‹ Histoire de la maison de SavoieChapitre 21 sur 23 · CHARLES-ALBERT · texte numérisé non relu

CHARLES-ALBERT

inagle de sa voix et de quelques paroles qu'il se proposait de j)rononcer. Non-seulement il rayait promis, mais il le tenta, et son premier essai eut lieu en Savoie. Son procédé est désonnais connu de tous. On fait circuler dans le pays qu'on se propose de délivrer le plus grand nombre possible de brochures, pamphlets, feuilles volantes, adressas, proclamations, chansons patriotiques, etc., ayant toutes pour but d'échauffer les esprits et les cœurs. Puis, lorsqu'on juge que Ueffet a été produit, on débarque, on descend, on s'introduit enfin, n'importe comment, dans le pays ainsi préparé. Le nombre des envahisseurs est peu important, mais un drapeau déployé et flottant est indispensable; et, à la vue de ce drapeau, en entendant les cris poussés par les libérateurs, le pays se lève en masse, s*arme et triomphe de la force brutale.

Le premier essai de ce genre, qui eut lieu, comniei je

viens de le dire, en Savoie, eut tout le succès qu'on devait en attendre. Mais les conséquences indirectes de cette tentative eurent une malheureuse gravité : Charles- Albert se voyait attaqué sur son trône, dans ses Istats, par le parti qui avait semblé jusque-là attendre, pour agir, son mot d'ordre, et sur lequel il avait compté pour se soutenir cootre TAutricbe. Si ce parti se tournait contre lui, que deviendrait-il, que deviendraient les projets qu'il nourrissait depuis si longtemps? Tout espoir pourtant n'était pas perdu. Le parti libérai et royaliste existait toujours en Piémont, mais un parti républicain s'y était formé sous la direction de Mazzini. Si celui-ci était vaincu, s'il était réduit à uae impuissance absolue, le parti libéral et royaliste, qui, après tout, avait seul

quelque cbauce de succès, retrouverait sa supériorité, et recouvrerait son influence en Italie.

Cette première attaque, cette déclaration de guerre des républicains contre le roi de Sardaigne, fut considérée par l'Autriche comme une circonstance singulièrement favorable à ses propres desseins. Elle s'empressa de la mettre à profit. Elle entoura Charles-Albert de cooseillt-rs stipendiés par elle, qui montraient au roi les périls sans nombre dont il était menacé ; elle mit sa police à son service, découvrit des conspirations, des conspirateurs, des sociétés secrètes, des poignards, des poisons, et s'oflVit ensuite au roi coiuiiie sa seule amie, son seul refuge, son seul bouclier contre tant de coups si savamment portés et si opiniàtrément répétés. Parmi toutes les couspiraiions qu'elle découvrit (je ne parle pas de celles qu'elle inventa), il s'en trouva qui avaient des ramiGcatîons dans Tarmée. Cette armée dont tous les princes de la maisoi il' Savoie avaient fait leur gloire et leur force, vers laquelle Charle.s-Albert se tournait encore avec complaisance comme vers sa future alliée pour conquérir un jour la renommée qu'il ambitionnait et à laquelle il se sentait des droits , elle était donc atteinte aussi par la contagion républicaine, elle renfermait des traîtres à leurs serments 1 Le jugement de Charles-Albert fut troublé sans doute par ce coup imprévu. Il perdit cette laborieuse et silencieuse patience, cette inébranlable confiance dans son avenir, qui Tavait soutenu jusque-là à travers les pénibles ' vicissitudes de son existence. Il se dit que cet avenir était en péril; que, s'il voulait accomplir plus tard son projet le plus cher, la délivrance de l'Italie, il fallait avant tout qu'il fût roii qu'il avait a défendre à tout prix sa couronue

GhXrLES- ALBERT.

piémoataise, s*il voulait la transformer un jour en couronne d'Italie. Jamais encore roi né sur le trône ou sur les marches du trône n*a révoqué en doute son droit d'ôter la vie à ceux qui essayent de le priver de Tautoj'ile. Jamais roi par droit de naissaîîcc n'a senti retomber sur sa tête le saug des conspirateurs, non plus que celui des criminels ordinûres. Charles-Albert versa ce sang; il le versa plus d'une fois, et nous, dont la naissance n'a rien de royal, nous ne saunons Ten absoudre. 11 accepta aussi les secours que lui offrait rAutriche et dont ii croyait avoii* beàoiu. Nous ne l'en blàmei*ons pas absolument 11 ne prit envers TAutriche aucun engagement, et si ces secours gratuits lui étaient, en effet, indispensables, il eut manqué de prudence en les refusant. En tous cas, cette époque est la plus triste de cette royale existence, commencée et terminée dans l'exil.

