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CHAPITRE IV

L'Ordre de l'Épée de Chypre. — Renseignements divers et complets.

M. le vicomte Oscar de Poli, président du Conseil Le conseil héraldique

Je France.

héraldique de France, nous fournit dans l'annuaire de 1894, au sujet de l'ancien Ordre de l'Épée de Chypre, les précieux documents que nous sommes heureux de transcrire ici, en les résumant :

1 . MenneniusfZ)e/fc/<i? equestrium sive militariiim Ordiniim, Cologne, 1 6 1 3) attribue à la Maison royale de Lusignan l'institution de l'Ordre des chevaliers de Chypre, mais sans en préciser l'époque. Il parle de l'obligation du secret imposé aux chevaliers et de la devise française : « Pour loyauté maintenir. »

2. Aubert le Mire ne parle pas de cet ordre cypriote dans ses Origines equestrium sive militarium Ordinum (Anvers, 1609).

Par contre, en 1620, André ¥si\yr\ (Théâtre d'Honneur et de Chevalerie) s'étend longuement sur l'Ordre de Cypre et de Lusignan dict de l'Espée. « En l'année 1 195, dit-il, Guy de Lusignan, roy de Hierusalem et de Cypre, institua l'Ordre de l'Espée, dont le collier estait composé de cordons ronds de soye blanche, nouée et cordonnée en lacs d'amour, entrelassez de lettres S fermées d'or : au mitan , une ovale cleschée d'or

dans laquelle estait une espée, la lame esmaillée d'argent et la garde croisée et fleurdelysée d'or; autour de Tovale estait cette légende en latin: S ecuritas Regni. Il donna cest Ordre de sa main à son frère Amaury, connestable de Hierusalemet de Cvpre, et aux trois cents barons qu'il avait establis en son nouveau royaume, et le jour de la cérémonie, feste de l'Ascension, en l'église de Saincte-Sophie, cathédrale de Nicossie, il leur fit caste harangue remarquable :

« Que tout Estât ou Royaume estait comparagé au corps » humain, dont le Roy faict la teste, la Noblesse le bras » droict, la Justice le gauche, et le Tiers Estât le reste. » Qu'après Dieu il mettait l'asseurance et conservation de » son nouveau royaume en la vaillance de ceste généreuse » noblesse qui, pour acquérir la gloire, avait mis soubs les » pieds le repos et plaisirs d'une vie otieuse en leur maison » paternelle au doux air de-la France, pour courir la fortune » et péril de la mer, et vivre en tout un autre élément, parmy » les nations incognuës. Qu'il leur donnait le collier de » l'Ordre de l'Espée, ayant telle espérance qu'ils employe- » raient la leur pour la manutention de l'Eglise Catholique, » Apostolique et Romaine, le service du Roy, confort de la » Justice, protection et défense des veuves et orphelins et la » tranquillité du peuple. C'est pourquoy il les exhortait tous » d'estre unis et Joincts ensemble en amour et concorde, au » nom de Celuy qui est la mesme paix, le Père, le Fils et )) le Saint-Esprit. »

» C'estait le serment des barons de Cypre, chevaliers du dict Ordre, lequel, par l'ordonnance du dict roy Guy, devait astre donné par le connestable du royaume, ou, en son absence, par le plus ancien baron chevalier, lequel envoyait, puis après, le serment du nouveau chevalier pour estre enre-

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gistré en la chambre du Trésor. En donnant le dict Ordre, on observait et gardait les mesmes ce'rémonies qu'en France. »

3. En 1692, Fabbé Bernard Giustinian (Origine degl'Ordini militari e di tutte le Religioni cavalleresche) traite de l'Ordre de Chypre qu'il appelle l'Ordre royal du Silence. Il dit que l'Ordre était sous la règle de saint Basile, que les rois de Chypre le dotèrent de riches commanderies et qu'il se répandit par toute l'Europe, notamment en Italie et en France.

