VICTOR-AMÉDÉE II
tion. Hais revenons à la triste période dont noas avons commencé le récit.
• L'armistice que Colli avait xiemandé au nom du roi fat accordé par Bonaparte le 28 avril, moyennant la reddition de Coui, de iortone et d Alexandrie. Les commis^ saires royaux étaient partis pour Gênes afin d'y négocier la paix, et le général français s'élança, sans perdre une ijeure, sur les traces de Beaulieu, qu'il lit reculer ea le poursuivant jusqu'à Mantoue.
L'opinion p^énérale est que Victor-Amédée pouvait conli 11 lier la guerre et que rien ne le contraignait à accepter les désastreuses conditions qui lui furent faites à cette occasion. Lui-même ne partageait pas cet avis, puisfju'il signa le traité de Paris le iô mai 1796, le plus désastreux qu'aucun prince de sa maison eut encore subi. H y cédait à perpétuité à la France le dm lie de Savoie et les comtés de Micot de Tende et de Brenil. De tous ses anciens titres, il ne conservait que ceux de roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem. Quant à ses fils, les ducs de Chablais, de Genevois et de Maurienne, ils devenaient, les deux atnés, marquis d'Ivrée et de Suse, et le plus jeune, comte d'Aoste. Coni, Alexandrie et Toi loue étaient déjà au pouvoir des Français; il fallut y ajouter, au même titre de dépôt, Céva, Exilles, Suse et la Brunette. Le roi dut s'engager à expulser de ses États tous les éaugxés français et à accorder une amnistie pleine et entière à ses sujets accust's de délits politiques. Les fortifications de buse, d'Ëxilles et de la Brunette devaient être déU'uites par Victor-Amédée et à ses frais, et il ne pourrait, à l'avenir, ni les relever, ni en construire d'autres sur les mêmes points. Des articles secrets Tobligeaient à prêter,
lompi'il eo serait requis* les canons de son arsenal auii
Français, et à leur li\Ter sans indemnité les vivres dont ses forteresses étalent approvisionnées.
Le Piémont reçnt la nouvelle de ce traité avec stupéfaction. On se demandait quels irréparables désastres, quelle n^iicessité extrême avaient porté le roi à le signer; toatef(MS on s^abstenait d*ezprinier tout haut un blâme «]ui eùi achevé de briser le cœur du malheureux vieillard, qu on respectait encore. Ces égards n'étaient pourtant pas un baume suffisant pour les blessures dont il souffrait. L'âge s était subitement appesanti sur lui, avec rinfortune, les regrets et rbumiliatioo. Six mois après la signature du traité de Parts, une attaque d* apoplexie foudrovaute mit lin aux douleurs de Victor-Âmédée, troisième du nom comme duc^ et second comme roi. C'était le 15 octobre 179^ ; Il était a^e de soixante-dix ans.
Charles-Emmanuel, qui succéda à Victor-Amédée II, possédait presque toutes les vertus paternelles; mais il héritait aussi de cette impuissance à se rendre compte des changements survenus autour de lui et dans sa condition même^ qui avait poussé son père à adopter, au commencement de son règne, plusieurs innovations importées de France, sans comprendre qu'il ouvrait la porte à des idées contenait le germe de révolutions
CHARLES-EMMANUEL IL . m
futures. Cette impuissance est d'ordinaire l'apanage de
ceux qui descendent d*une lon^nte suite de souverains. Leurs regards et leurs peusées sont tournés vers le passé; c'est envers leors ancêtres qu'ils se reconnaissent surtout des devoirs, et si le présent ne ressemble plus au passé, si l'avenir se dispose à s'en éloigner encore davantage, ils deviennent ou opiniâtres dans lenr résistance, ou imprudents et passifs dans leurs concessions; s'ils renoncent à arrêter ou à faire reculer le monde, ils se laissent traîner à la remorque des événements, sans apercevoir le but vers lequel ils m irchent. C'est pourquoi les vieilles dynasties sont rarement propres à fournir des chefs aux pays qui parcourent une phase révolutionnaire, ni même à ceux qui en sortent. La maison de Savoie reparut lors de la ctittte de TEmpire français dans une branche nouvelle, ayant toute la vigueur que la possession séculaire d'un trôoe épuise d'ordinaire; mais Gbarles-HnnTianuel appartenait encore à la branche atnée de sa famille et n*était pas lait, non plus que ses frères, pour traverser sans périr les temps qui se préparaient.
Son premier soin en montant sur le trône fut d'envoyer le comte Balbo en quaUté d'ambassadeur auprès du Directoire français afin de négocier une alliance moins désastreuse pour le Piémont que l'état de choses arrêté par le traité de Paris. Le choix du négociateur était bon. Le comte Balbo était doué d'une grande habileté : souple, pénétrant, possédant un parfait empire sur lui-même, connaissant les *bommes et adi oit à tirer parti de leurs faiblesses sans se soucier de leur faire connaître sa supé*riorité, disposant de beaucoup d'argent qu'il s'était fait remettre en acceptant la mission dont le roi l'avait chargé,
ai
m HISTOIRE DM LK MAISON DE SAVOIE.