Plusieurs années s'écoulèrent. L'Italie tentait constamment des insurrections qui n'aboutissaient qu'à des supplices. Ces tentatives étaient moins fréquentes dans les pays soumis directement à TAuthcbe, parce qu'ils étaient plus fortement comprimés par sa tyrannie, mais les esprits n'en étaient que plus préoccupés du désir et du besoin de la délivrance. Ils étaient plus réfléchis , mais non moins ardents que dans les autres parties de ritalie. Tant d'efforts infructueux avaient dégoûté de Mazzini et de ses adhérents, qui les dirigeaient ou les exécutaient ; mais la domination étrangère devenait de jour en jour plus odieuse, et les princes italiens qui en subissaient l'influence avaient aussi leur part dans la haine des populations. Les esprits éclairés se tournaient de nouveau vers Charles-Albert, qu'on savait fatigué de

m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.

la suprématie de F Autriche, et aussi passionné pour l' indépendance italienne que le plus ardent démocrate* L'ère des réactions royalistes avait cessé en Piémont, et les tendances libérales du roi se montraient de nouveau comme aux beaux jours de sa première jeunesse. Les Louil)ards et les Vénitiens lurent les premiers qui s'adressèrent à lui, et raccueii quils reçurent leur fit comprendre qu'ils étaient attendus, te Nord de l'Italie se décida à recoiHiaitre Charles-Albert pour chef, si ce prince lui prêtait son bras et son armée pour Taîder k expulser l'Autriche. Les libéraux de tous les États italiens se joignirent aux Italiens du Nord pour assurer le succès de cette entreprise, et tel fut alors l'entraînement inspiré par des desseins aussi généreux que sages, que presque tous les princes italiens s*y associèrent. Ils donnèrent des constitutions à leurs sujets, ce qui était rompre en yi* sière à l'AutricLe et lui déclarer la guerre. Cette guerre, qui s'ouvrit par les cinq journées de Milan, devait ras- •sembler, sous le commandement de Charles-Albert et sur les champs de bataille du royaume Lombarde- Vénitien, tous les Italiens en état de porter les armes; et, en effet, désarmées partirent, au commencement d'avril ISâS, de Toscane, de lionie^t de Naples. La France, qui venait, ^ deux mois auparavant, de proclamer la république, nous était favorable, mais l'expérience nous faisait désirer de nous passer de tout secours étranger. Cette impulsion unanime des Italiens n'eut qu'un moment de durée. L'Autriche travaillait sans relâche et eu secret à détacher les princes italiens de la grande ligue, se tenant pour certaine que le mouvement italien se fractionnerait aussitôt, pourvu qu'il devint révolutionnaire au lieu d être simplement .

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national. Chaque population serait alors aux prisés avec son prince, et TAutriché n'aurait plus à combattre que l'armée du Nord, Tout se passa comme elle l'avait espéré. Msûs il faut avouer que les républicains aidèrent^ sans le vouloir , au siiccùs de ses manœuvres. Mazziui et les siens voyaient avec douleur ce mouvement tout national, qui n'avait rien de républicain, qu'ils n'avaient pas préparé, et auquel ils étaient étrangers. Tous les princes, à leurs yeux, le roi de Sardaigne aussi bien que les autres, étaient des traîtres, et Vénergie, Tentliousiasme, la bravoure, toutes les forces enfin que les Italiens dépensaient k leur service étaient comme autant de trésors perdus pour la liberté. Les chefs du parti et leurs émissaires parcouraient alors librement rttalie, examinant, interprétant, blâmant, condamnant tout ce qui s'y faisait, accusant les intentions de leurs adversaires, excitant ici le mécontentement, là les soupçons, les inquiétudes partout. Les princes du centre et du midi de l'ilalie bésitèrent d'abord, soit qu'ils fussent réellement éfirayés par la soudaine apparition des répu* blicains, soit qu'ils saisissent ce prétexte pour se rapprocher de l'Autriche, sous la protection de laquelle seulement ils se croyaient à Tabri de tout danger; ils rappelèrent les troupes qu'ils venaient d'envoyer au secours des italiens du iNord, et ne songèrent plus qu'à retirer les institutions qu'ils avaient naguère accordée à leurs peuples et qui les avaient brouillés avec rAutriche.

