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Méditerranée et la mer Rouge, reliées peut-être encore par les débris du canal de Péluse.
Un dernier port de guerre, El Mehdiâh, au sud de Tunis, tendit sur les flots « l'arc de ses murailles » bossue de tours (1) et plongea dans la mer a une main dont le pouce seul touchait au rivage (2) " , comme pour marquer la prise de possession de l'empire maritime.
Dans le duel qui va s'engager et qui rappellera par bien des détails les guerres Puniques, le second adversaire n'est point Charlcmagne, le grand empereur connu par ses largesses aux basiliques de Carthage, d'Alexandrie et de Jérusalem (3) et par sa protection puissante pour les chrétiens d'Orient, l'ami enfin du khalife de Badgad, Haroun-al- Raschid, dont les ambassadeurs se rencontraient au palais d'Aix-la-Chapelle avec les envoyés d'Ibrahim, émir édrissite de Fez (4). En face des corsaires d'Afrique, nous retrouvons les Romains ou du moins l'héritier de leur nom et d'une partie de leurs États, l'empereur d'Orient.
Mais justement, en ceignant la couronne impériale, Charlcmagne enlevait à la cour byzantine son prestige et ses prérogatives séculaires.
Atteinte dans ses prétentions à la souveraineté nominale du monde, blessée dans son amour-propre de femme, l'im-
Mais il est contemporain sans doute de la fondation du Caire et de son arsenal en 973.
(1) Mehdiâh est VAfrica des chroniqueurs chrétiens. Elle fut fondée au commencement du x" siècle par les Fatimites. (De Slane, Histoire des Berbères d'Jbn Khaldoun, t. II, p. 43.) — Cf. Delaville Le Roulx, la France en Orient. Paris, 1886, in-S", p. 180.
(2) 'Ibn al 'Atîr, dans Amari, Biblioteca Arabo-Sicula, t. I, p. 487.
(3) EiNHARD, Vita Caroli Magni, chap. xxv. — Capitulaires de l'an 810 donnés à Aix-la Chapelle, art. 17.
(4) EiNHARD, Annales, ann. 801. C'est alors qu'Haroun envoya à Charlcmagne un éléphant, Abul Abbas, « le père de la dévastation, •> cadeau princier qui émerveilla les Francs; des singes, des lions, des tigres, envoyés par les princes musulmans d'Afrique ou d'Asie, formaient la ménagerie d'Aix-la-Chapelle. (Einhabd, Vita Caroli Magni, chap. xvi.)
pératrice Irène dut s'incliner devant le monarque tout-puissant (1), qui fut dès lors pour les Byzantins un objet de haine. Entre les deux empires d'Orient et d'Occident, le patrimoine de Saint-Pierre, donné par Pépin le Bref aux papes (2), formait un État- tampon qui protégeait contre les convoitises franques les provinces grecques de Sicile et de Calabre. Mais les deux rivaux restaient en contact sur l'Adriatique, et le successeur d'Irène, Nicéphore le Logothète, dut céder au royaume italique l'Esclavonie, la Croatie, la Liburnie, la Dalmatie et l'Istrie (803) (3). Il conservait les îles de la côte dalmate, ce qui était un tour de Grec, un prétexte à croisières incessantes dans les eaux de l'Adriatique et le moyen de garder la suprématie maritime.
Pépin, roi d'Italie, fils et lieutenant de Charlemagne, essaya bientôt de déloger ces flottilles de leurs repaires. Gomme il ne disposait que d'une base d'opérations très faible, du port de Ravenne bien déchu de sa splendeur passée et aussi liche en arbres à fruits qu'il avait compté autrefois à" arbres à voiles (4), il eut recours à Venise. Entre ses deux puissants voisins, la petite République, tour à tour alliée de l'un et de l'autre, balançait son indépendance. Acquise pour le moment, c'est-à-dire en 806, à la cause franque, elle envoya une flotte dévaster les côtes dalmates (5). Le patrice Nicétas riposta, l'an d'après, par une démonstration menaçante dans les lagunes vénitiennes et se
(1) Auquel elle envoya deux ambassades en 789 et 799. (Sur les relations des deux Empires, voy. VÉtault, Charlemagne, p. 418.)
(2) Le Patrimoine s'étendait entre le Tibre, la Marta et la mer. Pépin y avait joint l'exarchat de Ravenne, l'Emilie et la Pentapole.
(3) EiNHARD, Annales^ ann. 803.
(4) Ce mauvais jeu de mots de Jordancs [De rébus Geticis, chap. xxix) s'explique par ce fait que le mât, dans les langues du Midi, se dit arbor. Une des célèbres mosaïques de S. Apollinare in Città à Ravenne représente le port de la ville, Glassis.
(5) EiNUARD, Vila Cciroli Mag ni, chap. xv. — Boehmer-Muehlbacher, .fiegesta Imperii, t. I, p. 168.
