle, craignait sans doute que la présence de l'ancien roi aux portes de sa capitale n'y fit éclater le mécontentement qui était au fond de tous les cœurs, et que la population tout entière ne suppliât Victor-Amédée de remonter sur le trône, il
préférait voir languir son père sous un clini;it malsain, loin de tous les secours qui lui étaient nécessaires, plutôt que de s'exposer, en le rappelant auprès de lui, à subir la peine de son mauvais gouvernement. C'était donc ainsi qu'il témoignait sa reconnaissance à son père, pour les immenses bienfaits qu'il en avait reçus. Tels étaient les discours de la marquise, et Victor-Amédée les écoutait complaisamment.
Sur ces entrefaites le jeune roi et sa femme, qui se rendaient auX'Oaux d'Ëviaa, passèrent par Chambéry^ et vinrent faire visite au vieux roi. C'était la seconde fois depuis son avènement que Charles-Ëmmauuei lui rendait ce devoir, et leur première entrevue n'avait laissé que trajj;ruables souvenirs dans tous les esprits; mais celle-ci fut loin de lui ressembler, Victor-Amédée s*y montra sombre, mécontent, irrité, et la marquise se dispensa d employer envers la jeune reine ces formules respectueuses en usage dans toutes les cours. Gfaarles- Emmanuel, frappé de ce double changement, abrégea
CHAftL£S-£MMANU£L l*». d44
sa visite et partit très-triste et très-aflligé pour Kviao, L'absence do jeune roi de sa c^>itale décida son përe à presser Texécution d'un dessein qu'il nourrissait depuis quelque temps, celui.de remonter sur le trône. Sur le point de se jeter dans une aussi téroénure entreprise, Victor-Auiédée sentit le besoin de consulter celle qui la ^ lui avait inspirée, et qui l'y poussait avec autant d'achar* nement que d'adresse. II sortit seul avec sa femme pour la promenade, et tout en marchant à côté d'elle, il Tentretint de la l'ésolulion qu'il venait de prendre et des moyens qu'il comptait employer pour en assurer io succès» Gtiaque fois que Victor-Amédée sortait ainsi à pied et sans suite, une foule nombreuse se pressait autour de lui, tandis que ses appartements étaient ouverts aux curieux. Ce jour-là pourtant, le cortège populiûre qui le suivait partout lui devint à charge, et , craignant que des oreilles curieuses ne parvinssent à saisir quelques lambeaux de sa conversation, il interrompit sa promenade et rentra au château plus tôt qu'il n'en avait l'habitude, afin d'y continuer cet entretien avec plus de liberté. Ses serviteurs sé hâtèrent de renvoyer le peuple qui visitait ses appartements; mais un jeune ecclésiastique, nommé Michon, qui s'était aventuré plus avant que les autres, s'égara dans les détours de l'appartement, et entendit venir le roi, avant d'avoir trouvé une issue. Éperdu, il se jeta derrière une portière baissée et s'y blottit, respirant à peine, dans l'espoir de s'esquiver lorsque le roi aurait traversé cette pièce et serait rentré dans les apjiartements intérieurs. Mais f abbé Michon s'y trouvait déjà sans le savoir, et sa con* sternation fut grande, lorsqu'il aperçut que Victor- Amédée et sa femme fermaient derrière eux la porte par
a4». HISTOIRE DE.LA MÀi&ÛJS PS SAVOIE.
laquelle ils étaient entrés et s'asseyaient l'un auprès de r«atrd eu cauaaut. U m permit pourtaat pas Te^prit, et placé eooiine il rétait, H ne fut pas longtemps sang con*prepdie que le couple royal agitait en ce moment uue question des plas graves* ¥ictor-Amôdée annonçait, en a0Qt, à la aiarquii^e, qu'il était décidé àproiiter de Tab-^. SMm de son fils pour se présenter à ses sujets et poar les replacer bous son autorité, Le3 troupes et le peuple Tainmieut» dlsait*-il; 1» noble^j^e avait contre lui des griefs, mais elle ne pouvait avoir sitôt perdu Tbabitiide de le respecter et de lui obéir. Personne ne lui résisterait, et s<m fUs oonoaitrait sa tentative en même temps que son succès. Mais peur assurer ce succès, il fallait se Mter d*agir : il partirait donc le lendemain même [)uur Turin. L'entretien fut long et confidentiel, et Tabbé Mi^ chou tiijleiidit Victor- Auiédée se plaindre de ce que son fils ne lui envoyait plus, comme il Tavait fait pendant la première année, le bulletin quotidien de toutes les aiîaires de quelque importance. Ce grief était puéxU, mais la marquise était là pour le grossir et pour en trouver d'auties au besoin. Knfin Victor-Amédée etsa l'opime, afirés' ètr^ convenus de toutes les mesures k prendra d'abord, se retirèrent, et l'abbé put alors quitter sa pé* riUeuse cachette. U parvint 4 sortir des appartements royauK et même du cb&teau sans être aperçu, mais le secret qu'il venait d'y apprendre par un hasard aussi singulier le troublait et lui pesait tellement qu'il se dé* cida à s'en- ouvrir à son confesseur. M, Petit, curé ds l'église de Saiat>*Léger* Celui-ci conseilla k son péiutei^t effrayé de se rendre, sans perdre un instant, à Sviau, auprès du roi Çiiarl0d-£uw«^auë, et de lui tout r^^PQOtçr*
GHARLES-EHMANUBL P'. 343
L*ahbé Michoa obéit. Il partit le soir mèine, voyagea à
franc étrier sans se donner une heure de repos, et arrivé à Évian, il dévoila au roi tout €6 qu'il avait appris» Une heure après, Charles-Emmanuel montait à cheval, suivi de quelques serv iteurs, et se dirigeait en toute iiàie ^ersle Saint-Bernardin. II le traversa, poursuivit sa route,
sans s'arrêter, jiis(ju'à Turin, où il arriva presque en même temps que son père arrivait au château de Rivoli. Celuici entendit en y entrant les salves d'artillerie qui lui aniiouçaient Tarrivée du roi dans sa capitale, et il dut se dire que son projet de surprise avait échoué. Hais il se flatta néanmoins de réussir, grâce au respect et à la crainte qu il inspirait aux uns, et à l'amour que les autres de- \aient lui avoir conservé. Son calcul était faux. La pol^ulatiun ])iéniontaûse n'avait jamais fait de révolutions, et elle ne devait pas être consultée dans ce débat entre le père et le fils. Quant à la noblesse, aux courtisans et aux gens en place, la crainte respectueuse sur laquelle \ictor-Amédée fondait ses espérances devait tourner contre lui; car le mécontentement qu'il témoignait à son iiUs'étendait naturellement à tous ceux qui le servaient; et d'ailleurs ce fils régnerait un jour, lors méme^quil serait en ce moment évincé du tiône, et on le croyait incapable de jamais pardonner à ceux qui se seraient déclarés contre lui ce jour-là. \ictor-Amédée en effet, comme on va le voir, ne trouva de concours nulle part.
Le vieux roi avait pourtant encore un avocat qui plai^ daît pour lui dans le cœur du jeune roi : c'était le respect et l'amour filial, qui y luttait contre l'ambition et le goût du pouvoir; mais si, dans de semblables contestations, l'amour filial pouvait prolonger de quelques jours
344 HISTOiH£ DE LA MAISON D£ SAVOIE.
le débat, il devait être tôt ou tard réduit au silence. 11 ne Tétait pas encore, lorsque Charles-Emmanuel, le lendemain de son retour à Turin, alla rendre visilc à son-père dans le château de Rivoli* Eu présence l'un de Fautre, le père et le fils dissimulèrent peu les sentiments qui les agitaient. Tous deux étaient mécontents, inquiets, incer-» tains. La marquise fut hautaine et sombre. Victor* Amédée se plaignit avec amertume du climat de Charnbéry, des inconvénients de son habitation, de l'impossibilité où il était de s'y procurer les sôins nécessaires. Charles-Emmanuel lui proposa d'aller s établir au château de Moncalieri, et lui promit de donner immédiatement des ordres pour l'y établir aussi agréablement que possible. Victor-Amédée y consentit. 11 s'y transporta en effet quelques jours plus tard, et il y reçut tous les ministres et les seigneurs de la cour, qui, obéissant aux ordres de Charles- Emmanuel, allèrent lui porter leurs hommages. Victor- Araédée n'avait plus cet aspect franc et ouvert, ni ces manières aisées et affables qui lui gagnaient jadis tous les cœurs. Il discutait sans cesse sur Tadministration et la politique , blâmant et condamnant sans réserve tout ce que son fils avait fait on permis depuis un an. L'embarras des courtisans était visible , mais aucun ne lui adressait un mot d'encouragement, et toutes ses actions, ainsi que ses moindres paroles, étaient soigneusement rapportées au roi.
Les choses ne pouvaient durer en cet état, et une
crise était inévitable. Ce fut Victor-Amédée qui la provoqua. Dans la nuit du 25 au 26 septembre , il manda auprès de lui le marquis del Borgo, et lui fit part de ses intentions en lui ordonnant de lui remettre l'acte d'abdi-
CUARLE^-EU MANUEL 1". 34ft
cation, qu'il avait déposé l'anDée précédente entre ses mains* En lui adressant cette demande ou» pour mieux dire, cet ordre, \ ictor-Amédée s'exprima avec une si grande véhémence que le marquis, craignant de Texciter davantage et d'attirer sur lui-même les éclats de son emportement, lui promit de lui apporter le lendemain l'acte qu'il réclamait ; puis, ayant obtenu la permission de se retirer, il se rendit iininédiatemeiit cliez le roi et l'informa de l'entretien qu'il venait d'avoir avec son père. Cependant Victor-Amédée, resté seul , se douta du parti qu'avait pns ie marquis. 11 se rappela son air consterné, son hésitation, son empressement à le quittei*, et il com*
pril que la ])r«Jinesse qu'il en awai obtenue ii avaii été qu'une déiaite pour gagner du temps. S'il jugeait bien le marquis, son fils devait être en ce moment informé de sou dissciu, et il lui fallait presser les évéueuieuts, s'il ne voulait laisser à ses adversaires le temps de lui susciter de nouveaux obstacles, il était aUn s niinuit. Victor- Amédée montar à cheval suivi d'un seul serviteur, et il alla se présenter à la porte de secours de la citadelle de Turin en demandant qu elle lui fût ouverte. Le baron de Saint-Remi, qui la commandait, était déjà couché; mms, aj aut été inlunné de la présence et de V\ demande de son ancien maître, il se leva immédiatement et se rendit hors de la citadelle pour recevoir les ordres de Victor- Amédée. Mais ce n'était pas avec l'intention de s'y con- . former, car à peine le vieux roi lui eut*il réitéré sa demande, que le comte refusa sans hésitation d'y accéder. 11 représenta qu'il avait été chargé de la garde du château parleroiCharles Emmanuel, et qu'il n'y pouvait admettre qui que ce fût sans un ordre exprès de celui-ci. 11 allait lui
m HISTOIRfi DB LA MAISON DB SAVOIE.
faire coimaitre la deiiiande de Victor-Aiiiédée, et le prier daiui fake part de sa volooté à é^ard; mais, jusqu'au retour du messager, il demeurerait fidèle à sa consigne et à son devoir. Fai* cette réponse laite avec assurance et même avec humeur^ Victor-Amédée comprit que son coup de inain avait encore échoué, et il se retira, sans m attendre davantage, dans le château de Moncalieri.
Charles-Emmanuel cependant n'était pas moins agité que son père. Le marquis del iBorgo l'ayant informé de
démarche tentée par Victor-Amédée, le roi, qui était déjà couché, se leva et déclara d'abord que l'acte par lequel sou père lui avait cédé la couronne ayant été formel et public, lui-même ne pouvait se soustraire aux conséquences de cet acte sans consulter ceux-là mèaies qui avaient donné leur consentement à TabdicatioD de sou père. 11 se montrait d'ailleurs personnellement disposé à se soumettre à la volonté paternelle ; il objectait seulement son incapacité à décider seul une question qui intéressait tous ses sujets et l'Europe entière. Mais vraisemblablement Charles-Emmanuel n'était pas sincère,
lorsqu'il pai laii ainsi; ou j)ULit-être cherchaiL-il a se faire illusion à lui-môme. L'acte d'abdication de Victor-Amédée avait été rendu public par la lecture qu'en avait faite le mai'quis del Borgo devant toute la cour assemblée; mais cette publicité avait suivi la rédaction de l'acte, et' Victor- A inédée n'avait consulté personne, pas même sa femme, avant d'arrêter sa résolution. C'est que Victor-Aroédée était de bonne foi en descendant du trône, et qu'il savait bien que pas ua cuuitisan n'oserait jamais conseiller Tabdicatiou à tm souverain gnant encore. Si Ghaiies-Eumidaucl eût été d aubsi
CHAHLES-EMMANUliL 347
bonne foi dans son désir de rendre Ift couronne à son père que se» père Tavut été daj» ton intentien de la loi eéder, il eût rassemblé autour de lui les mêmes per<*
son aâges présents à la leciure de Tacte d'abdicatiou^ et il leur eût aononeé qu'il descendait du trône où son père leiiioiitait. Ce n'est pas ainsi qu'il agit; il demanda l'avis de ae» serviteurs et de ses courtisans en leur déclarant à TavAnce qu'il se croyait tenu d'agir oonfocmémeni à leur opinion. Celait leur dirç qu'ils auraient à sii|)|)orter la remiontabilité de ^n abdication dans le cas où ils Vy engageraient, et le courtisan, ainsi averti, qui se fût déclaré pour le père contre le iils, eût été un prodige de vertu ou de maladresse.
Les courtisans et les magistrats mandés au palais à . une heure aussi avancée de la nuit arrivaient successivement, surpria et embarrassés, ne sachant ce qui les attendait et se perdant en conjectures. Lorsqu'ils furent tous réunis, Charles-Emmanuel leur apprit la démarche de Victor-Anitdée auprès du luarquis del Borgo, les intentions désormais avouées de son pèix) et son propre désir de s'y conformer, ainsi que la conviction où il était que son devoir lui déltiidait de rien décider sur ce sujet sans en avoir obtenu leur oonaentement. Lorsque Gbarles-Emnianuel eut fini de parler, un profond silence régna dans Tasseniblée* Tous ceux qui la cornposaient comprenaient trop bien tout ce que la singu-^ lière déférence du roi à leur égard avait pour eux de grave et de dangweux, pour qu'ils se h&tassent de se prononcer. Ce silence signifiait beaucoup, si Gharles-KmmAr nuel eût consenti à Tinterprétor, nma il s'en gaitia bien* Ce fmrarobevèque de Tîiri», personnage graye et reapeot
m HISTOIRE DE LÀ MAISON D£ SAVOIE;
table par son âge, jouissant d'ailleurs d'un ^^i and renom de sagesse et de piété, qui le rompit 11 représentait un ordre de citoyens peu favorisés par Victor-Aniédée et peu favorables, par conséquent, à son retour au pouvoir.
Gattioaro (c'était le nom de rarchevèque) établit dans UQ long discours, entremêlé de citations tirées de r Écriture sainte, que T abdication du vieux roi avait transporté sur son fils tous les droits de la royauté; que la royauté n'était, en aucun cas, conditionnelle, et qu'il n*en restait rien à celui qui y renopçait. Victor-Âmédée n'était plus, depuis son abdication, qu'un simple citoyen, un sujet du roi, n* ayant personnellement aucun titre au respect ni à Tobéissance que tout citoyen doit an souverain. Jusque-là M^' Gatlinaro avait discuté la question de droit. Quant à la question de convenance, il vanta la sagesse dont Charles-Emmanuel avait donné de si irrécusables preuves depuis son avènement au trône, ^ct les dangers qui rc.-ulK'raieiit non-seulement poinr un grand nombre de ses ûdèles serviteurs, mais pour la tranquillité du pays et pour la paix extérieure, du retour de Victor- A niédée au pouvoir. Personne, parmi tous ceux-qui écoutaient Tarcbevêque et qui avaient assisté aux ad[nirables travaux du précédent règiic, ne protesta contre ces paroles de Tarcbevéque, qui représentaient Victor-Amédée comme un de ces rois dont les peuples sont beureux d'être délivrés et dont le retour serait une calamité publique. Personne ne pitH testa, et l'archevêque poursuivit. On n'ignorait pas, ajouta-t-il, d'où provenaient les conseils qui avaient poussé Victor-Amédée à la révolte; l'auteur en était cette feoune ambitieuse, maîtresse dans i'iutrigue, et qui
était vue siir le point de réaliser le rêve de toute sa yie. Elle n*y avait pas encore renoncé, et elle se flattait
toujours de s'asseoir sur un trône d'où elle pourrait inapunémeut insulter une véritable reine, issue d'une lignée de souverains et si bien faite pour régner. La conclusion de ce long discours, qu'on eût dit préparé d'avance, fut que le devoir formel de Charles-Emmanuel était de garder la couronne et de la déieudre, et qu'il ne pouvait la restituer à son père sans charger sa conscience d'un péché fort grave. Tous les assistants se rangèrent aussitôt à cet avis. ^
Victor-Amédée sut-il jamais que sa conversation avec la marquise avait été entendue et rapportée à son fils par un prêtre ? Sut-il qn'im autre prêtre fit à Charles- Emmanuel un devoir de conscience de le irai ter en rebelle? S'il eut connaissance de ces faits, il dut comprendre qu'en résistant aux usurpations de Rome il s'était créé comme une pépinière d ennemis auxquels il ne pouvait ni échapper ni résister.
Charles-Emmanuel semblait hésiter encore, lorsque le messager du baron de Saint-Remi se présenta pour informer le roi de ce qui venait de se passer à la porte de la citadelle, et lui demander ses ordres. Cet incident mit fin à la discussion. Les courtisans, alarmés par la témérité de Victor- Amédée, et ne sachant encore s ils pouvaient compter sur la fermeté de Charles-Emmanuel, étaient impatients de le voir s'engager par un acte qui rendît toute réconciliation impossible, ht en vérité , puisque Charles- Emmanuel était décidé à ne plus voir dans Victor- Amédée ni un père ni un roi, uiais seulement un sujet rebelle, il devait se rappeler que ce rebelle était d'une
m HiSTOiftE UË LA.:3IAUUK DE SAVOtF*
auckice extrême, et qu il De reculait guère dans Tcxé* cution de m projete. J^^s te» perioanagM asteuiUés «n ce moBMnt a«Umf de Gliaries-Eiiiinsmel le eonjarèmil de les mettre, de se mettre lul-inêiue, ainsi que sa femme, aee enfants et le pays, à l'abri dee farenrs de Victor Amédée , en signant l'ordie de son arrestation. Gharles-EmittaQuei se défendit quelque temps; il ptoira, et probablement eee larmes étaient plus sincères que sa résistance, car il savait bien que la liberté de son père étaitdésormaisineompatibleavec sa propre aàreté« Usigna eofirt, mais on affirme ryje le marquis d'Orméa (l*nn de» deux nuûistres que Victar-Amedée lui avait recommaudtô lors de son abdication comme étant les seuls <(u il pouvait traiter en atnis) lut obligé de l'aidei à Uacer son nom au bas de Tordre.
Le marquis d'Orméa s*empara aussitôt de eet ordre, et partit pour le iaire exécuter. Ces événements avaient rèmpli la ni^it du 25 au 26 septembre 11 fallut quarante-huit heures au marquis pour rassembler et pour poster les troupes nécessaires à Taccomplissement de sa triste mission. Enfin, dans la nuit du 27 an 28 du même mois» le château de Moncaiioii était complètement ioTesti» Le marquis d'Oratéa, à la tète d*oD détachement, était de station au bas d*un escalier dérobé conduisant à Tappartement du roi^ tandis que le comte de La Péroose, commandant en elief rexpèdîtioo* montait le grand escalier, snivi par une compagnie de grenadiers. Parvenu au sommet de Tescalier, le comle IH enfoncer la porte qui donnait âms les apparlerotuts royaux , et s empara de vive force de tous les serviteurs et cbambeUans qu'il trouva dans les anticbambres ; puis
il pénétra sans se faire annoncer dans la chambre à coucher de Yictor-Amédée. Celui-d était au Ht auprès ée 9a femme. î.a marquise, effrayée, se jeta hors du lit en chemise et essaya de gagner une porte secrète par laquelle elle espérait s'échapper ; mais les soldats la Faîsirent, et sans lui donner seuicmoDtle temps des'habilier, ils l'eufermèrent dans une voiture, qui partit aussitôt au grand galop, sous l'escorte de cinquante dragons, pour Je ciiàteaa de Ceva,
L'arrestation de la marquise ne s'était pas opérée sans bruit, et pourtant Vlctor-Amédée, dont le sonmieil, sur* lout depuis sa dernière maladie, tenait de la léthargie, ne s'était pas réveillé. Le chevalier de Solar en profita pour s'emparer de son épée, qui était sur une table, tandis que le comte de La Pérouse, tirant les rideaux du lit, parvenait non sans peine à réveiller le roi, et lui montrait Tordre de son arrestation signé par son fils»
L'effet que la vue de cet ordre produisît sur Ifîctor- Ainédée fut terrible. Cédant à la violence de sa passion et à rhorreur que lui inspirait la grandeur de l'olfense, il poussa des cris qui fuient enîchdus de dehors, accitbla d'injures les instruments de la volonté royale, et refusa obstinément de s'y soumettre. On ne put obtenir de lui ni qu'il suivît le comte, ni qu'il quittât son lit, ni qu'il passât un vêtement, de telle sorte qu'il fallût l'emporter enveloppé dans des couvertures jusque dans la voiture qui Fattendait dans la cour du château. Charles -iîm manuel avait recommandé qu'on ne lui fit 'aucun mal. Vuulait-il se mettre à couvert de l'alireux soupçon auquel les événements auraient pu donner lieu ? U oennatseut bien peu la noblesse piémontaise, s'il la croyait capable
dëi HiSTOlftB DË LA MAISON DË SAVOIE.
de dépasser ses iosUuctions ofFicielJes dans i execuiioDde ses ordres et de porter une main coupable sur la personne vénérée du vieux roi. Le comte de La Pérouseetle chevalier de Solar demandèrent au prisonnier la permi»- \ sion de monter en voiture avec lui ; maïs ils n'en reçurent qu'un refus obstiné, sur quoi ils montèrent à chevalet se tinrent constamment ji c6té des portièim La voiture marchait au pas et au centre du bataillon carré formé par les troupes. Ce fut ainsi que Victor-Amédée rentra au château de Rivoli , d'où il était sorti quelques jours auparavant, il en trouva les tenêtres garnies de barres de
fer, les portes fermées avec de lourdes serrures; en un
mot, le château était transformé en donjon. Lne garde de 600 hommes se relayait pour veiller sur le captif*
La conduite de Victor-Amédée, pendant les premiers jours qui suivirent son arrestation, peut servir jusqu'à un certain point d'excuse au manifeste que Charles- Emmanuel adressa, le 2 octobre suivant, aux souverains de la chrétienté pour les informer de la mesure qu'il s'était vu dans la douloureuse nécessité de prendre envers son père, dont l'aliénation mentale mettait en péiil la tranquillité du pays. Il avait fallu, ajoutait-il , séparer Victor-Amédée de la femme artificieuse qui abusait de son état pour assurer le succès de ses coupables desseus. Ce manifeste, qui réduisait la captivité du vieux roi aux proportions d'une» précaution médical^, fut hautement approuvé de tous ceux qui avaient poussé Charles- Emmanuel aux mesures violentes, et personne n'observa que les accès de fureur dont Victor-Amédée était véritablement atteint en ce moment avaient suivi et non précédé son arrestation.
