‹ Histoire de la maison de SavoieChapitre 8 sur 23 · PHILIBERT · texte numérisé non relu

PHILIBERT

au nom du roi, et le fait conclnîre 8oas une nombreuse escorte eu prison. Témoin de celle violence, Philibert en témoigna son mécontentement» mais que pouvait-il contre Louis XI, qui disposait de ses deux oncles?

Philippe, comte de Bresse, déclara ensuite à Philibert que le salut de la Savoie et du Piémont exigeait de leur ^ part la soumission la plus absolue aux volontés de Louis XI, et qu'il iaiiait en premier lieu aller le trouver. Philibert se soumit, et se laissa conduire par ses deux oncles jusqu'à Lyon, où Luuià Xi l'atteudail. Le roi rendit à Tévêque de Genève le gouvernement de la Savoie, et à Philippe celui du Piémont. L*évêque alla prendre possession de son gouveruement; mais Phiiippt; demeura auprès de son neveu.

La conduite et le caractère du couur do Bresse ont douué lieu à des jugements divers. lutelUgeuce puissante, cœur sombre et inquiet, ambitieux , mécontent et condamné par sa position à ne jouer qu'un rôle secondaire, il s'agita sans cesse, passa d'un parti à uu autre, ' porta plus d'une fois la discorde et la désolation dans sa propre lamille, en eut souvent des regrets et même des remords, qu'il n'apùsait qu'en travaillant à défaire son propre ouvrage à peine achevé. On Ta soupçonné de crimes odieux , et on Fa défendu avec chaleur conue d'aussi terribles accusations. Je ne me placerai ni parmi , ses accusateurs, ni parmi ses défenseurs ; je tne bornerai à raconter les faits qui eurent lieu autour de lui, et les résultats qu'ils produisirent sur son avenir. Le lecteur jugera si ces faits doivent lui être imputés, ou s'ils peuvent l'être à d'autres qu à lui.

Demeuré à Lyon entre son oncle maternel le roi Louis XI,

et soD oncle paternel Philippe de Bresse , Philibert, âgé alors de dix-sept ans , se livre tout à coup avec fureur

aux exercices des armes et de la chasse. Sa constitution était robuste et sa santé bonne ; mais tous les excès peuvent devenir funestes à la jeunesse. Quelques mds de

^ plaisir et de fatigue auraient-ils donc suffi à détruire cette constitution \ i<^^oureuse et cette florissante santé? Épuisé, pâle et 1aiic:tiissaut, PhiKbert fut pleuré comme mourant et comme mort avant même d'avoir reçu les

, soinsdont les malades sont d'ordinaire entourés. Ses sujets et ses courtisans s'émurent de cette mort si peu attendue (1482) ; l'Italie et la France Tattribuèrent à Louis Xi ou à Philippe de Bresse. Mais Philibert laissait derrière lui un frère, son cadet seulement de quatre ans, qui était appelé à lui succéder. Dès lors, quel avantage l'un, ou l'autre de ses dpux oncles espérait-il retirer de sa mort? Aucun sans doute, pourvu que le nouveau duc survé* eut non-seulement à son frère, mais à ses oncles.

CHAkLBS DIT LE GrERBIRB. — CHARLES II.

Le nouveau duc, âgé de quatorze ans, s'appelait Charles. Il n'était pas d'âge à prendre entre ses mains

le gouvernement de ses l'itats. Louis XI se chargea de le reiiipiact'i ; et, sans se tlonner la peine de convoquer les États-Généraux de Savoie et de Piémont , comme le voulait la coutume, lorsqu'il s'agissait de donner nn tu-

CHARLES 1". Tï

teiir au prince encore nsineur» il 8e déclara lui-même

curateur de son neveu. Personne n'osa faire de remontrance» et les deux oncles paternels du jeune duc, voyant leur ambition déjouée par un ambitieux plus puissant qu'eux, se iiàtèreut de rentrer chacun dans son gouvernement, et d'abandonner au roi de France la direction supérieure des allaires'de leur pays.

On ne pouvait guèi*e s attendre à ce que Gharlés, placé comme il l'était, atteindrait sa majorité, et il est au moins singulier que Louis \l ail pris soin de l'y préparer. Ce fut pourtant ce qui arriva. Louis XI semble même s'être fortement préoccupé de' donner à son neveu une éducation bien supérieure à celle qui était d'ordinaire le partage des princes ses pareils. Peut-être lui préparait*il un contre-poids à l'ambition de régner, et des dédommageuieutâ à la perte de son autorité; peut-être aussi des maîtres médiocres et des enseignements frivoles produisirent-ils dans un sol aussi extraordinairement fertile des résultats auxquels le rusé monarque était loin de s'attendre?

