VICTOR-EMMANUEL I
rope et Tune de ses victimes se rencontrèrent dans la
Méditerranée. On ajoute que le roi, cr-aignant d'insulter par sa présence à cette grandeur déchue, se retira dans sa cabine pendant que les deux vaisseaux étaient en vue l'un deTautre. Qno\ qu'il en soit de cette anecdote peu vraisemblable, Victor-Emmanuel remonta sur son trône sans attendre que l'Europe l'y conviât ou le lui permît. Il fut reçu avec des transports de joie par un peuple qui retrouvait, avec son rot, son nom et sa patrie, son indépendance et la paix. Plus que jamais, après l'expérience des années qui s'étaient écoulées tle 1792 à 181 A, les Piémontais se dirent que leur existence était attachée à la royauté de la maison de Savoie, et ils se jurèrent de ne jamais séparer leurs intérêts des siens. Ils ont jusqu'ici fidèlement tenu leur serment et s'en sont bien trouvés.
Les Piémontais étaient donc plus dévoués qu'ils ne l'avalent jamais été à la famille de leurs rois. Mais leur
dévouement n'était pas Taveui^le soumission du courtisan. Les idées de liberté, d'égalité, d'indépendance, si hautement proclamées par la Révolution française, avaient laissé de précieux germes dans les esprits italiens, lin parti libéral s'y était formé sous les auspices des philosophes du siècle [)ié<édent et de leurs disciples, et ce parti s'était imposé la tâche d'éclairer la jeunesse et de faire nattre dans tous les ccecurs le plus i)ur patriotisme. Les événements avaient attiré l'attention de toutes les classes de la société sur les questions politiques et les intérêts généraux. Les poètes mêmes dont l'influence sur .les populations italiennes fut toujours si grande et souvent si pernicieuse, essayaient maintenant de parler aux
608 niSTOIRH DE LA MAISON DE SAVOIE.
masses le langage de l'arpour de la patrie, du devoir, de la raison. Les Italiens de toutes les parties de Tltalie levaient pour la première fois les yeux vers les Alpes, les tournaient vers les deux mers qui cernent la péninsule, et se disaient que c*étaient là les frontières élevées par la nature et derrière lesquelles ils devaient se sentir chez eux. Le nom d étranger devenait de plus en plus synonyme de celui d'ennemi. La lutte que TAUemagne, la Suisse, riispagne et, cii dernier lieu, la Russie avaient soutenue contre la France, pour défendre ou pour venger leur nationalité attaquée, avait appris aux Italiens que les actions héroïques des Roiuains et des Grecs n'étaient pas seulement les fruits de l'antiquité, et que les temps modernes en pouvaient enfanter de semblables. En un mot, la haine de toute domination étrangère et un désir ardent d'indépendance et de nationalité fermentaient dans tous les cœurs italiens. En Piémont ces sentiments étaient accompagnés d'un attachement solide et sincère pour la dynastie savoyarde, et d'un juste orgueil pour la part considérable qu'il se sentait appelé à pi eiidre dans l'ccuvre de la commune délivrance pressentie par tous. Les Piémontais pensaient avec satisfaction que la famille de leurs rois était la seule dynastie véritablement nationale parmi toutes celles qui occupaient les divers ti^ônes italiens. Ils • songeaient à leur position comme gardiens des frontières italiennes; ils se disaient qu'à l'exception de quelques occupations passagères, leui' sol n'avait jamais supporté la honte de la domination étrangère ; que leur armée était la meilleure des armées de la l^éninsuie; que, dans la guerre contre l'Autriche qui devait inévitablement précéder la délivrance et la régénération de la patrie, l'ar-
yiCTOR-EHHANUEL P'. 509
mée ptéinontaise porterait les premiers coups, et soutiendrait le [)i (îii]ier choc. S'ils parveiiciieut à fouder sous la tutelle de leurs princes an gouvernement libéral et constitutionnel qui respectât les principes de liberté et d*égar lité civile formulés par la révolution française de 1789, ils offriraient à leurs frères d'Italie non-seulement une bonne et forte épée, mais un drapeau autour duquel ils pourraient se rassembler, une force morale à l'abri de laquelle il leur serait permis de se constituer comme na-
lion. Pour obtenir ces résultats encore éloignés, mais d'une si grande importance qu'aucun sacribce ne les pourrait payer trop cher, il fallait d*abord établir dans le Piémont uiême une royauté entourée d'institutions libérales. 11 fallait faire partager au roi leurs patriotiques désirs.