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retira après avoir conclu avec les Francs un armistice valable jusqu'en août 808 (1). Bien que la République se fût refusée à une nouvelle expédition contre la Dalmatie, elle fut bloquée une seconde fois par l'escadre grecque de Paul de Géphalonie. Aux Byzantins succéda le roi Pépin, qui s'emparait en 810 de Malamocco, siège du gouvernement ducal, et imposait au doge Obelerius l'obligation de cesser tous rapports commerciaux ou autres avec l'Empire d'Orient. Cette prétention exorliitante amena la révolte des Vénitiens, commandés par les Participatius. Réfugiés dans l'île de Rialto que couvrait un bras de mer, le Canalazzo, les défenseurs de l'indépendance repoussèrent les attaques de la marine rudimentaire des Francs, en détruisant le pont de bateaux jeté sur le Canalazzo, et en harcelant la flottille étrangère, bientôt dispersée par la flotte de Paul de Géphalonie (810) (2).
Les empereurs d'Occident prétendaient du reste si peu à la suprématie maritime que les basiles leur offrirent parfois le secours d'une flotte : « Ton maître n'a pas de navires, disait Nicéphore Phocas à un ambassadeur d'Othon I", mais moi, je suis puissant sur mer; qu'il dise un mot, et ma flotte fera rentrer dans l'obéissance tous les ports rebelles (3). » L'expansion musulmane, qui arrivait d'une marche rapide sur Constantinople en suivant la ligne des îles, Malte, Sicile et Crète (4), avait secoué la nonchalance byzantine : les basiles de la dynastie macédonienne opposèrent à la mobilité fantastique des nomades du désert
(1) EiNHARD, Annales, ann. 808. — Boehmer-Muehlbacher, Regesta Imperii, t. I, p. 174.
(2) EiNHARD, Annales, ann. 810. — Vétadlt, Charlemagne, p. 441.
(3) LiUDPRANDi, fielatio de legatione Constantinopolita?ia, dans Pertz, Monumenta Germaniœ historica. Scriptores, t. III, p. 349.
(4) Les Musulmans occupent la Crète en 824 et la Sicile en 825. Ils se maintinrent dans la première jusqu'en 959 et dans la seconde jusqu'au Tti° siècle.
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et de I Océan une triple ceinture de flottes, et à leurs énergies puissantes et impétueuses les formules d'une tactique savante.
Aux avant-postes, sur les confins de la Dalmatie et de la Calabre, veillaient des divisions de grand'garde, montées en majeure partie de Russes (l). On appelait de ce nom, puis du nom de Vaeringues ou Varègues les hommes blonds qui arrivaient des bords de la Baltique. C'étaient des Scandinaves; il avaient fondé sur leur chemin les principautés de Kiew et de Novogorod, dernières étapes avant de gagner le Dnieper et d'en franchir les cataractes sur de fragiles esquifs creusés dans un tronc d'arbre. Les apparitions imprévues des innombrables skedan russes dans la mer Noire semaient l'effroi à Constantinople, qui se hâtait de prendre à sa solde les Barbares et de les expédier contre les Arabes.
Derrière ces grand'gardes, les escadres provinciales, entretenues par les thèmes ou provinces du Péloponèse, de Samos, de la mer Egée et de Giljyre et commandées par les stratèges des thèmes, décrivaient un vaste demi-cercle depuis les côtes grecques jusqu'à Antioche (2). De cet arc, la flotte impériale était la flèche : ses stations s'échelonnaient en ligne droite depuis Mitylène aux vastes mouillages (3) et Abydos, siège de la grande douane du Couchant,
(1) Citons par exemple le stationnement de sept chélandes russes en Dalmatie en 949. (Constantin Porphyrogénète, SOvTayfxa seu exGeaiç trie paffiXeîou Tcx^Ewi;, De Cerimoniis Aulœ. Ed. Bonn, 1830,2 vol. in-8", liv. II, p. 45.) — Envoi de sept carabes chargés de 415 Russes en Langobardie. 'Liudprandi Legatio, Pertz, Mon. Germ. Iiist., Scriptorcs, t. III, p. 353.) — Envoi de marins russes contre les Normand.s de Sicile en 1041. (Abbé Delarc, les Normands en Italie. Paris, 1883, in-8", p. 106.)
(2) Constantin Porphyrogénète [De Cerimoniis Aulœ, lilj. II, p. 44, 45) donne le dénombrement de la Hotte byzantine en 910 et 949 : en 910, elle comptait 34,000 rameurs, 700 Russes et 7,340 soldats pour 187 vaisseaux.
(3) Voyez les belles descriptions de ces escales dans Schll'mberger, Un Empereur byzantin au x' siècle, Nicéphorc Phocas. Paris, 1890, in-4'', p. 70.
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jusqu'à Farsenal de Byzance, fondé en 834 sur la Propontide (1), jusqu à Erekli et Gherson dans la mer Noire. Pour les 200 vaisseaux de guerre qui défendaient TEmpire, il ne fallait guère moins de 40,000 hommes.