CftA&L£â-EMMANU£L K m
Pendant les premiers jours qui suiviieat son retour à fiÎToli» la raison de Victor-Aniédée parut irréparable* ment perdue. Ses accès de fureur faisaient craindre qu'il n'attentât à sa propre viei et les précautions les plus minutieuses furent prises pour la préserver. Il e&t mieux valu essayer de donner un autre cours à ses pensées ; mais il eût fallu pour cela adoucir sa captivité , et la raison d'État voulait avant tout qu'elle fut sûre. Après quelques jours pourtant, le délire de Victor-Aniédée 8*apaisa, grâce à Tépuiseinent de ses forces» Il tomba alors dans un sombre et complet abattement, dont il ne sortit plus. Lorsque son fils fut convaincu qu'il n'avait plus dans son père un rival dangereux , il tempéra sa rigueur, lui accorda des livres^ lui procura la visite de quelques amis et poussa même l'indulgence jusqu'à lui rendre sa femme et à le faire transporter de nouveau dîiyis le cbàteau de Moncalieri, où il était gardé à vue. Victor-» Amédée pai uL à peine s'apercevoii de ces changements. Sa grande âme était mortellement blessée , et s'il trouva des forces pour su{)porter ses douleurs sans y succomber, ce fut seuieineut, daus cette source inépuisable de consolations, où le malheureux n'a jamais puisé en vain ; il se tourna vers Dieu et vers le repos qui l'attendait dans l'autre vie. Cette dernière et courte période de son orageuse carrière , il la passa dans les exercices de la plus profonde piété. 11 ne revit plus son fils , qui n^osa peut-être pas troubler la paix de ses derniers instants, en venant s'agenouiller à son chevet et en implorant le pardon d'une injure qui avait certainement abrégé ses jours. Si Yictor-Amédée lui pardonna, ce fut en chrétien, qui, pour T amour de Dieu, pardonne Tof*
m HlStOIRÈ bË LA MAISON bË SAVOIE.
iHnëe dans laquelle rofiéûsèùr pêr^ste, et iion pàd en père ({di rouvfé ëdn dœiir à tiil fils repentant. L'éiïfluit
prodigue n'était pas rentré sous le toit paternel lorsijiie le père iboùrui. Les fêtes de là iréècfiiciliàtioù ii*avatelii pas eu lieu, et lu pensée de ce lit de tnort c[u*îl n'avait pas visité se grava en caractères ineûkçables dans le cœtir de Cliârles-Éhi^tianuel. Jamais il ne parla âepuk ni de son père, ni de leurs malheureux différends. Sa vie fut lohgiie èt Ibiëli remplie d'ailléurs par dés travaui lignes de son fiofh; mais une tristesse habituelle, iirie * gravité constante et un maintien toujours réservé devinl'ent, à partir de 1731, les traits les plus saillabts de sod caractère. Que cette tristesse se rattachât aux souviiiii s de la nuit funeste du 27 septenàbre, on doit naturellement lè jieiider^ si Yoh réfléchit que jamais depiiid lors il n*entra dans les deux châteaux de Rivoli et de Moncalieri. Charles-Emmanuel n'était pas, comme son pérë, siijët aux èhftpdrtements iii à la Violeiicé; mais il inspi^à]t généralement une crainte d'autant plus grande qu'on pouvait ignorer avoir excité son mécoatehtëliient dette
crainte était telle que i'ambab:sadeur vénitien Tobcarius, demeurant à la cour de Charles-Kumianuel vers la lin de sdri règne 4 dit qtie tout le monde à Thrin gardait ebc6fe un silence absolu sur les événements de Tannée 1731. Et tie silence ne fat jàtoais rompu dtt vivant de Cbàrl^ Emmantiel.
Quant à là marqdise, après la mort de Victor-Amédée^ survenue le 30 octobre 1732, elle se retira dàtis lè vent de la Visitation, à Turin, où elle finît ses jours.
Les soucis de la royauté et de la politique firent diversion aux re|;rets de Ghàrles^EniilianQeL L'Earo|>e était
CMAaLËS-EMMANlÊL K ao^
prtte à cdmbàttrë de nouveau , et personne ne croyait plus que le Piémont serait libi e de garder la neutralité garanlie par les traités. Le motif de la guerre qui menaçait TEurope était complètement éUanger à l'Italie, puisqu'il s'agissait de donner à la Pologne un roi à la convenance de ses voisins, qui présentaient tous leurs candidats (1733). L'Autriche et la Russie portaient Télecteur de Saxe^ Frédéric-Auguste, et la France protégeait Stajsislas Leczinsky, naguère élu roi de Pologne par l'influence de la Suède, et depuis dépossédé du trône par - Auguste II de Saxe. L'Italie n'avdt aucun intérêt direct dans cette question ; mais, depuis que ses malheurs et ses fautes avaient placé une partie de son territoire sous la domination étrangère, tous les ennemis de la puissance dominatrice la traitaient aussi en ennemie, ou, du moins, ils se croyaient le droit d'en faire leur proie chaque fois que F occasion de le tenter s'olTrait à eux, Oii avait cru longtemps pouvoir établir un certain équilibre entre la domination autrichienne et la domination française, c'est-à-dire, donner à chacune de ces deux puissances une part égale dans la péninsule ; mais rien de semblable ne pouvait durer en Italie, où les causes de révoiiition, déjà si nombreuses, se multipliaient à l'infini par la présence simultanée sur son territoire de deux puissances rivales. A l'époque où nous sommes parvenus, l'Autriche l'avait emporté sur la France dans la question italienne. Elle possédait an moins une moitié de • la péninsule : le royaume des Deux-Siciles, les ports toscans, les fiefs impériaux compris dans le Piémont et la Ligurie, le duché de Mantoue, le Milanais, le Crémonais, le Novarais et une partie des provinces de Vigevano et
d8é HlâtOiRË DE LV MAISON BË SÀVOtË.
de Bobbio. La France, au contraire, en était complète^
ment évincée, et l'Espagne même, avec laquelle elle s'obstinait à faire cause commune, n'y possédait que les duchés de Parme et de Plaisance. Les Bourbons d'Espagne prétendaient pourtant recouvrer le royaume des Deux- Siciles et comptûent, pour y parvenir, sur l'appui de la France. L'Autriche, avertie, rechercha l'alliance du roi de Sardaigne. Mais le roi de France, Louis XV, stipulant en apparence au nom du roi d'Espagne, Philippe V, l'obtint en oOrant à Charles-Emmanuel de le mettre en possession du Milanais; en outre, il s'engageait à ne point poser les armes avant qu'il n'eût solidement établi ce prince dans ses nouvelles provinces. Gharles^Emmanuel ne sen>ble pas avoir mis grande confiance dans l'exécution de ces belles promesses. Il était naturellement déliant et croyait peu aux apparences de générosité. Ce qui le décida à s'unir avec la France et même avec l'Espagne, ce fut l'accroissement de la puissance autrichienne en Italie, et le besoin de la restreindre, bien plus que Pespoir d'y faire pour son compte d'importantes acquibi-
tiODS.
Le traité entre la France et le Piémont fut conclu à Turin (26 septembre 17âa) : il y était stipulé que j'infant don Carlos aurait les Deux-Siciles, et son frère l'infant don Philippe les duchés de Paime.et de Plaisance; que le roi de Sardaigne occuperait le Milanais et combattrait les Autrichiens de ce côté avec 52,000 hommes, dont A0,000 seraient fournis par le roi de France. Rien ne transpira au dehors jusqu'au 14 octobre, que le grand maître des cérémonies se rendit au palais du ministre d'Autriche à la cour de Turin, pour lui enjoindre, de la
part (lu roi. d^^ quitter ses Etats et le charppr de déclarer la guerre à son aonverain. Tout avait été préparé cepen* dant avec une admirable prévoyance. C'était la saison où, suivant l'usage établi par le roi Victor- AméUée, les régiments piémontais changeaient de garnison» et les corps provinciaux avaient été retenus à Turin après la revue annuelle de septembre» sous prétexte de leur enseigner un exercice nouveau. Toutes les troupes se trouvaient ainsi prêtes à marcher, et l'infanterie conscrito, coimne on l'appelait alors, étût sous la main du roi. Elle fut dirigée aussitôt sur Verceil, Mortara et Alexandrie, pendant que le reste de l'armée la remplaçait dans les garnisons qu elle quittait. Bn même temps, les A0,000 Français qui formaient, depuis le commencement de IV'tr, un camp près de Lyon, entrèrent en Piémont par le Dauphiné, et allèrent se joindre aux Piémontais sur les frontières du Milanais. Novare et Tortone furent assiégés immédiatement Dès le Si octobre, 52,000 hommes, bien fournis de tout leur matériel de guerre, y compris les parcs d'artillerie, etc., étaient rassemblés autour de Yigevano, où le roi de Sardaigne vînt se mettre à leur tête. Tous les préparatifs de la guerre aviuent été achevés avec une rai e promptitude. Les impériaux, au contraire, qui ne s^attendsdent à rien de pareil, n'étaient qu'au nombre de 14,000 en Lombardie, et la saison déjà avancée rendait impossible jusqu'au printemps suivant Tarrivée de renforts venant d'Allemagne. La lutte s ouvrait donc sous les plus favorables auspices pour le Piémont et pour ses alliés, la France et l'Espagne.
Le maréchal Daun, qui commandait ces 1A,000 impériaux, les distribua dans les différentes forteresses dn
pays, et lui-même, avec 1§ gros de 8a, petite aimée, se retira sous les murs de Hantoue. Les garoisons peu
Qj[>IQl)reuses, éparpillées sur différents points de la Lombairdie, ue pouvaient servir qu*à ralentir quelque peu la marche victorieuse des alliés, et c'est ce qui arriva. Tous les lieux ouverts se rendirent presque sans coup férir aux Franco -Piémoutais, et plusieurs viUes fortifiées n'essayèrent de résister que le temps nécessaire pour obtenir des conditions Cavorables, qui ne leur furent presque . jamais refusées. Le siège de Pizzighittone se prolongea un peu plus, et ce fut à cette occasion que la discorde éclata dans le camp des alliés. Le vieux maréchal de
Yillars, commandant des troupes li anç-aises en Italie, était impatient d'achever la conquête de toute la Lombardie, et voulait en outre occuper le Tyrol pour couper le passage aux Uoupes allemaudes qui essayeraient de le traverser au printemps* Il insista donc pour lever le siège de Pizzighittone et pour transporter sous Mantoue tout^ les forces disponibles, afin de s emparer de cette ville avant la fin de l'hiver. Son plan était évidemmeot le plus dangereux pour les iiiipériaux, qui se seraient trouvés dans la nécessité de se rendre ou de périr sur leurs pièces d*artillerje ou dans leurs fossés. Si, en même temps, les troupes venant d'Alieraague cû lyrol y rencontraîeot les alliés et étaient battues,. c'en était fait de la domination autrichienne dans la haute Italie. Je ne saurais penser qvi'eu s' opposant au plan du maréchal de Villars, Cbarles-Emmaouel méconnut les avao* tagesqu*il semblait promettre aux ennemis de TAutricbe, mais je suis ]^utôt jfùtté à croire que ce pnmce n*était pas alors «m aussi irrécondliahle ennemi de rAutnche
fja% Y(>^]s^Ai bien )e paraître. Sjios àqnie^ l| prépon? ijérapce de celle-ci en Italie avait acquis des pro[)ortions exorbitantes, et il voulait la re&treiadre ; mais riiist^ire de sa inuson et t|e l'Italie lui montrait la prépondérance autrichienne et la prépondérance française se succédant alternativemeD^ l'une à Taytre, et ayaqf pour sa famille et pour ritalîe les méipes déplorables consé(jjuep,ces. 11 ne ^ sentait pas assez fort pour prei li e leur place^ en repoussait ces deux puissancies au del^ des Alpes. Si l'Autriche était maintenant expulsée de la Lom^ardie, qu'arriverait- il? Cooiment euipêcherait-il la Fr^ince de 8*y établir? Lors même que celle-ci ne Tes- .say erait pas, lors même que les troupes françaises regagneraient leufs frontières après l'avoir mis en possession du Milanais, comment le défendrait-il contre le retour des Autrichiens ou de tel CQuquéraajL qui tâcherait de profiter de sa faiblesse? Ce que Cbarles-Em manuel voulait, c*était l^tab}^ un certain équilibre entre la doniiiiation autricbtenpe et la domination française en Italie, et poursuivre, à l'abri de cet équilibre, Ta-nvre d'agrandissement • ét d'accroissement successifs de son territoire et de sa maison.
Ce qui sert à'déuiontrer combien le caractère froid et Jes manières réservées du roi de Sardaigne avaient d'influence sur tous ceux qui T entouraient, c'est la facilité avec laquelle il ramena à son avis les généraux français rassemblés en conseil de guerre pour opter entre le plan 4u inaréchal de \illars et le sien. Tous se rangèrent de son côté, .et le vieux maréchal ne trouva d*ap|>ui que dans Tancien conseiller de Victor-Amédée, le maréchal de Sayoiie, B^èbender. Peu soucieux de l'équilibre des
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puissances, et se préoccupant uniquement des moyens de battre renoemi, Rébeuder appuya ropiuioa, du maréchal français. Les voies détournées par lesquelles Charles-Emmanuel espérait atteindre son but n'étaient pas du goût du vieux soldat; il soulint donc l'avis du maréchal de Villars avec une franchise dont Victor-Amédée lui avait permis l'usage, mais qui déplut au jeune roi, plus orgueilleux et plus attaché que son père aux formes cérémonieuses des cours. Rébender, s' étant oublié dans la discussion jusqu'à prononcer des paroles imprudentes, reçut Tordre de quitter Tannée et de se retirer dans son gouvernement de Pignerol. L'avis de Çbarles-Lmmanuel prévalut donc dans le conseil. Le siège de Pizzighittone ne fut pas continué, celui de Mantoue fut renvoyé à une époque plus éloignée, et Tinvasion du Tyrol n*eut pas lieu. Villars prit de Thiuuour, et le bon accord entre les alliés ne se rétablit pas de sitôt.
Le bruit de ces différends parvint à la cour de France et y produisit un effet peu favorable à Charles-Emmanuel. Le cardinal Fleury ne tarda pas à lui faire savoir qu'il était allé trop loin lorsqu'il s'était engagé, dans le traité de Turin, à obtenir de l'Espagne qu elle.lui confierait le commandement en chef des troupes alliées, et qu'après la guerre elle lui abandonnerait le Milanais. Quoique blessé par cette déclaration tardive, Charles-Emmanuel la reçut sans témoigner ni surprise ni colère. 11 renonça * sans peine au commandement des troupes françaises, et s'appliqua exclusivement à augmenter les siennes et à les mettre en état d'agir par elles-mêmes et de peser dans la balance des forces alliées. Il augmenta le nombre de ses régiments d'infanterie d'ordonnance ou d'infante*
CUARLES-EMMANCEL 1". 361
rie régulière, et îl perfectionna son infanterie consente.
Il munit ses places d'hommes et d*artilîerie, et il occupa avec ses troupes la ligne de l'Oglio, qui était en ce moment le champ des opérations.
La séparation des armées renierma la discorde dans le camp des Français. Le maréchal de Villars, oflensé du peu de cas que l'on avait fait de son avis, se refusait à toute entreprise quelque peu hardie en affectant une prudence exagérée. Les 'généraux français placés sous ses ordres se révoltaient contre l'inaction qui leur était imposée, et faisaient parvenir à la cour de Versailles des plaiuics contre le maréchal, qu ils disaient tombé en enfance ; et*Cbarles*Ënunanuel, qui voyait les Français suivre précisément la roule qu'il eût voolu leur tracer, c'est-à-dire épargner à l'ennemi commun la dernière ruine, se gardait bien d'intervenir entre les parties. S'ils perdaient ( n vMÏnes disputes et en dépits puérils un temps précieux, ils ne pourraient ensuite s'en prendre qu'à euxmêmes de ce que la guerre ne leur rapporterait pas tout ce qu'ils en avaient attendu. Charles-Emmanuel venait d'être trahi par la France, et il était assez généreux en ne lui rendant pas trahison pour trahison.
Le roi de Sardaigne établit son quartier général à Crémone, et le maréchal de Villars se fixa à Codogno, tandis que les troupes françaises étaient échelonnées le long du Pô. Aussitôt le comte de Merci, commandant des troupes autrichiennes, passa le fleuve vis-à-vis des divisions de MM. de Goigny et de Maillebois, et les repoussa derrière une petite rivière nommée la Lenza, après leur avoir enlevé la Mirandole. Bientôt les Autri-
chiexis poursuivirent leurs avantages, délogèrent les Fran- «
361 HISTOIRE DIÇ LÂ MAISON DB SAVOIË.
CfiU de leur nouvelle portion, et les forcèrent & rétrot gradf»r jusqifen deçà du Panaro. Ce dernier revers, que \illars atini^uait au rejet de son plan de marcher sur Mantoue et d'envahir le Tyrol, fut pourtant la cause de »aperj£. Cé<J.ant aux réclamatious des ^t ncraux qui imputaient leurs malheurs à l'incapacité et à Tentêteroent; de Villars, le cardinal Fleiiry se décida enfin à le rappeler et à lui substituer le marquis de Cc^gny. Ce cbaoge^* ment eut lieu vers la (in de mai i76i. JLe maréchal quitta l'armée pour retourner en France; mais, arrivé à Tgriu, il ne put aller plus loin. Brisé par Tâge et le chagrin, épnisé par la lutte qu'il venait de soutenir, il Kmiba gravement malade, et mourut au bout de quelques joursi dans sa quatre-vingt-deuxième année.
Cependant le départ de Villars u'avait pas rétabli les | affaires de la France. Ce fut sous le commandement du | marquis de Coigny que les Français furent chassés de Codogno. l^es troupes alliées se concentrèrent devant Parme, où elles prirent une position jugée inexpugDa)>]e.
Sur ces entref^.ites, Cbarjes-Emmanuel fut rappelé à Turin par Téjtat presque désespéré de sa femme. Avant de s'éloigner, il exigea du marquis de Coigny la promesse de ne pa$ attaquer Tennemi durant son absence, qu'il s'engagea de son côté à ne pas prolonger a^ delà de jqujejques jours. Mais à peine était-il parti, que le désir 4^ se distiingiier en remportait une victoire dont il ne partagerait le mérite avec personne poussa le marquis k oublier }^ parole donnée. La bataille du29 jui^i, coinnjencée par les Français, Cut des plus meivrinères; elle dura tout Iv jour, et la nuit n'a])|>orta qu'un court répit ço^ba^t^^ pn s £Mbm^ ^ mpjcfif^f^ ie xooi^
CIIARLES-E^iMAXCEL T'. 363
avec le retour de la lumière, et les chances de succèe sem^
blaient toutes en faveur des Autricijieijs, lorsqu'un accideot impossible à prévoir renversa tous les calculs. Des rhevaiix détachés étant allés paître sîir les glacis de Parme iureut couiusémeDt aperçus par les seutinelies autrichiennés, qui, après avoir inutilement crié : Qui-rfre? tirèrent plusieurs coups de fusii dans leur directiou. La garnison de la place, entendant ces explosions, crut à une attaque nocturne et fit feu de toutes ses pièces. Se figurant alors que des forces considérables s'étaient jointes pendant la nuit aux alliés, et marchaient contre eux, les Autrichiens furent saisis d'une terreur panique, et prirent ki fuite en grande b&te. Charles- Emmanuel arrivait au galop de Ti^rin, lorsque le jour, qui commençait à poindre, découvrit les derniers Autrichiens s empressant de rejoindre leurs camarades. C'est ainsi que fut levé le siège de Parme. Guastalla, Modène et Reggio retombèrent aussitôt au pouvoir des alliés; mais ceux-ci ne poussèrent pas plus loin leurs avantages, et reprirent bientôt la défensive.
Une seconde bataille, non moins meurtrière et aussi peu féconde en résultats, eut lieu par Tin^urie du maréchal de Broglie, associé i M. de Coigny dans le commandement de Tarmée française et chaqgé de garder le passage de la Seccbia à Quîstello : il s'y laissa surprendre par rennemi. Attaqués soudaineuieut par les Autrichiens, les Français composant la division de M* de Broglie se retirèrent en désordre, furent vivement poursuivis et laissèrent sur leur route un grand nombre de morts et de blessés. Heureusement que le reste de l'armée alliée n'était pas fort éloigné. Avertis par le bruit de l'arlillerie» le roi de Sardaigne et le maréchal de Coign; accot)*
rurent avec leurs troupes an secours des fu^tifs ; et, se précipitant au plus fort de la mêlée, 11$ forcèrent les Autrichiens à se replier en arrière (16 septembre 17Si)* Mais la victoire avait alléché ces derniers, et trois jours plus tard, le comte de Kœnigseck, successeur de M. de Merci , les ramenait sur le champ de bataille. Us s'y présentaient avec toutes leurs forces et ils y furent dignement reçus. Le combat dura douze heures sans interri4)tion, et la victoire resta aux alliés. C'est à Théroïque courage du roi qu'on la dut. Pendant tout le jour, il combattit comme un simple soldat, couvert seulement d'ui.e veste en taffetas blanc, et sou exemple enhardit à te) point ses troupes^ qu'une partie de l'infanterie piémontaî?e, après être demeurée exposée au feu de Tenneroi pendant cinq heures consécutives, ne consentit jamais à être relevée par Tinfanterie française. L'attitude admirable dn roi lui valut le respect et ramour des soldats^ des deux nations, qui rivalisèrent d'ardeur pour se montrer dignes de lui èt pour obtenir son approbation.
Ce combat, livré en avant de Guastalla, fut le dernier de cette campagne, et chacun rentra de bonne heure dans ses (|uai tiers d'hiver. L'infant don Carlos s'était emparé du royaume de Aaples; Parme et Plaisance avaient été défendues avec succès par les alliés, et le Milanaûs n*avait pas changé de maître. Cfaarles-Enîmanuel avait sacrifié ses troupes et son argent, avait exposé sa vie et sa couronne, et n'avait rien gagné. Bien plus, les promesses qni lui avaient été faites en échange de son alliance avaient été désavouées et retirées depuis. Son but, en prenant pai t à la guerre, avait été le rétablissement de l'équilibre entre les deux dominations rivales en Italie , et çe but
{^ariûssait atteint moyenoaDt la conquête des Deux-Siciles par on BoorboD d'Espagne. Cbarles-Emmanuel n'avût plus d'intérêt à prolonger la lutte. Les i)uissancei> iitiutres« c'est-à-dire FAngl^erre et la Hollande, pensaient comme lui; et, satisfaites de siivoir l'Autriche contenue par la France dans la péninsule italique » elles ne se soucident guère de voir la France pi endre complètement la place de 1 Autriche en Italie. Aussi déclarèrent-elles au cardinal Fieury que, si leurs propositions pacifiques étaient repoussées par lui, elles se verraient dans la nécessité de s*unir à T Autriche contre la France. Le cardinal Fieury, qui n'avait pas l'esprit belliqueux, se montra disposé à écouter leurs propositions. L'empereur, de sou côté, espérait plus d'un traité que d'une nouvelle cam* pagne. Tous semblaient donc animés de sentiments pacifiques, à l'eAception de l'iiispagne, qui, enhardie par ses récents succès dans le midi de l'Italie, et visant à reprendre la position qu'elle occupait sous Charles-Quint, était-plus que jamais impatiente de combattre, et déclarait ne vouloir déposer les armes (|u'a])rès ùtre rentrée en possession de tout ce qui lui avait appartenu jadis dans la péninsule. Il résultait de ces dispositions des esprits (|ue les alliés n'étant plus d'accord , ils agiraient désormais secrètement dans un sens opposé à leurs paroles et à leurs actes apparents, ou qu'en nn mut ils se trahiraient les uns les autres. C'est ce qui arriva. La France et la Sardaigne, tout en évitant les conventions explicites et formelles, s'entendirent tacitement pour traîner la guerre en longueur, sans permettre qu'elle amenât des résultats importants ; et l'empereur, qui connaissait leurs secrètes intentions par les rapports des puissances neutres*, se
m UIStOtHB DB LA MAISON D£ âAVOlH*
contenta de défendre ce (fa*il possédait encore au delà dés Alpes. Cfiacun demetirant ainsi sur la défensive, la guerre ne devait être désastreuse pour personne, et Tempereur vit sans de trop viv|0 inquiétudes la belle et puissante armée que les alliés ramenaient sur le théâtre de la guerre au printemps de 1735.