aimaot son pays et son souveraiu, mais sans se faire illusion sur la force du premier ui sur Tavenir du second ; le
comte Balbo pouvait servir de modèle aux diplomates de son temps. 11 eut beaucoup de succès à Paris, et malgré Taversion que les membres du gouvernement français nourrissaient encore pour les rois et pour tout ce qui touchait à la monarchie, il gagna la faveur et la confiance dès Directeurs et de plusieurs hommes influents qui les entouraient. Le comte Balbo leur représentait avec raison que ni l'Autriche ni aucune puissance italienne ne serait pour la France un aussi litile voisin que le roi de Sardaigne. Il fallait, disait-il, se rattacher, le relever de l'abaissement auquel on l'avait réduit en lui enlevant, sans coriipensnlion, une si gi-ande et si belle partie de ses États, et la France aurait alors pour la première fois un allié véritable et constant dans le gardien de l'Italie. " Le Directoire parut entrer de botine foi dans les vues du diplomate piémontais, et il olIVit Gènes et son territoire en échange de Nice et de la Savoie. Mais il mettait pour condition de ces concessions que le roi de Sardaigne joindrait ses troupes à celles de la France, dans les guerres que celle-ci aurait à soutenir contre le midi de Vltalie, et Charles - £mman uel , prévoyant que le pape était Tun des princes que la France se disposait à attaquer, ne voulut point s'engager à lui prêter le secours de ses armes contre le souverain pontife. Ses scrupules de conscience, comme ûls de l'Église romaine, remportèrent sur le soin de ses intérêts comme roi. De tels scrupules étaient respectables, sans doute, mais est-il besoin d'antres preuves pour demeurer convaincu qu'il n'était pas fait pour les temps où il vivait. Les
négociations furent donc abandonnées pour le moment
Pendant cette interruption , Bonaparte poursuivait sa rapide carrière^ soumettait le Milanais» trahissait Venise, créait la république cisalpine, détrônait les ducs de rÉmilie et détachait du domaine papal Bologne et d'autres villes des légations. A chaque phase nouvelle du développement de la puissance française en Italie, les négociations se renouaient à Paris entre le comte iiaibo et les Directeurs. Geum:! avaient en outre envoyé des émissaires dans le nord de l'Italie pour leur rendre compte des dispositions secrètes des princes et des peuples. Charles-Emmanuel d'ailleurs avait gagné, sans le savoir DÎ le vouloir peut-être, un puissant prolecteur dans la' personne du jeune général français, qui se sentait dès lors attiré vers les idées monarchiques. Aussi, tandis que les républicains de la Cisalpine prononçaient d*empiiatiques discours calqués sur ceux des Brutus et des Scévola de tragédie, et qui amenaient sur les lèvres
de Boiuqjai le un sourire de diulain , l'aspect sérieux et froidement régulier de cette cour piémontaise, qui rappelût les anciennes mœurs et les sentiments respec* tiieux des nionarcbies, attirait le jeune chef républicain et lui semblait de beaucoup préférable aux extravagances véhémentes et souvent de commande des novateurs. On a répété bien des fois que Bonaparte éprouvait pour la maison de Savoie une secrète sympathie dont il ne se dépouilla jamais. Si l'assertion est fondée, il faut avouer du moins que les sentiments de Bonaparte n'avaient guère d'empire sur ses actionset qu illeurcom* mandait au lieu de leur obéir, car la maison de Savoie ne tira de cette sympathie aucun avantage. 11 n'est pas moins
m HIST018E DE LA MAISON DE SAVOIE»
vrai DOD plus qae le dévouemeiU de Ciiaries-ËminaQuel à la personne et à la douUe autorité du pape s opposa
constaoïmeiit à i'alliauce que la politique lui conseillait de contracter avec la France, et que ce dévouement était véritablement incompatible avec les pi jjtts que cette puissauce était sur le point de uuittre à exécution.
Les efforts du comte Balbo et les instances du général Bonaparte avaient pourtant eu un certain succès : un traité avait été itdigé [)ar le j^éuéral Clarke pour la France* et par le ministre du roi de Sardaigne, M. Priocca, d'après lequel l'alliance entre les deux États ne devait être oilensive et défensive que pendant la guerre continentale alors commencée, et défensive seulement après la fin de celle-ci. roi porterait les armes f|ue contre reni[it-
reur d'Allemagne, et il conserverait sa neutralité» même envers l'Angleterre. Les deux puissances se garantissaient
mutuellement l'intégrité de leurs États. Le roi devait fournir au généralissime français neuf mille fantassins, mille cavaliers et quarante canons. On supprimait les taxes de guerre miiies auv les État3 du roi, et celles qu on lèverait en pays ennemis seraient partagées entre les alliés ' en raison du nombre de leurs contingents respectifs, 11 n'était fait nieation ni des échanges, ni des concessions de territoire que le comte Balbo avait proposées antérieurement au Directoire. Mais, malirré cette omission, le traité était fort avantageux pour le Piémont, dont Texistence devenait de plus eu plus précaire à mesure que la puissance autrichienne s'efTaçait de la Péninsule, et que la puissance française semblait à la veille de renvaiiir complètement. La ratiGcation du roi et celle du Directoire manquaient seules à la validité du traité. Les premiei*s
CHAHLES-ËMMANUEL H.
retards vinrent du roi qui eût désiré voir le rélablissemeot de la paix eatre Rome et la France précéder la conclusioD définitive de tout tnûté d'alliance avec cette dernière, et qui, en outre, attendait que son propre mi- nistre auprès de rempereur eût quitté Vienne et fût en lieu de sûreté. Cette hésitation se prolongea malheureusement jusqu à l'époque des préliminaires de Léoben. Le roi comprit alors le danger qu'il courait si la France et r Autriche se réconciliaient avant que son propre sort fût décidé» et l'intégrité de ses États garantie. Non-seulement il ratifia sur-le-champ le traité, mais il pressa vivenuml le Directoire de suivre son exemple. Rendons au général Bonaparte la justice d'ajouter que ses propres instances auprès des ministres du Directoire avaient le même objet, et ne furent pas moins pressantes que celles du roi. Il est vrai qu'il employa, pour y parvenir, un singulier argument. Celui des ministres du Directoire qvLÏ s'opposait avec le plus de force et d'opiniâtreté à la ratification du traité, était M. de Talleyrand. 11 déclarait n'apercevoir aucun avantage pour la France dans ce traité d'alliance garantissant l'intégrité des États d'un prince qui ne pouvait les défendre efficacement par ses propres forces, et qui deviendrait, en y demeurant, un embarras pour elle lorsqu'elle se serait rendue maîtresse de tout le pays environnant. Bonaparte répondait que la défaite complète de l'empereur n'était rien moins que certaine ; qu'il pouvait se relever des échecs qu'il avait subis, et que, cette éventualité venant à se réaliser,il ne fallait pas qu'il pût retrouver un allié dans le roi de Sardaigne. Si la France, ajoutait-il,.voulait joindre le Piémont à ses possessions en Italie, le meilleur moyen
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pour y parvenir sans peine ni danger, c'était d'enrôler, comme le voulait le traité, les soldats piémootais dans les rangs de Tannée française; six mois plus tard le roi de Sardaigne serait renversé de son trône. Ce raisonnement frappa sans doute Je Directoire et triompha de sa répugnance, carie traité obtint la ratification des Conseils, ainsi qu'on le voit par la correspondance de Ton des Directeurs avec le général Bonaparte. Mais il ne semble pas avoir été publié , et il ne fat certainement pas exécuté. Il est vrai que les événements survenus à cette époque en Piémont changèrent les conditions du pays et de son prince à tel point qu'il eût été difficile à ce dernier de remplir les engagements qu'il venait de prendre envers la France.