4. Hermant, dans sa deuxième édition (Histoire des Religions on Ordres militaires) , et Jean-François de Grignan de Craponne traitent de l'Ordre militaire des chevaliers de Chypre ou chevaliers de l'Epée, et en attribuent l'institution à Guy de Lusignan. « Cet Ordre possédait des commanderies dans le royaume de Chypre, ce qui le rendait fort illustre pendant que la Maison de Lusignan fut en possession de ceste isie, à laquelle il rendit de grands et signalez services. Les choses du monde changent continuellement : ce royaume ayant passé à d'autres maistres, cest Ordre fut anéanty; il ne reste plus que ce que l'histoire a conservé. »

5. « Guy de Lusignan, dit le P. Anselme, en 1 192, ayant acheté de Richard P"", roy d'Angleterre, l'isle de Chypre pour la somme de cent milescus d'or, institua l'Ordre de l'Epée. ^)

6. Le P. Hélyot (Histoire des Ordres monastiques, religieux et militaires), traitant des chevaliers de l'Ordre de Chypre ou du Silence, appelés aussi de l'Epée, dit de Guy de Lusignan : « A peine eut-il pris possession de son royaume, l'an 1192, qu'il institua un Ordre militaire pour s'opposer aux descentes et aux irruptions que les infidelles pouvaient faire dans cette isle... Il fut aboli après que Catherine Cornaro, veuve de Jacques de Lusignan, eust cédé ce royaume aux Vénitiens. »

7- Bernard Giustinian, déjà cité, donne la série des grands-maîtres de TOrdre depuis Guy de Lusignan jusqu'à Francesco Morosini, cinquante-deuxième grand-maître en 1688, héritier, comme doge de Venise, des droits de la Maison royale de Chypre. Il ajoute, sur le témoignage de plusieurs auteurs, que Pierre de Lusignan, roi de Chypre, allant vers le pape Urbain V, en i363, logea à Venise chez Frédéric Cornaro et lui conféra cet Ordre , avec l'hérédité pour tous ses descendants et le droit d'en décorer leurs armoiries.

8. « Martin Villain, seigneur de Rassenghien, advoué de Thamise, dit Duchesne, fut en Jérusalem Tan 1454, et à son retour, il passa par le royaume de Cypre, où Charlotte, royne de Hierusalem, de Cypre et d'Arménie, le receut avec de grands honneurs. Car ayant esté deument informée de la noblesse de sa maison, de la splendeur et excellence de ses vertus, du mérite de ses belles et glorieuses actions, et de la fidélité et affection singulière qu'il portait à son royaume, elle luv octrova, entre autres marques de bienveillance, son arme, enseigne et Ordre royal de TEspée , dont aucuns princes , barons et chevaliers de la chrétienté estoient décorez. Outre laquelle faveur, elle luy accorda pareillement le pouvoir et aucthorité de conférer le mesme Ordre à deux autres gentilshommes, qui du moins fussent chevaliers ou escuiers, tels que sa prudence et sa foy militaire daigneraient choisir. Ce qui s'aprend des lettres qu'il en raporta, passées au palais royal de la citadelle et ville de Nicosie, le lundy 23 juillet 1459, et dont voici la teneur :

« Karlotta, Dei gratià Jérusalem, Cypri et Armeniœ Regina,etc., Nobili ac strenuo militi Domino Martine Villain, domino de Rasseghem, tideli nostro dilectissimo, salutem et

sincère dileciionis atfecuim : Libenii et grato quidem animo illos nostri honoris titulis exaltamus et honoramus quos antiqua progenies et gloriosa nohilitas decusque et meritorum suorum multitudo exigit et requirit.