L'été se passa pour les parties belligérantes dans tine monotooe tranquillité, que la colère des généraux espagnols troubla seule. Les impériaux se retirèrent à Vérone et daiirr. le Tvioi, après avoir bien muni les deux places de JMantoue et de la Mirandole , qu'ils tenaient encore. Aussitôt te doc de Montemar, qui commlmdait tes troupes espagnoles, demanda qu* on Taidât à prendre ces places, et sa surprise égala son mécontentement, tersque te màréchal de Noailles, successcui de MM. de Coigny et de Broglie et ami intime du cardinal Fleury , s*y refusa en alléguant la saison et le mauvais air des environs de Mantoue. .Quant à poursuivre les Autrichiens dans leur retraite vers te Tyrol , tes alliés s'en excusèrent encore en faisant va* loir leur respect pour la ueulralité dés Vénitiens, sur le territoire desquels il eût fallu passer pour joindre renoemi. Le duc de Montemar, indigné et confondu de tant de Iroideur, résolut d'accomplir seul la conquête à laquelle son maître l'avait envoyé, il prit en efTet'MiraD^ dole ; mais a peine se fut-il approché de Mantoue, que les impériaux repassèrent les Âlpes et vinrent porter secours» à la ville menacée.
Pendant ce temps, la belle armée des alliés, à Texception des corps espagnols , était rentrée dans ses quartiers, et le roi de Sardai^^ne éuiit allé aux eaux minéraies de Bondanello, dans le CrémonaiSi et de là dans sa
CHARLes-^MMÂNlKL n M
eàpitftle* Oû étiùt à la fin de septembre, et pet âe jotirs
après son retour à Tunii, le roi y reçut une dépêche du cardinal Fleury^ qui lui annonçait la conclusion d*un ardiistîce entre le roi de France et l'empereur (S octobre 1736). Cet armistice était un premier pas vers la paix. Cell6-ci rencontra pourtant de grandes diflBcuItés, ài^use de la résistance de la cour de Miulrid, (jui ueu accepta le» prôliminaires qu'au mois d'avril de Tannée suivante. Sit ttiois furent ensuite employés à la discussion des articles, et l'adhésion de Cbarles-Euimanuel au traité se fit attendre jusqu'au mois de février de l'année 17d7( Ces articles portaient que le royaume des Dcux-Siciles appartiendrait à l'infant don Carlos^ et que les duchés de Parme et de Plaisance, ainsi que le Milanais, demeureraient comme dédouiinagemeut à l'empereur. Quant au roi de Sardaigne , ces mêmes Bourbons qui avaient refusé de lui céder le Milatiais lorsqu ils se llattaient d'en demeurer les maîtres, insistèrent vivement pour lui en obtenir une partie, maintenant que le traité de paix le rendait à i empereur. Charles-lîmmanuel avait bien jdgé son allié lorsqu'il avait évité de trop bien le servir, et qu'il avait plus espéré de la rivalité des puissances ennemieâ que de la reconnaissance de l'une d'elles. En efiet à peine fut-il convenu que le Milanais resterait à l'empereur, que les Bourbons exigèrent son démembrement et la cession au roi de Sardaigne du Novarais, du Tortouais et des quatre fiefs de San-Fedele, de Torre, de Fonte-Gavaldo et de Carpo-Maggiore, ainsi que de plusieurs autres fiefs impériaux compris dans ld& Langhes.
Ainsi se termina cette guerre» frivole par sa C&usë)
m HisïoiuE i>£ Là Maison dë Savoiê.
peu iûtéressaote par ses incidents » et qui cessa par la lassitude des combattants. Charles-Emmanuel seul fut saiisiait des résultats qu il en recueillit, malgré le peu d'importance de ses acquisitions. 11 avait eu pour but de rétablir Féquilibre entre les deux doiiiiiiations étrangères eu Italie , et il y était parvenu, tout en reculant ses frontières, et cette fois au moins la guerre n*avait pas dévasté ses Etats. Ces résultats', Cbarles-Em manuel les devait à sa prudence et à la sagesse de ses vues politiques, comme il devait à la modération de ses désirs de s'en montrer satisfait. Ln prince plus ambitieux ou moins raisonnable eût regretté le Milanais qu'on lui avait promis; il eut le bon esprit de se contenter des provinces qu'on lui cédait.
Le traité de Vienne donna à T Europe cinq années de paix ; Charles-Emmanuel en profita pour réformer et pour développer l'administration intérieure de ses États. Son premier soin eut T armée pour objet. Le roi "comprenait trop bien la difficulté de consolider en Europe une l)aix l'ondée sur i ûqudibre entre des puissances con-. stamment préoccupées du désir de se renverser et de se détruire réciproquement. L'intervention officieuse des puissances neutres pouvait hâter la conclusion d'une paix passagère ou en retarder la rupture ; mais le moindre incident tendaïit à déranger l'équilibre obtenu serait toujours aussi aidemment combattu par Tune que favorisé par l'autre, et Charles-Emmanuel ne comptait guère sur l'exécution du traité de Turin, qui assurait à sa maison le droit de garder la neutralité entre la France et Tefflpire. Aussi s'appliqua! L-il sans relâche à se créer une armée capable de le soutenir au besoin, et de faire la
CHAftlES-EMMANCËL K 369
guerre pour le compte de son propre j^ays. S'il plaça ses troupes sur le pied de paix, ce fut seulement par le reuviH de trois régiments de Suisses et d'un petit nombre de ses conscrits. Il foiida Técole royale d'artillerie et le corps des ingénieurs « et il donna le plus grand développement am manufactures établies par son père pour la production et pour la confection'de tous les objets à usage des années.
Le Vénitien Foscariiii, qui vécut longtemps à la cour de Cbarles-Ëmmanuel, expose daîis ses moindres détails le système adopté par ce pricne pour résoudre ce diflScile problème : tirer une grosse armée d*un petit pays, sans nuire ni à la population en masse, ni aux individus dont elle se compose. Foscarini attribue le succès de CliurleslunmaQuei à la perfection des moyeos qu'il adopta pour condlîerle bien-être, le bon ordre et la discipline de son armée avec une sévère économie; c'est ainsi qu'il épargna à son peuple des impôts accablants. Mais ces moyens, qui excitent chez Foscarini une admiration presque enthousiaste, n'ont rien de nouveau pour nous, et sont adoptés généralement en tous pays et par tous les gouvernements. Ils consistent, par exemple, dans la modicité de la paye journalière du soldat (entre quatre et six sous de monnaie piémontaise) ; dans la communauté des repas, dont la surveillance est contiée aux officiers supérieurs; dans la faible retenue d'un sou par jour sur la paye des soldats, pour réparer les dégâts que leur incurie peut causer dans leurs vêtements, et dans d'autres mesures du même genre, qui n'avaient pas encore été adoptées en tout lieu, et doat l'introduction doit être attribuée à Charles-Emmanuel, si Ton veut se
Si
m HISTOIRE tKÊ LA MAISON 0ft SAV01Ë«
readi^ compte des louange» que Fosca^tei lui j^rodigue k
sujet,
Gkarlès-Emraanuel parvint à mettre sur pied une armée hHligëae de A2,O0^ tommes, tendis qw té ebltil% de la population comprise dans les États du roi de Sardïtigue uen comportait (suivant la proportion ordinaire fPun soldait, sur 400 habitants) que 15,00(K Cett© amiéê était commandée par un grand nombre de bous odiciers' appartenant à h, noblesse sabaudo^pléinonteise, de t«tk sorte que la magistrature, les emplois diplomat/iques en général toutes les fonctions civiles étaient tombés aux classes inférieures. Foscarini déplore amèrement cette conséquence; mais elle nous semble, au contraire, ti'èsfavorable au développement de Tesprltf publie, de rinstruction et de la civilisation. Les inclinations l>elMqueuses de la noblesse avaient pris de telles proportions, que la guerre ayant éclaté pendant le séjour à Ttiriti' êbl'ambassadeur vénitien , et le roi étant parti à la tête de SB» troupes, il^ne reste dans la capitele que dix ou doua»' seigneiH's, et ceux-ci étaient si honteux de n'avoir passuivi le roi, qu'ils osaient à peine se monti^er dans^ les rues , et qu4b s'accusaient d'être deroeiHPés comme y» Teussent fait d*une mauvaise action. Les cadres de l'apmée n'étaient pas exclusivement remplis par de» cadete de fttmille et des célibataire» : les premierss-nés, le« fil» uniques, les hommes mariés, })eres ou sans enfants^ y éteient également reçus. L'agriculture, les artB, lesscie»^ ces et l'industrie devaient nécessairement souflrii de l'accroissement de l'armée; mais il> ne faut pa» oublier quele sol- de lar Savoie et de quelques autres pr0¥ince6 ^ États sardes se prêtait peu à l'agriculture. Victor-Amédée
y avait (leâliné de grau(lâ pâturages à VeaU^etieu d€ ooiubreut tfonpoiiix de bètos à fourniasMH la matière
première aux fabriques de drap qu'il avait créées. Quelques bergiefs fariuakut doue toui le persouriel uéo^âaire à 1» mise M rapport du aol de hi Savoie, d'une partie du col de Tende, de U pioviûce d'Aoste, et eu géucnil du territoite alpestre ceaipria daos lea doouiiiies de la mai* aoQ de Savoie. Le reatant de sa populatioB pouvait se vouer au luéiier de^ aiiuea, et s y vouait ea ellet bhus de grande ioconvéuients.
Cbarles-KiiHàiatmei. avait appris de bou père à ne regarder aucune dépense cotnaie peu importante et à ne cou^ sidérer aucune afifui^ comme au-d^ous de sa royale atteiiiiou. Pendant la guerre de 17^ à 173^, lea généraux français a'étonaateot de le voir parcourir lea campa pour s'assurer par lui-même de rexécution de ses moixidree ordres « ^ lire tous les rapporta dressés par ses officiers. Lui-même racontait depuis à Foscarîni , qui lui ex[)i Huait aussi sou étouueuiënt à ce sujet» que le luaiéclial de Coigiiy trouvait sa sollicitude* pour les petites choses iudigue de son rang» uiais que ce persoiniaLce en avait reconnu plus tard les boas effete, car eu parcourant, la eamp français et en examinant de près la situation dett différents corps, il lui avait fiait remarquer que les bataillons français étaient placée à une Arop grande dis^ laiice les uns des autres, ce qui eut de graves inconvénients à la bataille de Guaatalla, survenue peu après* 11 ajouta, continue Foscarini, que le souversûn d*un petit État tire son importance et par conséquent sa dignité de k couMtsaaace des moindres détails de radministra* ûou; uudis que le souverain d'un grand Lut perdrait
â7i HtSTÔIftfi DË LA MAISOJ^ DE s;AVOtâ.
inutilement son temps à vouloir se donner cette connais^ sauce, et qu'il doit se contenter de connaître rensemble
des faits.
Malgré les dissensions qui avaient séparé le fils du père, Charles-Emmanuel rendait pleine justice ani grands talents et aux sages institutions de Victor-Amédée, et jamais il ne s'écarta de la route que son prédécesseur lui avait tracée. La graiule opération du recensement des terres, commencée par Victor-Amédée, fut continuée et achevée par Charles-Emmanuel , suivant les mêmes principes. La grande piété de ce dernier, qui le disposait à favoriser le clergé, ne l'arrêta ni dans l'abolition des mainmortes et autres privilèges ecclésiastiques, ni dans ses ejLigences vis-à-vis de la cour de Home au sujet du droit de disposer des bénéGces vacants dans ses Éuts. Le marquis d'Orméa, habile diplomate que le futur roi envoya à Benoit XIV, avait ordre de n'abandonner aucun des droits revendiqués par Victor-Amédée, et pourtant l'importcince qu'attachait Charles-Ëmuiauuel à se réconcilier avec le pontife peut être*mesurée sur la grandeur de la recon* naissance qu'il témoigna depuis au marquis d'Orméa pour avoir réussi dans sa négociation. Benoit XiV n'était pas à beaucoup près aussi impérieux ni aussi vindicatif que Clément XI. 11 convint avec le macquis d'Orméa que Charles-Emmanuel et ses successeurs f perpétuité conserveraient ie droit naguère contesté de nommer aux bénéfices consistoriaux de ses États. Lui-même renonça au droit dit despoglio ou des dépouilles des bénéficiaires décédés dans les mêmes £tats , et au droit de grever de pensions les bénéfices et d'en percevoir les revenus pen« dant les vacances, 11 stipula eQÛn, comme déduiaxnage*
CHARLES-EMMANUEL l**. 373
ments à ces sacrifices, que le roi de Sardaigne payerait atiTraellement au saint-siége un calice en or de la valeur
de quinze cents écus romains, plus une pension de txois mille écus romains à la chambre apostolique. Une hypothèque pour ce payement lui fut donnée sur les abbayes de StalTarda et de Lucédio. Quelques difficultés étant survenues au sujet de certains privilèges ecclésiastiques, Benoît XIV y mit un terme en nommant le roi Charles- Emmanuel et ses successeurs vicaires du Saint-Siège dans le Piémont. La satisfaction du roi en se vovîint rétabli dans les bonnes grâces du Saint-Père fut telle qu'il nomma le marquis d'Orraéa grand chancelier de robe et d'épée et nuuistre des affaires étrangères, cumul tout à fait inusité à la cour de Turin.
Les efforts de Charles-Emmanuel pour accroître les revenus de l'État simultanément^vec la prospérité de ses sujets réussirent complètement. Les fabriques de tabac , la fonte des pièces d'artillerie, le grand nombre de manufactures et de fabriques de tous genres, l'entreprise ^ par régie de la vente des chandelles, du papier timbré, du sel, de l'huile, de la^glace, des cartes à jouer et de quelques autres objets d'un usage général, ainsi que l'impôt territorial dùuient et régulièrement perçu depuis l'achèvement des .j^astres, tout cela éleva le revenu public de près de 2 millions de francs. En le portant à i7 millions, Charles-iinimauuel ne s'allouait à lui-même, comme liste civile , que la somme de 50,000 livres par au. Le prince de Piémont, son héritier présomptif, en touchait 8,000.
Les émoluments des fonctionnaires publics étaient n}esui és avec la même parcimonie, et 1q marquis d'Orméa
m HISTOliiË iDJE LA D£ SAVOIE.
lui-même» qui 4)ccupâit eu même temps lea trois pre-
nrières dignités 4e l'État, recei^ait tout 44 ,^00 livres
pBit an. Avec des mœurs aussi simples et une éconoiuie
aussi sévère» 47 mUliôns constituent ua immense revenu. •
•Ghsi^les-Emmanuel se faisait présenter, à ^'expiration rte dï^que trimestre, le devis présumé de toutes ks dépenses liécessaires à l'entretien de Fanhée et aux frais ée Tadininistration, et il balançait soio;neuse!iient ce devis avec le revenu assuré du même trimestre. Un excédant plus ou moins <Gonsidérable de recettes résultait toujours de ce bilan, et cette somme était aussitôt destiuée à l'élection d'uQ moDument» à rétal)Iissemeiit' d'une manufacture ou d'une école, ou à l'acquisiLion de quelque objet d art. C'est ainsi qu'il rassembla* dans le Palais- Roval, une galerie de taldeailx du plus grand prix, qu'il ajouta plusieurs chaires à l'Université, qu'il créa des collèges et des écoles, ét qu'il acbêva plus d'un monument commencé par ses prédécesseurs. L'arsenal, à hu seul, absorba une bonne part de ces excédants de recettes. Charles-Knmaoue] y rassembla les objets dont le besoin pouvait se faire sentir lors de la rupture de la paix. Le ministre de France k lacoujr de Turin ne pouvait ae lasser d'admirer ia richesse de ce dépôt. On y remarquait aussi des canons de forme nouvelle, inventés par un savant que le rm avait su s'attacher. Ces canons étaient plus faciles à tiausportei* à travers les montagnes que ceux de l'ancien modéie, car on les dévissait parle milieu, de manière à en placer une moitié dans l'autre. La dilliculté consistait à rendre parfaitement unie et lisse la superficie intérieure du caâoB à Tmirgit oà les deux moi- Ués se joignaient ; mai& l'inventeur* ^mble en être v^nu
CHÀRLES-EMMANIEL I«. 376
ièoMt, oAr ffdsearim efflnne éli^t impossible de'di-
couvrir par le tact la solution de continuité.
Cîoq ramiées Vétoîetit éeouléesipbuf GtwrieflhËintimnuel -dlHîS fétude, le travail ot la plus adaiii able activité, lors- ^fWtla mont derr^uopereur Chartes YI, dernier rejetoo mâfe maiaoïi de Hitbsboiirg, d8rveniieteâO«€itobreft7M, j'ompit raccord établi entre les puissances voi^àiinos, rénretlk les ambitikm et fit jMrésager une fnerre prooimine.
Marie-Thérèse , fille unique du défunt empereur et éfkonse de François ^de Lorraine» duc 4e Toscane, feittiae «d'w ^i*ftnd caractère et d'une {raiseante intelligence « tS'^it mise à l iustaut en possession deThérliage pateren s'^puyant sur la loi 4% sQc<^es9tOB «que eon père mmt faite en 4 719, et que plusieurs sotfverains d'Europe avaient depûs reconnue et garajitie. £lle se fondait aussi sur le droit natureU qvii n'élaèltt oucu&e distinction entre les enfants d'un nïème p^'e, à quelque sexe qu'ils appariîeoMnt. Mais les souverains, qui avaient adhéré à la loi ée succession de h, maison d'Autridie (4$}le était dite pna^muluiue-satuUoii) , élevaient maintPî^nnt des réda^mations comtce la prise de |»ossession de Ma«ie-Tliérèse» et prtHeLRlaient se parta<^er son héritage. Les rois d'Es- |>s^ne, de <Potk^e et (k SardaigAe, ainsi ^ue le duc iie . Bavière, prétendaient «nème à la toitalité de cet immense héritage. L'Angleterre, la Prusse et la Russie se montraient mieux disposées envers rarchiducfaesse^ si ee «*^t . <Iiie le roi de Prusse Frédéric 11 exigeait d'elle qu elle lui cédât la basse Silésie en échange du secours qu'il lai offrait. Marie-Thérèse repoussa oette propositk>ii, et, mécontent de ce refus, le roi de Prusse envahit aussitôt à • maiii anmée la Silésie» et se }oigmt à la Francs et à la
Pologne pour âouleuir la candidature du duc de Bavière à rËmpire.
Seule, pour ainsi dire« contre TEurope indiATérente on
hostile, Marie-Thérèse se tourna vers le roi de Sardaigne et invocpià son appui. Le règne de Victor-Amédée avait appris à Charles-Emmanuel combien la puissance française en Italie était dangereuse pour les princes de sa maison, lors même que cette puissance se présentât sous les dehors de l araitié. S'il avait étudié rhistoite d'une époque plus éloignée^* du règne de Charles III, par exemple, il eût pu se convaincre que la puissance autrichienne avait aussi de graves inconvénients. Mais CbarlesF-Enraianuel se sentait gêné par le voisinage de la . France du côté de la Savoie, et rien ne TeiTrayait davantage que la perspective de se voir enfermé par les Français du côté du Milanais, comme il Tétait déjà du côté des Alpes. Il prêta donc une oreille favorable aux instances de l'archiduchesse, qui obtint son alliance sans l'acheter par de séduisantes promesses. Ce fut le marquis d'Orméa qui décida le roi à signer le traité dit provisoire avec Marie-Thérèse, reine de Hongrie. février 1742). Par ce traité, le roi s'obligeait : à joindre immédiatement ses forcer à celles de la reine pour Faider à défendre le Milanais contre les Espagnols ; 2'' à ne pas mettre en avant ses prétentions sur le Milanais , réservant cette question pour des temps plus paisibles; 3^ dans le cas OÙ le soin de ses intérêts l'obligerait à changer de parti avant la fin de la guerre, Charles-Emmanuel en préviendrait la reine trois mois à 1 avance.
Ce traité causa la plus grande surprise aux cours de Versailles et de Madrid, Elles avaieaL compilé 6ur le cou-
CUÂRL£S-£MMANUBL 377
roiirs de Charles- Emmanuel comme l'empereur l'avait fait en 1753, et de même aussi, elles avaient dédaÎRné de se l'attacher soit en exécutant les promesses qu'elles lui avaient faites en cette occasion, soit en lui en faisant de nouvelles. Elles le voyaient maintenant engagé dans une cause qu'elles avaient cnie désespérée. Le traité provisoire était habilement rédigé. Gharles^Ëmmanuel n'y jouait aucunement le rAle d'un chevalier du moyen âge, d'un Don Quichotte combattant en champ clos pour une dame sans savoir contre qui ni à quel propos, ni surtout sans espoir de récompense. Loin de faire étalage d'une fidélité à toute épreuve, il s'avouait nettement disposé à changer d'avis. C'était encourager les ennemis de la reine à lui offrir leurs conditions, mais c'était leur dire en même temps qu'il était résolu à ne pas se contenter de vaines promesses, et que les Bouibons de Fiance et d'Ëspagne pouvaient le compter parmi l^urs ennemis aussi longtemps qu'ils dédaigneraient d'acheter son amitié au prix que lui-même y mettait. Louis XV et Philippe V regrettèrent sans doute alors d'avoir si mal tenu les promesses qu'ils avaient faites à Cliarles-Emmaniiel au sujet du Milanais; ils durent le regretter d'autant plus que le Milanais étant demeuré à l'empereur, leur rétractation s'était tronvée superflue.
Aussitôt après la signature du traité, Charles-Emmanuel en fit part au cardinal Fleury et à ses propres sujets dans une proclamation. La joie du peuple piémontais, en apprenant que son roi avait séparé sa cause de celle des Bourbons, se manifesta par les plus vives acclamations et par un prompt concours à toutes les mesures que U guerre rendait nécessaires. Les Pxémontûs avaient beau-
m HISTOIRE DE LA MAISON d)E SAVOIE.
coup souifert de la présence Ues Français sur leur terrttom, et jâ«iai8 ik s'en Avaieui feçu le moindre Mefifait. Aussi les bureaux d'enrôlements furent-ils aussitôt ieucoaibnîs de citoyens appartenant à toutes les classes 4e la .socié^, qui rivalisaient de zèle pour h «lervice tie leui' roi. La confiance qu'on mettait en lui redoubla d*aillewrs lorsqu*ovi vit s assemUer en qiiehfttes jours autour de lui une magnifique année de AO.OOO hommes, instruits, disciplinés et fournis de tout ce qui est nécessaire aux 'OfMats en campagne. L*étonne»eDtetr««dmîra(ikm fareot |)ortés à leur comble lorsqu ou vit s'ouvrir les portes de i'arsenal, et «te nonr^enx convois €iWtiUerte« des pontons, etc., etc., en sortir pour se joindre à l'armée. D'où menaient tant4'boroa^s et de telles i-icbesses? «C'était ie ^ <hiit 4e cinq années de paix habiienent mises à pnM \ fAC le roi. Quinze jours apiès la conclusion du traité i piiovisoire, rarnvée{MéHiontaise avait pris position sur les frontières du Milanais et du Parraésan, pour s* opposer i jam prx)^nès des Espagnols venant de la Toscane.
