CHARLEMAGNE ET LA CIVILISATION MAUITIME
charbon et salpêtre, et jusqu'au nom moderne, la poudre (1).
On lançait le feu grégeois dans des récipients en terre cuite en forme de pommes de pin (2) ; on le projetait avec de petits tubes à main ou par de gros siphons en batterie sous la plate-forme de proue et ornés à leur orifice d'une tête de fauve, dont la gueule de Ijronze crachait une pluie de feu.
La révolution que la pyrotechnie opéra dans la balistique amena dans l'art de la défense des perfectionnements comparables aux progrès accomplis en ce siècle, lorsque les projectiles acquirent une grande forcede pénétration. On revêtit d'une cuirasse les acourriers» de la guerre, les dromons : par cuirasse, entendez les mantelets de cuir ou de feutre qui couraient le long du bordage, les étoffes de laine imbibées de vinaigre pour éteindre le feu grégeois (3). Couvertes de feutre rouge et jaune, ces longues embarcations offraient, au repos, un coup d'œil si chatoyant que la poésie s'inspira, pour les décrire, des plus gracieuses comparaisons : « Ne dirait-on pas des jeunes filles du Zanguebar vêtues de leurs habits de noces !... » Mais laissons là l'exagération poétique pour examiner de près ces agents de mort, quand les fourneaux y fument comme les cratères d'un volcan (4).
(1) Marcus GR.t;crs, Liber igniutn ad comburendos hostes. Marcus écrivait au ix' siècle au plus tard, car il est cité dès cette époque par J. Mesue, écrivain arabe, auteur âCOpera medica (éd. Venise, 1581, p. 85, col. i). Les meilleurs mss. de Marcus sont à la Bibliothèque nationale, lat. 7156 et 7158. (Cf. Max Jahns, Geschichte der ivissenschaften in Deutschland, Munclien, 1889, in-8'', t. I, p. 156.)
(2) De même, sur les navires arabes, il y avait des kiibe, sorte d'obus remplis de matières inflammables ou détonantes dont les étroites ouvertures laissaient passer les mèches incendiaires. (Schlumbercer, Un Empereur byzantin, p. 55.)
(3) Co>SïANTiN PoRPHYROGÉNÈTE, De Cevimoniis Aulœ, liv. Il, p. 45.
(4) Ibn Hamdis, la Sicile vaincue, extraits par Michel Amari, Biblioteca Arabo-Sicula, t. II, p. 355 et passim. — On se fera une idée de l'usage des projectilea. incendiaires, quand on saura qu'un incendie en 1069 ne
Oh ! alors, qu'il y a loin des coquets bateaux-poste qui transportaient le long du Pô Sidoine Apollinaire et Théodoric (1) à ces monstres effrayants du ix* siècle, hérissés de machines, fumants, haletants, secoués par les détonations ! Les dromons sont devenus des vaisseaux de premier rang, les vaisseaux de ligne par excellence. Leurs deux étages de rames, à vingt-cinq avirons par bande, exigent un effectif de deux cents rameurs (2) ; avec les soldats cuirassés qui défendent la rambade de proue et le château de bois du milieu du pont, avec les siphoneurs attachés au service des trois tubes à feu, les archers, les servants des catapultes, l'équipage atteint trois cents hommes. A bord, tout un arsenal de machines de jet, tout un appareil de siège, des mats (3) formant pont-levis qui s'abattent sur les remparts, de lourdes masses qui tombent des antennes et " crèvent les entrailles de l'ennemi (4) » , n'excluent pas les armes primitives, les épieux, les javelots, les fauchards dont on tranche voiles et coi'dages, les tarières emmanchées qui ouvrent dans les œuvres vives des voies d'eau.
Derrière chaque dromon, voguent ses deux matelots, les ouzies originaires de la mer Noire, puis les pamphyles qui doivent leur nom à un rivage de l'Asie Mineure. Des bâtiments agiles, les chats, éclairent la marche de la flotte ; et les chélandes, ainsi appelées à cause de leur lenteur de » tortues » , suivent en traînards, bien qu'elles soient équi-
détruisit pas moins de vingt mille pots à feu dans l'arsenal du Caire. (Makisizi, Kitàh-cl-Mowâiz, Livre des avertissements et des sujets de réflexion, t. I, p. 424.)
(1) Cf. les ejcemple.s cités par Du GA^GE, Glossariwn inediœ et injiniœ latinitatis, au mot dromones.
(2) LÉON LE Philosophe, TucUca, liv. XIX, art. 4, 8, 9. Cf. Jal, Archéologie navale, t. I, p. 242.
(3) Constantin Porphyrogénète [De Cerimoniis Aulœ, lib. H, p. 45, t. I, p. 670) donne les détails les plus précis sur l'armement d'un dromon. dont il porte l'équipage à 230 rameurs et 70 soldats.
(4) 'Ibn Hamdis, dans Amaiïi, Bibl. AraOo-Sicula, t. II, p, 403.
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pées, comme les navires de seconde ligne, de cent à cent cinquante hommes (1).