Pareille tache était par mallieur impossible à remplir, car Victor-Emmanuel avait traversé les dernières années du sii cle précédent et les premières de celui-ci, sans rien comprendre aux événements qui les avaient signalées. Il croyait avoir commencé un mauvais rêve en 1798 et ne s*être réveillé qu'en 1814. Il était de si bonne lui dans ses opinions, qu'il ne songeait ni à les dissimuler, ni à les défendre, ni à les imposer, mais il les exprimait avec douceur. 11 se plaisait à rassurer ses sujets en répétant que le passé n'existait pas pour lui, qu'il avait tout oublié, et qu'il allait continuer le rèc^ne de son frère, comme si ce dernier lui eût remis la couronne en 1798 et CQmme si cet événement s*était passé la veille. Ses courtisans, les compagnons de son exil, et sa femme, autrichienne de cœur et d'esprit, au moins autant que de naissance, renchérissaient sur ces rêveries d'un vieux prince, et Ton dit
même qu'ils eurent un instant la pensée d'effacer des almaoacbs les années écoulées depuis 1798^ et que, si ce projet ne fut pas mis à exécution, ce fut seulement à cause des difiicultés qu'il eût amenées dans leur correspondaDce au dehors. Les anciennes lois, les privilèges de certaines villes et de certaines classes, l'étiquette de cour, les superstitions religieuses, les costumes, tout fut remis en honneur autour du roi. Les moines et les religieuses de tous les ordres revinrent en foule. Les vieilles absurdités de Charles X de France pâlissent devant celles du bon roi Victor-Emmanuel. Les libéraux piémontais, qui étaient décidés à ne sacrifier ni la royauté à la liberté, ni la liberté à la royauté, attendaient patiemmént, mais avec tristesse, que ce délire s'évanouît.
On atteignit ainsi 1821. Ce fut alors que l'Espagne obtint une constitution, et que la Grèce fit entendre des cris de liberté et versa son sang pour elle. L*Europe, écrasée par la réaction même qui attristait le Piémont, frémissait L'Italie, foulée aux pieds par l'Autriche et par ses créatures, croyait avoir assez souffert et pouvoir conquérir sa liberté. Les libéraux piémontais crurent le moment favorable pour faire comprendre au roi que leur but était avant tout la guerre avec l'Autriche et la délivrance de l'Italie, mais que, pour rallier à leur initiative tous les Italiens, il fallait qu'ils pussent leur offrir quelques garanties de liberté. Ces garanties,' une constitution pou* vaît seule les fournir. Victor-Emmanuel ne répugnait pas, en ellet, à la guerre contre l'Autriche. 11 était de sa maison ; il en connaissait Thistoire, et il se fût fait sans regret le vengeur des torts dont l'Autriche s'était rendue si souvent coupable envers ses aïeux. Mais un obstacle
GHAKLES-FKLIX.
imprévu s'opposait in\ iijcibleniciu à tout accord entre les libéraux et le roi. Victor-ÂiDédée avait promis aux puissances alliées, peut-être *au pape, en remontant sur son trône, de ne jamais donner de constitution à son peuple. Esclave de sa parole, comprenant la nécessité d'accorder ce qu'il devût refuser, et reculant devant les mesures qu'il se verrait forcé d'adopter s d persistait à régner dans des conditions odieuses à ses su* jets, il préféra (descendre du trône, et, le 12 mars I8'21, il abditjua en faveui* de sou frère le duc de Genevois, Charles-Félix. Le nouveau roi était alors à Modène. Ce fut leur plus proche parent, CIku les-Albert, prince de Carignan , qui prit le titre de régent en attendant le retour de Gliarles-Félix.