Dt'jà marié, malgré son jeune âi;t\ à Blanche de Montferrât, fille du maïquis Guillaume, Cbaiiesse montra capable de régner aussitôt que la mort deLouis XI, arrivée en 1483 , lui eût rendu la liberté. Sans perdre un temps précieux, il prit le cbemin de ses États, et fit 9on entrée solennelle à Turin ; puis, sans consulter ses oncles paternels, ni monii er qu'il les craignît, il donna sa conliance au marécbal de Miolans et à Antoine de Gampion, qu'il créa son cbancelier ; il visita ses provinces, et s'empara hardiment de l'administration de ses États, décidé qu'il était à réprimer énergiquement toute tentative de rébellion.

Ce fut d'abord contre le seigneur de Racconigi, descendant illégitime et non reconnu des princes d'Achaïe, mais parvenu, grâce à ses mérites et à ses intrigues, aux premières dignités de l'État, qu'il fit le premier essai de ses forces. Le seigneur de Racconigi était gouverneur de la ville et de la province de Verceil, place importante du Bas-Piémont ; mais il se trouvait en ce moment dans son cKâteau de Sommariva del Bosco. C'est devant cette place que le duc Charles conduisit ses troupes ; y ayant mis le siège, il le pressa avec tant de vigueur, que le rebelle, abandonné des siens et découragé, finit par se rendre.

Charles montra bientôt qu'il avait hérité de la prudence iion*moins que du courage de ses aïeux. Un différend sur- ' venu avec le pape Innocent VllI, au sujet de la nomina- | tion à l'évêché de Genève, devenu vacant par la mort de Jean-Louis de Savoie, menaçait d'aboutir à une nipture peut-être irréparable. Quoique jeune et ardent, Charles sut s'arrêter à temps sur cette pente dangereuse, et, connaissant l'habileté de son oncle, le comte de Bresse, il l'envoya à Rome pour qu'il accommodât à l'amiable ce différend. Philippe remplit avec bonheur sa mission, et les bons rapports entre Rome et la Savoie furent rétablis.

Mais en rapprochant ce voyage du comte de Bresse à la cour de Rome des événements qui le précédèrent et de ceux qui l'ont suivi, je ne puis me défendre d'un doute, injuste peut-être, mais que les habitudes romaines de cette époque m'autorisent en quelque sorte à concevoir. Philibert était mort, à peine adolescent, pendant son sé- • jour à la cour de France, entre ses deux oncles, F^ouis XI et le comte de Bresse. Son frère Charles, plus jeuue de

CHARLES r.

quelques années, et son successeur, avait été retenu en France par ce même roi qaï s'était créé son tuteur* et qui Im fit donner une éducation dont il l'eût probabiemeot

privé s'il eût prévu que ce neveu régnerait en Savoie, tandis que lui-même récrnait en France. J'en conclus que Louis XI ne croyait guères 'à la longévité du duc Charles. Mais la mort frappa l'oncle cruel et dissimulé, tout en épargnant le noble et intelligent neveu. Des troi^ oncles qui avaient peut-être conspiré contre cette jeune existence, le comte de Bresse restait seul. Il avait eu l'occasion de coooaltre la fermeté du caractère et la pénétration de ce neveu ; nul d'ailleurs n'avait plus d'intérêt que lui à ce qu'il cessât bientêt de. vivre, puisque la loi de succession l'appelait au trêne après sa mort. Mais Louis XI n' était pl us là pour encou ragor le comte de Bresse tau crime, ni pour luienassurerrimpunité. Peutêtre d'ailleurs hésitai t*ilàle commettre ; car, toutambitieuz etquelque peu scrupiileux qu'il fût,Tbîlippe de Bresse n'était pourtant pas un scélérat. N'aurait-il pas accompli ce voyage aUunie pour obtenir à l'avance l'absolution d'un acte qui débarrassait la cour pontificale d'un adversaire aussi difficile à intimider qu'à séduire, en lui substituant un homme dont elle eût possédé le seci*et terrible, et qui n'eût pu, par conséquent, conserver vis-à-yis d'elle aucune prétention à l'indépendance? Quoi qu'il en soit, le duc Charles ne survécut guère au retour de son oocle de la cour de Rome à la sienne.