L'esprit révolutionnaire et démorratiqne, qui s'était glissé dès les débuts de la Révolution Irançaise dans les États sardes, venait d'y faire itruption à la suite des armées conquérantes, guidées d'abord par Masséna et Scherer, et plus tard par Bonaparte. Les urgentes nécessités et les périls de la guerre avaient détourné pendant un temps les Piémontais des questions politiques et sociales; mais lorsque la guerre fut transportée dans le Milanais, et que l'on vit la France prête à contracter alliance avec Charles-Emmanuel sans exiger de lui aucune réforme intérieure, le parti démocratique, se voyant avec douleur trompé dans son espoir d'échanger le régime monarchique contre le régime républicain déjà établi dans la Cisalpine, eut recours aux agitations et aux mouvemeots qui avaient eu tant de siicct's naguère contre la monarchie française et contre un ôertain nombre de gouvernements aristocratiques ou monarchiques de Fltalie.
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Plumenrs villes du Piémont s'insurgèrent pour la pre»iiiière fois depuis leur annexioa aux domaines de la maison de Savoie ; des excès furent commis, et des menaces proférées contre le roi et son gouvernement. Ces révolutionnaires, encouragés par les«.succès de leurs voisins, avaient oublié que le pouvoir contre lequel ils se soulevaient avait pour soutien une armée aussi lidèle qu a.guerrie. Cette armée accourut aussitôt au secours de son roi, et ne trouva pas sa tâche supérieure à ses forces. Les révoltés furent battus et soimus sui tous les points; mais une victoire est quelquefois plus diiliciie à mettre à proût qu'à remporter. Le gouvernement piémontais, qui avait été assez fort pour dompter les mouvements révolutionnaires, crut en empêcher le retour en traitant les coupa^ Mes avec une rigueur implacable. Le sang italien coula à grands flots sur les échalauds dressés eu Italie, par Tordre d*un prince italien. Le but de ces supplices était l'intimidation des rebelles. Peut-être ce but eût*il été atteiut par ces moyens vingt ans plus tôt, c.est-à-dire lorsque l'Europe entière semblait passivement soumise à ses rois; mais, en 1797, la ujouarcliie ])iémor)taise était cernée, ou, disons mieux, débordée par les républiques française et cisalpine. Elle était encore debout, girftce à cette force de coliésion que recèlent les corps moraux et les institutions sociales qui comptent des siècles d'existence, comme aussi grâce au penchant que Eonaparte éprouvait déjà pour le gouvernement monarchique et pour la maison de Savoie en particulier. 11 en donna une preuve en cette occasion par la lettre qu'il écrivit au marquis de ^nt-Marsan pour l'assurer du désir qu'il partageait avec le Directoire de voir le trône de Charles-
Emmanuel aussi solidement que paisiblement établi^ et
pour oOrif au gouverne ment du roi l'appui de ses troupes. Ce qtii eût été d'uu meilleur effet encore, si Forage eût pu être conjuré, ce furent les sages et bienfaisantes mesures qu'adopta le gouvei ueineut du roi pour soulager la misère du peuple en diminuant les impôts, en distribuant à bas prix du b)é et d'autres denrées de première nécessité, en ouvrant des banques, en réduisant le cours du papier-^monnaie, et en supprimant les pièces de monnaie de mauvais aloi. Mais ces bienfaits n'apportaient qu'un faible soulagement aux souûrances des classes pauvres, tandis que la fréquence des supplices éveillait dans les cœurs d'implacables ressentiments. Charles-Emmanuel s'aliéna déiinitivement l'allection de ses sujets, en croyant leur imposer par des manifestations de sa puissance. Des forces, incomparablement supérieures aux siennes, allaient être employées à sa perte, et le nombre de ceux qui, parmi ses sujet*^, déplorèrent sop triste sort fut considérablement diiuiinié par sa cruelle et excessive sévérité. Ce fut là tout le parti qu'il tira de ces jugements militaires et de ces exécutions capitales auxquelles il n'eut certainement pas recours sans regret.
L'agonie de cette royauté fut aussi longue que douloureuse.* Bonaparte combattait en Egypte^ et le Directoire, momentanément délivré de la pression de son gé- »
nie, semblait véritablement ne savoir que faire de cettf» monarchie sarde qu'il tenait renfermée dans un cercle de républiques, dont il se proposait la future destruction, qui ne pouvait lui opposer aucune résistance sérieuse, et qu'il respectait pourtant encore tout en Tac-
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câblant de ses menteuses assurances d'amitîé. Pourquoi cette dissimulation, et à quoi bon tant de perfidie? C'est ce dont il est difficile de se rendre compte.
Brune commandait a Milan Tannée française d'Italie; Gaingeoné résidait à Turin comme ministre de France. L*un et l'antre, dans lears correspondances entre eux et avec le Directoire, parlaient de la destruction de la monarciiie sarde comme d'une nécessité reconnue et incontestable. Le comte Balbo, ministre du roi à Paris, connaissait leurs pensées et travaillait sans, relâche à eu empêcher ou, du moins, à en retarder la réalisation. Les révolutionnaires piémontais, réfugiés sur les frontières de leur pays et sous la protection des républiques environnantes, s'armaient, enrégimentaient des recrues et faisaient de fréquentes irruptions dans les États du roi, soulevant les villes et les villages, enlevant les convois, dévalisant les courriers, livrant parfois de véritables com* bats aux troupes royales, et se retirant après no échec dans leurs lieux de refuge, sur les territoires de la France, de la Ligurie ou de la Cisalpine. Le roi n*avait pour se défendre que la fidélité de ses troupes et la rigueur des supplices. C'était assez pour ne pas succomber iaimédiatement; mais ce n'était pas assez pour empêcher le retour de seoiblables attaques ni pour rétablir la tranquillité dans le pays, et c'était précisément de cette impuissance que la France comptait se servir comme d'un prétexte pour justifier sa propre conduite envers le roi et envers la royauté. Qui oserait la blâmer de détruire un gouvernement qui ne subsistait qu'en perpétuant la guerre civile et en multipliant les exécutions capitales?