GBkBLBS-PiUX. — BÉGfiRCB Vt €HABLBB*ALBBBT, PBINGB DB CABIGHAR.
Giicirles-Albert de Carignan était déjà considéré comme Théritier présomptif du trône, car la Provideace, qui avait bësoitt d'hommes nouveaux pour amener de nouveaux résultats, avait condamné à la stérilité les trois mariages des fils de Victor-Amédée IL Le prince de Carignan n'avait pas accompagné ses cousins en Sardaigne. Tout enfant encore, il avait été emmené par sa mère à Paris, y avait reçu une éducation libérale et soignée, et avait ensuite accepté de l'empereur Napoléon un brevet
d'officier dans les troupes françaises* 11 n'avait que seize ans lors de la restauration de sa famille» et il avait rejoint celle-ci à Turin. Là, sa première jeunesse s'était écoulée entre de fortes études et la société d'hommes éclairés, libéraux et royalistes. C'était sur lui que le parti libéral piémontais fondait ses plus chères espérances, et ce n'était pas sans raison« car jamais homme né sur les marches d'un trône, et destiné à y monter, ne fut rempli d'un plus ardent amour pour sa patrie, ni d un désir plus impérieux de se dévouer à son salut. Tel était Charles-Albert de Garignan ; mais de grands défauts obscurcissaient l'éclat de ses admirables vertus. Comme tous ceux qui sont contraints de cacher constamment leurs opinions et leurs sentiments, Charles-Alberi était dissimulé. 11 pouvait feindre, et cela suffit à le faire accuser plus d'une fois de fausseté. Il se sentait appelé à de grandes destinées, et comprenant que son intluence sur les hommes et les choses serait incomparablement plus grande s'il parvenait à iiioater sur le troue que s'il en était exclu, il en était venu par degrés à regarder son futur avènement à la couronne comme son premier devoir, comme un premier succès indispensable au'salut de l'Italie et à sa propre grandeur. Doué de passions vives et dominé par la dévotion, il était dans une crainte perpétuelle de dépiaiie à Dieu et dans une dépendance constante de ceux qu'il regardait comme en étant les iuiiiistres. Son tempérament bilieux et nerveux le portait à la tristesse, à la tacilurnité, à la réserve, à la défiance. Il n'était pas fait pour être heureux. Il sentait fortement la beauté du sacrifice, du dévouement, de l'bérofome. Nul plus que lui n'aspirait à la grandeur qui natt
dé ces vertus. Il fut grand en effet, grand par ses nobles
aspiialions comme par ses malheurs; mais il ne le fut pas toujours, et le monde, qui exige beaucoup de ceux
qui sont capables de faire de grandes choses, ne lui a pas encore pardonné ses crises d'abattement. La postérité sera plus juste : elle Ten absoudra. Mais son heure n'est pas encore venue, et je ne dirai de lui que ce que personne n'ignore.
Déjà avant d'avoir été nommé régent, le prince de Carigiiaii avait donné au parti libéral des gages de sa coopération à ses desseins. Lorsqu'il lut investi de la régence, les chefs de ce parti se crurent assurés du succès, et le pressèrent d'accorder une constitution. 11 hésita, car il connaissait le prince au nom duquel il exerçût momentanément l'autorité , et il craignait de compromettre son propre avenir par une déclaration intempestive de ses opinions.'Mais il se voyait en même temps placé tellement en évidence, qu*en dissimulant plus longtemps ses principes, il courait le risque dêtre méconnu par les libéraux italiens et d'être désormais confondu avec cette série de princes qui n a\ aient rapporté de l'exil d'autre leçon que l'oubli. Cette dernière considération, sa répugnance à susciter le mécontentement des amis j)résents et son goût sincère pour toute mesure libérale remportèrent sur sa prudence, et la constitution fut donnée le soir même de ce 12* jour de mars 4821.