Mais avant ce retour, c'est-à-diré pendant le séjour du comte deBresseauprèsdu Pape, lejeuneduceutencore l'occasion de montrer les qualités rares dont la nature l'avait doué. Le marquis Louis de Saluces, poussé par le seigneur

de Racconigi, aussi ambitieux que lui et moins accoutumé aux défaites^ prit subitement les armes, et, secondé par son nouvel ami, il envahit le Piémont et s'empara de tout le pays depuis Cavour jusqu'à Sommariva del Bosco, avant que le duc pût songer à la défense. Celui-ci ne tarda pourtant pas à revenir de sa surprise et à marcher contre les rebelles, à la tête de ses troupes et de celles de ses vassaux. Pancalieri fut la première place qu'il assiégea et qu'il reprit. 11 en fit aussitôt décapiter le gouverneur et pendre aux créneaux la garnison, acte de rigueur qui effraya tellement la plupart des partisans des deux seigneurs en révolte, qu'ils se rendirent au duc sans attendre qu'il les y contraignît. Mais le marquis de Saluées possédait d'autres ressources que la révolte à main armée. Ses aïeux lui avaient tracé une voie qu'il se hâta de suivre après sa vaine tentative de rébellion. 11 s'adressa au roi de France, Charles VIII, se prétendit son vassal, et réclama sa protection contre le duc de Savoie. Le roi Charles fit ce qu'avaient fait ses ancêtres; il somma le duc de Savoie de laisser le marquis de Saluées en repos et de lui restituer ce qu'il lui avait pris. De son côté, Charles 1" ne dévia point de la ligne suivie par son grand-père et par le comte Vert. Il soutint ses droits, et se rendit aux conférences établies par le roi de France à Pont de Beauvoisin pour y traiter et y juger le diflerend. Mais l'accord était impossible entre deux adversaires déterminés à ne rien retrancher de leurs prétentions, et le roi de France, indigné de ce qu'il appelait l'obstination du duc Charles, se mit à la tête d'une armée, et marcha jusques à Lyon, où il trouva le duc qui venait à sa rencontre pour l'apaiser en l'informant du véritable

état de la question. Qaoiqu'irrité et fier de la supériorité

de ses forces, Charles Vlll fut frappé des arguments et des titres 'que lui présenta le duc, et ne voulaot sans doute ni commettre un acte trop évident d'injustice et de partialité, ni reconnaitre les torts de son protégé en renonçant à la souveraineté du Saluçois, il suspendit le jugement jusques à plus ample informé. Les deux adversaires retournère!)t dans leurs États ; mais le marquis avait vrûsembiablement recruté de nouvelles troupes pendant la trêve que le duc lui avait accurdée par déférence pour les désirs du roi. â peioe le duc et le marquis avûent-ils repassé les Alpes que des compagnies mercenaires, prises à là solde de ce deniier, aiuit|^ucrent les garnisons savoyardes placées par le duc dans les places qu'il venût de prendre au marquis. Cette seconde tentative fut encore plus nialhemeuse que la première, caria colère doubla les forces du duc. 11 envoya son oncle François de Genève porter ses plaintes au roi, et luimême, à la tète de ses txoupes, reprit les places enlevées, en passa les garnisons au ûl de Tépée, et s'empara de tout le marquisat, à l'exception de la petite ville de l\evel, devant laquelle il s*arrêta, paice qu'elle était le dernier asile de la marquise.

Toutes ces brillantes conquêtes lui furent presqu'aussitôt retirées par la diplomatie. Trompé par le marquis * de Saluées et par ses amis, le roi de France regardait le duc comme le provocateur de cette seconde prise d* armes, et voulut l'en punir. Charles de Savoie ne le désarma qu'en se contentant de garder en dépôt deux villes du niarquisat jusqu'à ce que la question de Thommage fut définitivement vidée,

Ce fut à peu près à cette époque, c'est-à-dire peu de temps avant la mort de Charles I", que la' maison de Savoie

ajouta à ses anciens titres cehii de royale (IA87). Cliarlotte de Lusignan, dépossédée de fait de ses royaumes d'Arménie, de Jérusalem et de Gbypre,mais toujours reine de droit, mourait à Rome, instituant le duc Charles son héritier. Les titres furent remis au ministre du duc de Savoie, résidant à la cour de Rome, et celui-ci les transmit solennellement à son maître ; mais l'ambition des princes savoyards n'était pas de nature à faire grand cas d*un vain titre ne conférant ni un surcroît de puissance, ni richesses. Ils se contentèrent longtemps encore du titre de ducp, et attendirent pour en prendre un plus élevé que ce titre représentât quelque chose de plus solide que de vains honneurs sans profit.

