‹ Histoire de la maison de SavoieChapitre 16 sur 23 · VICTOR-AMÉDÉE · texte numérisé non relu

VICTOR-AMÉDÉE

s*einparaient de la jeunesse, s'introduisaient dans les

armées, murmurant partout de sombres prophéties, laoçant de vagues et sinistres accusations contre tous ceux qu'ils appelaient les privilégiés de la terre, sapant et ébranlant les croyances religieuses, faisant circuler des doctrines quelquefois bizarres, toujours attrayantes sur Tégalité des droits et des fortunes, sur la liberté de conscience, sur rimposture des prêtres, sur l'injustice et Tiniquîté des princes, et promettant à ceux qui prêteraient leurs mains à la destruction de tout ordre établi un avenir de bonheur parfait, les richesses, la puissance, la gloire et la recoiinaishaucc éternelle de la postérité. Les gouvernements n'ignoraient aucune des menées de ces émissdres; ils les découvraient spuvent, les arrêtaient, les mal traitaient parfois, autant du moins qu'ils l'osaient, et punissaient sans scrupule ni pitié les malheureux nationaux qui les avaient écoutés. Ces châtiments, qui n'étaient justiliés par aucun acte préalable de la part des châtiés, prirent bientôt Taspect de la pérsécutton. Chacune de ces victimes devhit, aux yeux de ses parents et de ses amis, une victime innocente de la tyrannie des gouvernements monarchiques, et la défiance une fois in-* troduite dans les rapports des princes avec leurs sujets, l'obstacle qui s'était opposé d'abord aux progrès des idées françaises daus les Etats européens disparut comme par enchantement. Ceux de ces États qui étaient les plus rapprochés de la France et qui avaient avec elle les plus fréquents rapports, furent naturellement les premiers envahis par les doctrines de la Révolution.

Nous avons vu tout à l'heure l'accueil enthousiaste que Yictor-Amédée 11 reçut des Savoyards en 1775.

IHx-sept* ans plus tard, U Savoie ouvrait ses portes

cLux armées françaises; les troupes envoyées par son roi pour la déleadi*e prenaieut la fuite , sans mèuie essayer de combattre, devant Tai-mée républicaiQe, et la plus aucieiine, la plus Cdèie i)roviiice de la maison de Savoie poussait des cris àe joie lorsqu'elle était iucorporée à la France, proclamait la déchéance du roi de Sardaigne et déchirait, pour cause de foi [ailuie, le pacle qui liait la natioQ allobroge à la famille de ce prince. Que s'était-il passé pendant ces dix-sept années? Pourquoi la i runce faisait >elle la guerre au roi de Sacdaigue? Pourquoi Vietor-Amédée était-il renié par ses s.ij<jts et abandonné par ses troupes? La faute n'en était ni au roi de Sardaigne, ni à son peuple, ni à ses troupes. La propagande révolutionnaire avait préparé les États sardes à recevoir de la France une existence nouvelle, inconnue, incompréhensible à l'avance, mais bienheureuse et magniGque. C'est ainsi que s' expri niaient les initiés aux doctrines nouvelles. D'autres voyaient, dans la France régénéi'ée, une Némésis invincible et inévitable de tous les crimes et de tous les malheurs de l'huinaniié. Tous étaient si convaincus de *son irrésistible puissance, que toute opposition à ses volontés leur semblait une folie, une impiété qui devait attirer sui* ceux qui la tenteraient d'incalculables désastres. Peut-être que les troupes envoyées en Savoie et dans le pays de Nice par Yictor-Aïuédée, en 1792, contre les armées françaises, peut>ètre que ces troupes ordonnées et instruites d'après son nouveau système, et mal aguerries par dix-sept ans de paix, eussent reculé même devant d'autres ennemis, mais je doute qu'elles eussent pris la fuite d'une façon aussi ignominieuse pour le roi qui

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comptait sur elles. Victor-Amédée essaya de les excuser en alléguant ses propres vues et les instructions dont

il les avait munies eq les envoyant dans les province» menacées plutôt pour s'opposer à la contagion des idées que pour arrêterune invasion qu'il n'avait pas prcvue et qui n'avait été précédée par aucune déclaration de guerre.

Vîctor-Àmédée se montra, pendant toute la durée de son règne, appréciateur peu inielligeut dt^s événeaieuts auxquels il assistait, il avait indisposé d'abord la no*, blesse piéraontaise par sa confiance, pour ainsi dire illiniitée, dansTailiance française, et il avait paru accueillir avec empressement et faveur les idées nouvelles que la France colportait au dehors. Mais jamais ce malheureux prince ne-s' était rendu compte ni de la position de la France , ni de la portée de ces idées. Ce n*était pas la France qu'il regardait comme sou alliée la plus sûre, c'était la famille qui régnait sur elle et qui sépara bientôt sa cause de celle de sou pays. Victor- Amédée ne soupçonna cette séparation qu'après qu elle fut ellectuée. Lorsqu'il multipliait les liens de parenté entre sa famille et celle des Bourbons de France, il croyait s'assurer de nouveaux gages de paix pour l'âivenir. Lorsqu'il donnait asile à ses deux gendres, les comtés de Provence et d'Artois, fugitits, et à tout ce cortège de seigneurs en déroute qui les suivaient, il ne crut pas seulement accomplir un acte ordinaire d'iiospitalité envers d'aussi [)roches parents et leurs serviteurs, mais il ne doutait pas qu'il ne se préparât de puissants appuis auprès d'un trône dont il ne pressentait, pas la çbute prochaine. Enfin, lorsqu'il envoya des troupes en Savoie et dans le comté de Nice, ce fut véritablement par mesure de sûreté à l'égard d'un

pays aussi agité que la France et pour empêcher les perturbateurs français de se réfugier au besoin sur son territoire, ou d'y pénétrer momentanément pour y cooimettre des dégâts. 11 voulait les tenir en respect, et rien de plus. S'il eût prévu une attaque sérieuse de la part de la République française, n'eût-il pas cherché des alliés parmi tous ces princes qui la voy^ent avec tant de terreur et de haine?