Trois jours plus tard, Gliarles-Félix expédiait de Modëne une proclamation célèbre dans laquelle il condaminmt durement tout ce qui avait été fait en son nom, mais sans son consentement, menaçait les rebelles de. sa colère et des baïonnettes autrichiennes, et leur
5U IllSTUlUE DE LA MAISON DE SAVOIE.
enjoignait de se soumettre sans délai et j^aiis condition.
Ghaiied-Âlbert disait n'avoir accordé la constitutiou que sous la conditioD de la sauetion royale, et lors même que ci'tte coiuiiiiun n'eût pas été foruielleaieut exprimée par lui, elle devait être naturellement sous-entendue, car sa qualité de régent ne lui donnait qu'une autorité bornée et relative. Quoi qu'il en soit, le moment était venu pour lui de choisir entre deux routes opposées. 11 n'était pas préparé à faire ce choix. Il avait vingt-quatre ans, un trône en perspective et l'espoir d'y faire de grandes choses. D'autre part, s'il résistait en ce moment au roi, il alluiiiaïL la guerre dans son pays, la guerre civile et la guerre avec TAutriche. Comment la soutiendrait-on? Comment résister à Tarmée autrichienne avec une fraction de l'armée piémontaise, tandis que cette ar- . mée tout entière y eût échoué, commandée comme elle Tétait par des officiers qui n'avaient d'autre titre que leur noblesse et l'amitié du roi? Et la jiartie ainsi élourdiment -engagée une fois perdue , Charles-Albert n'avait plus devant lui qu'une existence vulgaire de réfugié politique, 1* impuissance et l'abandon, au lieu de la brillante carrière de libérateur couronné qu'il entrevoyait dans ses rêves ambitieux et honorables.
La résolution qu'il prit alors lui a été depuis cruellement reprochée. Je ne sais si des circonstances secrètes 1 ont rendue criminelle, et je crois que le souvenir de cette époque.dcviut pour Charles-Albert comme un fantôme menaçant, qui troubla toute sa vie. Mais dussé-je être accusée de méconnaître les lois de l'honneur et de la simple honnêteté, j'avoue que je comprends à peme comment Charles-Albert eût pu agir autrement. On
CflARL£S-FÉUX. . 515
a dit que, pour obtenir Tabsolutioa de sa faute, il avait dénoncé ses complices. Mais ce n'était pa3 là une conspiration, et les auteurs de la révoUuion piémontaise de 1821 avaient agi en plein jour, sans cacher ni leurs noms, ni leurs opinions, ni leurs actes. Que Charles- Albert ait choisi le parti le moins aventureux, le moins chevaleresque , le moins romanesque , je le reconnais ; que les libéraux piémontais ^ qui comptaient sur soiî concours pour donner à leur entreprise plus d'importance et plus de chances de succès, suent regretté son abandon et lui en aient gardé rancune , je le comprends aussi , et je ne les en blâme point. Mais que le monde entier s'indigne parce que rhéritier présomptif d'un trône , momentanément investi de la régence, ayant fait une importante concession au peuple et recevant ensuite de son roi un désaveu complet et une condamnatioii totale de sa conduite, n'a pas cru être tenu par l'honneur de persister dans cette conduite, de lever l'étendard de la révolte, d'attirer sur son pays la guerre civile et la guerre étrangère, et de renoncer pour lui-même au trône qui l'attend, c'est là, selon moi, une de ces exagérations que l'esprit de parti est seul capable de produire. Un prince de vingt-quatre ans, animé par les sentiments qui furent toujours ceux de Charles-Albert , pouvait en effet préférer ht liaidiesse à la prudence, le faible au fort, une chute, mais Tépée à la main, au succès obtenu par la soumission et par la dissimulation; mais si Charles - Albert eût été ce prince, quels avantages en eussions-nous tirés pour le salut de notre patrie ? Aurions-nous fait alors les progrès merveilleux que nous venons d'accomplir? Pour moi, je suis tentée
o16 HISTOIRE DE LÀ MAISON DE SAVOIE.
de bénir tout ce qui a été fait par nos amis comme par
nos ennemis, depuis que ritali(3 a ressenti les premiers frémissements de sa nalionalité; nos souiirances, nos larmes, le sang des victimes, la cruauté des geôliers et des bourreaux, l'héroïsme des uns, la ruse des autres, la lâcheté de plusieurs, tout ce qui enfin nous a poussés où nous venons d'atteindre. Le salut, la régénération, Texistence d'une nation, ne peuvent jamais être payés trop cher.