L'Autriche n'avait donc plus à combattre que l'armée pîémontaise et les populations ardentes, mais peil disciplinées, de ses anciennes provinces. Encouragée par le récent succès de ses intrigues dans le centre et au midi

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de ritalia, aidée, d'aOleni s, parles mêmes auxiliaires, par

les républicains, l'Autriche eut recours cette fois encore aux mêmes moyens qui venaient de lui réussir si bien, et elle réussit de nouveau en partie. A mesure qu'elle gagnait du terrain sur les champs de bataille, elle en faisait perdre à Charles-Albert dans le cœur et dans la confiance de ses nouveaux sujets, et les républicains, de leur coté, s'attachaient à obtenir les aièmes résultats. Les partisans de T Autriche et ceux de Mazzini rappelaient aux Loinbardo-\énitiens l'abandon de 18*21 ainsi que les supplices de 1832 et des années suivantes; ils leur prédisaient de nouveaux mécomptes, et malheureusement les faits semblaient vouloir vérifier leurs prophéties ; car nos troupes, un moment victorieuses, fai* blissaient depuis qu elles se savaient abandonnées par leurs frères du Midi. Le mécontentement et la discorde avaient envahi l'armée italienne du Nord. Charles-Albert n'avait eu iii le loisir, ni peut-être les moyens de réformer et de remplacer ceux de ses oliiciers supérieurs qui, par leur âge, leur éducation et leurs opinions, étaient peu propres à diriger, à soutenir et à commander une pareiUe guerre. Ceux-ci n'ignoraient ni la défiance, ni Fantipathie qu'ils inspiraient aux Lombarde-Vénitiens. De leur côté, ces soldats d'un jour, qui avaient lait leurs premières armes dans les rues de leur ville natale , n'éveillaient dans ces vieux généraux sortis de la noblesse piémontaise ni respect ni sympathie. Ceux-ci se considéraient comme les libérateurs, les bienfaiteurs des Lombards, qui leur paraissaient des monstres d'ingratitude, ïelles étaient les dispositions d'une armée composée, d'ailleurs, d'éléments hétérogènes, mférieure en nombre

CHARLÊS-ALBEHT. • •

à celle qu'elle avait à combattre. C'était pourtant sur elle que reposaient umquemeûtraveniretrespoirderitalie. 11 lai eût faliu, pour compenser ses nombreux désavantages,

un irrésistible élan de volonté, un admirable accord de pensées, de sentiments et de mouvements. La catastrophe inévitable arriva enfin. Nos troupes, battus à Custoza, reculèrent pendant plusieurs jours et ne reprirent haleine qu*à Milan* Elles étaient suivies de près par les Autrichiens.

L'agitation des Lombards était à son comble, mais ils se contenaient encore» parce qu'ils conservaient Tespoir de prendre une revanche. Une sorte de confiance superstitieuse dans la ville de Milan avait pris possession des esprits. C'était à Milan que les Autrichiens avaient subi leur première défaite ; ils y revenaient, ils y trouveraient cette fois leur tombeau* Ainsi parlait le peuple des quartiers pauvres de la Porte du Tessm et des faubourgs, peuple énergique et robuste, qui se mêle rarement à la population plus polie des quartiers du centre, qui sort de ses retraites aux heures du danger et de l'action pour n'y rentrer que vainqueur, ou décimé, sanglant, réduit à Timpuissance. L'armée italo^piémontaise (des volontaires de toutes les parties de T Italie s'étaient placés dans ses rangs) était encore, pour ainsi dire, intacte ; et, quoiqu'on retraite, elle n'avait pas subi de déroute. Le roi était au milieu de ses troupes et des Lombards; s'il le^voulait encore, on tenterait un effort mpi ènie, on écraserait l'armée autrichienne, ou l'on s'ensevelirait sous les décombres de la ville détruite. Telles étaient les pensées des Milanais, et ils les exprimèrent sans réserve au roi. Cliai lus- Albert ne pouvait s'unir a ces

m HISTOIRB DB LA MAISON DE SAVOIE.