Un véritable système d'inscription maritime en assurait le recrutement. Des chartulaires, ancêtres de nos commissaires de marine, tenaient registre de tous les matelots aptes à manier la rame. Chaque marin recevait un fief héréditaire, exempt d'imposition et inaliénable, fief de quatre litres si l'inscrit appartenait à l'escadre active des thèmes, de deux litres seulement s il faisait partie de l'escadre impériale, plus rarement mobilisée (2).
Un officier général, le drongaire des deux escadres (3), plus tard subordonné à un mëfjaduc (4), exerce le commandement en chef. Investi de ses fonctions par l'empereur, il porte comme grande tenue un bonnet tissu d'or, une aumusse de soie et une tunique or et orange, ornée par devant d'un portrait impérial au type de majesté et par derrière de l'icône équestre du descendant des iconoclastes (5). Il a pour chefs d'escadre des comités, et il est à la tétc d'une
(1) Du Gange, Historia byzantina. l'art. II : Constantinopr)lis christiana seu descriplio urbis constantinopolitanœ. Lutetiaj-Parisioruin, 1680, in-fol., liv. II, p. 156. — • II est regrettable que l'autorité citée par Du Gange soit Thevet (Cosmographie, liv. XIX, ch. v), fort peu exact d'ordinaire.
(2) Le fonctionnement de l'Inscription maritime nous est révélé par une novelle de Gonstantin Forphyrogéncte de 947 environ. (Rambaud, l'Empire grec au x" siècle, Constantin Porphyroge'iiète. Paris, 1870, in-8", p. 290.) — Les frais des croisières retombaient sur les villages des côtes, suivant un voyageur du x' siècle. ('Ibn Haukal, cité par Amari, Storia dei Miisulmani in Sicilia, t. III, p. 336.)
(3) Elie, drongaire de la flotte impériale en 867, est le premier titulaire de l'office que je connaisse. (Schlumbergeh, Sigillographie byzantine. Paris, 1884, in-8", p. 338. — Gfroerer, Byzantinische Geschichten, t. II, p. 432.)
(4) Au xi' siècle. (Anne Comnène, 'A).£$iâ;. Bonn, 1878, 2 vol. in-8", t. II, p. 116.)
(5) GoDiNTS, ITcpl Twv ôçyf/.ia),îwv TO'j TTa/atiou T?/; KwvirTav-îvou iiô)cwç, xal Tûiv ôysixtwv Trji; [Xîyd/riç £xx).rj<jiaç. De ofjicialibus pulatii Constantinopolitani et ofjiciis inagnœ Ecclesiœ. Bonn, 1839, in-8", p. 23.
hiérarchie navale savamment organisée, mais compliquée peu à peu par la funeste habitude de multiplier les offices (1).
Au cadre de maistrance, figurent des artificiers, les stphoneurs, chargés de 1 engin qui constitua la force des flottes byzantines : le feu grégeois.
Le feu grégeois, qvi'était-ce ? — Secret d'État, mystère I Depuis qu'un transluge, originaire d'Héliopolis, Gallinique, en avait fait pour la première fois usage, en 672 (2), on cherchait à éluder la curiosité des Barbares. Aux questions indiscrètes, un formulaire impérial prescrivait de répondre qu'un ange avait révélé le mystère du feu grégeois au grand Constantin avec défense d'en instruire les peuples étrangers; que manquer à cet ordre serait un sacrilège (3). Et de fait, nous ne connaissons point, malgré de savants mémoires (4), toutes les formules chimiques des terribles mixtures, car il y en avait plusieurs. La naphtc, le soufre et la résine entraient dans l'une d'elles, que les Arabes employèrent (5). Mais ce que les étrangers ne purent de longtemps s'approprier, ce fut la combinaison détonante, dont un auteur grec du ix' siècle donnait pourtant la formule : soufre,
(1) Cf. cette hiérarchie dans le texte primitif de ce chapitre publié dans le Moyen âge, année 1897.
(2) ThÉOphane, Chronographia, nnn. 6164. — Si le feu grégeois n'avait été qu'huile bouillante et naphte, Gallinique n'aurait point eu le mérite de l'inventer, car VécÈce [De Arte Militari, liv. IV, p. 44) dès le iv" siècle en mentionne l'emploi.
(3) Constantin PonriivROcÉisÈTE, De administra ndo imperio , éd. J. Meursius. Lugduni-Hat., 1611, in-4'', chap. xii, p. 64.
(4) Anne ComnÈne, Alexiade, liv. XIII. — Hassan er-Ramnah, Traité des matières inflammables, xin'^ siècle, traduit en italien par Vecchj, Storia générale délia marina militare, t. I de la 1"^' édition. — Du Gange, Glossarium mediœ et infimœ latinitatis, ignis griecus ; Glossarium med. et inf. grœcitatis, 7t\jpOa),àa(7iov. — Ludovic Lalanne, Recherches sur les feux grégeois, 1841, in-4''. — Reinaud et le général Favé, le Feu grégeois, 1845, in-8".
(5) « Ils lancent la naphte blanche qui paraît de l'eau el pourtant met le feu. » (Ibn Hamdis, la Sicile vaincue, extraits traduits en italien dans Amari, Biblioteca Arabo-Siculu, t. II, p. 335 et suiv.)