Organisées en escadres et en divisions, ces flottes demandaient une autre stratégie que les phalanges de front droit et en croissant convexe ou concave, selon que Ton était en forces égales, inférieures ou supérieures, que Ton voulait contenir ou envelopper l'ennemi (2). Au ix* siècle, l'ère de progrès, que Théophile avait inaugurée en créant un arsenal, et Basile en établissant une hiéi'archie navale, se clôt majestueusement avec la Naumachie de Léon le Philosophe. Code des règlements de la marine militaire (3), la Naumachie ne comprend pas moins de soixante-quinze articles très substantiels, très détaillés, un peu confus peut-être, se répétant parfois, œuvre didactique du plus haut intérêt néanmoins, qui relie l'antiquité aux temps modernes et marque la phase la plus importante de cette transition. Après l'affirmation imprudente qu'aucun auteur ancien n'a traité de la Naumachie, Léon le Philosophe s'inflige un démenti en utilisant les Stratagèmes de Frontin, de Polyénus et de l'empereur Maurice ; il cite tel projectile étrange, des pots remplis de vipères et de scorpions, que préconisait Frontin, comme ayant été employé par Annibal (4). Ce qu'il y a de
(1) Lkon le Philosophe, Tactica, liv. XIX, art. 10, 74. — Constanti> PORPHYROGÉNÈTE, De Cerwioniis Aulœ, liv. II, p. 45, t. I, p. 661. — Jal (Archéologie navale, t. I, p. 435), frappé d'une certaine consonance entre les ouzies et les huissiers latins, a eu tort d'assimiler les ouzies aux {jrandes galères-transports qu'étaient les huissiers.
(2) Petit traité de stratégie navale, en grec, du v'' ou du vi' siècle, publié par K. MuELLER, Eine griecliische Schrift ilber Seekrieg. Wurz!)urg, 1882, in-S", — traduit par Fr. Corazzini, Sulla tattica navale. Livorno, 1882, in-8°, — analysé par Jurien de La GraviÈre, la Marine des Byzantins, dans la Bévue des Deux Mondes, l^^ septembre 1884, p. 130, etc.
(3) LÉON le Philosophe, Ilepc Nayjxaxt'ac. Naumachie, titre XIX des Tactiques, imprimée dans Migne, Palrologia Grœca, t. GVII, col. 990- 1014, — complétée dans Fabricius, Bibliotheca Grœca, t. V'II (1801), p. 707-713.
(4) Cf. l'art. 53 et Frontin, Strategematicon, liv. IV, chap. vu, n° 10. — VÉGÈCE, De re militari, liv. IV. — Pglyainus, 2TpaTriYr|[j.aTa, éd. Joli. Melber et Woelfflin, dans la collection Teubner, p. xi.
nouveau, ce qui constitue un progrès marqué dans la tactique, provient des rapports des stratèges sur les usages maritimes de l'époque. Les signaux, par exemple, ne se font plus de la façon sommaire d'antan, en agitant des toiles blanches, un miroir, une épée nue (1). Des flammes de couleur aux combinaisons variées, les différentes positions de la bannière indiquent s'il faut engager ou quitter le combat, cerner l'adversaire, secourir une division qui fléchit, forcer ou ralentir la marche... Gomme ordre de bataille, ne figurent plus seulement les formations en masse profonde, mais des ordres de front sur une seule ligne pour une charge rapide, des feintes qui déroutent ou divisent les ennemis, des mouvements tournants irrésistibles.
En dépit de la réglementation sévère des moindres devoirs de chacun, la Naumachie porte en elle les principes de la décadence maritime qui ira en s'aggravant depuis le X' siècle. L'ordre énervant de n'attaquer que dans certaines conditions, à forces égales ou supérieures et loin des rivages amis, était un manque de confiance en soi (2). Il laissait toute latitude à la fougue des corsaires arabes, dont les attaques impétueuses, au son des nacaires et des tambourins, en agitant l'étendard noué à la lance du Prophète, triomphèrent maintes fois de la discipline grecque ; et le drongaire vaincu méditait sur sa défaite en copiant dans les prisons des émirs quelque traité de haute philosophie (3).
Mais à quoi bon, direz-vous, cette digression sur la marine
(1) Cf. le texte grec tlu vi® siècle déjà cité dans K. Muellek, Eine grierhische Scfirift iiber Seekrieg, passim; — et aussi les Ixpatriyiy.tx, xm, de l'empereur Maurice, publiés par Jean Sr.iiEFFER.à la suite des TaxTi-xà d'Arrien, avec traduction latine. Upsal, 1664, in-8° : un extrait s'en trouve dans Jal, Archéologie navale, t. I, p. 232-235.
(2) Art. 66 de la Naumachie.
(3) Ainsi le manuscrit {jrec 497 de la Bibliothèque nationale, contenant les Homélies grecques de saint Basile, est de la main du drongaire Nicétas : vaincu à la liataille navale du Détroit (965), Nicétas était détenu depuis cinq ans dans les prisons de Mehdiah.