Gharles-fiaunaiiuel ne faisait pas sans i^reCs )a guerre à k France. Il se rappelait avec émotion rattachement que les «soMibts et même les généraux français lui avaient plus d'une fois témoigné, leurs sympathies pour son courage et les acclamatidiis <|tti d'avaieut âalué iorsqu il s'était rendu au camp du fnaréebaJ de Noailles pour lui Mre visite avant son retour en France. Mais Charles-làniuaauel obéissait aux inspirations 4e sa politique. Lers même que son système d'équilibre entre la dominatieo française et la domination autrichienne ^en Italie ne i«i eût pitô fak «ne M de s'opposer à la mine 4e k maîM 4*AHtncbe, sa pro^e ^périenoe ^t ceiUe /tlie so« |>ère
hA avaient prouvé que la France De voulait voir en Iiiii qii*iin viceHToi établi sur les Alpes pour kii en facttker le .passage, et qu'elle destituerait tôt ou tard , dès que la politique européenne le lui penoettraii. L'italie 9ep- tentrionale ne peut oroire à la bonne foi et à TamUté de la France tant que celle-ci s opposera à la constitution é*m Éta.t puissant dans cette partie de la Péninsule. Le jour où les sympathies françaises se seront véritablement éveillées en faveur de l'Italie, la France aidera l 'Italie à s' unir et à former un État qui sera toujours pour elle uu allié fidèh», pourvu qu'elle ne lui demande pas de se dissoudre. Ce jour était encore éloigné à Tépoqué dont nous nous occupons, et il est juste aussi de recon- / iUHtre que Tltalie u était pas encore mûre pour une pa> reille union.
La conduite du duc de Mon temar parut singulière et n'a pas été expliquée. €harles-£mmanael ayant été informé que le duc de Modène s*élmt secrètement allié avec Tfispagne et u' attendait qu'une occasion favorable pour se déclarer, le somma de lui livrer ses fortei^esses; le duc s'y étant refusé, le siège de Modène fut aussitôt conimencé ei presque aussitdt achevé « car la place se rendit. La Mirandole eut le même sort, et cela pendant que les Uoupes espagnoles, commandées par le duc de Montemai* et fortement retranchées sur la droite' du Panam, assistaient l'aune au bras aux succès de leurs ennejnis. €harles*£mmanuel pourtant, qui disposait de ses M,000 hommes et de 11,000 Autrichiens, voulut forcer le duc à lui liv4:er bataille. Il tiaversa la rivière, mais sans parvenir à son but; car ks £sf)agnds s'étuent retirés. Il les suivit ; ils se retirèrent encore , et tou-
m HISTOIRE D£ LA MAISON DË SAV01Ë« |
jours, jusqu'à ce que rAdhatique arrêtât leur retraite. ' Cette fois le rm crut les tenir, mais il se trompait ; car le "
duc de Moûteiuar, le voyant résolu à lui livrer bataille» ' rentra avec son armée dans le royaume de Naples. Le duc de Monternar avait donné, pendant la guerre pré- ' cédente, des preuves de courage et d'habileté et il ne pouvait être soupçonné de lâcheté. On voudrait voir dans sa retraite obstinée une ruse de guerre pour éloigner les Sabando- Autrichiens du Piémont et pour livrer ce pays à l'infant don Philippe, qui était alors en Provence avec un corps d'Espagnols* attendant, pour passer le Var, les secours que la France lui avait ou promis, ou permis d'espérer. Mais si telle eût été la pensée du duc de Montemar, sa conduite n'eût pas été désavouée par sa cour, qui lui ôta le commandement de l'armée et lui substitua le comte de Gages.
Charles-Emmanuel n'avait pas oublié d'ailleurs que { ses États conhuaient avec la France, et, avant de se lancer à la poursuite des Espagnols, il avait envoyé des troupes dans le comté de Nice. L'infant don IMùlippe, de son côté, n'obtint pas du cardinal Fleury les renforts qu'il en attendait. Le traité provisoire produisait Teffet sur lequel avait compté son principal auteur, le marquis d'Orméa; il laissait une porte ouverte aux négociations, et le cai lit liai se flattait encore de détacher Tiharles- : Emmanuel de ralliauce autrichienne. Loin de se joindre ouvertement à l'infant, il exprima même des regrets , d'avoir permis son passa^^e à travers la France. Alors don Philippe, renonçant à la conquête du comté de Nice, se dirigea vers la Savoie.
Elle était en effet sans défense, et Charles-Emmanuel
I charlés-ëmmaKuèl K
COmiDençail à se préoccuper de la situation de celte provioce. Il n'avait pas compté, en sortant de ses IVontières, être attiré par la retraite des Espagnols j usque sur les bords de i Adi latique, et il songeait avec eflVoi à tout ce qu'il avait laissé derrière lui. loquiet et troublé, il se décida à reprendre sans Urder la roule de ses Ktats. Il n avait plus devant lui d'eoDenii à combattre, et le sort jde la I campagne commencée devait dépendre d^événements enicore inconnus. 11 conGaia plus grande partie de ses ; troupes au comte de Daun, et lui-même, avec vingt ba- Uiiluiis d'infanterie et deux régiments de cavalerie, se dirigea vers la Savoie, malgré la saison avancée, le mau- • vais état des routes et la faiblesse numérique de son ar- I mée, et en se disant qu il se rendait dans un pays dont tous les habitants étaient de vaillants soldats lorsqu'ils avaient à défendre leur sol et à combattre oous les yeux de leur roi.
I n ne se trompait pas. A peine eut^îl posé le pied sur le sol savoyard que les montagnes se couvriient de paysans, de bergers, de chasseurs armés et organisés I en bandes (jui protégeaient les lianes de T armée sarde, ' harcelant les Franco-Ëspagnols avec tant de vigueur et ' de constance qu'ils arrêtèrent complètement leurs progrès. Ainsi soutenu par les habitants du pays, Charles- Emmanuel put placer ses troupes de façon à barrer le passage aux alliés. La vue de cette année si bien disposée qu'elle défendait une vaste étendue de pays tout en conservant la possibilité de se réunir sur un' seul point I dans Tespace de deux heures, sullit aux Franco-Espagnols, qui se retirèrent aussitôt dans le Dauphiné* Charles- Emmauuel put s'enorgueiHir un ifistant d'avoir mis en
m BtstotitE t>E LA ^moa m âXvoiË.
fulfe^ en trois mois de eampague, am ésa%eiAfémlBtsùf*
pos^éus de l'Italie, deux armées «ipparteoaiU aux deux plus gi^andes puissance de rfimH>pe. Mais <S6 triompLa Qourt. Les cabinets de VersaUles et de Madrid, qui diii* geaieut la guerre .sans eu partager les pénis, et qui m souciaient peu de la vie de leurs soldats taot qu*iU pouvaient remplacer les morts par de nouvelles recrues, blàutèreut bauleuieut la nioilesse et les tergiversatious de leurs géiuéraux. Sur une injonction précise, ceux-ci ne* prenant rolleusive, jetèrent des ponts sur Tlsère, comme s*iJ8 avaient riotention de passer par Aiguebeile et de couper la retraite à Tannée sarde.
Cette retraite était déjà devenue néceiàsaije, et i'approcbe de Taraiée ennemie ne fit que rendre cette nécessité encore plus pénible et plus nrgente. Les soldats sardeâ ne supportaient pas le climat glacé des Alpe^, pendant un hiver plus rigoureux encore^qu'à l'ordinaîre. Gojubattre avec des troupes maiades, transies et épuisées contre une ai'mée récemment arrivée sur ces hauteurs et en bon état, c'eût été s'exposer à luie inévitable délaito, Chaiies-Eaiinanuel le comprit, et après avoir vaiu^ ment espéré que Fun ou Vautre des membres de son conseil proposerait le retour en Piénionl, voyant que personne ne Tosait, lui-même puisa daos le seniimenti diit devoir le douloureux courage d'ouvrir cet avis. U ne trouva point de contradicteur, et la retiaite inunédiate fat résolue. Ëile fut exécutée avec ordre, et Tennemi as gâirda bien de la truublej-; mais elle ne laissa ])as de coûter plus cber à l'armée sarde et à soa roi que ue l'eul fait une bataille perdue. Les versants du moul^ Cenis fiuent jonchés de cadavres, et un grsmd noo^re de sol-
chrts, qui parvivres^ ^ attendre le eUmat plu» tempéré de l^plaioe, n'y a^rivèi^^t que poui* y moui'ir, soit siUnte» meol, soil a9rè8 cruelles souffrances et de longuee
maladies. Charles-Emmanuel dirigeait cette iuUaile le ctieui- rempli de uûstefise ei de sombres préviaieus. U voyait sar bette armée pluii qu*à» uioilié détruite par sa faute, oar ^ravis d'hiverné r en Savoie n'avait été approuvé par aucun de ses géuépau^x, el il avait refusé de céder k leurs obj^ctîoM. Ce n'était pae tout. Cbaries-Emmanuel voyait dans raiiauduu de la Savoie, au niomeut où Taruiee eujiëuiie renvabîssail» un triste présage de la perte de cette province. H lui semblait qu'il renoiirait à cette contrée, si lidèie et dévauéOt à ce berceau de sa maison dont elle avait reçu son nom. U emportait en effet la conviction que la défense de la Savoie était incompatible avec la. conservation du Piémont» et la douloureuse pensée que la Savoie loi serait tdt ou tard eol^Bvée, à lui ou à ses dâ* ceuiianis, ne le quitta p^us. Jamais il ne repassa les Al* pe», car U- évitait avec soin-tous les lieux qui lui retraçaient de pénibles souvenirs.
Le gros de son^ aruiée» qu il avait laifciaé eu Lonibardie , à la disposition du comte de Daun, s'était retiré de bonne heure dans ses quartiers d'hiver, n'ayant plus, depuis bir fuite du duc de Montemar, d'ennemis à combattre. Mais le comte de Gages , substitué à ce général .par la cour de Naples , essaya, dès son arrivée, de surprendre les Austro-Sai*des. Ayant échoué dans cette tentiitive, il reiUra dans les États du Pape, où iJ comptait attendre le printemps; mai& sa cour ne le lui peraiit pas; BUe voulait tine bataille à tout prix, et le comte, craignant de j)artager la disgrâce de âou
m » HISTOIHE DE LA MA.ISÔN DE SAVOIE.
prédécesseur, se décida à passer le Panaro et à offrit le combat au comte de Daun. Gelai-d, voyant qa*il ne pouvait l'éviter, préféra le prévenir et attaqua les Espa* gnols dans le voisinage d'un lieu appelé Campo-Santo. La batailiot qui dura tout le jour, fat des plus meurtrières, mais la victoire demeura aux Austro -Sardes, puisque les Espagnols abandonnèrent leur campement ^ et 1^ transportèrent, ainsi que les ponts jetés par eux, sur l'autre rive du Paiiaro; leurs pertes d'ailleurs furent trois fois plus considérables que celles des alliés. Biais la 1)ataille ayant été livrée sans autre but que de remporter une victoire, et une victoire paraissant indispen* sable à Torgueil espagnol, la cour de Madrid décora sa défaite du nom de victoire, et aucun de ceux qui aiiibitionnaient ses laveurs n'essaya de la contredire. Le comte de Gages contribua de toutes ses forces à cette singulière interprétation, et lui-même reçut comme récompense de sa prétendue victoire le titre dé marquis de Camj)0-Santo. Des réjouissances pnbliques constatèrent à la cour de àVIadrid ce beau lait d'armes. Les Austro -Sardes dédaignèrent de réfuter d*atissi ridicules mensonges , et ils se contentèrent sagement des avantages matériels qu'ils avaient remportés. Non-seulement le champ de bataille et le camp d'où les {espagnols étaient partis pour combattre étaient demeurés en leur pouvoir, mais les Espagnols s'étaient retirés plus . avant dans la iiouiagne en laissant trois mille de leurs morts au bourg de Gampo-Santo, à côté de huit cents cadavres anstro-sardes.
Le printemps et iété de ilàZ se passèrent en négociations. La France persistait à ne voir dans le traité pro*
CHAHLES-EMMANUEL I'»
visoire entre le roi de Sardaigne et la reine de Hongrie qu'uae ruse diplomatique pour la forcer et pour forcer r£spagne à offrir à Charles-Emmanuel de meineures conditions que par le passé. L'infant don Piiilippe partageait cette manière de voir, tout en s'alannant des prétentions de Charles-Emmanuel et en craignant qu'il ne fût impossible d< le satisfaire. Aussi avait-il occupé la Savoie et se tenait-il prêt à pénétrer en Piémont si les négociations entamées par la France venaient à échouer. Quant à Marie-Thérèse, elle ne se montrait pas aussi prodigue de promesses que la France; mais, reconnwsant l'importance des services que le roi de Sardaigiie lui rendait, die avait consenti à le dédommager pécnoiairement des frais de la guerre, et Charles-Emmanuel qui, en soute- • nant Marie-Thérèse, favorisait ses propres vues politiques, était satisfait de les poursuivre sans que cela lui coûtât d'argent. L'Angleterre, aux prises depuis plusieurs années avec r Espagne, et intéressée à empêcher qu elle ne se réconciliât avec le roi de Sardaigne, offhdt à Marie- Thérèse de la secourir pai* un emprunt, dans le cas où les frais de la guerre lui deviendraient trop lourds à sup* porter seule.
L'infant don Philippe demeurait i( s bras croisés en Savoie, mais Gharles^Emmanuel persistait à ne pas se séparer de la reine de Hongrie. Pour empêcher cette invasiuu njenaçante, Charles-Emmanuel employa les loisirs que Tennemi lui laissait à la construction d'un ensemble de forts détachés destinés à défendre le passage des Alpes. Une ligne de postes fortifiés couvrit la crête centrale des Alpes et s*étendit le long des cols et jusqu'à quelques lieues en avant de ses meilleures places. Le versant du
m HiStOLAfi £)£ LA MAiSOxN D£ SAVOi£.
moal Bîanc vers la mer, ks cois de la Seigne, du Petitâiûit-fieniard, dv mbtt Genis, dti Cfaâteau-taipins «1 de LantMoû , de Brans et de Ifontàlbair dans )é comté de Suse, furent ai)niés par des iortiticatioDs què défendaient à leur tour d'autres fortificatioiis secondaures, communiquant entre elles et avec les places fortes dé Suse, d Exilies, de Fenestrelles, de Démont, de Sauvergne et de Coiii par des chemiiië construit» tout exprès* Bts troupes rég^ulières furent destinées a la défense des principaux de ces lorts détachés» et les fortitications secondaire» devaient être défendues par dés chasseurs montagoai'ds et par des gardes naUonaux ou communaux ; des postes de cavalerie, placés au débouché des princîpaJles vallées, eoulplétaient ce vaste système de fortifications. C'était la première fois qu'un sonveraui employait une Ugne dé mdntagnes aussi considéraldés que les Alpe» comme de véritables forteresses, et il iit>l au mois singulier que cette preuuére tentative de fortifier, non plu» seulement des villes et leurs abords, mais de relier, par un ensemble de forts détachés la chaîne mêmë des Alpes, ait été imaginée et exécutée par un petit souverain qui ne pouvait disposer ni de beaucoup d'argent, ni d'une ^ratnde armée, et qui portait en lui la triste conviction de rinutiiité de ses efforts* Ces travaux occupèffent peii^ dant cin({ mois trente-cin([ baladions de soldats et une multitude innombrable de paysans. Les Espagnols» spectateurs étonnés de ces opérations» essayèrent plus d'uw fois dé les interrompre én se frayant un passage à li avers lear montagnes; mais leurs tentatives ayant échoué, 'Û9 comprirent que pareille entréprise sei^it incdmparaMement plus dithcile encore lorsque les travaux coinman-
déd pâr (Uiiries-Kittittuni^ «niettt âctefés, et ils ifoîll^t^ MSStfrdfiFfNmr feiltar0iipHsagelelongdélairi«r^
On négociait cependant à Vienoe, à Paris, à Slailnd et ^ Londres ; nuûit les négocistîoiis sérieoëes avideoi lieu à Worros entre les plénipotentiaires de Kc reine de Hongrie, de là Grande-Bretagne et de la Sardaigne. Les autres négôclàtlons étaient destinées^ à disslondèr les intentions de ces trois puis^.inces. Enfin le 13 septei.isi e de l'année 17 A3, le chevalier Osorio, plénipotentiaire du roi de Sardaigne, si^oa le tracité définitif entre son souverain, la Grande-Bretagne et rarchiducliesse d Autriche.
Par ce traité, OharleshEmmatiuel renonçait, en faveur dè Marie-Thérèse, à toutes ses prétentions sur le Milanais et s'engageait à défendre la pragniai [que-sanction de Charles VI et les possessions de cette princesse en Italie, pendant toute la durée de cette guerre, «avec uiu: armée de 45,000 hommes eû'ectifs. Marie-Thérèse, de sou jcôté, lui cédait à Pinstant même le comté d'Agherrà eii deçà du Pô et le Plaisantin au delà de la iNura; elle lui abandonnait en outre ses droits sur le marquisat de Final, et elle s'eu i^ageait à tenir en Italie 30,0(K) hommes a sa disposition, qui serviraient sous les ordres inunédiàts de Charles-Emmanuel toutes les fois que les troupes des deux couronnes se trouveraient réunies. L'Angleterre s*engageait à payer au roi, jusqu'à la fin de la guerre , la somme ahnuelle de 200,000 livres sterling, aTra de Taider à entretenir une armée de 45,000 hommes; elle devait aussi envoyer dans la Méditerranée une flotte suffisante pour concourir aux opérations de l'année austrosarde et pour empêcher un débarquement sur les côtes du comté de Nice,
388 «HISTOlaË DE LÀ MAISON t)E SAVOIË.
A peine le traité de Worms fut-il connu, que le cabinet de Versailles conclttt avec le plénipoteotiaire espagnol un
traité d" alliance ofi'ensive et défensive, et que la guerre fut déclarée par la France aux trois puissances sigoa^ taires éa traité de Worms.
Les hostilités commencèrent immédiatemeut,. chacune des parties belligérantes étant déjà sous les armes et sur les lîenx. Les Franco-Espagnols sentaient la nécessité de forcer sur-le-champ le passage des Alpes, pour s'établir pendant l'hiver Àa centre du pays ennemi. Don Philippe, qui se dirig(^ait vers la Provence, rebroussa aussitôt chemin, et attaqua pendant trois jours consécutifs la ligne fortifiée des Alpes, que Charles-Emmanuel défendait en personne. Mais ces attaques n'ayant pas réussi, et la neige étant tombée en grande abondance, don Philippe , qui craignait de se voir enfermé dans ces régions glacées, s'en éloigna à la hâte et ramena ses troupes en France. Cette retraite, opérée dans une saison rigoureuse, lui coûta cl)er. Dans ces trois jours de combat, don Philippe avait perdu plus de 2,U00 hommes; le nombre de ceux qui périrent de fatigue et de froid pendant la retraite et avant de regagner la frontière française, ne fut guère moindre. Les montagnards les suivaient à quelque distance, les attendaient dans un défilé ou au tournant d'un étroit seutier, fondaient sur eux et les massacraient, ou les faisaient prisonniers. L'hiver suivant fut employé par Gharles-iùainanuel à perfectionner le personiiei et le matériel de son armée et k compléter ses fortifications alpestres.
Les Espagnols, de leur côté, et l'infant don Philippe surtout, les considéraient comme -infranchissables. Ce
n* était pas Tavis du prince de Gonti, qui commandait les troupes françaises. Ce prince était un habile homme de guerre, et tout l'apparat de ces gigaiitescjues fortifications lui semblait beaucoup moins imposant qu'à don Philippe. Celui-ci avait adopté Tavis de l'un de ses lieutenants, le marquis de Las-Minas, qui voulait entrer eu Piémont par Nice d'abord, en traversant le j/ar, puis en longeant les cotes de la Méditerranée pendant quelques journées de inarche, enfin en tournant sur la gauche et en pénétrant dans les plaines du bas Piémont par les débouchés du Tortonals, du Parmesau ei du Moutferrat. Le prince de Gonti, au contraire, partageait Popinion des jeunes généraux cpi! Tentouraient , et qui s'engageaient à conduire Paruiée franco-espagnole au moyen de mouvementâ combinés, Ae marches et de contre*marches savantes, à travers ce labyrinthe de fortifications, aussi facilement que s'ils n'avaient à traverser qu'un pays ouvert. Le prince de Gonti insista, soutint vivement cet avis, en faisant ressortir le danger d'une descente de la flotte anglaise en Provence, dans le cas où Parmée franco-espagnole établirait son centre d'opérations aussi loin de cette province. Le conseil de guerre, tenu à cette occasion par les chefs des armées alliées^ fut long et donna lieu à une discussion fort animée. Mais l'infant don Philippe n'avait oublié ni les rigueurs du climat, ni la haine féroce des habitants de la Savoie, et il était bien décidé à ne plus y exposer ni ses soldats, ni sa personne. Son rang lui donnait le droit de décider en dernier ressort, et son avis prévalut nécessairement.
Gharles-£mmanuel connut bientôt les résolutions de Parmée ennemie et s'appliqua sans retard à les déjouer.
m HISTOIAE DE LA ^A^O.N /)JE SAVOIE..
Le château de Nice n'avait pas été rétabli depuis que Louis l'avait déQ[i{i,Q^lé. iUbarle^Ëmfa^pu^ .§e h^t^ 4e l'entourer d*oay^rfbgfts en terre en inacc^jierie, qui
furent jiigés imprenables.
L '^aoeipi ?o|igea abr9 ^ s'ouvrir rm p^ssag^ entre Montalban et la mer, p[iais il fallîut auparavant éloigner
flotte an^itoige, qui, établi^ i^fips qes jpaiages, eippè-
cbaU 4^ traverser l^ br^ 4^ qiç^ qui sépare la Proy^nc^d^
i^ontalban. line bataille navale fut le résultat de cette p^c^ité, ^lalUç ida^i ^^u^e Igs .d^i^ pf^tis $ ^t^i" buèreQt la yiotoire (22 féyricr 17A4). M^s f histoire 1> décernée aux Anglais, qui empêchèr^t en effet le débf^quemcipt projeté par iesJFraaco-if speignois. jCeux-çi se ^éci^èrent alors à attaquer directement les fortification^ if jjjlopjiaUJt^û, qui formaient, depuis cjue les nouveau} tf^y^% i^vaii^Qt été aebeyés, 1^ véritable défeqse de I^ice. La ville fut occupée par les troupes eiineuiies sans oppo5îer, pour ^iu>i jdife» Me r,ésistaucç. |^li4â çe Xk^tfii pas la prise de Nice que Jes Franco-Espagnols se proposaieut, c^était de s'assuref i^n p^^sage sous Montalban et le long du lit-
tqri4* L'attaque eut Uc^u Je avri] ^7))4t ^.t fut d'aboni
heureux pour les assaillants. Les quatre principales batteries sardes toaiI)è{;enjt bientôt au pouvoir de i eqn^^uiii çinq bataillons furent pri^ et emmenés, \$ marquis de
Suse, frère naturel du roi, et coniuiaudaiit à \Iuntalbaii,
pex^h la yie. Ce mftlbeureu^ début ïfçui pourtant paç les suites qu'on deyait eu atle>ndre. Le commandeur de GiûQay remplaça \q m^vg^^ Su;^ pt jqptrepi^t de réparer cet échec. Les troupes sardes, ranimées par lui«
prirent pour la troisième fois les positions qu'elles avaient
CUAiilES-£UMANUEL K Ml
loos franco-eï?pap:nol3, et après avoir épuisé leurs munitions, jleg4H^ui;^vireiUà (X>up^de4iyi0rres. lUcç^^^ tout le jour; mais, vers le soir, reoDemi était en pleiiie rout^, et se voyait cliu^^e ie fusil daas les reins jusqu'aux portas de Nice. Ses pertes dépassèreoi ceUes des S«rdes, c'est-à-dire que le nombre des morts et des blessés frarico-£spag(ioyU fut pluâ coosidérable que celui des Santés ; mais ceux-ci avaient eu dès Je coiomencettieut
de l iiction cinq bataillons pris par l'ennemi, et Tarmée sar^^t qvloique u:èâ-€auiSM^able pajr rapport au cbi^r^ 4e la population, n*était pas de force i supporter un seo^^ie A'evei*. Gbarles- Km manuel reconaut l'insufijsance 4e ses moyens pour exécuter les ^9jBts qu'il s'était tracés, et regretta les travaux accomplis autour de Nice ^ d^ UoQtalbau, que la pert£ de quelques cettUiuû» de soldats rendait* inutiles. Mais ce n^était pas le moment de ^e livrer à d impuisaauts rcigretâ; il iaiiait se bâter de fioraier de nouveaux desseins, ntKundonner des positions qn*Qn ne pouvait plus défendre et se porter sur un antre point plus facile à garder avec ie nombre de troupes eueore jdispoftiUefl- Le rai se déddapour Oreille et y coocentra toutes ses forces , la Hotte anglaise y transportai© Qiat^iel de l'année, rartUlerie, les iuuaitiaa«, Ic^s malades et les blessés. Tontes les mesures qui pouvaient aider à la défense de cette place et des passages qu'elle c^ouiimût furent prises par le comm^<jieur de GiucfiiO ; ceye^idant dfi tristes pensées préoccupaient le roi. La défense d Uueiile était mieux proportiouiîée que celle de Nice aM nombre réduit de ses soldats ; mais sa position était, par
la même raison, beaucoup plus faible que la pri^nière, et
U n# j^uvaii se flatter garder l'une après avoir jMerdu
391 HiSiUlRE DE LÀ HÂISON DË SAVOIE.
l'autre. Ce fut au milieu de ces pénibles réflexions qu'une nouvelle ioattendue vint le surprendre et ranimer sa confiance.