» Hinc cstquod tibi, ex sacro viatico Sepulcri Dominici redeunti, et nostrai majestati requirenti armam sive spectaculum insigne et Ordinem Nostrum Spatae, quo nonnulli mundi et Christi fidèles Principes, Barones, nobiles et milites soliti sunt decorari ; Nosque de prœmissis, generis tui nobilitate, virtutisque charitate ac laudabilium rerum a te gestarum venustate, et erga nos regnumque nostrum fide et devotione plenissime informate sumus, gratiose et tuis exigentibus meritis, armam sive insigne spectaculum et Ordinem Regalem nostrum Spate tibi , prœstito nobis corporali et consueto juramento et sub verbis secretis ad dictum Ordinem spectantibus, conferimus, concedimus et elargimur, ac insuper omnimodam concedimus presentium tenore facultatem et auctoritatem, et duobus aliis nobilibus, dumtaxat militibus seu scutiferis, quos merito sub tua prudentia ac militari fide et per juramentum tibi prestitum duxeris eligendos. quorumque nobilitas et virtus apud te perfide dignorum testimonium comprobetur, dictam armam seu insigne spectaculum, ac Regalem ordinem nostrum Spate predicte, nostra auctoritate, cum universis et singulis juridictionibus, prerogativis, honoribus oneribusque, et juramentis et sub verbis secretis ad dictum Ordinem spectantibus, tradere, donare et concedere possis et valeas.

» Datum in nostro palatio citadelle civitatis nostre Nicosie regni nostri Cypri, anno Nativitatis Domini nostri Jesu Christi 1439, indictione septima, die lune 23 mensis julii, sub impressione nostri regalis sigilli in similibus consueti. Benedictus de Ovetariis de Vincentia scripsit. »

Lettre de la reine Charlotte au sénateur r.ornerio.

Suit le sceau portant les armes de la reine, et qui sont : Ecartelé , au premier et quatrième d'argent , à la croix potencée d'or, cantonnée de quatre croisettes de même, aux deuxième et troisième fascé d'argent et de gueules de sept pièces, chargé d'un lion d'argent, armé et lampassé de même. On voit au-dessous deux épées entrelacées.

A ces renseignements, fournis par le Conseil héraldique de France, j'ajoute les suivants qui les complètent :

Bernard Giustinian a laissé dans son ouvrage un supplément appréciable à la chronologie delà Maison des Lusignans. C'est la lettre suivante, que la reine Charlotte adressa au grand sénateur Pierre Cornerio :

« Carlotta Dei gratid Hyerusalemi, Cypri et Armeniœ

Regina, » Spectabilis et Gensrosi Vir Fidelis Noster Carissime !

» La vostra Lettera hauemo receuta, e volentiera l'hauemo vista, la quale hauemo ben' intesa, delo vostro dispiacere, e danno molto ne despiace. Et perche allô présente mandemo in quelle parte per nostre ardue facende lo nostro caro, et Fedel Cavalier et Consilier mis. D. de Risbesaltes. Allô quale hauemo comesso refferire certe cose per parte nostra. Ve preghiamo le vogliate credere , come alla nostra persona, vogliate per perte salutare la Donna Vostra et se possemo fare cosa ve sia grata lafare mo volentiera.

» Che Christo con voi sia!

» Regina Carlotta.

» Datta Rodi à V Affosto MCCCCLXVIU. »

L'adresse de la lettre est :

« Spectabili atque Generoso Viro

» Et Duo Petro Cornerio Nostro Carissimo.

Pierre Lambrccius (1666) fait mention du journal de Tempereur Frédéric, dans lequel, au chapitre xv, il est parades statuts de l'Ordre :

Lo journal de l'onipereur Frédéric.

« Marqués ceux qui ont voyagé avec moi et qui sont devenus chevaliers avec moi : Marins, évêque de Trieste ; comte Eberhard de Hirtebcrg cadet ; comte Bernard de Schaunberg, etc.

» Qui est dans l'Ordre de Chypre, a une épée qui doit être portée à la ceinture. Le vers est en français et signifie qu'on doit protection aux chrétiens.

» Et ce que l'Ordre renferme, un chacun qui en fait partie, a le devoir de faire vœu d'en garder le silence et de jurer que jamais il n'en parlera à personne, pas même à ceux qui sont comme lui dans l'Ordre et qui ont les mêmes devoirs à remplir.

« Avant tout, chaque dignitaire, le saint jour de l'Ascension, de l'Exaltation de la Croix, et en automne, doit entendre et faire dire quatre messes et un office chanté en l'honneur de la Sainte Croix, et doit faire une offrande selon sa volonté en l'honneur des cinq saintes plaies.