nobles Mp^rations du désespoir. Gomme roi« comme chef

d'une nation, son devoir ne lui peniicUaiL pas de céder 4 -un eotraiuement héroïque» mais désespéré, ni d'immoler & la seule gloire son armée, son pays et les Lombards eux-mêmes. Milan n'est pas (stratégiquement parlant) une ville forte que Ton puisse défendre contre une armée régulière et nombreuse. On pouvait y périr, mais le roi devait veiller à la conservation de ses forces, et non pas les sacrifier sans chance de succès. Nous le comprenons aujourd'hui que nons considérons le passé de saDg-fr.oid» Peut-être que plusieurs d'entre nous f eussent compris même le 5 et le A août dlSiS, si un huniiue possédant notre conliaiice nous eût francliement exposé ses motifs. Mais Charles- Albert n'inspirait pas cette conflance ; il se savait soupçonné^ et le poids de cette Conviction l'avait poursuivi et gêné depuis le couinieDceméntde la campagne. Il n'essayadoncpas d* une franchise qui eût été mal reçue. Son seul objet fut alors de calmer les Milanais par la promesse de combattre et dépérir avec eux, pendant que ses gens achevaient les préparatifs d' un départ qui devait ressembler à une fuite. La foule émue se répétait les nobles paroles que Charles-Albert venait de prononcer du haut du balcon du palais Greppi; déjà . elle renai.^salL à Tespoir de combattre et de vaincre ; déjà elle commençait à se reprocher la défiance qu'elle avait témoignée à ce roi qui voulait périr avec elle, lorsqu'une voiture hermétiquement fermée, attelée de six clievaux et entourée d^un bataillon de gardes à cheval, sortit du palais, traversa la foule au grand galop, et prit les rues qui aboutissent à la Porte Orientale. C'était le roi qui partait après avoir signé la capitulation de Milan et Tar*

CUAKLKS-ALliiiKr.

ihistice. Le môme jour, taudis que de nombreux convois d'exilés sortaient de la ville eo poussant des cris de rage et en versant des larmes de désespoir, les Autrichiens y entraient par une autre porte, et reprenaient possession de ces mêmes murs dont ils avûent été chassés moins de cinq mois auparavant par la population désarmée.

Cependant le roi avait ramené son armée et les volontaires qui s'y étaient joints derrière ises propres frontières. Tout n'était pas perdu tant que cette armée existait et lui demeurait lidèle. 11 allait employer le temps déter* miné par Farmistice à porter remède aux inconvénients que la dernière guerre avait fait conoaitre. Le défaut de bons généraux en était le principal. 11 en appellerait du dehors; il prendrait d'ailleurs à sa solde des régiments étrangers; il contracterait des emprunts; il. veillerait mieux aux fournitures et à Tarmement; il in» voqueiait le secours de la France. Il avait pardu la première partie, mais il était encore en mesure d'en jouer - une seconde. La guerre de 1 8A8 avait éclaté brusque^ ment, sans lui laisser le loisir de s'y préparer. Celle de 1SA9 aurait peut-être un meilleur dénouement. Charles* Albert n'eut pas un seul instant la pensée de renoncer à la délivrance de 1 Italie, de faire véritablement la paix avec l'Autriche et de se réduire, comme les autres princes italiens, au simple rôle de lieutenant. Cette puissance, à laquelle il eût rendu, ne fût-ce qu'en désertant le parti libéral , un incomparable service , lui eût fourni un appui suffisant pour lui permettre d'atteindre tratKpiillement la lin naturelle de son i^ne et de sa vie. S'il n'eût pas un instant la pensée de s'allier sincèrement à rAutriche après le mois d août 1848, ce fût le senti-

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ment d'un chevaleresque honneur et son dévouement à la patrie qui l'en préservèrent. Nous devons lui en savoir un gré infini; car le passage du roi de Sardaigne dans le camp de l'Autriche, en 18Â8, eût prolongé vraiseiiiklablement de longtemps» peut-être de plus d'un siècle» la servitude de Tltalie.