La frontière de la Ligurie était la plus incommode de
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toutes pour (!iiarles-Einniaiuiel. En ellet, la petite ville de Carrose* appartenaot aui États sardes, a' était située qii*à quelques lieues au delà de la frontière ligurienne, et l'on ne pouvait y arriver du côté du Piémont sanS traverser le territoire de la république de Gènes. C'était dans cette petite ville que les insurgés leiiaiciit leur quartier général; c'était de là qu'ils partaient pour commettre des suites de violence et même de brigandage en Piémont, et c'était encore cette petite ville qu'ils regagnaient après chacune de leurs expéditions. Jamais pourtant Charles-Emmanuel ne put obtenir, ni de la France ni de Gênes, qu'on lui permit de poursuivre et d'attaquer les rebelles dans sa propre ville de Carrose. On prétendait qu'il la considérât comme un asile inviolable; et si ses soldats, dans l'ardeur de la poursuite, dépassaient, ne fût-ce que d'un mètre, la frontière génoise, les deux républiques criaient à la violation des droits les plus sacrés, et, ce qui inipoi lait plus que leurs ^ CrfeT i^ ^^f^"^® mêlait des menaces à ses reproches. Ce respect scrupuleux pour les droits internationaux n'empèchait pourtauL pas^iîkJI^iibliquu de Gcucs de fouriiir aux réfugiés piémontais toi^i^^^^ours dont ils avaient besoin, ni la France d'approuverHsde soutenir la conduite des Géuois. Il était par consé^:^ût,,^SÛdent que Charles-Emmanuel était impuissant à ramener laî!^' quillité dans ses Ktats et à prévenir les incursions des républicains; et cette impuissance lui était imputée à crime par la France. La fable du lion, juge des brebis, trouvci a éternellement sou appliciition daus les affaires de ce monde. L'agent français Guiuguenné se plaignait constamment aux ministres du roi des dangers qui me-
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naçaient la vie de ses compatriotes eû Piémont, et des dispositions de la populace avide de sang français et encouragée par Timpunité que le gouvernement lui accordait. Guinguenné se plaignait aussi des rigueurs dont les amis de la France étaient l'objet, et ceux qu'il désignait par ce titre- étaient tout siiDplement les insurgés des frontières. Des poursuites avaient été intentées en effet contre le chef d'une bande de brigands connue sous le nom de Barbets, pour des actes de violence commis contre quelques Français. EUrayé à la pensée du supplice qui l'attendait et soupirant après sa liberté, ce misérable eut recours, pour l'obtenir, au plus indigne expédient, il s* avoua coupable de plusieurs crimes affreux commis envers les Français, et entre autres d'avoir jadis empoisonné certaines sources oi!i ceuxci allaient s'abreuver; mais il déclara ki'avoir été que le docile agent du feu roi Victor- A médée, du roi actuel et de son lière le duc d'Aoste. J'ai peine à croire que Guinguenné pût ajouter foi à d'aussi odieuses et absurdes calomnies; mais il se condiilsil coiiiiiie s'il eût été convaincu de leur exactitude. Il exigea que le coupable lui fût livré, et il Tenvoya en France.
Si rintention du Directoire et de son représentant était d'humilier le roi avant de le détrôner, ils pouvaient être satisfaits, et il était temps de porter le dernier coup à ce malheureux prince. Us ne s'y décidèrent pourtant pas encore, et en véritét quand on parcourt les correspondances échangées alors entre les divers fonctionnaires français, le comte Balbo et le ministre Priocca, on est tenté de penser que le gouvernement de la République n'avait pas encore pris à ce sujet de résolu-
tion bien arrêtée. Brune et Guinguenné demandaient
que le roi publiât une amnistie en faveur de tous les insurgés républicains, et qu'il remit aux Français la garde de la citadelle de Turin. Ils déclamaient de nonveau, comme ils le faisaient chaque fois qu'ils avaient une concession exorbitante à arracher au roi, sur les périls qui menaçaient la vie*des Français en Piémont et sur les conspirations ourdies contre eux par la noblesse ; et ils affirmaient que le seul moyen de garantir la vie des alliés du roi et de convaincre le monde que le roi n'était pour rien dans ces trames iniques, c'était de livrer aux Français la citadelle de Turin. G'étiût aussi, ajoutauent-îls, le seul moyen d'intéresser la France au maintien de l'ordre de choses actuel en Piémont, et de la mettre en mesure d'intervenir efficacement contre les ennemis de Charles- Emmanuel. D'autres exigences suivaient celles-ci. Guinguenné et Brune insistaient encore auprès du roi pour le renvoi de tous ses ministres, le rappel du comte Balbo, et l'exil de ses plus anciens serviteurs, dont quelques-uns, parce qu'ils étaient nés en Savoie ou dans le comté de Nice, et d'autres sans motif aucun, si ce n'est peut-être de faux rapports, se trouvaient inscrits sur le rôle des émigrés français. En même temps, le comte Balbo recevait du Directoire et transmettait au roi T assurance que l'amnistie en faveur des insurgés et des conspirateurs républicains était la seule chose qu'on exigeait de lui. Il y a plus, Brune et Guinguenné recevaient aussi du Directoire Tordre précis de ne rien ajouter à la demande d'amnistie qu'ils étaient chargés de faire aL^n'cr au roi; et les deux représentants, attribuant cet ordre à l'inlluence acquise par le comte Balbo sur les membres du Directoire, n'en
GHARLES-BHHANUEL IL m
éprouvdent pour ce ministre qu'une plus forte aversion,
et n'en devenaient (jue plus pressants pour obtenir du roi son rappel. Brune et Guinguenné ne se trompaient vraisemblablement pas dans leurs suppositions; car, lorsque, cédant à leurs menaces, Charles-Emmanuel et i^nocca consentirent non-seulement à signer l'acte d'amnistie sans . y faire aucun changement, maïs à livrer aux Français la citadelle de Turin, le Directoire n'eut que des éloges et des remerciments à adresser à ses deux représentants en Italie. C'était donc la résolution qui avait seule îeàt défaut au Directoire, et ses seoiets désirs étaient ej^actement conformes à ceux de Brune et de Guinguenné.