» Et lorsque le chef de la chevalerie, qui est le roi de Jérusalem, de Chypre et d'Arménie, veut marcher contre les païens, pour conquérir le Saint-Sépulcre, chaque chevalier doit l'accompagner à ses propres frais, pour lui prêter mainforte. S'il y a quelqu'un qui veut l'accompagner sans avoir le moyen de le faire, alors les autres doivent lui venir en aide selon leurs moyens.

» Il doit protéger la justice, les veuves et les orphelins. Voici les seules causes qui peuvent dispenser de prendre part à pareille expédition : les maladies, la guerre du chef de l'Etat à laquelle on est obligé de participer , si une guerre est

en train de se décider, ou si on est en lutte avec un autre à cause de son honneur. »

Ces notes de Tempereur Frédéric nous donnent sur l'Ordre de Chypre des détails inédits.

Lorsque la république de Venise s'empara de Chypre, les doges usurpèrent la grande-maîtrise de l'Ordre de TEpée. Voici la liste de ces prétendus grands-maîtres :

Agostino Barbarigo.

— i5oi.

Leonardo Loredano.

Antonio Grimani.

Andréa Griti.

Pietro Lando.

Francesco Donato.

Marc' Antonio Trevisano.

Francesco Venerio.

Lorenzo Priuli.

lO

Girolamo Priuli.

Pietro Loredano.

Aloigi Macenigo.

Sébastian Veniero (i).

Niccolo de Ponse.

Pasqual Cigogna.

Marino Grimani.

Leonardo Donato.

Marc' Antonio Bombo.

Niccolo Donato.

Antonio Priuli.

(1) Ils continuent après la conquête des Turcs.

— lOI

i^Sg.

Francesco Contarini.

Francesco Erizzio.

Francesco Molin.

Carlo Contarini.

Francesco Cornaro.

Betrucci Valiero.

Giovanni Pessaro.

Domenico Contarini.

Nicolo Sagredo.

Aloigi Contarini.

Giovanni Cornaro.

Nicolo Contarini.

Marc'Ant. Giustiniani.

Francesco Morosini.

A ce moment, l'Ordre parut s'éteindre.

Mais les descendants des rois de Chypre, véritables grands-maîtres de l'Ordre de l'Épée, avaient conservé secrètement cet Ordre dans leur famille. Nous le retrouvons, après un oubli apparent, dans l'auguste personne du prince Louis, chef de la branche aînée, reconnu par tous les membres de sa royale Maison comme grand-maître de leur Ordre antique de l'Épée de Chypre,

Le collier de l'Ordre, porté aujourd'hui par les chefs des deux branches de la Maison royale de Lusignan , consiste en une chaîne d'or formée de petites roses, entrelacées de la lettre S et trois fois la lettre R. A cette chaîne est suspendue une R à laquelle tient un médaillon surmonté de la couronne royale. Dans le médaillon, on voit l'épée entourée d'une S et entourée de la devise : « Pour loyauté maintenir. »

Le collier de l'Ordre.

Armes de la Maison royale de Lusignan.

Voici les armes actuelles de la Maison royale de Lusignan :

Ecartelé : au premier d'argent, à la croix potencée d'or, cantonnée de quatre croisettes du même, qui est de Jérusalem ; au deuxième burelé d'argent et d'azur, de six pièces.

Armes de la Maison royale de Lusignan.

au lion de gueules, armé, lampassé et couronné d'or, la queue nouée fourchée et passée en sautoir, qui est de Lusignan; au troisième d'or, au lion de gueules, armé et couronné d'or, lampassé d'azur, qui est d'Arménie; au quatrième d'argent, au lion de gueules, la queue nouée fourchée et passée en sautoir, armé et couronné d'or et lampassé d'azur, qui est pour le rovaume de Chypre.

L'écu est surmonté de la couronne royale; le tout entouré du collier de l'Ordre de l'Epée, sous un pavillon royal fourré d'hermine, est comblé de la couronne de Jérusalem.

Ordre : « De l'Epée de Chypre. »

Devise : « Pour lovauté maintenir. »

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