Charles-Albert prit donc le parti de la soumission. S*il l'eût déclaré, on Feût vraisemblablement retenu, sinon comme chef, du moins comme otage. U feignit d'adopter les projets de ses amis, et dans la nuit du 2*2 mars, il s'échappa de son palais, de Turin, et il se rendit à Modène en passant par Milan, où les généraux autricliiens le saluèrent par moquerie roi d* Italie. Charles- Félix, en apprenant son arrivée à Modéue, refusa de le recevoir, et le prince disgracié se retira à Florence, au* près des parents de sa femme.
Il y vécut quelque temps dans la retraite, attendant que la colère de Charles-Félix s'apaisât. Cette colère était tenace , car le nouveau roi n'avait rien de la débonnaire humeur de ses frères. Aussi attaché que ceux-ci au régime de l'ancienne monarchie, aussi fortement opposé aux idées nouvelles de liberté, de droit et d'égalité, Charles-Félix comprenait un peu mieux Tétat des esprits. 11 se rendait un compte plus exact des vœux de ses sujets et de leurs opinions, mais cette appréciation des choses qui l'entouraient n'allait pas jusqu'à lui permettre de mesurer les forces des divers partis. 11 sentait et il voyait l'opposition des libéraux k son
système de gouvernement, mais il se croyait assez fort pour en triompher, et il eût regardé tonte concession de
sa part comme une indigne faiblesse. A ceux qui essayèrent de ramener à mieux juger des forces relatives des divers partis, il répondait qu'il disposait de trois cent mille baïonnettes autrichienues, et qu'avec un pareil appui il n'avait évidemment rien à craindre des révo* lutiunn aires piémontais. il gardait pourtant vis-à-vis de rAutriciie toute la dignité d'un souverain indépendant envers un allié dont il peut accepter le secours, mais avec lequel il veut traiter d'égal à égal. Lors de la visite que Tempereur François rendit à ses provinces italiennes , Charles-Félix refusa de quitter ses États pour aller, à l'instar des autres princes de la péninsule, lui présenter ses hommages. Il n*était pas sans fierté, mais il ne comprenait pas son époque. 11 appartenait à cette branche de sa dynastie qui était restée en arrière de son temps. Heureusement pour l'Italie, il en était le dernier rejeton.
L'expédition desFrançais en Espagne vint tirer Charles^ Albert de son obscurité (1833). Sa conduite en cette occasion donna lieu aux jugements les plus contradictoires. Les uns l'appelèrent le héros du Trocadéro, les autres le niaudirent comme un traître ])arce qu'il avait combattu le parti constitutioniiel. Ce parti, tel qu'il était repré- s senté en Espagne, n'avait pourtant aucun titre aux sympathies ni à Tappui de Cliarles-xMbert. La guerre d'Espagne était une lutte entie deux puissances étrangères, dont l'une voulait rétablir le trône que l'autre avait renversé. Charles - Albert était encore jeune, et l'inaction complète dans laquelle il vivait depuis trois ans
lui pesait II étaî^ de la race d'Emmanuel-Philibert, race
éiTiiiii mment guerrière et que le danger attire irrésistiblement, ^occasion d'acquérir 4e la gloire et de rentrer dans la faveur du roi se présentait à lui ; il la saisit. Sa bravoure fut admirée de tous, mais sa tristesse habituelle et quelque chose de hautain dans la réserve de ses manières, qui ne messeyait pourtant pas à un prince disgracié, éloignaient de lui ceux-là mêmes qui l'admiraient pour sa bravoure et le plaignaient pour ses malheurs. Cette campagne lui rouvrit les portes de son pays; mais ce fut le seul témoignage de faveur que le roi lui accorda. On travaillait activement à là cour pour amener le roi à déshériter Charles-Albert , et à léguer sa succession au duc de Modène» fils d'une princesse de Savoie. Cbarles^Félix n'avait aucune préférence pour son héritier présomptif, et il eût été charmé s'il lui eût été possible de lui substituer un autre, prince possédant les mêmes titres à la couronne de Piémont. Mais Charles Félix respectait consciencieusement les droits qu'il avait reconnus, et nul droit n'était plus sacré à se^ yeux que celui de la naissance. Aussi, tout en montrant ouverte^ ment deTéloignement pour Charles-Albert et tout en lui refusant la permission de paraître à sa cour, il résista aux instances dos ennemis de ce prince et déjoua les intrigues dos courtisans et de la reine douairière, Marie- Thérèse d'Autriche. £nfm,. lorsqu'il fut atteint de la maladie qui le conduisit au tombeau le 27 avril 1831, il fit venir auprès de lui le prince de Carignan , eut avec lui un long et secret entretien, et le présenta ensuite comme son successeur à toutes les personnes rasbcaiblées dans le palais.