Charles - Albert préféra donc tenter une dernière épreuve» et il la tenta malgré les soupçons croissants des uns, les uialédictions des autres, le découragement et les désolantes prévisions de ses propres amis. Toutes ces circonstances lui étaient connues, et il était plongé dans une morne tristesse, mais il persista dans sa résolution. Le clergé le poursuivait de ses menaces et tourmentait sa conscience toujours timide, lui répétant sans cesse qu'il perdait son âuie en s*alliant aux libéraux, aux Carbonari^ aux ennemis du trône et de Fautel, à ces républicains mêmes qui avaient chassé le pape de Rome et qui usurpaient son pouvoir. Sa tristesse redoublât, mais il persista. La France lui refusa tout secours, et alla même jusqu'à défendre à ses généraux de le servir. Il n'avait guère mieux réuUssi dans ses projets pour Tac-* croissement et pour Tamélioration de son armée, et il n était parvenu qu'à s'assurer les services de deux généraux polonais dont les noms ne sont pas demeurés fort en honneur parmi nous. Charles-Albert persista malgré tout dans sa résolution. La bataille de Novare fut livrée le 23 mars 18à9, et elle fut perdue. Ceux qui combattaient auprès du roi aiïirinent qu'au moment où nos troupes laiblirent et où il devint évident que Vennemi l'emportait, Gbarles*Albert chercha à rencontrer une i>alle qui le laissât sur le champ de bataille. On l'entoura, on

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l'entraîna, ou le sauva malgré lui. Ce moment d'aveugle désespoir ne se renouvela pas, car le roi avait trop de piété véritable pour recourir au suicide, et d'ailleurs il lui restait son iiouneur à sauvegarder, sinon devant le jugement de ses contemporains, an moins devant celui de la postérité. On l'accusaH d*avoir jadis sacrifié à l'ambition d'un trône ses principes, la vérité et ses amis. L'accusation paraissait fondée; mais les partisans du roi, ou pour mieux dire ses confidents, soutenaient ffu'il n'avait autant ambitionné le trône que parce qu'il le considérait comme le seul moyen qui lui permit d'exécuter ses généreux desseins pour la délivrance et la régénération de ritalie. Jusque-là les faits avaient parlé en sa faveur, car à peine s'était-il senti affermi sur son trône, qu'il l'avait risqué dans une gtierre contre rAutriclie. L'Autriclie triomphait pourtant. L'Italie était plus que jamais sous le joug. Charles-Albert ne se maintiendrait désormais sur le trùne qu'en contractant envers l'Autriche des engagements qui le condamneraient à assister dorénavant en spectateur passif et iuditlerent à l'oppression et pi.'uLètre à l'anéantissement de sa patrie. S'il n'avait ambitionné le trône que comme un moyen de sauver l'Italie, ferait-il un effort pour le conserver, alors qu'il ne pouvait plus lui servir à atteindre ce but? 11 abdiqua. U quitta sa capitale, son pays, sa famille, atteignit Lisl>onue et y mourut quelques mois plus tard. Il avait à peine cinquante-deux ans et il était fortement constitué; xnais il avait vécu pour son œuvre, et celle-ci ayant échoué, il n'avait plus aucune raison d'être. Sa mort n'eut rien de violent; la vie se retira de lui avec l'espérance, et s'il pouvait rester un doute sur la sincérité de

m HlSiOiHE UE LA MAISON DE SAVOIR.

son patriotisme, cotte mort le détruirait irrévocablement dans tout esprit impartial.

VICTOR'EHMINUEL 11

Heureusement pour Tltalie, la branche de Carignaa n'avait pas été stérile comme son atnée. Deux fils étaient nés du mariage de Charles-Albert avec la princesse de Toscane. Ces fils, dont Téducation avait été couiiée à des hommes éclairés et honnêtes, avaient grandi sous les yeux de l«?iir père/ Ils avaient connu son cœur, qui s'ouvrait à eux avec plus d'abandon que devant des étrangers; ils avaient compris les douleurs qui empoisonnaient son existence, et ils avaient fait leur profit des réflexions que cette existence leur suggérait. Tous deux, adolescents encore, avaient combattu en héros dans les campagnes de 1848 et de 18A9; tous deux avaient hérité de leur père une haine passionnée pour l'oppresseur de la grande pa* trie, et un amour ardent pour cette patrie qui attendait d'eux sa délivrauce. Le plus jeune des deux ne vécut pas assez pour coucourir ni pour assister à cette délivrance; mais l'aîné, qui succéda à son père, avait puisé dans les scènes qui entourèrent sou enfance un attachement iuvincible à la vérité, une aversion insurmontable, non-seulement pour le mensonge, mais pour toute dissimulation. ' Une voix populaire Ta acclamé un jour : le roi homêie hùmmêl et ce nom, qui le peint tel qu'il est, lui est resté.