La discorde dont nous avons eu si souvent à déplorer l'einstence entre les princes de la maison de Savoie et ses alliés n'ctait pas un fléau spécialcaient attaché à cette maison. Les commandants français et espagnols des armées alliées y étaient aussi sujets. L'infant don Philippe et le marquis de Las-Minas d'un côté, le prince de Gonti et son éfatrmajor de l'autre» n'avaient jamais été d'accord depnis l'ouverture de la campagne, et c'était contrairement à l'avis de ce dernier que la Savoie avait été abandonnée pour le comté de Nice. Les difficultés qu*on venait de rencontrer dans l'exécution du plan d'attaque dressé par les généraux espagnols donnaient .gain de cause aux généraux français, qui, sanè être elFrayés de ce qui leur restait à accomplir pour parvenir dans le bas Piémont, prenident plaisir à exagérer les périls de l'entreprise en les comparant aux dangers, bien moindres selon eux^ qu'eût présentés le passage à travers la ligne fortifiée des Alpes savoyardes. La posiLiua de Montalban était à vrai dire emportée; mais cet avantage était, disaient-ils encore, bien mince, puisque toute Tannée sarde, moins les cinq bataillons captifs, était encore devant eux, défendant une autre position située à quelques lieues de distance, et qui, quoique moins considérable que la première, était aussi plus facile à garder. Si on parvenait à prendre Oneille, les Sardes iraient se poster plus avant, et ce serait une série de batailles à livrer. En admettant qu'où les gagn&t toutes, on n'en tirerait d'autre profit que la
gloire. D* autre part , si on en perdait une seule, c*en était fait de Tannée ailiée* aventurée au cœur d'un pays ennemi et entourée de paysans féroces et de troupes ha* biles et aguerries. C étaient là de vrais dangers» tandis que l'expédition de Savoie n'en présentait que d^pparents, tels que la science militaire enseignait à les dcjouer. Ces discours inspirèrent aux Espagnols le plus ' vif regret d'avoir quitté la Savoie et leur firent envisager le passage le long du littoral de la Méditerranée comme un projet téméraire» d'une exécution impossible. On parla de rebrousser chemin et de retourner en Savoie. Les Français repoust^rent cette proposition comme une là* cbeté« mais leur résistance acheva de décider les Espagnols, qui regardaient leurs alliés comme des étouidis capables de s'acharner aux plus folles entreprises dans l'unique espoir de capter l'admiration du public. Les Espagnols allèrent jusqu à soupçonner les Français de souhaiter la perte de l'armée et la leur même, pourvu que la supériorité de leurs plans sur c(;nx des Espagnols fût prouvée. Bref, pendant que Charles-Emmanuel et ses principaux oflSclers tenaient les yeux fixés sur la route de Nice, s'attendant à chaque instant à voir paraître les troupes franco-espagooleSi ils reçurent la nouvelle de la délivrance de Nice et de la retraite de l'ennemi au delà du Var. Les Esp mnols s'étaient mis en marche, sans rien écouter^ et les Français les avaient suivis tout en les ac-» câblant de leurs sarcasmes.
Le roi de Sardaigne crut d'abord que cette retraite cachait une ruse de guerre pour l'entraîner loin du littoral. Connaissant la faiblesse de sa posillon, il ne pouvait croire que l'ennemi se retirât devant lui, sans tenter une
seule lois la fortune dea armes. Mais d'autres noovfllf|8 éîssipèreot bientôt ses doutes. L'armée franco-espugnrie continuait sa marche vers le Dauphiné, et allait évidemment essayer une seconde iovasioQ de laSavûie. Convaincu dès Jors qu*il n'avait pas à craindre une nonviàle attaque dn littoral, Charles-Emmanuel ramena en toute hâte ses troupes vers les Alpes occidentales, les rassembla entre le lloDt-Viso et la Sture, et établit son quartier général derrière les lignes de (Château-Dauphin. On était ïdors au mois de juillet de Tannée 17i&.
Ni le prince de Conti ni ses p:énéraux n'avaient trop présumé de leur habileté ^n s' engageant à anéantir par de savantes manœuvres et presque sans coup férir l'obstacle des fortifications alpestres qui semblaient si redoutables aux Espagnols. Une partie de l'armée alliée gravît les hauteurs dominant les premières barricades que commandait le maquis Pallavicini, et elle régla si bien sa marcbe qu'au moment où l'autre moitié de Tar-* raée, sous les orcTres des princes, était prête à attaquer de front ce premier point, les Sardes aparçureut tQut à coup les h»iteurs environnantes couvertes d^eonemis. Le manjuis Pallavicini comprit aussitôt que la défense des barricades était impossible, et sans perdre un te^ps précieux en efforts aussi meurtriers qu'inutilos, il encloua ses canons, brida ses uKigasius et conduisit ses troupes en bon ordre, sous la protection du fprt de Aémont.
Le bailli de Giory avait d'abord reçu Ji^ordre d attaquer Gbàteau-Dauphin à un certain moment donné, et d'après
leurs calculs les princes devaient t ire en mesure de lui
porter SAfiours. Uais, après \» wcfiè» <^ ^'^tt^i^p^ ,4^
iHtrrîcacles et la retraite prudente du marquis Paltavicini^
^ pfiqcÊS iugiureiu que Tassaut Chà^eau-Dauplilii Betrjèii superflu, et Us envoyèrent un exprès aq bailli pour lui ordonner de s en abstenir et de les venir joindre sur ^a autre poiat. lin accident arrivé 4 ce messager eji^i^" çh^ le baiUi de connaître le changement survenu daps les dispuMUuu3 i^es princes, et fut caube (^u'il JUvra i^a.j^aiUe sous Châteav-Daupbin, pendant que les secours sur lesquels il comptait étaient loin de lui.
P'autre part, le roi de^ardai^e, ayant etu inloimé du succès des enoemis au passage des barricades, se disposait à abandonner la position de Cbàteau-Dauphin, et ce Xut le mouvement opéré par ses troupes pour commencer
riBtraite, qui décida le bailli de Giory à bâter son attaque. U était t; ois beur^s de i'après-nucii ioj si^ue cet offi- CH!^ parut avec ses troupes devant la grande redoute de Pierre-Longe, la plus forte posiUoo de toute la ligne. Ses premier^ aiforts furent courounéi» d'un plein succès ; les Quvr^iges extérieurs furent (tinportés eo quelques instants, et les mille soldats sardes quidéfeiidaieiit le poste se vireat repoussés dans riutérieur du fort. Mais ce premier effet de la surprise fut de courte durée. Attaqués corps ijk corps par les Français, les soldats sarde.> ic- Irouvèrent bientôt toute leur énergie et refoulèrent les ^saillants jusqu au fond d'un ravin qui formait comme uuiu^sé (iaïur^ autour de la redoute, et dans lequel les Français étaieat exposés au feu de toute Tartillerie du fort qui les foudroyaiL L'herbe couverte de verglas sur laquelle ils marcbiûent était si glissante qu*Us tombaieut ^ cba^que pas et ne pouvaient se soustraire par la rapidité ^ ^rs iqQHV^u^^ ^uc^rm^ quiiriiers dç rç-
ches que les Sardes avûent préparés à Tavance et qu'ils faisaient rouler sur eux. Le découragemeiU des Français fut si grand qu'ils demeurèrent, pendant plus de deux heures, dans cette affreuse position sans rien tenter pour en sortir, jusqu à ce que le bailli de Giory, ayant été blessé mortellement, fit donner le signal de la retraite. Elle était presque aussi cUllicile que l'attaque, puisqu'il fallait, pour sortir du ravin, gravir la pente opposée à celle où était coiiblruit le foi t, que cette pente était des plus escarpées et le ravin des plus étroits, de sorte que chaque soldat français grimpant sur la montagne en face de l'ennemi lui présentait un but presque impossible à manquer. Le nombre des malheureux qui roulèrent dans l'abîme dépassa de beaucoup celui de leurs camarades qui parvinient au sommet de la montagne. Ce fut alors que deux régiments français, animés par cette ardeur héroï jiio qui fera toujours de Tarmée fi ançaise la pi emlère armée du moude, prirent le parti de fermer Toreille au son du tambour qui battait la retraite, et de faire taire l'ai lillcrie enneiujie, q ui ex tenu iu ait leurs frères d'armes. 11 fallait pour cela prendre la redoute, et le corps d'armée tout entier venait de le tenter sans succès. N'importe I Ces deux régiments ne calculent ni les diilicuités de l'entreprise, ni les dangers qui les attendent* Tandis que lenrs camarades tombent foudroyés à leurs côtés, ils s'élancent au pas de course. Plusieurs d'entre eux sont précipités au fond du ravin et ne se relèvent plus. Les autres pressent le pas, s'encouragent, arrivent au sommet de la hauteur ; ils sont à quelques pas du fort; ils se précipitent sur ses murailles, les escaladent eu partie, y pénètrent par les brèches et jusque par les
CHAHLES-tMMANUEL K â9Î
ttîêiirtrières où sont placés U s canons.- Lu carnage affreux de Sardes et de Français est le résultat de ce coup de main audacieux, lia se battent, ils s'égoi^ent sur les pièces, dans riiitérieur du fort, partout où se reocoiitrent; mais la redoute demeure au pouvoir des Français, et le reste de leur armée, qui poursuivait sa funaste retraite, se demande étonné ce qui a fait taire rartillerie sarde. Dans ce fait d'armes, si glorieux pour une partie de l'année Iraiiraise, ses pertes furent pu aria m beauconp plus considérables que celles de Tarniée sarde, car ceUe**ci n'avait qu'un millier d'hommes dans la redoute, et plusieurs d'entre eux écliappèrent au carnage. Les • Fraqçals avouèrent y avoir perdu cent officiers, dont six généraux.
Cependant, la ligue des Alpes était forcée. Au lieu de s'obstiner à réparer cet échec, Gharles-£mmanuel s'appliqua à défendre ses places fortes et à entraver la marche des Franco-Espagnols. U réussit à les empêcher de mettre le siège devant Démont avant la mi-août, et, diaprés son calcul, il leur fallait au moins deux mois pour s'emparer de cette place si bien fortifiée. Hais un malheureux accident déjoua ses prévisions. Le feu prit dans l'intérieur de la citadelle, et quelques soldats, saisis d'une terreur panique, coururent aux portes et les ouvrirent. Dès lors, la route de Goni était ouverte à l'ennemi; il ne tarda pas, en effet, à s'y porter et à commencer le siège de la ville.
Charles-Emmanuel n'avait pas oublié les héroïques leçons qu'il avait reçues de son père dans une occasion • plus triste encore que celle ou lui-même se trouvait. 11 tâcha d'imiter la conduite de Yictor-Amédée pendant le
m HISTOIBE DË LA MAISON DE ^AVOtË.
siège de Turin par les Français, et il y réussit. 11 se présentidt incessamment à l'armée ennemie de façon à loi inspirer le àémr et Tespoir de s'emparer dé sa permme ; puis, au moment où ies chefs de l'armée franco-espagnole se croyaient assurés soit de le forcer à leur livrer bataille, soit de l'attirer dans un piège, il disparaissait h leurs yeux pour recommencer bientôt ses trompeuses mntnœuvres. I) parvint ainsi à ralentir considérablement et parlois même à interrompre conjplétement les opérations du siège de Coni. Les paysans des environs* les Vaudois surtout, se montrèrent, cette fois encore, d*utile9 et de zélés auxiliaires de leur roi. Ils formaient de véritables guérillas^ interceptant et enlevant ks convois dé Tannée ennemie, harcelaiit et attaquant ses avant-postes et les corps isolés, et pénétrant jusque dans son camp pour le* piller, lorsqu'il n'était pas suffisamment gardé.
Ainsi troublés et détournés de leurs opérations, les assiégeants ne parvinrent jamais à investir complètement la ville de Coni. La tranchée y fut pourtant ouverte, et peut-être cette place eût-elle fini par succomber si Gbai les- Bmmàuuel ne s'était décidé à tenter, pour la sauver, les chances d'une bataille. Ce fut le marquis d'Ormèa, le diplomate et le conseiller le plus habile peut-être que TËurope pdssédât à cette époque, qui l'y engagea, car le roi de Sardaigne avait en ce moment beaucoup à gagner et peu à perdre des suites d'un combat. On pouvait forcer l'ennemi à se retirer, et lors même que l'issue de la bataille serait défavorable à Charles-Emmanuel, les Bardés parviendriUent toujours à introduire dës troupes fraîches dans la ville, ainsi que les provisions et les mu- • nitions dont elle commençait à manquerr Ce fut le mar^
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qeis d'Orméa hd-sMae qui se chargea d'opérei* le ravr-
taillemeut de la place peudaiit TeDgagemeut, et il s en acquitta arec le zèle, rJbabiieté et le bonheur qui aem* bfaôeot raccompagner dans toutes ses entreprises.
La victoire 6e déclara pourtaut coiiUe Ciijaries Euima- »ud. Le sori semblait le poursuivre ; car tous les accidents qui ont si souvent une grande part clans le succès desenti-eprisesliumaiiies touioaient toujouis à :>oadéâavautage* Péttl-être aussi avait-il le tort de vouloir les prévenir à IV van ce et inaiiquait-il de cette confiance dans sa destinée ou dans la protection divine qui permet à T homme de génie de suivre ses inspirations. Celui qui prétend tout prévoir et aviser à tout s'impose une tâche impossible à accomplir et ne songe plus à profiter des accidents imprévus. L'homme doué d'une intelligence véritablement supérieure prévoit les événements qui se âuiveut et qui s enchatuent^et réserve son attention et sa résolution pour les accidents qui surviennent peiidaiit l'action, sans se laisser ni surprendre ni troubler par eux. Cbarles-Ëmmauuel voulait tout prévoir, croyait avoir tout prévu, et lorsqu'il apercevait sou erreui*, il ne savait ([ue s'arrêter. Cet excès de prudence lui avait fait prendre l'iiabitude de disposer son armée en ligne de bataille la veille du jour qu'il destinait à un combat. Cette fois surtout qu'il s'agissait d'une action si importante et« pour ainsi dire, décisive, il n'eut {j;arde d y manquer. Mais les Français, qui voyaient ces préparatifs sans connaître ses intentions, crurent qu'il se disposait à les attaquer le jour même, et prélérant l'oiiénsive à la défensive, ils engagèrent aussitôt l'action. Tous les plana du roi de Sardaigne furent renversés par celle iiTuptiun soudaine, et lui-même
(00 filâtOtttfi DË tÀ llAtâO^ DE SAV0I8.
n'eut plus d'autre pensée que d'arrêter les combattants*
n ne put y parvenir, et il réussit seulement à rendre la victoire impossible à son armée. Les Français avaient attaqué son aile gauche, ce qui était en désaccord avec le plan qu il avait prémédité. Ses soldats étaient trop braves et trop remplis d'ardeur pour se restreindre aux mouvements prévus par lui. Malgré ses ordres réitérés, il ue put jamais les décider à quitter le champ de bataille. L'aUe gauche du moins continua la lutte; mais ni la droite ni le centre de T armée n'obtinrent de leur clief la permission d'y prendre part. La nuit seule put séparer les combattants, et Gbaries-Emmanuel se hâta d'en proùter pour rassembler ses tioupes et les ramener dans son camp.
Les Français purent se féliciter du succès de ce combat, qu'ils décorèrent du nom de victoire. L'ennemi leur avait, en effet, abandonné le champ de bataille et s'était retiré dans ses anciennes positions. Mais, d'un autre côté, le marquis d'Orméa avait fedt entrer dans la forteresse assiégée tous les secours dont elle avait besoin, et en avait emmené tous les blessés et les malades, qui en gêoaient la défense. Si le succès du siège avait été douteux jusque-là, il semblait désormais désespéré, et les généraux franco-espagnol$ y renoncèrent. La bataille dont je viens de parler avait en lieu le 25 septembre, et le 22 octobre le siège de Coni fut levé. Les assiégeants se retirèrent sous le fort de Démont» dont ils s'étaient emparés en franclîissant les Alpes: et Charles-Eminanuel se disposa à les attaquer pour leur reprendre cette place qu'il ne pouvut laisser à reonemi; mais celui^^û le prévint. Impatiente de quitter un pays où des daagens
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toujours nouveaux semblaient naître .sous ses pas et de se retrouver avant la chute des neiges sur le sol de la France, Farinée franco-espagnole se hita de démolir le fort de Déuiont, d*en emporter tout ce qu'elle put prendre avec elle, de brûler le reste et de repasser les Alpes. Tous les fruits de cette première campagne étaient perdus pour elle, et Charles-Emmanuel pouvait se dire avec orgueil que sa puissance n'avait subi aucune diminution ni son pays aucun dommage sérieux. Mais le sort lui préparait, pour la campagne suivante, de plus tristes résultats* Un nouveau màriage, celui de l'infante Marie-Thérèse avec le dauphin de France, resserra Tuniou entre les cours de Madrid et de Versailles» Le roi d'Espagne souhaitait ardemmeut d'ajouter le Milanais à l'apanage de l'infant don Philippe en Italie, et la France partageant ce désir, les deux rois s'engagèrent par serment à ne rien négliger et à ne reculer devant aucun sacrifice pour atteindre ce but ; et, ce qui nous semble aujourd'hui extraordinaire, l'Italie adopta non-seulement les vues des deux puissances liguées pour 1 asservir, mais elle leur prêta son concours pour les aider dans leur œuvre.
Le rovaiiine des Deux-Siciles n'était, à vrai dire, qu'une dépendance de 1 Espagne, lin prince espagnol y régnait, et, ainsi que cela s'est vu fréquemment, il avait gardé sur le trône de Naples le cœur et l'ambiiion d'un. Espagnol, Aussi rien de plus naturel que de voir une armée napolitaine marcher, de concert avec celles de la France et de l'Espagne, à la conquête du Milanais. Mais ce qui semble plus singulier, c'est l'alliance contractée à cette occasion entre la république de Gênes d'un côté et la France et l'Espagne de l'autre. Cette alliance était fort
m UlSiOlKb DE LA MAISON DE SAVOIE.
fechcrchée par les cours de Versailles et de Madiid ; car ce n'était que sur te littoral génois qu'elles pouvaient Of)érer le débafqtieiâent de leurs troupes, et à travers 9ùù territoire que ces troupes pouvaient pénétrer jusqu'au eœur du pays ennemi. Mais comment la république de Gènes, d'ordinaire si prudente et si jalouse de son Indé^ pendance, se moiitrait-eiie tout à coup si empressée d attirer l'étranger sur son territoire et de rétablir sur eee frontières? Nous trouvons rcx|>llcation de cette iiiconsé^ quence dans un article du traité conclu Tannée précédente etatfe la reine de Hongrie et te roi de Sardaigne. Marie'» .Tbérèse avait cédé à Ciiarles-Emmanuel ses droits sur le marquisat de Final; mais ces droits étaient nuls puisque Tettipereur Charles VI, père de Mariè-Thérèse, les avait antérieurement vendus à la république de Gênes* moyeniiant iix millions de livres, que l'empereur avait touchés. Il est peu probable que Marie-Thérèse l'ignorât en signant te traité; peut-être même s'était^Ue félicitée de sa propre adresse en payant avec de la fausse monnaie les service que Charles-Enmiauuel s'apprêtait à lui rendre. Ce qui est plus étonnant, c'est que Gfaarles^Emnmnuel ait ac* eepté, sans demander d'éclaircissement, la prome&se d'une paœille récompense. Peut-être espérait-il, eu lais* sant croire à «on alliée qu'il était aa dupe, rengager à te dédommager plus tard^ c'est-à-dire lorsque les Génois s'opposeraient à l'exécution de cet article du traité, pau: l'abandon de quelques terres dans le Milanais. Ge qu'il y a de certain, c'est que Marie-Thérèse n'aurait [)a8 coamiis cet de mauTaise foi, êk ^ avait prévu qu'il aurait pew effet l'alitance des Génois avec la Franoe et TEspa^i^De. Peut-être s at«e«idait^4e à des protestati^s de la part
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des Génois et espéi ait-elle acheter leur coiîcouis en leur reudaût ^ qui leur «j^fuurleuait déjà. Mais il en arriva atttreuieiit. Indigo^, #t i boa droit* contre la rane de IJongrie contiu le roi de Sard^gne , qui disposaient ainsi de leur» iiewt kw Céqois dédaigoèreat les plaintes , et ne songèrent qu*à la vengeanee. Elle Att terrible, car eu livrant passage aux armées étrangles» ils anéantirent d'un seul conp tous les travaux exécutés à tant (le frais par Cliarles-Euinianuel pour furufier ses États et les mettre à Tabri da rinvasion ennemie*
lue Gommandoment des troupes franco-espagnoles fut aoi30é au maréebal de MaïUebois, élève de Villars et le dernier peut-4tre des généraux' appartenant à cette gierieuse école. Il résolut de rassembler autour de Novi, sur le territoire de la république de Gènes, toutes les troupes dont il di^osait, en y comprenant l'armée rj.ipolitaine. Le débarquement sur un point quelconque de la Lignrie était devenu impraticable depuis qu'une flotte anglaise était stationnée dans ces mers; mais le comté de Nice et Villefrauche étaient demeurés au pouvoir des Français depuis le combat de Ifontalban, et ce fut en traversajiL le Var que les troupes fiauco-espagnoles pénétrèrent dans ïa Ligurie. l^les maichèrent ensuite le long de ses côtes jusqu'au point où la route de Novi vient aboutir à la mer. Les troupes, coiuluites par le maréehai de MaiUebois lui-même, mirent soixante jours à défiler le long de l'étroit passage où l'on a construit depuis la route de latioroiche, et elles furent exposées d'une part au léo de la flotte «leglaiee, et de f autie, à celui de 50,000 Austro-Sardes et de toute la population des montagnes» tt eût été Cscik d'<ensevelir Tannée enne-
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mie sous les éboulements du terrain et sous les quartier^ de rochers qu'on aurait fait rouler sur elle. Rien de tout cela n'eut lieu, et les Franco-Espagnols en forent quittes pour relTroi (^uc leur inspirait naturellement la pensée de ce passage. Ils purent supposer avoir, par leur aspect, tellement troublé le jugement de leurs ennemis qu'ils leur avaient fait perdre de vue les ressources et les moyens de défense dont ils disposaient encore; et nous, qui étudions les faits à plus d'un siècle de distance, nous ne saurions les expliquer autrement. Les résolutions hardies imposent même aux plus braves, et cette marche de soixante jours, exécutée entre deux ennemis, saus espoir de retraite» portait un cachet d^audace si extraordinaire, qu*îl pouvait suffire à paralyser toute résistance. Les Austro-Sardes suivaient à la v érité, du haut de leurs sopmets escarpés, les bataillons franco-espagnols; parfois même ils les attaquaient, mais avec si peu de vigueur et d énergie, que les Franco-Espagnols se senti- rent plus rassurés après avoir essuyé quelques attaques qu'ils ne l'étaient en commençant leur long voyage. D'où vint cette inertie des Sabaudo-Autricbiens? du roi Charles-Emmanuel ou du maréchal de Schulembourg, tous deux braves guerriers et généraux expérimentés? Les historiens auxquels j'ai emprunté ces.faits la déplorent sans l'expliquer.