CUAULES-ALBERT. 5iy
Charles - Albert montait sur le trône enviroft un an
après que Cliailes X de Frauce était tombé du $ien«
« CHABLSS-ALBBRT
La révolution française de 1830 avait remué l'Europe entière. Les assemblées législatives et les clubs populaires avalent i épris en France le langage de 1 789, et l'Europe s'attendait à une nouvelle invasion armée de la propagande révolutionnaire. Les souverains avaient, non sans raison, conçu des alarmes, caries peuples, in liés par les souffrances des quinze dernières années, frémissaient en entrevoyant la possibilité delà vengeance, puis^ de la liberté. L'Italie avait ressenti la cammotion générale plus fortement encore que le reste de l'Ëurope. Ses princes lui étaient odieux, noii-senlement parce qu'ils la gouvernaient tyranniquement, mais aussi et surtout parce qu'ils lui étaient imposés par l'Autriche. Et pourtant, plusieurs parmi les chefs des libéraux italiens jugeaient nécessaired' appuyer leur résistance aux volontés de l'Autriche et de ses lieutenants sur une autorité reconnue et constituée. Tout en chassant une dynastie surannée , la France n'était pas retournée à la république. I n roi qui ri'gric et ne gouverne paSj un roi citoyen^ un trône entouré d'imlUulions républicaines y tel était le programme des vainqueurs de Juillet, et ce pro-
m HISTOIRE D£ LÀ MAISON DE SAVOIE.
gramme avait été adopté par tons les révolutionnaires qui ambitionnaient la liberté et l'appui de la France. Les révolutioniiaii es italiens, qui voulaient placer leur levée de boucliers sous le manteau d'un de leurs princes, hésitèrent quelque temps sur le choix de ce protecteur. Charles- Albert était depuis 1821 au baii dd parti libéra!. Le roi de Naples lui inspirait moins de confiance encore. Le grand-duc de Toscane avait peu de chose à craindre de la turbulence de ses sujets, et son ambition ne le pous- ' sait pas à s'exposer à perdre son propre trône dans Tespoîr d'en acquérir un autre, même plus élevé. Le prince de Lucques eût joué volontiers au libéralisme et aux révolutions^ mais il était incapable d'exécuter une entreprise sérieuse, ou seulement même de s'y prêter. On l'avait cru libéral, parce qu'il fuyait sa femme et lui préférait des mattresses ; philosophe , parce qu'il se moquait du confes^^eur de la duchesse et se disait tenté d'embrasser le protestantisme; démocrate, parce qu'il préférait le libertinage de Vienne à la roideur et à l'étiquette de sa cour. 11 parlait souvent de la liberté; mais celte liberté qu'il aimait en eûet, c'était celle dont jouit un célibataire riche et voluptueux dans une grande ville où le vice ne rencontre pas d'obstacles. On voulut lui parler politique, il se boucha les oreilles et tourna le dos aux conspirateurs. Il fallut renoncer à faire du prince de Lucques un roi d* Italie. Le duc de Modéne restait seul , et ce fut sur lui que se portèrent les espérances des nouveaux révolutionnaires. Ceux-ci le sondèrent adroitement; il les écouta avec une certaine complaisance. L'appât qu'on lui offrait pouvait bien séduire un duc de Modène. Pour être roi d'Italie, lui disuil-on, il
CHÂRLES-ALBERT.