Ceux-ci s'étaient engagés vis-à-vis du roi à s'opposer désormais à tout mouvement hostile de la part des ré^ fugiés républicains. Peut-être que les insurgés de Car» rose , s'aiiendant a recevoir des représentants français l'ordre de se tenir tranquilles à l'avenir, essayèrent de le prévenir par une manœuvre hardie. Le fait est qu*à peine installés dans la ciladeile de Turin, les Français furent avertis qu'un corps d'environ mille insurgés marchait sur Alexandrie. Le général de Solar, gouveneur de cette ville, eu avait été aussi promptement informé. Connaissant leurs projets et dissimulant ses intentions, il marcha avec cinq cents honuues à leur rencontre, et se plaça en embuscade sur leur chemin. Cette ruse réussit complètement. Attaqués au moment où ils s'y attendaient le moins, les insurgés tournèrent le dos aux troupes régulières, et cherchèrent leur salut dans la fuite. Les soldats, bien disciplinés, obéirent à. leur chef, qui leur défendit de maltraiter ceux qui se rendaient prisonniers, mais les paysans de Frascbea, village voisia
du lieu du combat, étaient accourus au secours des troupes royales; et« quoiqu'ils pussent rivaliser avec elles pour la bravoure, ils étaient loin de les égaler dans r obéissance et i'iiumauité, lodignés outre mesure contie ces incorrigibles perturbateurs de leur repos^ ils les poursuivirent comme le chasseur ou le limier poursuivent le gibier. Quatre cents insurgés, qui s étaient cacliés , au moment de Tattaque, dans les champs ou derrière les buissons et les haies, tombèrent sous les balles des paysans furieux, et ce carnage se prolongea pendant-qua^ rante-huit heures sans que le» officiers venus d'Alexandrie parvinssent à F arrêter. Les Piémontais et les Français se rejetèrent réciproquement la responsabilité de ces événements. Les premiers reprochèrent aux seconds d* avoir tardé à recommander la tranquillité et la soumission à leurs amis de Carrose jusqu'après l'exécution de ce nouvel acte d'hostilité. Par malheur, un conseil de guerre, réuni à Alexandrie sous la présidence du général de Solar, ignorant encore l'amnistie et ne supposant pas, d* ailleurs, qu'elle pût s'étendre à des actes postérieurs à sa publication, avait condamné et fait exécuter quelquesuns des prisonniers. Cela suffit pour que Brune etGuinguenoé accusassent le roi d'avoir attendu pour transmettre le décret d'amnistie au gouverneur d'Alexandrie que le supplice des malheureux prisonniers fût accompli. L'aigreur entre les soi-disants alliés ne pouvait plus guère empirer, et le ministre Priocca ne craignit pas de déclarer à Guinguenné que la i rajice se montrerait plus digne de sa haute position et de sa force en renonçant aux subterfuges de la faiblesse, et en proclamant nettement son intention d ôter au roi sa couronne, si tel était son bon
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plaisir, qu'en prenant toutes sortes de moyens pour lui enlever l'honnetir d'abord, et ensuite le trône.
Guinguenné était un honnête homme, mais il suivait, à son insu sans doute, la direction tortueuse que d'autres lui traçaient. Les soldats français composant la garnison de la citadeile de Turin se rassemblaient tous les jours sur les remparts pour y chanter des chansons républicaines, dans lesquelles les rois étaient désignés par les liums les plus injurieux. Charles-Emmanuel s en plaignit aux officiers supérieurs, qui, loin de tenir compte d'aussi justes réclamations, s'en déclarèrent oflcnsés. Un jour de fête, à r heure de la promenade, une mascarade burlesque, représentant les principaux personnages de la cour, leurs costumes et leurs nuuiières, sortit de la citadelle et parcourut lentement les parties les plus fréquentées de la ville, exécutant de temps en temps des farces dégoûtantes, dans lesquelles les mœurs et les façons de la famille royale étaient mises en relief sous les couleurs les plus offensantes. Les intervalles entre ces parades de foire étaient remplis par quelques-uns de ces chants que la populace parisienne avait rendus célèbres alors, mais dont elle rougirait aujoiird'lnii s'ils lui étaient rappelés. Quoique les doctrines républicaines eussent alors de nombreux adeptes, même à Turin, les cœurs restés fidèles au roi et à la monarchie étaient inconiparablcment plus nombreux encore« L'mdignation qu'exita cette grossière plaisanterie, cette brutale insulte à une malheureuse victime dont la couronne ne ternissait ni la résignation ni le dévouement, fut extrême et éclata avec force. Des deux côtés on courut aux armes. Les soldats piémontais que le roi avait rappelés autour de lui en les retirant de la citadelle, se
rangèreut du côté du peuple; ils étaieut impaUents d'ea Lq^ venir aux mains avec ceux qu'ils regardaient coinnie des iiiti us et des usurpateurs. iNul ne peut dire quel eût été !pi le sort de la population tout entière, de la famille royale i oi et de la ville elle-même, si un brav^ homme, un général ' français nommé Ménard, qui se trouvait par hasard à Turin, voyant avec un douloureux étonnement l'inaction et la parfaite indifférence du colonel Collin, commandant de la garoisoD française» ne se fût jeté de son propre mouvement entre les troupes prêtes à combattre, et n*eût puissamment secondé les efforts du comte de Saint-André, gouverneur de Turin : à force de prières et de menaces, il obtint.des soldats français qu'ils rentrassent dans kl citadelle, dont il fit aussitôt fermer les portes. Le colonel Collin fut destitué. Guinguenné, qui se trouvait ce jour-là