J'ai dit tout à l'heure que le plan du maréchal de MaiUebois était de rassembler autour de Novi les trois armées dont il disposait : Tarmée française, Tan née espagnole et l'armée napolitaine. Cette dernière, commandée par le comte de Gages, devait traverser, pour se rendre au lieu du rendez-vous, toute l'Italie centrale en pré-
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seuce des troupes autrichienoes, que dirigeait le prince de Lobkowitch ; ceDes-ci la suivirent pas à pas, sans pouvoir ia forcer à leur livrer bataille. Après avoir rassemi>lé ses trois armées, le maréchal de Haillebois se proposait d'attaquer simultanément le Piémont et le Milanais, persuadé qu'il était, d'après sa couaaissance du caractère autrichien, que Marie-Thérèse abandonnerait son allié, le roi de Sai daigne, pour courir à la défense de ses propres possessions, et que le Piémont serait alors pour lui une proie facile*
Grâce à l'habileté de Maillebois et de Gages, ainsi qu'à la sagesse de leurs mesures, la jonction des trois années eut lieu au jour et presque à Tljeure fixés. Les Génois alors, voyant leur territoire bien défendu par des forces aussi considérables, proclamèrent ouvertement leur alliance avec la France et TEspagne, «et leur fournirent, comme ils s'y étaient d'abord secrètement engagés, 10,000 hommes de bonnes troupes, et un train d'artillerie de siège et de campagne.
Pendant que l'ennemi déployait tant d'activité, Charles- Emmanuel et son allié se tenaient obstinément sur la défensive, se bornant à empêcher le siège d'Alexandrie, et assistant l'arme au bras à l'attaque et à la prise de ïortone.
C'était cependant Alexandrie, et non Tortone, que le
maréchal de Maillebois convoitait, et dont il voulait se faire un point d'appui avant de poursuivre l'exécution de ses desseins. Mais retranchées dans leur camp de Bassigûano,les troupes sabaudo-autrichiennes couvraient Alexandrie et ne pouvaient être forcées. Le général français eut recours à la ruse pour diviser et par coq-
m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.
séqueiU anioindiir les forces qu'il avait à combattre. U appela à lui la restant des ti'oupes française» et espa^ gnoîes, dispersées dans la Lîgurie ; et les diri^Lifaiit du côté de Pavie, il s'en empara par surprise, ainsi que de Parme^ de Plaieatiee et de Bobbio; puîa il fit jeter un poiil sur le Pô, et prit toutes ses disposiliow €Oiame s'il eût eu rint^ution d'entrer dans le Milanais. Le maréchal de SchuIeollyDurg donna dans le piège ; et, sourd aux remontrances et auxsupplicaii uis de Gliarles- Emmanuel, il^ le quitta pour courir à la défense du UiAm^ nais-. C'était précisément là ce que vouktit le luaréchal de Mailkbois. A peine eat*-ii été informé du départ de Scbttlemboûrgv qu'il fit rebrousser chemin à ses soldais. Se dirigeant à la tète de sa puissante armée vers Bassîgnano» il y arriva en peu d'beurès; et, attaquant à l'improviste les Piémontais, trop peu nombreux pour défendre une^gae aus^ étendue que celle de leur camp, il les tailla en pièces (septembre 17AS). Vainement Char* les -Emmanuel, informé à son toiu: de l'approche des Français, avait envoyé oenmér sur couirter vers le maré* ehal de SeMembourg^ pour le lefipeler auprès de lui^ vainement Schulembomg, éclairé par le message du roi, 4iVait reccAiâu son erreut et s'était empressé de revenir
sur ses pas; la bataille de Bassignano était perdue pour ' ^ les Sabaudo-Autricbiens; et le maréchaâ luinuême, trouvant la route ocôupée par l'ennemi, fût contraint de se détourna sur Casai pour rejoindre Charles-Emmanuel. Celui^i, coAinaadant en personne son.aititee^acde et ayant son 61s à ses côtés, s'était retiré à Valence, f^rèfe avoir jeté^ sept bata^ons de sa réserve dans lacUadeàie d*A)eMMKkie) L^^ége de la: viUè d^AkM^
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meo^ aussitôt par las Franco-Espagnols^ et meaé ave<;
tant (le vigueur, que le gouverneur piéiDQuUis rendit ai^rèd onze jour» de ré^i^tance.
Le gouverneur et la garnison se retii*èrent pourtant dans la citadelle, dont le blocus fut iuuuédiatej^ept ^a* trepris* Cette malheureuse campagiie sa t^mina ^v4Qt la moitié de décembre de l'année 17A5 par la prise de Casai, ce qui permit à 1 luiant doaPbdippe et aux Frapco^ Espagnols d'bivémer chez Tennemi, Les Français s'étaient rendus maîtres du cours du Pô depuis Casai jusqu'4 Pavie. La-Lonaelline» le Montferrat, le Favesai^i h Tortonais et la plus grande partie du Milanais» du Parmesan et du Plaisantin étalent perdus pour le roi de Sardaigne et pour la reine de Hoagrie. Ce fut ce momeai
que choisit Louis XV pour faire des propositions d'accommodement à Cbaiias-ËnimanueL Le roi de France avait alors pour ministre des affaires étrangères le marquis d'Argenson, plus connu comme publiciste que comme diplomajte^ quoiqu'il ait eu des Vues très-^neuves sur le droit international. M. d'Argenson voulait rendre l'Italie à ellemême en cbas$ant i'Autrkbe de la Lombardie, en exigeant des princes étrangers, étaUis dans la Péoiusule, rabaaduu de toutes leurs possessions extérieures, et en
ajoeiwt 1 £sp0.gne à jreuoocer aux préjlenlions qu'<eUle faisait de nouveau valoir sur l'Italie du NordI Quelle était lu puissance qui était appelée à hériter du Milauais, resté aaas maître à la suite de l'expulsion des Autrichiens et de la retraite volontaire des Espagnols ? C'était la Sard<^giLe. Cependant CJuaries-Emmanue;! hésita d'abord ^ eoixer dans les projets du umiidtre fraiiçwe« Il «e $'y Aérgyda ^'^ès §'êtfj^ .çonyaiw^u que Louis XV avaiî' éc^:it
m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.
de sa propre main le plan du partage de l'Italie. Alors (lô décembre 17A5) il signa des préliminaires secrets, d'après lesquels il devait recevoir le Milanais, moins Crémone, Tortone et Vogbera. Seulement il stipula qu'il ne se considérerait plus comme lié par cette convention si,
passé le 28 février 1745, il n'avait pas eu avis de la ratification de Louis XV. Malheureusement T opposition que la cour de Madrid fit à la combinaison de M. d'Argenson retarda la conclusion définitive de Tarmistice entre la France et la Sardaigne ; cet armistice, en effet» ne fut approuvé par Louis XY que le 17 février. Immédiatement le comte de Maillebois, fils du maréchal de ce nom, partit pour ritalie avec le traité dans sa poche. Mais retenu à Lyon par la nécessité d'attendre les ordres du ministre de la guerre et arrêté par les neiges dans les Alpes, il n'arriva à Rivoli, près de Turin, que cinq jours après l'expiraiion du délai accordé par Charles-Emmanuel à la cour de France. U y trouva une lettre du marquis de Gorzegno, ministre piémontais, qui l'invitait à ne pas pa^ raltre à la cour de Turin, où se trouvaient les envoyés de l'Autriche et de l'Angleterre. Puis il reçut la visite du comte de Bougin, ministre des affaires étrangères de Charles -Emmanuel ; ce ministre était chargé de lui rignifier la rupture des négociations et la reprise des hostilités.
Pour mener la nouvelle guerre à bonne fin, il était nécessaire que le toi de Sardsûgne fât secouru par l'Autriche. Cette puissance parut d'abord résolue à l'aider loyalement Par l'ordre de Marie-Thérèse, un fort déta-
chement d'Autrichiens sejoigait aux troupes piéniontaises, qui devaient, sous la conduite du comte de Leutrun, em«
CUARLES-EMMA.NL'EL 1". 4uy
porter Asti, et, une fois ce premier succès obtenu, débloquer la cjtadelle d'Alexandrie, investie depuis la midéoembre par Tarmée franco-espagnole.
M. de Montai, comuiaiidaiu de la garnison française d*Âsti, avait cru s'apercevoir de quelque mouvement insolite dans les troupes piéraontaises ; et, leur supposant rintention d'attaquer la garnison française d'Alexandrie pour en ravitailler la cttadeile, il écrivit au maréclial de Maiilebois pour lui comiiiiuiitiuer ses soupçons et le mettre en garde contre une soudaine attaque. Lemaréchai, de son côté, plus avisé que M. de Montai, devi* naît les véritables desseins des Piémoutais et en avertissait cet officier, en lui promettant d'ailleurs de prompts secours. Ces deux lettres eurent le même sort. Elles furent interceptées par les Piémoutais. Dans la nuit du 5 au 6 marS) le comte de Lentron investit Asti avec une ardeur et une rapidité si grandes que le commandant français ne s*en aperçut qu*aa moment où toute issue venait de lui être fermée. Quelques pièces de canon avaient été apportées en poste de Turin; le comte de Lentron les dirigea contre les murs de la ville, et y ouvrit en peu d'instaots une large brèche par laquelle il allait donner l'assaut, lorsque le comte de Montai demanda à capituler.
La journée se passa en nép^ociations , qui n'interrompirent pourtant pas les travaux des assiégeants. Leur feu, de plus en plus vif, servait de commentaire aux arguments des Pié montais, qui pressaient M. de Montai de se rendre s*il voulait éviter à ses troupes épuisées et aux citoyens inoffensifs les horreui*s d'un assaut. Vers le soir» ils lui montrèrent toutes les collines qui dominent
la ville couvertes de soldats. Ces soldats, dont les artae» reiléuUeot les rayons du soleil couchant et qui seoH blaient se multiplier sous les yeux étonnés de IL de Montai ifétaientpourtaut que des paysaus des environs placés en guise de comparses pai* le comte de Leatron sur les hauteurs environnantes. A neuf heures du scnr^ les assiégés arborereat le drapeau blanc. La nuit se passa encore à débattre les conditions^ et ce ne fut pas sans peine que le commandant français promit de remettre* au point du jour» les clefs de la >ille aux AusUio- Sardes. Cependant sa signature n'avait pas encore été apposée au bas du traité, lorsque le 8 mars, à quatre heures du. matin* des fusées s' élevant dans la direction d'Alexandrie annoncèrent l'approche du maréchal de MaiUebois. Le comte de Lentroa et M. <le Montai étaient abrs enfermés dans la Chartreuse d'Asti, où ils. diacutaieiit encore les termes de la capitaktion. Le premier, informé secrètement des si^iaux que le maréchal répé* tait en vain, se hâta de conclure. Quelques heures plus tard, M. de Montai déposait les ai-mes et se rendait prisomiier de guerre avee tous ses gens, sans avw seulement sou|)çonné que le secours était à ses portes. D'autre part, le maiéchai ne recevant aucune réponse à sea signaux et ayant vainement attendu quelques instants, se retira convaincu qu'Asii avait succombé.
Asii n'était pourtant qu'une porte ouverte sur Aletaadrie. C^était œtte ville qu'il importait de reprendre, c'était sa citadelle qu'il importait Siurtout de secomir et de rairilaiiler, si l'on ne voadsît retendenoer à l'en- HêïoL
CUARLES-BMMÂNU£L I*'. 4M
li^ garnison française d'Âlexândiie, comme il avait surpris celle d'Asti Mais rapparition du marécbal de Maillebois aux environs d'Asti lui prouvait que m piésence, aiosi que ses intentions* lui étaient connues, et qu'un coup de main était devenu impossible. Pnisqoe Talanne • était donné, il se décida à en proûter.
Mais la fortune l'avait mieux servi qu'il ne le croyait Lorsqu'il regrettait l'alarme donnée à l'ennemi, il en ignorait l'étendue, et il ne pouvait en prévoir tous les effetSi Le matin même de la reddition d'Âstt, le comte de Lentron partit en toute hâte pour Alexandrie; il espérait y arriver avant que l'ennemi, revenu de son étonnement, n*eât pris les dispositions nécessaires pour le repousser. 11 n'avait pas besoin de tant se iiàter. 11 -s attendait à chaque pas à apercevoir l'ennemi venant à sa rencontre, ou établi dans les fortes positions qui entourent Alexandrie, il arriva le jour même à Solari sans avoir ni ren^ contré ni découvert un seul ennemi. Lcto non^les qu'il apprit alors le remplirent d'étonnenaent et de satisfactioii. Saisis de teireur à l'annonce des nq[>ides mouve* flfteols des Austro^Sanles^ les France-Espagnols avaient abandonné toutes leurs fortes positions, et coura, saes pi^ndre baleine, vers Bassigaano; pm, m s*y croyaiit pas encore en sûreté, ils avaient repassé le Tanaro sur des ponts de bateaux, qa'ils av^^t brtMés â(>rès s'en ttre servis.
Le maréchal de Maillebois lui-même seiublait saisi du même vertige qvi entraînait ses sddats à une fuite honteuse. Profitant de oe revipement ioatlendii du mt, te
comte de Lenlron arriva dès le lendemain matin à Alexan-
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délie, qu'il munit de tout ce dont elle manquait. La garnison, épuisée et .réduite à.la dernière misère, salua ce renfort avec des transports de joie presque fréiiétiques, et l'on raconte que les malades eux-inômes s'échappaient • des hôpitaux en chemise ou enveloppés -de leurs draps pour venir baiser les raains de leurs libérateurs. An plus fonde ce touchant délire, on apprit que la garnison espagnole, en possession de la ville» en sortait à la hâte (10 mars).
D'où venait cette inexplicable panique ? Personne n'a jamais révoqué en doute la bravoure do soldat français, et cette fois il était commandé par l'un des plus grands hommes de guerre de ce siècle, qui fut celui du prince Eugène de Savoie et du grand Frédéric. La résistance opiniâtre du marquis de Carail à Alexandrie méritait le respect et l'admiration d'un ennemi généreux et intelligent; mais ni la prise d'Asti, ni la résistance d'Alexandrie n'étaient dâ ces exploits extraordinaires qui troublent par* fois le jugement des spectateurs, et leur font considérer ceux qui les exécutent comme des êtres surnaturels dont la vie est protégée par un charme secret. Ce qui causa k singulière épouvante des troupes franco-espagnoles, ce qui leur enleva toute confiance eu elles-mêmes, ce fut la défiance qu'elles éprouvaient les unes envers les antres. L'Espap^ne était informée des négociations secrètes qui avaient eu lieu pendant le dernier hiver entre le roi de France et le roi de Sardaigne, négociations dont on avait ^oulu lui faire un mystère. Elles avaient échoué en apparence, puisque la guerre continuait; mais rËsps^oe craignait que la paix entre les rois de France et de Sardaigne n'eût été conclue secrètement, et que la guerre
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actuelle n'eût d'autre objet que de se débarrasser d'elle en la sachtiant. Le soupçoû engendre inévitablement ie soapçon, et les Français commencèrent, à leur tour, à clouter de la loyauté esp.tguoie. Il faut reconnaître cette fois que la défiance des Espagnols était plus excusable que celle des Français. Que les Français eussent négocié avec l'ennemi à Tinsu de leurs alliés, cela était incontestable, et les Espagnols ne devaient conserver aucun doute à cet égard, s'il est vrai, comme on Ta dit, que Charles-Emmanuel les eût tenus au courant de tout ce qui se passait entre Louis XV et lui dans l'espoir de semer la discorde parmi ses ennemis. Il faut avouer aussi que la conduite des troupes françaises, au début de cette campagne , était bien Aiite pour exciter les inquiétudes des Espagnols. Gomment croire en ellet que des soldats français s'abandonnassent à une terreur panique? Comment croire que l'armée sarde la leur inspirât, et que des officiers, tels que le maréchal de Maillebois, la partageassent ou du moins y cédassent? Les Espagnols demeurèrent convaincus que la prise d'Asti était un jeu simulé par les Français et par les Sardes pour les livrer eux-mêmes à ces derniers dans la ville d'Alexandrie. De là le singulier empressement de la garnison espagnole à quitter cette ville dès que les renforts piémontaîs furent entrés dans la citadelle, empressement qui ne leur permit seulement pas d'emporter leurs malades ni leurs magasins. Il faut ajouter aussi quelle marquis de Castelar, général espagnol et favori de l'infant don Philippe, était jaloux du comte de Gages, qui commandait les troupes napolitaines. Non content de le contrecari*er dans Texécution de tous ses desseins, il le dépei-
iU HiStOIRË DE LA VÀtâON t)E SAVOÎË.
gnaît à doo Philippe et à la cour de Madrid comme w
traître d'accord avec le duc de Noailles et secrètement œèlé aux négociations du précédent biver. Ces soupçon» furent portés si loin que la rmm d* Espagne ouvrit avec la
cour de Vienoe dt^â uégociatlous particuliëreB» Mais elles ne réussirent pas. Cétait le moment pour les Anstro-'
Sardes de pousser la guerre, puisque leurs ennemis se sentaieot impuissants à la continuer avec avantage.
Us la poussèreiit en effet et avec un plein succès. Toutes les placesconquises en 17Aô parlesFranco^ËspagnoU furent reprises en quelques jours par les Austro-Sarde?. Le générai autrichien Braun rentra à Milan, délivra le château, que l'ennemi assiégeait depuis plusieurs mois. Les troupes franco-espap^noles leculaient pas à pas devant les troupes victorieuses des alliés et les popui^itions impatientes de les voir repasser les monts»
Les généraux austro-sardes nourrissaient alors un espoir plus ambitieux. Ils se flattaient de forcer renoemi à mettre bas les armes et à se rendre à discrétion. Cet espoir n'était pas sans fondement, car la position des Franco-Espagnols et celle de Tlnfant don Philippe, en particulier, senji>laient désespérées. Enfermé dans ua camp retranché sous Plaisance et de plus en plus pres^ parles troupes de Charles-Emmanuel, don Philippe eât probablement succombé sans le génie du marccbal de IVLaillebois, qui, renonçant à tout espoir de reprendre Toilensive, ne s'occupa plus que de reconduire les débris de son armée en France. Par de savantes manœuvrest des marches et des contre-marches qui formèrent depuis ses plus beaux titi-es à la renommée d'un graml
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homme de guerre» il délivra ce qui restait des trois armées nagntoe st formidables» el ptirnit, à travers mille
difficultés et dos périls infinis, à les ramener par cette même route de la Corniche, qu'il avait autrefois suivie pour entrer daes le Piémont. Et encore les vingt mille hommes qu'il arraciia ainsi a une perte presque certaine étaient41s pour la plupart exténués, mourant de fann ou des maîadies que la misère, la fatigue eices^ive et les privations de tout genre ne manquent jamaie d enlauter. Ils étaient presque nus, couverts seulement de vélemeiils en lambeaux, i^i les oflkiers eux-mêmes avaieuL perdu leurs équipages. Tel fut le résultat de la campagne de 4 7A6« Gharles-Emmanuel Tavmt préparée en semant la défiance parmi ses ennemis ; il l'avait accomplie en appriant à son aide toute son énergie et en confiant le commandemelit de ses troupes à un homme habile et résolu, M. de Leiiiion.
Génee, qui a*était alliée aux ennemis du Piémont, qui les avait seconrns d abord en secret, et qui s'était ouvertement déclarée en leur faveur, aussitôt qu'elle s*était tenue pour assurée du snccès, Gènes restait seule exposée à la vengeance de l'eiinenii commun, d'un ennemi d'autant plus irrité qu'il se sentait des droits à être traité par les Génms autrement qu'il ne l'avait été. A peine la déiaite des Franco -Espagnols avait-elle été connue, que Gènes, prévoyant son abandon, avait envoyé une ambassade à Vienne pour implorer la clémence de Marie^Thérèse. Mais le commandeoient des troupes allemandes en Piémont appartenait à un Italien, le eemle Botta-Adorno, qui jouissait d'ailleurs de toute la confiance de la reine de Hongrie. Le sort de Gènes fut donc
remis à ce général, et Gènes ne pouvait trouver uu juge plus sévère. Italien, il se sentait appelé à châtier sans ménagement les Italiens qui prenaient les armes contre leurs compatriotes. Gènes dut se rendre à discrétion (6 septembre 17ikd); les places fortifiées qui lui restaient encore sur la rivière furent remises au comte Botta; les troupes enfermées dans la ville furent considérées comme prisonnières de guerre ; la ville enfin ne se ra« cheta du pillage qu en payant une rançon de vingt-quatre millions de livres, somme exorbitante à cette époque. Hais \m plus grand malheur lui était encore réservé. Les Autrichiens la considérèrent comme une ville conquise et qu'ils pouvaient joindre au reste de leurs possessions eu Italie. L'étonnement et la douleur paralysèrent tout d'abord les Génois, qui voyaient dans leurs revers le juste châtiment de leur alliance avec l'étranger; mais le peuple recouvra le premier assez de résolution pour résister à Toppression. Le comte Botta voulait s'emparer de toute Tartillerie dont la ville était munie, et les grands corps de l'État s'étaient contentés de protester contre un pareil acte, lorsque le peuple, dont Tindignation s'était élevée jusqu'à la fureur, s'insurgea en masse (5 décembre), massacra un grand nombre d'Autricbiens, en retint 4,000 prisonniers, et força M. Botta à se 'retirer avec le reste au delà des Apennins (10 décembre). M. Botta fut puni, non de sa dureté ni de sa violence, mais de sa défaite. 11 fut rappelé, et le maréchal de Schulembourg le remplaça. Ce fut lui qui mit le siège devant Gènes.
Ce revers n'était pas le seul qu'éprouvaient en ce mo- - ment les Autrichiens et les Sardes. Dès la retraite désas*
Sardaigoe ei Tliigieiênie «iw»t tàk<càde ifa>U«ts uhii<^ laieDt la oooqnMii^ de cme fiixmim, L\4utntlN» <>i$pérai
forcer la Fraace à l«î reiyiTV lV^;i\->kik^ oo tvl^A^^5^> de U.ProTeiioe^ et TAogleifm coDPciicaàt defHii» Km^^ temps les deux ports de 'llirwiQe et de Tookm. La Sur- ^ daigne o*aTaii pas d'iiuenèi pankulier linns coHo am> quête, si ce ii*est raflaiUisseaieiit et rhuniliatlou de la FraiJCf. Nul doute pouiiaiu 4U0 la dominai iv>n ;Hitri« chienne en Provence, aussi bien que le re« ouvrtMUiHU d«>8 Deux-Sidles par cette puissance, n*eàt été fort danir^ri'iiiM pour ia Sardaigne, Mais dans sa position actnHIe, ollo no pouvait se séparer des alliés qui Taidaieni à défeudn^ ses frontières contre Finvasion française. Charlos-Knnnannel passa donc le Var avec ses troupes et les tmupoH autrichiennes, tandis que la flotte anglaise longeait les c(^tes de Provence et s* emparait des iles Sauite-Margiu'rilo (novembre 1716).