VIGTOR-BMHANUEL IT. 5»

n est, et il veut être, avant tout, Fesclave de sa parole»

C'est là sa soiile prétention, et il la justifie pleinement. Ëo moutaat sur le trône, il a juré de maintenir la constitutioD donnée par son père {le statut)^ et toute sa politi- " que à l'intérieur a été guidée par ce serinent. A ce père dont il chérit et vénère Ja mémoire il a juré de le venger en exécutant ses 'desseins et en chassant rAutrichîen de ritalie ; et ce serment est devenu pour lui tout un système de politique extérieure. Heureusement que ses peuples partagent s(;s sentiments, et que ses deux serments ne sont pas en opposition Tun avec Tautre. Pendant les dix années qui se sont écoulées de i8A0 à 1850, Victor-Em- [iiajuii 1 >ulvit loyalement et consciencieusement la route que lui traçait la constitution, se montrant par là à Tltalie comme le souverain libéral qui lui offrait, àl'abrî de son trône, un aveuir de glorieuse indépendance, de concorde et de grandeur. Un roi pourtant, quelque grand qu'il soit par le caractère ou même par Fîntelligence, ne pourrait suffire à accomplu', eu dix années, l'œuvre immense que nous admirons aujourd'hui* Ce fut encore la Providencequi plaça auprès de ce roi si loyal, si tendrement aimé et si brave, un ministre qu'on ne saurait comparer à aucun de ceux aiaquels l'histoire accorde les éloges les plus ma* giiiliques. Il les dépasse tous; les uns, par la f^randeur des pensées et des vues, les autres, par la pureté des moyens qu*il emploie, tous, ou presque tous enfin, parle désintéressement et par rabuégalion. Victor-Emmanuel, secondé par le comte Camille de Cavour, a, pendant ces dix années, rendu au Piémont la prospérité que les désastres précédents lui avaient enlevée. Ils ont ouvert des routes, entrepris Tœuvre' gigantesque du percement

m HISTOIRE DE LA MAISON DE SAVOIE.

des Alpes, encouragé l'agriculture, le commerce et FiU'

dustrie, fortifié, d'après les himières de la science nioderne, les villes importantes, augmenté le personnel de l'armée, perfectionné sa discipline, son instruction, son ariiieiuent. Ils ont triomphé des partis extrêmes, et ils ont fait des Piémontais une nation compacte, libérale et monarchique, connaissant ses droits et ses devoirs, attachée à son roi et à ses institutions, et prête à tout sacrifier pour les défendre. Hs ont conn^ncu la grande majorité des Italiens qu'il ne saurait y avoir pour eux ni indépendance, ni liberté, ni aucun des innombrables biens- qui en découlent, sinon en se ralliant, en se confiant à la maison de Savoie, en oubliant toute jalousie de municipe, de province et d'état, en repoussant toute dénomination particulière de Lombards, de Vénitiens, de Toscans, etc., pour n'accepter que celle d'Italiens, et se constituer en nation italienne sous le sceptre du roi honnête homme et soldat. \ictor*Emmanuel et le comte de Gavour ont fait plus encore, ils se sont assuré l'étroite alliance de la France et le concours de son armée.

Pendant qu'ils accomplissaient cette œuvre immense et multiple, T Autriche et ses lieutenants en Italie travaillaient aussi de tout leur pouvoir aux mêmes résultats. L'oppression la plus dure et la plus absurde, maintenue par les moyens les plus odieux et les plus violents, composait ^ule tout leur système de politique intérieure. L'insolence envers les États réputés faibles, et la ruse envers les forts, étaient leur diplomatie au dehors. Les scrupules d'un seul d'entre les princes italiens eussent pu devenir un obstacle aux projets du Piémont; leur consciencé à tons demeura muette*

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