à la campagne, déplora sincèrement le fait, et fut rappelé, probablement pour n'avoir su ni le prévoir, ni l'empêcher, ni en tirer parti. Mais l'occasion parut propîce au Directoire pour achever la destruction de cette monarchie qu'il avait jusque-là tour à tour caressée, employée, menacée et maltraitée avec la capricieuse légèreté qui accompagne inévitai3lenient, chez les hommes les mieux doués, même sous le rapport de l'esprit et de l'intelligence, le défaut de principes bien arrêtés. Bans les affaires privées, l'intérêt personnel peut quelquefois tenir lieu de principes; mais dans les affaires publiques, lorsque l'intérêt général est seul en jeu, celui-ci n'eierce pas sur l'homme d'État un empire assez absolu pour remplacer cette lumière éclatante et uniforme qui émane des principes de la morale et de la justice. Le général Joubert fut envoyé en Piémont par le Direc-
toire, avec la mission d'en chasser Charles-Emmanuel et
d'y établir un gouvernement provisoire. Cet ordre était précis. Pourquoi Joubert essaya-t-ii d'abord de l'éluder, ou, du moins, de trouver un prétexte pour le mettre à exécution? C'est ce que personne n'a encore expliqué ; mais ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il débuta, en arrivant, par renouveler au roi l'assurance de la sympathie de la France à son égard, et par lui demander la remise immédiate du contingent de dix mille hommes auquel le traité l'obligeait, et celle de l'arsenal de Turin. Le roi répondit que les dix mille hommes rejoindraient bientôt Tarrnée française, et refusa de livrer Tarsenal. Sur ces entrefaites, Jouberl ordonnait aux commandante de divers corps détachés de l'armée française d'occuper sur-le-champ Novare, Verceil, Suse, Coni et Alexandrie. La proclamation qui accompagnait cet ordre était parfaitement explicite (c La France, disait Joubert, s'était elTorcée de protéger la nionarcliie sarde contre ses propres excès, et lui avait donné l'exemple de la loyauté et du désintéressement. Vainement elle s'était flattée de lui épargner des fautes, de la préserver du malheur, de lui inspirer des sentiments de reconnaissance. Les services rendus, les sacrifices accompUs en sa faveur, les sages conseils, les secours gi atuits, tout avait été payé de la plus noire ingratitude. La longanimité de la république ne pouvait être poussée plus loin. La France oi donnait à son général de ne plus prêter l'oreille aux paroles trompeuses de ces hounnes perfides, de venger l'honneur de la grande nation et de donner la paix et le bonheur au Piémont. C'est dans ce but, que l'armée républicaine allait occuper les États sardes, » Pourquoi, pendant que cet ordre du jour re-
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ternissait dans les provinces, pendant que deux généraux français, Victor et Dessalles, s'empar^ent, en s'y conformait, des places fortes que je viens d'indiquer, pourquoi usait-on encore de dissimulation à regard dn roi et de son ministre? Ce fantôme de la puissance royale était-il donc si formidable qu'on n'osât Tattaqucr ouvertement l Joubert écrivait à cette heure au gouverneur de Turin que tout ce qu'on faisait en ce moment en Piénioiit n'avait lieu que par précaution. Si le gouvernement du roi croyait y voir un prétexte pour sévir contre les amis de la liberté, tant Piémontais que Français, il serait seul responsable des malheurs qui tomberaient sur Turin. Et le gouverneur de Turin, effrayé de ces menaces, faisait afficher sur les murs de cette ville un ordre du jour recommandant aux citoyens la tranquillité et la confiance dans la France, qu'il désignait toujours comme la fidèle et constante alliée du roi.
Cette triste comédie touchait pourtant à sa fin. Des courriers apportaient au roi la nouvelle de l'occupation du pays et de ses places fortes par les troupes françaises. Ce fut le 7 décembre de l'année 1798 que Priocca publia une proclamation dans laquelle la conduite du roi et de son gouvernement, tant envers ses sujets qu'envers son alliée, était loyalement expliquée, et la nécessité de cette justification démontrée par Timpuissance où le roi se voyait dorénavant de défendre ses États et sa couronne. Cette proclamation, tQute significative qu'elle fût, ne renfermait pourtant pas encore le mot d'abdication et n'apportait aucun changement dans la situation du roi. C'était comme un dernier appel à la France, pour lui apprendre, en cas qu'elle 1 ignorât , que le titre de roi
ne pouvait être acheté au prix de cette considération et de ce respect qui appartiennent de droit à tout honnête homme. Après avoir hi cette proclaiiiaLion, la France saurait au moins qu'en persistant dans la ligne de conduite qu'elle avait suivie jusque-là envers Charles-Emmanuel, elle le foicerait moralement à descendre du trône de ses pères. Mon-^eulement elle y persista, mais elle rendit sa conduite plus outrageante encore; car pendant les deux jours qui suivirent la publication de la proclamation de Priocca, une terreur factice en* vahit la ville et le pays environnant. Les Français et leurs amis parlaient hautement ou avec un mystère affecté d*uné conspiration royaliste prête à éclater, et des représailles qui suivraient la muindre îiuiiiileslation de sentiments hostiles à la république française. On disait aussi que l'abdication seule du roi serait acceptée par la France comme un gage de ses intentions pacifiques et comme une satisfaction suffisante. Charles- Emmanuel ne fut pas longtemps à comprendre que la proclamation de son ministre, loin d'avoir conjui é l*orage« en avait hâté l'explosion. Peut-être s'y attendait-il, car sa résolution était prise, et son abdication fut • annoncée le 8 décembre, tandis que la proclamation portait la date du 7 du même mois. Ce ne fut pourtant que dans la soirée du 9 que l'acte d'abdication reçut la signature du roi , et ces vingt-quatre heures furent employées par Joubert à obtenir de nouvelles concessions. Charles-Emmanuel dut consentir à livrer comme otage son fidèle conseiller Phocca et à joindre à sa propre si;^iiatiire celle du duc d'Aoste, son frère, dont le caractère, un peu plus ferme que celui du roi, causait encore