Les Espagnols, que le maréchal de MaïUebois avait ramenés du Piémont, s étaient réfugiés dans la Savoir* ((u'iU * prétendaient garder, de sorte que le commandant français ne disposait plus (|ue de 10,000 liommoH fntigiiéH, malades et à peine vêtus. Au contraire, Farméo ({ti il avait à combattre était forte de A0,000 hommcm. hmnï Ininaré^ cbal coiitiouait-il son mouvenieiit de retrait»'., mi* linrnaiM. à retarder, par d'habiles manmiivres, la marcho vi \m opérations de Fennemi. 11 envoyait, [tendatit ce li'fnp»*, message sur message à na cour, pour lui dttiimjidcr mm rappel ou des renforts. Un général mMimmix tmi Umijours assuré de ha disgrâce, (\m\H qiM» noma H'-w rn^TiU*?*
et ses exploits. Le grand homme de gnierre fut raf>|^J^ m
41S lilSTOlâE DE LA MAISON D£ SAVOIE.
effet, et les rcnlorts qu'il demandait furent accordés à son successeur, le maréchal de Belie-lsie, Ces reaiorts sufirent pourtant à changer la situatkm, et de Braun, qui se croyait à la veille de prendre Anlibes, dut en lever le âége et rentrer dans le comté de Nice (février 17:47)* Les Austro-Sardes eurent alors* à r^retter rintdérable dureté qui avait poussé les Génois à la révolte et à la délivrance, car la perte de cette ville entraîna avec elle celle de presque toute la Ligurie, et les troupes austrosardes qui évacuaient la Provence durent se setirer jusqu'en Piémont. Les Antricbiens pourtant poussaient vigoureusement le siège de Gèoes, tandis que la flotte anglûse en gardait les approches du côté de la mer.
Malgré un éti'oit blocus, les t^rançais parvinrent, à l'aide d'un gros temps et d'une nuit obscure, à débarquer dans la ville A,000 soldats et un million de livres. C'était un secours de peu d'importance; mais ce qui valait mieux pour les Génois» c'était leur inébranlable résolution et la haine implacable que la cruauté auUîchienne avait éveillée dans leurs cceurs. Les privations et les souffrances de tout genre n'eurent aucun effet sur eux,
et ils résistèrent.
Le maréchal de Beile-lsle préféra rentrer en Piémont par les Alpes plutôt que par la Ligurie, où il était certain de se trouver aux piises avec l'armée auuiciiieiaie campée autour de Gènes. Mais les fortifications construites par Charles* Emman uel , quelques années auparavant, n'avaient pas été démolies, quoiqu elles eussent été tournées par les savantes manœuvres des généraux français. Le
connnandauL actuel de l'armée française étiiit iiahilc et vaillant. U était secondé par son frère ^ le chevalier de
BeUe-lâle,jhrave eJ; entreprenant comme lui, et qui comptait sur la campagne de 17A7 pour gagner aussi le bâton de maréchal. Sympathique à cette noble ambition et désirant lui fournir une occasion de se satisfaire, le maréchal chargea son frère de forcer le passage dit de TAssleJ^te, préférant une action d'éclat aux habiles manœuvres qui avaient si bien réussi à ses prédécesseurs. Le fort de l'Assiette était déleHdu par le chevalier Alciati et par le comte de Saint-Sébastien. L'attaque eut lieu le 19 juillet 111x7, L'action fut drs plus san^dautes, mais la victoire demeura aux Sardes. Le comte de Belle-lsle, voyant Tinutilité de ses efforts, s^empara d'un drapeau, et, se précipitant sur les murs du fort, à l'endroit où une brèche avait été pratiquée, parvint à Ty planter. Il tomba mort à rinstant même. Ses soldats^ excités par la vue de ce triste spectacle, et voulant venger leur chef à tout pxix, redoublèrent de bravoure et d'efforts, mais ce fut en vain. Les défenseurs du fort n'étaient pas moins avides de gloire et de succès. On combattit à la baïonnette « corps à corps, le pistolet au poing. Plus que décimés par la ujort, les Français lâchèrent enfin pied. Dès lors, la bataille ne fut plus qu'un carnage. AâO officiers frf^nçais demeurèrent sur le champ de bataille. Le sol était jonché de cadavres et de blessés français, niais on remarqua que le nombre de leurs morts était au moins le triple de celui de leurs blessés. Quant aux Sardes, ils ne perdirent que 219 hommes, parmi lesquels on ne comptait pas un seul officier supérieur.
Le marquis de Villemur, qui prit le commandement de l'armée française à la mort du chevalier de Belle-Isle^ n eut d'autre soin que de ramener les deinis de cette
armée à Briançon. 11 deinaDda et obtint sans peine le
corps de M. de Belle-isie, et recommanda, en partant, à rhumamté du vainqueur les blessés qu'il laissait sur le champ de bataille.
Un combat de ce genre décidait alors du sort d'une campagne et quelquefois d'une guerre. Les Alpes et leurs passages furent abandonnés par les Français, et Charles- Emmanuel put se consacrer sans incjbiétude à la déi'ense de ses autres frontières.
Le siège de Gênes avait été momentanément levé lorsque les Français avaient menacé de nouveau T Italie. L'Angleterre et rAutriche voulaient détruire l'indépendance de Gênes pour rempêcher de contracter une nouvelle alliance avec la France et de lui ouvrir ainsi les portes de l'Italie. L'Autriche souhaitait vivement garder cette place, comme un boulevard entre la France et ses possessions italiennes ; mais elle pressentait Topposition que la réalisation de ce vœu ne pouvait manquer de rencontrer dans le roi de dardaigne» tandis que l'Angleterre, moins versée dans les brusrines changements d'alliance des Italiens enUe eux et avec leurs voisins, marchait avec moins d'hésitation vers son but. Elle offrit alors 100,000 livres sterlings aux Austro-Sardes pour qu'ils recommençassent le siège de Gênes, et lesAusti'o-Sardes s'empressèrent de la satisfaire. Mais ils le continuèrent avec mollesse et sans . témoigner qu'ils souhaitassent véritablement leur propre succès. C'est qu'en effet les Austro-Sardes n'étaient pas plus satisfaits les uns dos autres que les Franco-Espagnols ne l'étaient entre eux. Les alliances semblaientn'être alors que le prologue d'inévitables hostilités. On s'alliait en ce temps avec i'enucmi le plus violent ou le plus dangereux,
CUAULËS-ËMMANUËL V\
mais à peine le péril semblait-il s'éloigner, que l'aversion pour rennemi qu'il fallait traiter en ami prenait le dessus sur Taversion pour rennemi repoussé, et Ton profitait, pour rompre ralliauce, des avantages obtenus grâce à elle.
A peine la France et l'Espagne avaient-elles cessé de paraître redoutables à l'Autriche et au Piémont, que Marie- Thérèse, oubliant les promesses qu'elle avait autrefois faites au roi de Sardaigne et les services dont elle lui était redevable, refusa de lui laisser la part convenue des conquêtes effectuées en commun. Elle prétendait garder nonseulement la ville de Gênes et la Ligurie tout entière, mais ausâ ce marquisat de Final qu'elle lui avait formellement abandonné par le traité d'alliance et dont la cession avait causé l'indignation des Génois. Mécontent à bon droit de ce manque de foi et peu soucieux de dissimuler son ressentiment, mais jaloux de prouver à l'Angleterre, dont il avait accepté les subsides, qu'il n'en oubliait pas les intérêts, Charles- Emmanuel retira ses troupes du siège de Gênes et alla se placer avec elles dans une forte position sur les hauteurs qui séparent la Nervia de la Roya; il couvrait ajnsi Oneille, le haut Tanaro et le comté de Nice, et empêchait tout secours dWriver de France aux assiégés ])ar la voie de terre.
Pendant que ces événements se passaient en Italie, les ambassadeurs des puissances belligérantes négocisient à Aix-la-Chapelle un traité de paix. Ce traité, duni les préliminaires furent signés le 25 mai 1718 par Marie-Thérèse et par Charles-Emmanuel , fut ratifié et publié le 18 octobre de la même année L'infant don Carlos garda le royaume des Deux-Siciles , et l'infant don Philippe
m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.
reçut les duchés de Parme, de Plaisance et de Guas-
talla. Le duc du Motlène fut rétabli dans ses États, et la république de Gênes recouvra son indépendance. Toutes les conquêtes faites de part et d'autre pendiant la guerre furent annulées, et Ton se rendit mutuellement tout ce qu*on s'était pris. Le grand duc de Toscane, François, époux de Marie-Thérèse, fut reconnu empereur. Quant à Gharles-Emnianuel, non -seulement il rentra en possession de la Savoie et du comté de Nice, mais il reçut de Marie-Thérèse cette partie du Milanais qu'elle s'était engagée à lui remettre comme prix de son alliance. La maison de Savoie n'avait pas tiré de cette guerre, dans laquelle elle avait joué Tua des principaux rôles, un profit proportionné à l'importance de ce rôle. Mais l'équilibre des dominations étrangères en Italie étmt maintenu, et nous avons vu que c*était là, pour le moment, le but que se proposaient les Italiens jaloux de leur iiulépendance. Il est certain que la nationalité italienne eût été effacée sans retour, si la Péninsule tout entière était devenue la proie d'une puissance étrangère. Les Italiens le sentaient confusément, et ils s'attachaient à cet équilibre, qui, tout en leur causant dés gueiïes et des souffrances sans cesse renouvelées, empêchait l'absorption de leur nationalité par une nationaiité plus puissante. L'ambition et la jalousie de tous les princes italiens entretenaient ce sentiment d*aversion pour l'absorption étrangère, et servaient en cela les desseins de la Providence ; mais cette ambition et cette jalousie s'opposaient aussi à la formation d*un État italien âssez puissant pour détruire les dominations étrangères. En cela les passions des princes italiens étaient funestes à Tindé-
pendance ^ la patrie commune, et il fallait que les peuples se séparassent de leurs princes» qu'ils en condamaasseot Fambitioii et qu'ils se refusassent à la servir pour que la fusion de ces États divei>> dans un Étal unique et puissant devint possible. I^ious assistons aujourd'hui à cette révolution et à ses admirables effets ; mais à l'époque dont uouâ parions, les seniimcuis du moyen ftge l'emportaient encore sur les sentiments et sur les idées de la civilisation moderne, qui commençait à peine son laborieux et pénible eulautenoent. HevenousàGbarles* Emmanuel.
Comme cela était arrivé à son père et à plusieurs de ses aïeux, la première période de son règne s'était écoulée pour lui sur les champs de bataille. La seconde période, celle de Tadministrateur et du législateur, allait 8*0ttvrir pour lui ; et, comme la plupart de ses prédécesseurs, il devaitexceller daus la seconde autant qu'il avait . brillé dans la première.
Dès que le traité d'Aix-la-Ghapelle fut signé, Charles- Emmanuel congédia les auxiliaires étrangers qu il avait pris à son service, et mit son armée sur le pied de paix, en renvoyant dans les campagnes les agriculteurs dont le sol réclamait les bia^. Mais en diminuant son aimée, il eut soin d'en perfectionner la discipline et d*en améliorer le^ conditions, afin de pouvoir en tirer de pins grands services, et d'engager ses soldats à prolonger la durée de leur engagement. Il n'épargna ni soins ni dépenses pour adoucir la condition du soldat et lui assurer une nourriture saine et abondante, des logements propres et
aérés, tout ce qui contribue enfui à la santé du corps. 11 ne négligea pas non plus son éducation morale et intelleo-
m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.
tuelle. De nouvelles écoles pour le génie et pour Tartille-
rie s'ouvrirent par l'ordre du roi, et les anciennes écoles furent enriciues et augmentées. La sûreté de ses frontières avût droit aussi à toute sa sollicitude. Il rétablit et augmenta les forteresses démolies par l'ennemi, compléta la ligne des fortifications alpestres, et ajouta de nouveaux édifices à T arsenal de Turin, qu'il remplit d*armes de tout genre et de tous les objets nécessaires pour le service des années.
L'Angleterre qui s'intéressait généreusement à Texécu- .tion de ces nobles travaux viut plus d'une fois à son secours avec les trésors dont elle disposait déjà. Mais ces secours n'eussent pas suffi si Charles-Emmanuel, dont l'économie privée était des plus rigoureuses, n'eût eniployé au serv ice de l'Ktat ses revenus privés et les sommes qu'il avait empruntées sous sa propre garantie au début de la guerre. Ces emprunts montèrent à quarante millions de francs, somme énorme pour cette époque, et qui eût suffi à ébranler le crédit d'un État plus considé • rable que le Piémont, maïs dont l'administration eût été uioiuâ parfaite. Le crédit de Charles -Emmanuel s'établit au contraire au moyen de ces emprunts qui auraient pu le perdre, grâce à l'exactitude rigoureuse avec laquelle il payait en tout temps et en toute circonstance les intérêts des sommes empruntées. Il avait des créanciers parmi les comuierçants génois , et i échéance d'un payement étant arrivée pendant le siège de Gênes, Charles-Emmanuel envoya un parlementaire dans la ville pour y porter i'aigent dont il était redevable. Ce trait lui valut l'admiration et la confiance de tous les banquiers, et à partir de ce jour, il put choisir ses créanciers.
Larsqu*0 se retrouva dans la paisible possession de
ses États, en présence des travaux qu'il était obligé d'accomplir, des dépenses que ces travaux exigeaient et des dettes qui lui restaient à i)ayer, Charles- Emmanuel se vit contraint d'établir des impôts extraordinaires pour deux millions et demi de francs. Ces impôts, qui furent niaimenus jusquen 1763, n'excitèrent jamais le plus léger murmure parmi les citoyens appelés à les supporter ; tant était grande la confiance publique dans la justice, le désintéressement et la sagesse du roi. Ce fut lui qui regretta le plus la nécessité de ces impôts, car on raconte qu'en cette même année 1763, étani passé un jour de son cabinet de travail dans la grande salle où les seigneurs de la cour Vattendaient pour lui présenter comme à Tordinaire leurs hommages, il les salua d un air rayonnant par ces nobles paroles : « Voici, Messieurs, le plus beau jour de ma vie; je viens de supprimer le dernier impôt exti*aordinaire. » C'est que ce jourlà il avait payé le dernier denier des sommes empruntées.
Cbaiies-Jimmauuel avait ce qu'on pourrait appeler la passion de Fégalité. Ce n'était pas Fégalité telle qu*on l'entend aujourd'hui, ce n'en était, pour ainsi dire, que le pressentiment ; mais,s il ne songeait pas à éta])]ir l'égalité entre les différentes classes de ses sujets, il était impa- . tient de l'introduire dans l'administration de ses États, et il était convaincu que la perfection dans l'administration ne pouvait exister sans Tuniformité. L'un de ses premiers soins fut en elfet de soumettre toutes ses provinces au même régime. La vallée d'Âoste n'avait jamais été soumise à l impOt foncier, et ne payait à TEtat qu'un don gratuit, dont elle fixait elle-même la quotité. 11 la lit
426 IIISTOIUK DE LA iMAISON DE SAVOIE.
cadastrer et lui imposa les mêmes obligations qu'au reste
de ses États.
Le droit de mainmorte subsistait encore en Savoie.
Charles-Enimanuel commença par en alVi ancbir les habitants de ses domaines ; puis il invita les seigneurs feudataired, jouissant du même privilège, à suivre son exemple. iMais en pourvoyant ainsi à raffranchissemeut des serfs, Charles- Kmmannel n'oublia pas non plus les intérêts de la caste dominante, et obligea les corvéables à se raciieter par de légers sacriiices individuels, qui, multipliés par le nombre des rachetants, formaient pour les seigneurs une compensation suÛisante. Le résultat de cet équitable arrangement ne fut pourtant pas celui que Charles- Emmanuel attendait. Un assez grand nombre de corvéables, accoutumés à un joug qui ne pesait pas sûr eux de manière à les blesser sensiblement, préférèrent vivre comme avaient vécu leurs pères plutôt que d'entrer dans une voie nouvelle où le premier pas était un sacriOce. Ainsi, bien que la liberté et les droits qu'elle confère fussent dès lors à la portée des serfs savoyards, ils n'en profitaient pas et demeuraient dans la servitude. Ces choses se passaient en 1762. Charles- Emmanuel patienta jusqu'en 1771 ; mais alors, voyant rindifférence obstinée des serfs et leur persistance à refuser ses bienfaits, il ordonna le rachat des rentes féodales, de la rente directe et de la taillabilitè personnelle ou mainmorte. Il fixa aussi le mode de ce rachat. Le créancier devait présenter un état légalisé de sa rente, et le débiteur devait payer le capital de cette rente en raison du denier 25*. Les intendants des provinces furent invités à conseiller et à faciliter les accommodements
CUARLES-BMMANLËL 1« 427
entre les parties intéressées ; et, lorsqu'ils ne pouvaient y réussir, une commissioD composée de sénateurs réglait
définitivement les droits des seigneurs et des emph y léotes. Un fonds fut établi moyennant un impôt particulier levé sur la totalité des biens soumis à ces droits, lequel'fbnds servait à fournir les souiuies nécessaires au racliat des communes. Celles-ci empruntaient à ce fonds et lui payaient l'intérêt des sommes ompnmtées jasqu'à ce (jue ces sommes fussent complètement remboursées. D'autre part, les seigneurs feudataires étaient tenus d^employer utilement l'argent provt jiant de ces rachats, pour que la fortune patrimoniale des nobles familles ne fût pas diminuée. Le but de Charles-Emmanuel était le même que se proposèrent, quelques années plus tard, les révoluLionnadres français, et les mesures prises par le roi pour l'atteindre valaient mieux sans (fhute que celles dont ces révolutionnaires assumèrent la responsabilité et qui ébranlèrent la société moderne jusque dans sa base. Mais jamais réforme importante, changeant les rapports réciproques des diverses classes de citoyens, ne fut ac« complie sans exciter de réclamations et de mm mures, et Fédit de Charies-iimmanuel sur le rachat des droits féodaux en suscita un si grand nombre que le roi, alarmé et doutant de son propre jugement, consulta son conseil sur l'opportunité de retirer Tédit. Fort heureusement son conseil l'engagea au contraire à le maintenir, et le rachat des anciens privilèges se poursuivit, quoique avec lenteur. 11 n'était pas encore complet lorsque l'invasion des républicains français vint tout bouleverser en substituant la violence et souvent 1 injustice à la lente, mais régulière et pacifique action de la loi.
ils HISTOIHE DE LA MAISON DE SAVOIE.
Charles-Emmanuel abolit les corvées en 1769, et commeiiv^ en même temps la coostruction de plusieurs routes, et la réparation des anciennes, dont les préoccupa- , lions delà guerre et le fréquent passage des années et de leurs équipages avaient causé la destruction presque totale. Il fallait beaucoup d'argent pour payer des travaux qiie le droit de corvée n'imposait })lus au paysan; et Charles-Emmanuel y pourvut en fondant la^caisse parti* culière des ponts-et-chaussées.
Uieu d'important ne fut ciiangé par Gharles-Emmauuel à Fadmirable système d'administration intérieure établi par son père. Il honora sa mémoire en respectant son ouvrage, qu'il compléta seulement par quelques mesures de détail. Le Code Victorien fut revu et augmenté par Charles-Emmanuel, qui s'appliqua surtout à la partie criminelle, et qui prit UDisoin particulier d'assurer aux accusés, non encore condainius, un traitement honorable et une protection eilicace. Cette révision était devenue nécessaire après une expérience de tant d'années. Solcn lui-môme se proposait, en quittant Athènes après lui avoir donné des lois, d'y revenir un jour pour en étudier reffet et en corriger les parties défectueuses. Victor A/nédée d'ailleurs avait composé son Code pour des populations diverses, ayant vécu jusque-là sous des régimes différents, et il était trop prudent et trop sage pour refuser quelques concessions à la diversité des mœurs et des habitudes. Cette sage tolérance avait porté ses fruits, et il était désormais possible de tout soumettre à une législation et à une administration uniforme. C'est ce que fit Charles-KuHiKu iicl. 11 ajouta aussi, sous le titre de Cousii^ iutioa royale^ un assez grand nombre de lois destinées
GHARLES-BMMANUEL 1*'. 4S9
à relier ensemble toutes les parties du Gode Victorien, à le compléter dans sou eûserable et à eu faciliter TapplicatioD. Il mit le plus grand soin à ne tien laisser à Tinterprétation des magistrats, leur défendant expressément, ainsi qu'aux avocats, de s'écarter du texte précis de la loi et des applications qui en avaient été faites jusque-là. Pour prévenir l'arbitraire des interprétations, il n'y avait qn'un moyen : c'était de rédiger les lois avec une clarté si grande qu'elle ne laissât subsister aucun doute sur rintention du législateur, et c'est à quoi Cbarles-Ëmmar nue! s'étudia avec un merveilleux succès. Le dernier chancelier du grand Frédéric avait pour coutume de dire que le Gode Victorien, tel que Gharles-Ëmmanuel Tavait publié en 1772, était le plus parfait de tous ceux qu li avût examinés.
Mais la vertu principale de Charles-Emmanuel était sans contredit l'économie, aussibien privée que publique. Nulle part les fonctionnaires publics n'étaient 'aussi
modiquement rétribués. J'ai déjà expliqué, eu parlant de Yictor-Amédée, Tempressement des citoyens à se vouer à un service si faiblement récompensé.^ Mais à ces motifs il faut ajouter la considération que Charles-Emmanuel témoignait à ces fonctionnaires, et celle qu'il attirait ainâ sur eux. Lui-même donnait l'exemple de la plus stricte économie, et à cette époque le respect et les honneurs n'appartenaient de droit ni aux richesses, ni au luxe; on les obteiuiii plutôt par la siuiplicité des habitudes et par Tordre avec lequel on tenait sa maison. Charles-Emmanuel ne se réservait, pour ses dépenses personnelles, que trente mille livres par au; sa iemuie en touchait vingt mille, le prince héréditaire dix mille, le second de ses fils
m IIISTOIUE DE LA .MxViSON DE SxVVOiE.
imît miUe, et les princesses ses filles cinq mille chacHne.
Coaiiiie son père, Gharles-Emmauuel s'occupait des moindres détails de Tadiomistration de ses États, surtout ea ce qui concernait les finances. Le résultat de tant desoins etde vigilance fut un excédant de recettes considérable : en effet, le revenu annuel du royaume montait, à la fin de ce long règne, c'est-à-dire en 1773, à plus de vingt-cinq millions, tandis que les dépenses ne s'élevaient pas tout à fait à quinze millions et demi. Charles-Emmanuel prenait soin de la fortune des personnes de sa cour et de la noblesse en générai. Lorsqu'il apprenait qu'une famille noble s'épuisait en prodij^alités iiiuliles, il faisait examiner l'état de cette maison et de sou patrimoine, et si le résultat de cet examen faisait présager sa ruine dans un avenir peu éloigné, il lui composait, parmi les sénateurs, un conseil d'administration ou de tutelle qui s'emparait de la gestion du patrimoine obéré et ne la rendait à son légitime propriétaire qu'après l'avoir complètement liquidé et libéré. On raconte que l'un des priucipauv personnages de sa cour ayant dépensé une assez forte somme pour donner à sa feuime un carrosse, iCharles- Emmanuel l'obligea à s'en défaire en lui promettant de mettre un de ses équipages à la disposition de cette dame, chaque fois qu'elle en aurait besoin.