Sans prétendre apercevoir dans Victor-Amédée U ni la grandeur d'âme de son aïeul, ni la sage et invincible fermeté de son père, ni Thabileté de la plupart de ses ancêtres, rien pourtant ne nous a autorisés jusqu'ici à le considérer comme entièrement dépourvu de la plus vulgaire prudence; et il eût véritablement mérité le titre du plus étourdi des hommes s'il fût demeuré sur le pied de paix, avec tin trésor à peu près vide et sans alliance, attendant les bras croisés Tinvasion de l'armée républicain(;. Mais Victor-Amédée ne méritait pas un blâme aussi sévère; c est ce que nous allons démontrer en exposant les mesures qu'il adopta aussitôt que la perte de ses deux plus anciennes provinces, la Savoie et le comté de ^'ice, lui eut prouvé que c'était la France qu'il allait avoir à combattre, et non pas, connue il l'avait cru jusque là, une poignée d'ambitieux corrompus et sans conscience, redoutables seulement pour les lâches qui les élèvent en se pi osLernant à leurs pieds.

Mais avant d'entrer dans cette phase de notre histoire, qui appartient presque à l'histoire contemporaine, je dtiis m' excuser auprès de mes lecteurs en les prévenant qu ils n'y trouveront qû*une rapide esquisse des principaux événements de cette époc^ue. Mou but, en publiant ce

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travail, a été de mettre en relief le rôle imposé par la Providence à la maisoa de Savoie, la manière dont elle s'en . acquitta, sans le comprendre d'abord, et plus tard avec la connaissance pleine et entière de son devoir et de la récompense qui lui était préparée. Je n*ai fait pour cela que rappeler des faits oubliés ou perdus au milieu d'autres faits d'une importance plus générale, les dégager de cet entourage, les ranger selon l'ordre qui me semblait leur convenir, et rétablir leur véritable signification. Mais à Tépoque où nous sommes parvenus, aucun fait historique n'est ni îgnoî é, ni mal interprété. Les peuples, aussi bien que les individus, marchent la tête haute, les yeux ouverts et le regard toarné vers le but qu'ils ont choisi. Ils ne sont plus les aveugles instruments de la Providence; ils sont dignes désonnais de comprendre ses desseins, et elle n'emploie plus des moyens détouraés pour les amener à servir lèurs véritables intérêts. La signification des événements est maintenant écrite en caractères parfaitement lisibles dans l'intention même des. peuples qui les accomplissent et dans leur résultat final. Ma tâche serait donc en quelque sorte terminée, puisque j*ai conduit la maison de Savoie et ses destinées jusqu'au seuil des événements pour ainsi dire contemporains, qui sont connus de tous et compris de la [)lLipart des hommes doués de quelque intelligence. Mais ces événements contemporains ont eu pour mon sujet une importance si extraordinaire, ils ont justifié avec une exactitude si merveilleuse mes prémisses et mes conclusions, ils ont été l'accomplissement si parfait de tous mes vœax, de toutes mes aiiibitions, de toutes mes espérances, que je ne puis m'interdire la satisfaction d'en retracer rapidement la

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successioii. L'histoire eontemiioraiiie est la plus ardue des tâches qu'un écrivain puisse s'imposer, et Dieu me

préserve du périlleux courage de l'essayer. Ce serait une folle entreprise que celle de me frayer un sentier entre la vérité et les convenances, de raconter des événements que je connais par ouï dire à ceux-là mêaies qui y ont assisté; d'accepter ou de repousser toutes les dénégations, les réclamations, les rectifications, les protestations etc., etc., qui sont lancées de toutes parts contre l'historien des faits contemporains. Quoique résolu à me borner, dans cette dernière partie de mon livre, à une rapide esquisse des événements bien connus qui suivirent le triomphe passager de la cause républicaine en France, et de ceux qui viennent de s'accomplir, ce n'est pas sans crainte que je me prépare à prononcer des noms qui n'appartiennent pas encore à la postérité et qui traversent maintenant la bienlieureuse période de leur inviolabilité. Les personnages qui ont figuré dans les .affaires publiques ont en général la faiblesse de ne jamais avouer ni leurs erreurs, ni leurs fautes. Il est triste» en effet, d'avoir à se reconnaître des torts qui eurent pour résultats des dé« sastres publics; mais les affaires publiques sont pins difficiles à conduire que les affaires privées; et ceux-là mêmes qui n'ont aucune préténtion à l'infaillibilité pour tout ce qui concerne le soin de leurs iiUérêts ou le gouvernement de leur famille, supportent avec une extrême impatience le plus léger blâme au s^ij t de leurs actes publics. C'est pour cela, sans doute, que riiistoue contemporaine suscite infailliblement une multitude de contradicteurs violemment irrités. On me pardonnera, je l'espère, d'avoir cherché à les éviter.

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