quelques inquiétudes aux argents français. Dans cet acte
d'abdication, Charles-Emmanuel déclara qu il remettait son autorité à un gouvernement provisoire que Joubert se proposait de constituer ; il ordonnait à ses sujets de Tordre civil de transporter à ce gouvernement l'obéiss&nce dont il les relevait, et aux militaires^ de suivre fidèlement les chefs que la France leur donnerait. Plusieurs mesures d'ordre fureot concertées et arrêtées ensuite par le roi et Joubert» et ce même soir, entre neuf et dix heures, le roi, la reine et la famille royale, suivis de quelques serviteurs fidèles, sortirent de leurs appartements et se dirigèrent, à travers les jardins du palais, vers une porte de dégagement où une voiture de voyage les attendait. Le roi avait refusé d'emporter les bijoux de la couronne, ainsi qu*une somme de 700,000 francs destinée aux dépenses journalières de sa maison, li était triste, mais parfaitement calme, -et la reine s'efforçait de l'imiter; mais les autres princes et princesses pleuraient eu quittant la patrie pour l'exil. La famille royale voyagea aussi rapidement que le permettaient les moyens de transport alors en usage; et, après avoir séjourné quelques semaines à Florence, où elle reçut du grand-duc de Toscane le plus cordial accueil, elle se rendit à livoume, d'où elle s't'Jiibar([ii:i pour la Sardaigne. En jetant l'ancre dans le port de Gagiiari, le â mars 1799, Charles-Emmanuel, qui se retrouvait enfin chez lui, c'est-à-dire dans ses Etats, protesta l'ormellement contre les actes que la contrainte lui avait naguère arrachés à Turin et auxquels il s'était résigné pouî* éviter de nouveaux malheurs à son peuple et à son pays. Il protesta aub$i contre les accusations que la France avait portées contre lui au sujet de
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ses prétendus rapports avec rAnc^ieterre et l'Autriche. Il déclarait sur son honneur de roi n'avoir jamais rien lait en secret qm ne fût parfaitement conforme aux sentiments qu'il avait .^^i souvent exprimés, et il en appelait à la justice divine qui lui rendrait tôt ou tard les biens dont il avait toujours tâché de se montrer digne.
Je n'ai plus qu'un mot à dire sur cet événement. L'abdication et le prompt départ du roi préservèrent sa liberté, car Tordre du Directoire de conduire ce prince et la fannlle royale eu France parvint à Joubert après que les illustres exilés avaient franchi les frontières du Piémont. Une déclaration de guerre de la France au roi de Sardaigne suivit cet ordre et fut publiée le 12 décembre. Quant au gouvernement provisoire nommé par Joubert , il se composait presque entièrement de Piémontaîs et d'hommes généralement connus et respectés pour leurs vertus et leur savoir. La plupart appartenaient aux classes élevées de la société.
Ce premier triomphe des jarmées françaises en Italie ne fut pas de longue durée. L'AutrîcBe, alliée à la Russie, vint bientôt changer le trioaipiie en défaite. Soawaroif et ses bordes de Cosaques repoussèrent les Franrais au delà des Apennins et des Alpes. Les Anglais, qui avaient eu leur part de ces victoires, replacèrent les Bourbons à Naples, le grand-duc à Florence et le pape à Rome. Le Piémont n'était plus occupé par les Français, et déjjk Charles-£mmanuel s'était embarqué à Gagliari pour retourner dans ses États, lorsque le cabinet autrichien lui enjoignit de s'arrêter et d'attendre son bon plai- ^r. Ce message lui parvint à Florence. Ce second airèt d*exîl lui fut plus douloureux que le premier, car il le
m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE,
surprenait au milieu des plus douces espérances. Pourquoi lui défendait-on le retour dans ses États? L'Autriclïe croyait avoir réduit la France à s'humilier devant elle« et elle espérait se passer à l'avenir de cette roo-
narcliie sarde qui avait servi tour à tour de bouclier à la France contre elle, et à elle-mêLue contre la France. Si la France cessait d'être redoutable, qui s'opposerait désormais à l'établissement de la puissance autrichienne en Italie, et sur toute la ligne des Alpes? Le Piémont, avait été plusieurs fois sur le point de s'adjoindre le Miiaii.iis , et la séparation de ces deux pays avait été regardée par les hommes d'État de tous les temps comme un fait anormal et monstreux que la violence seule pouvait maintenir et qu'un éclair de liberté ferait cesser. Pourquoi cette réunion ne s'opérerait-elle pas en sens inverse, c'est-à-dire moyennant l'absorption du Piémont parle Milanais, ou, pour mieux dire, par l'Autriche? L'Autriche n'y voyait d'autre obstacle que la volonté de la France, et çlle se flattait d'avoir réduit celle-ci à ne plus oser exprimer sa volonté. Le roi de Sardaigne était encore loin, et elle s'empressa de l'empêcher d'arriver. Elle espérait entiaîner la Russie à seconder ses projets, et peut-être son espoir était-il fondé.