Nous avons laissé Philippe de Bresse, oncle paternel de Charles I**, revenant de Rome, où il avait accommodé le différend prêt à éclater entre le pontife et le duc. Pendant son absence, le jeune priiice était devenu père. C'était un nouvel échec à l'ambition de Philippe ; mais s'il est vrai que celui-ci n'eût pas reculé à la pensée de donner la mort à ses deux neveux déjà parvenus à la fleur de leur jeunesse, et si bien faits pour inspirer l'affection et le respect, la vie d'un enfant de neuf mois pouvait lui * paraître une bien faible barrière pour lui fermer la voie du trône.

Deux jeunes seigneurs de la cour, admis dans l'intimité du duc Charles, tombèrent tout à coup dans un état

de langueur qui se termina par la mort. Leduc pleurait encore leur perte, lorsqu'il se sentit atteint par le nionie mal et prévit sa fin prochaine. £tt vain ses médecins le

CHARLES II (BLANCHE DE MONIt ERRAT ). 83

conduisirent de résidence en résidence, de Pancalieri à Pignerol, partout où ils espéraient qu'un air plus doux ou qu'un séjour plus riant pourrait le ranimer. Charles s'éteignit lentemeot pendant Thiver, et quitta la vie au printemps de ii88, avant d'avoir atteint le vingt-unième anniversaire de sa naissance. Tout le désignait pour être un {^rand prince; il ne fut pour son pays qu'une espérance et qu'un legret.

Des troubles s'élevèrent à sa mort entre les Savoyards etlesPiémontaîs, qui voulaient garder leur jeune prince parmi eux. Blanche de Kontferrat, veuve du défunt duc, réclamait la régence dtii ;irit la minorité de son royal enfant, et les oncles paternels de ce dernier la lui dispu-» tateot, comme ils l'avaient disputée à leur belle-soeur la duchesse Yolande. Hais ni Louis XI, ni Charles de Bourgogne n'étaient plus là pour envenimer les esprits^ Tun par sa perfide a<tuce, l'autre par son frénétique orgueil, et les populations des deux côtés des Alpes, souaiises aux ducs de Savoie, montraient déjà cet esprit de sagesse et ce dévouement à la maison de ses princes, qui est allé depuis en se développant sans interruption, et qui les rend aujourd'hui supérieures à d aatres populations italiennes plus richement douées pourtant sous le •rapport du génie pour les arts et pour les sciences. Les £tats-Générauz des deux provinces, la Savoie et le Piémont s'assemblèrent aussitôt et prévinrent tout danger. La rivalité des deux peuples fut condanmée au silence par le besoin d'union que les membres des États lirent comprendre à tous. Le prince serait plus en sûreté, lorsqu'il aurait les Alpes entre la France et lui ; mus par cette considération, les Savoyards consentirent sans

murmures à voir leur duc quitter Chaml)éry pour Turin. La régence fut décernée à Blanche de Montferrat; mais àa jeunesse, lai rendant les conseils d'hommes sages et expérimentés nécessaires, on lui adjoignit un conseil compose du chancelier Antoine de Campion, d'Amédée de Romagnan, d'Augustin d'Azeglio, de Hugues de Yarax et de Guy de Château-Vieux. Le comte de Bresse eut, comme par le passé, la lieutenance du Piémont, et l'évèque de Genève celle de la Savoie.

Personne ne réclama contre ces mesures, et Blanche de Montferrat, établie h Turin auprès de son fils et au milieu de ses conseillers, commença sa régence sous les • meilleurs auspices.

Mais ni le marqms de Saluées, ni le sire de Racconigi, ni le comte de La Chambre n'étaient d'humeur à laisser s'éteindre sans profit pour eux les chances de troubles que la minorité d'un souverain olTrc toujours aux mécontents. Le marquis, protégé par la France, par Naples et par Milan, appela les troupes de Ludovic le More en Piémont ; la régente ne lui prit pas moins la place de Cavour après sept mois de siège; mais, redoutant les étrangers que le marquis de Saluces savait toujours intéresser au succès de ses tentatives, elle ouvrit aussitôt des négociations avec lui, et parvint à conclure un traité par lequel la question de rhoromage était laissée en suspens, et elle-même s'engageait à restituer provisoirement au marquis les terres que le feu duc lui avait prises. Tant de modération était dictée par la prudence, mais elle étaii d*on mauvais exemple. François de Savoie, évéqne de Genève, étant venu à mourir, le comte de La Chambre lui nomma un successeur, quoique la régente eût déjà

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