Au milieu de travaux si nombreux et si variés, Charles- Emmanuel n'oublia pas la protection qu'un souverain doit aux sciences et aux arts. La poésie seule ne reçut de lui aucun encouragement. Elle n'avait pas encore complètement perdu ce caractère frivole dont Victor- Amédée l'avait en partie corrigée et qui répugnait invinciblement à l'esprit sérieux et pratique du roi. Il appelait les vers
CHÂRLKS-EMMANUËL i". 434
des denii'UgneSj et croyait les poètes plus nuisibles qu'utUes. Mais les savants et les artistes étaieat Tobjet de sa sollîcitude. Il ne se borna pas à leur donner des encouragemeiUs ilont leur vanité seule pùt se trouver satisfaite; il s'appliquait à découvrir les homaies de talent et de mérite que la pauvreté ou rbumilité de leur condition condauiuait à l'obscurité , et il prouait soin «de leur avenir. C'est ainsi qu'il apprit l'existence d*un jeune chirurgien, noiumé Bertraudi, qui donnait les plus belles espérances, mais dont les travaux journaliers suffisaient à peine à l'existence de ses vieux 'parents. Charles-fimmanuel fit voyager à ses frais et pendant plusieurs années le jeune Bertrandi, pendant qu'il payait une pension à sa famille pour qu'elle pùt se passer des secours du cbiiiirgien. Ce Bertrandi devint ainsi un célèbre anatomiste, et fonda àTurÎD, par ordre du roi, un théâtre anatomique, qui faisait Tadmiiation de tous les étrangers. L'école de Rome comptait parmi ses pensionnaires plusieurs protégés du roi de Sardaigne, qui faisait les frais de leur instruction. Le Père fieccaria, Piémotitais de naissance, mais établi à Rome, fut rappelé dans sa patrie par Gharles- Emuiaiiuel, qui s'aida de ses conseils pour fonder, sous les auspices du prince royal, une société d'hommes éminents dans les sciences positives et naturelles. Ce fut ce Beccaria qui mesura plus tard le uiéridien de Ttirin. L'abbé NoUet, physicien-distingué, fut à son tour invité })ai- le roi a s ùLablir aa[)rès de lui pour douner au prince de Piémont des leçons de physique expérimentale. £niin, Charles-Emmanuel n'oublia rien de ce qui peut favoriser le développement de la prospérité publique, la politesse des mœurs et la culture de Tintelligence humaine. S'il se
révolta dans sa jeunesse contre rautoritt; paternelle , il mérita son pardoo par son long repentir, et il honora de la meilleure manière la mémoire de son père, en se montrant digne de lui et en T imitant dans sa grandeur et dans sa sagesse. On retrouvait, dans les mesures qu'il adoptait et dans le caractère qu'il s était appliqué à se donner, les traces des leçons paternelles» et il este impossible de lii*e rhistoîre de sa vie sans se rappeler à chaque page que Yictor-Auiédée était son père et son prédécesseur.
Charles-Ëmmanuel mourut de phtbisie sénile à Tâge de soixante-douze ans ( 1773 ) ; il fut enseveli dans Véglise de Superga, dont lui-même avait achevé la construction.
VICTOR-AMKDbË il.
Son fds, Victor-Amédée II, lui succéda. 11 était âgé de quarante-sept ans lorsqu'il monta sur le trône. 11 avait épousé, peu de temps après la paix d'Aix-la-Chapelle, ririfante Marie-Antoinette Fernande, fille de Philippe V. i Tout en subissant, à son insu peut-être, Theureuse influence des idées et des doctrines nouvelles qui commençaient alors à agiter la France et l'Europe, il avait pour ces idées mêmes une aversion insurmontable. Il comprenait les devoirs des princes et de tous ceux qui, n'importe à quel titre, exercent sur leurs semblables une autorité sans contrôle^ mais il n'admettait pas que les
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deraii» des imirr^ - r"^-^- '.i==^i. 5- v^m. r^ts rjc ites droits oomssomri^i ses- :»ri:iiijà> T'PiL.r.^^jiat iâl.. à Dîea ml qat k^rass- âe^iJti.^ r&irf ? i>î .Vwrcice de leur t.* :'r!r/r «rir :»r;.: ry^ - - <■
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reconnaifeance oe itirs s::^-:iâw Les pe.;^ ^-es rceiereiii T<iir prodamer leurs droits pli: !: q:» de rvce^cir un bî^ofaiU et les faveurs âf^^m^Lr^ ô i ple uvoir, q^i p^uveni leur être retirées psr celai-la Om^m qoi les leor a accordées ou par Ton de leurs saocessenrs, n'éreilleiit en eox qn^nne faible recoonaisbaoce. Vktor-Aniédce II se plaisaii à etu« dier les nooTelIes doetrines, et son éducation (que son père avait dirigée) ne lui en avuii nen caché. On eût dit que, malgré son aversion pour ces nouveautés, Charles- Emmanuel ne se faisait guère d*iUnsîon sur Tavenir qui les aLLeadait, et qu'il n'espérait pas que sou î-uccesseiu* pût les repousser avec autant de succès que lui.
\ictor-Amédée II avait employé les longues années de sa virilité, écoulées sur les marches du trône, h étudier les systèmes nouveaux qui se produisaient chaque jour et de toiiUis parts dans les sciences qu'il préférait. 11 s'était épris de certains de ces systèmes qui avaient trait aux chuHUS de la guerre, et à peine fut-il en possession de Tautorité royale, qu'il se prépara à en essayer l'application. Ce fut probablement parce qu*il pressentait la résiAtance qu'ope poserait à cette expérience le comte Bougiii, ministre de la gueri*e, homme doué de grands talents et d'une fran*
ss
4)4 HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIIi.
cbise à toute épreuve, qu il le congédia avant de lien
entrepiviidre. II offiît des pensions de retraite à tous les vieux ofiiciers qui consentir&ieQt à quitter le service. Ce n'était pourtant pas dans la pensce de diminuer sou armée, mais pour n'avoir à traiter qu'avec des pffîciers peu expérimentés dnns le métier des armes, et qui consentiraient sans peine à toutes les innovations qu'il était im- * patient d'introduire dans Toi^anisation de l'armée.
Je n'entrerai pas dans les défaiîs de cette nouvelle organisation. Il me suffira d'indiquer que le roi suivit le système des nombres et des combinaisons des nombres trois et quiiUi , expo, é quelque temps auparavant par un Français nommé Saint-Glair» et qu'il découpa pour ainsi dire son armée en une infinité de groupes à la ' tête desquels il plaça des oliiciers et des sous-oOiciers, dans la pensée de pouvoir au besoin augmenter le cbtiTre de son armée sans accroître celui des ofliciers; que par ce nouvel arrangement l'armée sarde se tiouva plus considérable qu'elle ne l'avait jamais été; et qu'elle lui coûtait deux fois plus cher qu'elle n'avait coûté à son père. Mais cet inconvénient, quoique trèsgrave, n'était pourtant pas le plus déplorable de tous. La discipline n'était [)as aussi strictement observée par cette multitude d'officiers de tous grades qu'elle l'eût été par uu nombre plus restreint et par de s chers accoutumés à ses lois. La considération et le respect des soldats étaient difficilement accordés à des officiers qui ne se recommandaient ni par les services rendus dans l'armée, ni par la supériorité de naissance et de forttme qui imposent toujours aux masses. Et enfin le service se faisait mollement» les ordres étaient transmis
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avec lenteur et saos précisioa à- travers une mfiDité de
rouages qui gèiiaieuL le mouvement au lieu de raidt*i . Victor-Aitiédée ne tarda guère à $' apercevoir des défauts de son organisation, et fit de vains efforts pour y porter remède tout en uiainteaant &oa système. Mais il. dut y renoncer. Après treize années de tentatives infructueuses il 5e décida enlui à essayer un nouNeau système, mais qui reposait aussi sur les combinaisons des nombres et non sur la raison et Texpérience, seules guides du législateur comme de l'organisateur. U quitta les nombres trois et quatre, pour s en tenir au nombre deux, et crut avoir ainsi paré à tout inconvénient. Mais les nombres et leurs combinaisons, quelles qu elles soient, ne sauraient iiispirer ni la discipline aux soldats» ni les principes de la lactique aux officiers, ni l'expérience des hommes et des combats aux uns et aiuL autres. Aussi^ malgré les profondes études du roi et les sommes énormes que lui coûta l'éducation de ses troupes, l'aruiée sarde était-elle loin de valoir celle de Yictor-^Vmédée 1*' et celle de Charles-Emmanuel.
Ces travaux pour la réorganisation de sou armée ne Fabsorbaient pourtant pas tout entier. En paix avec toute l'Europe, traité par les grandes puissances a\ec la plus flatteuse considération» étroitement lié avec la France» avec lafamille de ses rois, dont deux de ses filles faisaient partie, puistiu elles avaient épousé les deux frères de Louis XVI, Victor-Âmédée commençait sa royale carrière comme la plupart de ses ancêtres avaient terminé la leur» c'est-à-dire par une ère de paix, Emmanuel- Pijilibert, Victor-Amédée 1*' et Charles-Emmanuel Prêtaient montés sur le trùne les arme^ à la main, et avaient combattu peu-
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dant de longues années, avant d'obtenir une paix qnî
leur permît de s'appliquer au développeniçnt de la prospérité publique et de la civilisation de leurs peuples. Leur jeunesse s'était écoulée dans les camps et leur virilité dans les conseils. C'était un heureux partage de leur existence, car la valeur et la force du. jeune âge sont aussi propres à la guerre, que la sagesse, la prudence et la modération de l'âge mûr le sont aux travaux du législateur et de l'organisateur. L'ordre des événements semblait interverti pour la première fois sous Yictor- Amédée IL Jeune encore, il profitait de la paix ponr introdiiite dans ses États les innovations qu'il jugeait opportunes, et son activité commençait à faiblir lorsque la guerre fondit sur loL Nous avons vu que ses pre*mières tentatives de réforme appliquées a l'armée se ressentirent de son inexpérience, et nous verrons que ses succès comme chef d'armée ne furent pas considérables.
Victor-Amédée II n'avait pas hérité de la grande
écoiiouiie qui distinguait son père et son aïeul. Il est vrai qu'il n'eut pas à supporter dès le début de son r^ne les dépenses d'une longue guerre, et qu'il trouva, lors de son avènement, le trésor public enriclù des épargnes accumulées par Charles-Emmanuel. S'il dépensa de fortes soniuies, on ne saurait regretter que celles qu'il employa à la double réorganisation de son armée ; mais l'argent que lui coûtèrent les grands travaux et les ma^ gnifîques édifices accomplis dans cette première partie de son règne le placent au contraire parmi les bienfaiteurs de son pays. L§, forteresse de Tortone seule lui coûta vingt-cinq millions de livres. Il acheva aussi les
VICTOR-AMÊDÉE II.
fortifications d'Alexaodhe. C'étaient là de sages précautions pour les guerres dont ses États étûent constam*
ment menacés. Il ne se borna pourtant pas à ces œuvres de sécurité publique. U fit bàtîrrOi>servatoire de Turin, et fonda l' Académie des sciences, ainsi que celles de peintui e et de sculpture. U lut le premier prince de sa dynastie qui régla d'une manière durable Téclairage de sa capitale. Sou aïeul, Viclor-Aïuédée I", avaii poui* la première fois ordonné que cent quarante-six lanternes seraient allumées tous les soirs dans les principales nies de la ville, depuis le mois de uuveuibre jusqu'à la pleine lune d'avril. Mais les troubles et les guerres qui ensanglantèrent une grande partie du rèî^ne de Charles-Einnianuel empèciièrent l'exécution de cette mesure qui linit par tomber en oubli. Victor-Amédée II profita de la paix pour la renouveler et la perfeciiunuer en quadi apiaut le nombre des lanternes et en ordonnant qu'elles seraient allumées pendant Tannée tout entière. L'usage d'enterrer les morts dans des cimeùèies bors de la ville, au lieu de les déposer dans les caveaux souterrains des églises, fut établi en Piémont par Victor-Aniédce II, qui donna au premier cimetière extra muros le nom de Cénotaphes, il consacra en outre de fortes sommes à la ville de Nice, dont il répara et agrandit le port et dont il doubla la population.
L'une de ses idées favorites était l'établissement de deux grandes villes aux deux extrémités de son royaume, qui se trouvaient, par leur position, en dehors de la zone d'influence que les capitales exercent d'ordinaire sur les provinces. C'était comme deux centres d'activité et de richesses dont il voulait doler les provinces sé-
parées de Turin par les Alpes ou les Apennins. Nice était
une de ces villes. L* autre, que Victor-Amédée II fonda presqu'en entier» car ce n'était jusque là qu un vilin^^e, était située presqu*aux portes de Genève, et portait le liojo de Carouge. Victor-Amédcc fit dessécher les marais qui Tentouraient, lui accorda toutes sortes de fiUDchises» la dota d'une église, d'une prison^ d'un hôpital et d'un collège; après quoi il la créa chef-lieu d'une septième province, qu'il forma de quelques parties du Faiicigny, du Chablais et du Gen(''vois, et il en porta la population de 300 âmes à plus de â,000.
Victor-Amédée eut, à cette occasion, ou un singniier bonheur, ou luie adresse extraordinaire; car, tandis qu'il accordait à la ville de Carouge une synagogue et tin temple calviniste, se montrant ainsi favorable à la liberté des cultes, il obtenait du pnpe Pie VI 1* érection de la ville de Cfaambéry en évêché. Ëile avait fait jusquelà partie du diocèse de Grenoble, et on s'étonna du facile ' cousentenieut qu'accorda Lpuis XYI au démembrement de ce diocèse.
l.a SavDÎe fut pour Victor-Aniédéc Tobj^^t d'une prédilection toute particulière. Non satisfait d'avoir fait ériger Ghambéry en évêché, il y fit bâtir un théâtre et reconstruire Je palai.s ducal. Ce u'('*tnifnl encore là que des embellissements, et la pauvre Savoie réclamait de plus utiles bienfaits. Victor-Amédée le comprenait, il fit enfermer dans des digues élevées à grands frais les eaux de l'Arc et du Rhône, restituant ainsi à l'agriculture de grandes étendues de terrain. 11 tailla dans le roc et soutint par des terrasses une route véritablement royale, conduisant à Chambéry. Enfin, il fit construire des
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thermes à la romaine dans la petite ville d'Ai\ en Savoie, et il reiubeliit de telle sorte que ce lieu cessa de^ n'être fréquenté que par des uialades, et devint le point de réunion de la société riche et élégante de la Savoie. Les fidèles Savoyards n'avaient pas revu leurs princes depuis qu'Emmanuel Philibert les avait visités^ et plusieurs de ses successeurs avaient abandonné cette province à l'ennemi, parce qu'ils se croyaient impuissants à la défendre. D'autre part, les conquérants de Ja Savoie, qui Usaient dans Tavenir mieux que ne le faisaient en cette circonstance les princes dêla maison de Savoie, et • qui n espéraient pas guider le territoire conquis, ne s'appliquaient jamais à s'attacher le cœur de ses habitants, et se bornaient à tirer d'eux et de leur pays le meilleur parti pour leurs propres intérêts. Nul doute que la condition de la Savoie ne fût alors des plas tristes; mais mieux valait pour elle gai der, au prix de n'importe quelles souffrances, le sentiment de sa nationalité et son attachement pour la maison de son nom, que de subir les séductions de la prospérité et d'y céder en permettant à ses vainqueurs de ne plus la traiter en ennemie* Le jour était venu pour la Savoie de recevoir la récompense de sa longue lldéliié. Aimant, sans la connaître, cette province, berceau de sa famîUe,si souvent perdue et toujours recouvrée, cette province qui faisait encore partie de son patrimoine, non pas parce que ses ancêtres avaient su la défendre ou la conquérir, mais grâce à Fîndoftïptable élan de sa propre fidélité, Victor-Amédée se déjcida à l'aller visiter à l'occasion du mariage de son fds aîtié, le prince de Piémont, avec Tune des sœurs de Louis XVI. C'était en 177Ô. 11 y fut reçu par toutes les
classes de la popiilalion avec un élan d'affection etd*cntliousifiâme qui le toucha profoodémeot. 11 n*y eotendit ni plaintes, ni blâme, et les bénédictions unanimes qui Ty accompagnaient partout foi inaient un contraste frappant avec Taspect sombre et mécontent des Piémontais qu'il venait de quitter et qui jouissaient pourtant, sur les Savoyards, de plusieurs pri\iiéges assez importauts et des avantages que la présence d'une cour devait nécessairement leur procurer.
Les Piémontais désapprouvaient à la fois et ce voyage et l'événement qui en^vait été roccasion. Ils voyaient avec peine l'entière conliance que leur roi témoignait à la France, et les liens de parenté qu'il multipliait avec la famille de ses rois. Pour la première fois peut-être, depuis Tavénement de la maison de Savoie, ses sujets pensaient et sentaient autrement que leurs princes. Ds blârraaient ces énormes dépenses qui avaient, disaient-ils, épuisé sans aucun profit les trésors accumulés par la sage économie de Charles-Emmanuel. Ils blâmaient les innovations introduites par Victor-Amédée dans l'organisation de Tarmée, innovations auxquelles ils attribuaient la plus grande partie de ces dépenses, et qui avaient substitué une multitude de recmes inexpérimentées aux vieilles . légions qui comptaient la victoire parmi leurs traditions. L'esprit fi ondeur qui agitait l'Europe à la fin du dernier siècle avait passé les Alpes et pénétrait dans le cœur de cette population piémontaise qui, pendant tant de siècles, avait confondu ses intérêts, ses principes et ses sentiments avec ceux de ses rois. Le prestige du respect et de la vénération pour le trône commençait à s'évanouir. Les uns coudaoïuaient, dans Victor-Aniédée, son peuchant
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vers les idées nouvelles dont la France était alors le foyer, et 4'applicatîon qu'il en avait faite dans quelquesunes de ses lois. D'autre<. au cojitniire, s indignaient de son attachement aux vieilles doctrines et aux vieilles mœurs, et des mesures rigolHTu^cs adoptées par lui contre certains ouvrages et contre certains principes. Victor-Amédée se trouvait alors dans la même position que le grand duc Léopold de Toscane, l'infant don Carlos à Naples, et Tarchiduc Ferdinand dans le Milanais. Tons ces princes avaient été et étaient encore de saiïcs et d'honnêtes léforinateurs couronnés; ils avaient proclamé et suivi plusieurs des doctrines qui devinrent pour la l'iaiioe, d'oi! elles étaient jîroscrites, des germes de révolution. L'Italie pouvait se contenter du développement plus ou moins rapide» mais régulier, de ces principes et des institutions qui en découlaient naturellement.
Le roi Louis XVI n'était pas pour la France le guide sage et ferme qui pouvait la comluire sur la route périlleuse des transformations, en lui accordant tous les biens dont elle as.ùt réell«'iiient besoin et aii\(}uels elle avait droit, et en l'arrêtant lorsqu'elle essaierait d'usurper les droits d'autrui. Ce prince succédait d'ailleurs à des rois qui avaient accumulé contre eux tous les ressentiments populaires et nationaux, et lui-n)ême, quoique aimant la justice et l'humanité, quoique abhorrant le vice et la cruauté, partageait les monstrueuses erreurs de ses pères et ne se croyait responsable de ses actions (jne devant Dieu. Toute résistance à ses volontés, tout contrôle de sa conduite de la pait de ses sujets, fût-ce même par l'intermédiaire des parlements^ était à ses yeux
ut HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.
un acte de rébellion et l'inrl îgnait autant qu'il rétonnait S'il convoqua les iiotabit\s pour en obtenir les subside; que les coupables prodigalités de ses prédécesseurs lu avaient rendus nécessaires, ce fut parce qu'il ne savait comment se procurer de l'argent par d'autres voies, et nullement dans l'intention de plaider sa cause devant em^ et (le se soumettre à leur décision. quf^He qu'elle fût. il s'attendait à recevoir des remerciments pour sa condescendance, et il n'était nullement disposé à leur présenter ses comptes. S'il ne procéda pas à des mesures de violence contre les députés de ses États, lorsqu'il en entendit pour la première fois des remontrances et un refus, c'est à la bonté de son àme qu'il faut en savoir gré , et nullement aux lumières de son intelligence. Marie- Antoinette raisonnait avec plus de suite et de logique lorsqu'elle lui conseillait la rigueur. Tous deux tendaient au même but; mais elle eût adopté, les moyens qui ponvciient l'y conduire, et Louis XVI y répugnait par instinct, tout en étant incapable de se proposer un autre but coaiuic de se tracer nue autre route. Aussi u)archa-t-il au hasai'd , poussé tantôt dans un sens, tantôt dans le sens opposé, selon qu'il se trouvait en présence des passiotis populaiies ou des passions mouarcliiques. L'iiouuue le plus froid et le moins susceptible de passions fut, durant toute sa vie , la proie et le jouet des passions contraires, jusqu'à ce qu'il en périt victime. Ceux qui ont crié anatbème contre les destructeurs de la vieille monarchie française, de son gouvernement, de ses principes et de ses représentants, ceux qui ont pensé que l'établissement du nouvel ordre de choses, dont la destruction de la monarclùe tut le premier acte, pouvait
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''laccoraplir pai^ibleiimu ei sai s crime dnn? un aussi ^nrt espace de temps, €eax4à m^ronraissaient à ia fois in«itit!îtions rt Je caractère rîe la vi»^ille mouarcbie, les Mos et les droits de la société nouvelle. Mais la sitaatton de l'Italie dtiï^niit omuplétement de plie de ia France. Il n'y avari pn^ en Italie un vieux jtône tooj^'cn^ vainqueur qui eût absorbé petit à petit jbntes les forcos sociales dont il pouvait craindre la tivalitéf ju:ïqu'au jour où, sûr de sa puissance et de p>a incontestable supériorité, il pôt se comparer enfin p trône de Dieu même. Il n'y avait pas en Italie île fo\ assez baat placé pour ne plus se soucier que de sa propre «gloire, de sa grandeur et de ses plaisirs. Le vertijjie de l'orgueil et dp la puissance n'avait jamais pu s'emparer de ces princes aussi nombreux que petits, fe menaçnnt constaniinrnt les uns les autres, et cux-inênîes toujours menacés de devenir la proie d un étranger plus fort que chacun d'eux. La souveraineté des princes italiens était si précaire. qn'iU étaient forcés d'en acheter la jouissance en s'attachant leurs sujets par des bienfaits et par des concessions. Ce serait on- întérp?i-ant tableau que celui des eiïbrts accouîj)1i^ 'kw ces juinces pour se surpasser mutuellement dans l'affection de leurs peuples, en leur accord.-mt des institutions libérales, et en les devançant même dans la reconnaissance et dans l'établis* sèment de leurs droits. La fameuse Déchraffon des droit. ^ de VhoininCy qui excita en France nu si vif enthousiasme, se retrouverait, j*ose le dire, par lambeaux détachés et sous d'autres formes, mais identiques quant au fond et aux principes, dans les recueils des décrets des princes italiens de cette époque, dans leurs adresses aux
difl'érents corps de leurs États et dans les exposés des motifs qui précèdent leurs lois. L'Italie pouvait donc se soustraire à la terrible crise que les Bourbons avaient i rendue inévitable eu France ; et, sans la Révolution fran- : çaise« l'Italie marcherait peut-être à la tète des nations i qui constituent la société moderne. Mais la violence, pour ! atteindre son but , renverse , sans même les examiner, les plans les mieux conçus ; et, ce qui est plus triste encore, la violence est contagieuse. La nation française prit son élan en 1789, pour arriver d'un trait au point où les princesitaUens conduisaient leurs peuples; mais cet élan, elle le prit avec violence, sans mesure et de façon à dépasser le but. Placée aloi*s complètement en dehors de tontes les idées, de toutes les croyances comme de toutes les habitudes établies dans l'Europe entière, la France se vit dans la nécessité de lutter contre tous ses voisins, de tout détruire, de tout renverser partout où elle pouvait atteindre, si elle ne voulait être repoussée par l'Europe, non-seulement dans les bornes de l'honnêteté, de la justice et de la vérité qu'elle venait de violer, mais dans les eiftraves mêmes contre lesquelles elle s'était soulevée naguère avec tant d'héroïsme et de succès. Elle avait perdu d'ailleurs la faculté de juger froidement et . sainement; elle avait le délire, délire heureux, il est vrai, qui pouvait seul lui permettre d'accomplir les prodiges de sa Révolution et de ses guerres. À ses yeux, tous les princes étaient d'affreux tyrans, tous les peuples soumis au régime monarchique de malheureuses victimes ou des esclaves abrutis dont il fallait briser les fers. Des émissaires nombreux, partis de France, parcouraiciit mystérieusement l'Europe, pénétraient dans les familles,