Mais Bonaparte vivait encore. Il était dans toute la force de sa jeunesse et de son génie. Son séjour en Orient avait amené l'Europe monarchique aux portes de la France; son retour à Paris mit fin au régime qui gouvernait alors la France, lui donna le pouvoir et fit reculer la coalition des frontières de la France, où elle était parvenue, aux frontières de l'extrèiiK^ Europe, du C(Mé du Nord et de l'Orient. A peine eut-il saisi le pouvoir
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suprême à Paris, qu'il partit pour reconquérir l'Italie. U voulait yaiocre rapidement, et les plans qu'il dressa dans
ce but sont, si i on en croit les juges compétents, les plus beaux qu'homme de guerre ait jamais conçus. Je n'ai à m'occuper ici ni de la seconde campagne d'Italie, ni de SI s résultats généraux (1800). Il me suffit d'indiquer riniluence que la victoire de Marengo (il juin) eut sur les vues de Bonaparte relativement au Piéiiintii et à son roi. Sa première pensée avait été de rappeler Gbarles-Emmanuel de Fexil oi!i il ne l'avait pas lui-même envoyé, de lui composer un royauiue soit en Italie, soit ailleurs, avec les contrées qui eussent été difficilement
réunies à la France, et qu'il eût été utile de placer entre
les mains d'un allié fidèle et soumis. Des pourparlers avaient déjà eu lieu à ce sujet entre les émissaires de Bonaparte et ceux de Charles -Emmanuel, lorsque la bataille de Marengo fut livrée, Bonaparte sentit alors l'irrésistible prestige qui Tentourint , et il résolut d'en profiter sans réserve ni scrupule. La puissance autrichienne n'était plus à craindre en Italie, et il se proposait de la poursuivre sur son propre territoire. L'Italie n'avait plus de résistance à opposer à la 1 lance, ni à celui qui allait en devenir le maître. L'existence etlapuissancedela maison de Savoie avaient toujours dépendu, comme nous l'avons vu, de l'équilibre des deux grandes rivales, la • France et i'£mpire ou l'Autriche. L'une des deux disparaissant, ou cessant de pouvoir s'opposer à l'autre, la maison de Savoie n'avait plus, surtout aux yeux de la puissance qui restait debout, aucune rûson d'exister. C'est ainsi qu'a\aii pensé l'Auiiiclie [)endaijt les courts triomphes de Souwaroiï ; c'est ainsi que pensa bouapai te après Marengo.
Dans les combinaisons qui suivirent le retour de Bonaparte en Italie» le i^iémont fut tout simplement annexé' à la France ; il forma ( 1 802 ) cinq de ses départements: celui de la Doirc (chef-lieu, Ivrée), celui du Pô (cbef-lieu« Tuiin)» celui de la Slura (chef-lieu, Goni)^ celui de Marengo (chef-lieu, Alexandrie) , et celui de la Sesia (cbei-lieu, Yerceil). Bonaparte croyait sa volonté assez puissante pour transformer en un jour plusieurs millions d'Italiens en autant de Français. Ce qui eût été difficile au inoyen âge était impossible au xix^ siècle. Hais cette tentative de Timpérieux génie qui planait alors sur le monde, quoique vaine dans ses résultats, eut pourtant en fin de compte une heureuse influence sur les Italiens, une influence que Bonaparte étût loin de prévoir. Elle réveilla le sentiment national dans les cœurs italiens; elle leur montra Tabîme où les conduisait inévitablement leur perpétuelle dépendance de l'étranger. Jusque-là cette dépendance avait été plus ou moins cachée sous les dehors de la protection, de l'amitié, de la communauté des intérêts, etc., etc. Bonaparte, dédaignant ces pr(!'cautioiis prudentes ou timides, leva hardiment le masque et parla en maître. Le peuple, qui, depuis tant de siècles, se laissait traîner à la remorque par ses alliés, qui n'avait ni haines, ni amitiés, ni soupçons, ni confiance qui lui fussent propres, qui ne pesait jamais dans la balance de la politique européenne que comme un supplément à d'autres poids infiniment plus cônsidérables, un peuple ainsi humilié ne commandait non plus qu'il ne méritaittant d'égards. L'arbitre des intérêts de l'Europe lui apprenait que dorénavant il serait Français, et cet avis devait lui suffire. Le moment était
pourtant mal choisi pour corijuiancler tant d'obéissance. Les hommes qui apportaient à l'Italie un ordre si étrange étaient ceux-là mêmes qui, peu d'années auparavant, lui avaient apporté la bonm nouvelle de la délivrance et des droits de rbumanité. L*étonnement des libéraux italiens, en apprenant que les Français ne leur laissaient pas ffiênie leur nom, fut extrême, et il ne fit que s accroitro et s'aigrir avec le temps, à mesure que le prestige dont Napoléon était alors entouré s'évanouissait et que la pensée de lui résister et de défaire ce qu'il avait fait ne se présentait plus aux esprits comme une folle et impraticable entreprise. Pour le moment pourtant, personne ou presque personne, en Italie, ne songea môme à protester contre les singuliers arrangements qui prolongeaient la France, d'un côté, jusqu'à l'Adriatique, et de l'autre, le long de la Méditerrannée, eu lui faisant faire une pointe jusqu'à Rome.
J'ai oublié Charles-Emmanuel à Florence, où il s'était arrêté par ordre de l'Autriche. De Florence, il alla à Rome, où, céthuil aux séductions des jiMii Les, il se décida à chercher parmi eux le repos et les consolations dont il avait si grand besoin. Ce fut le i juin 1802 qu'il renonça à sa couronne en faveur de sou frère Victor- Emmanuel, duc d'Aoste, et qu il entra dans un couvent de jésuites. Il y mourut le 19 octobre 1819*
ViCTOa-EHHANUBL 1».
L'édifice gigantesque, maïs informe, élevé par Napoléon» s écroula sous le choc d'une bataille perdue, et Ton ne peut rappeler sans surprise la rapidité avec laquelle les parties de oet édifice se ref)lact'rent comme d'ellesmêmes dans la position qu'elles occupaient avant d'avoir été employées par le caprice d'un grand homme. Il y eut pourtant quelques changements dans La reconstitution des États de Tltalie. Les républiques de Venise et de Gênes cessèrent d'exister, mais ce ne fut pas par l'eiTet de leur propre volonté. L'Autriche s'adjugea la Yénétie avec le Milanais, at l'Angleterre, convaincue par rexpérience de r impossibilité où se trouverait le roi de Sardaigne de défendre ses Etats contre la France tant que celle-ci pourrait y pénétrer par le littoral génois, voulut que tout le territoire de raiicienne république fût réuni au Piémont, line légion piémontaise, forte seulement de trois mille hommes, mais portant Tunifonne et suivant le drapeau de la maison de Savoie, avait paru à la suite des troupes anglaises dès les commencements de Tannée ISiA et avait eu sa part des combats qui refoulèrent les armées françaises au delà des Alpes. Presque à F instant même' où Napoléon signait son abdication, Victor-Emmanuel, averti que son royaume l'attendait^ s'embarquait à Cagliari. On assui'e nièine que les deux bâtiments qui eiuporiaienl vers des destinées si opposées Pancien maître de PEu-