n'avait qu*à y conseotir et à accepter la courouoe qu'on viendrait lai offrir aux conditions qui lui sentent faites à cette époque. Il voulut les connaître d'avance. Elles se bornaient à ceci : une constitution à l'intérieur et la guerre avec l'Autriche. L'Autriche avait donné asile et secours au duc de Modène, mais la politique et la raison d'État ne sont pas reconnaissantes. Ce qui embarrassait le duc, c'était la possibilité de soutenir une semblable guerre ; mais les conspirateurs l'assurèrent que cette difficulté serait ai^iëment surmontée, qu'on lui trouverait une armée, la plus belle, la plus invincible de toutes les armées du monde : une nation se levant comme un seul homme pour reconquérir sa nationalité, son indépendance,, sa liberté. Que le duc de Modène n'admit pas avec une entière confiance de telles assertions, cela ne saurait raisonnablement étonner personne; mais il ne les repoussa pas , et il permit aux conspirateurs de poursuivre leur .œuvre en leur laissant espérer que, si leurs prévisions venaient à se réaliser, il ne leur ferait pas défaut. L'Italie aurait un roi, si un roi manquait seul pour compléter Tœuvre de sa régénération. Avait-il dès lors l'intention de surveiller les conspirateurs, de les dénoncer au moment opportun à l'Autriche et d'obtenir d'elle une riche récompense? On Ta dit, et en jugeant le duc de Modène, on ne saurait guèie se faire un scrupule de pousser trop loin la sévérité. Mais il se peut aussi qu'il se proposât d'agir selon que les circonstances le lui conseilleraient ; de favoriser les conspirateurs et de se prêter à leurs vues, s'ils possédaient réelle* ment les moyens (pi'ils disaient avoir à leur disposition; de les abandonner en les livrant à l'Autriche, s'il décou-
vrait que leurs projets n'étaient, après tout, que les rêves de leur témérité. Le dénouement de cet épisode historique est bien connu. Quelques Piémontais, qui espéraient encore en Charles-Albert, lui rappelèrent ses aspirations juvéniles et lui conseillèrent de lever hardimeiU le drapeau de la nationalité italienne contre l'Autriche. Charles- Albert^ qui savait à quelle impuissance il serait réduit tant qu'il ne pourrait compter que sur sa propre armée, aussi mal commandée que peu aguerrie, interrogea le nouveau roi des Français sur la conduite qu'il tiendrait envers lui si, en accordant une constitution à son peuple, il attirait sur lui la colère et les armes de l'Autriche. A cette question, Lonis-Philippe aurait répondu (fue sa propre charte lui causait assez d'embarras, sans qu'il y ajoutât celui de défendre la charte d*un prince étranger. La réponse était assez explicite. Le roi de Sardaigne
ajourna l'accomplissement de ses vœux et résolut de ne pas s*alîéner l'Autriche.
Mais l'Autriche ne pouvait être, satisfaite à si bon marché. Il ne suffisait même pas, pour la désarmer, que l'on s'abstînt de toute concession, de tout témoignage de sympati]ie envers le parti libéral. Les antécédents du roi de Sardaigne la rendaient d'ailleurs plus exigeante envers lui qu'envers les antres princes d'Italie. Elle voulait des gages de sa soumission, de sa dépendance, de son concours dans les mesures de répression qu'elle jugeait nécessaires; et, en 1832, les occasions d'appliquer ces mesures étaient nombreuses. Les partisans du duc de Modène n'étaient pas les seuls agitateurs . italiens. Mazzini débutait alors dans sa singulière carrière. 11 promettait d'opérer des miracles par la seule