LES VIKINGS
Les descendants de Charlemagne payèrent la rançon de sa gloire au proHt des peuplades indomptées du Danemark et de la Norvège.
Un climat dur, mais sain, des eaux fluviales chargées de fer, utilisées comme boisson, les brumes des montagnes et les embruns de la mer, tontes les forces de la nature avaient contribué à former des Scandinaves une race rude et énergique. Mais le maigre produit de la terre sous un ciel peu clément obligeait un grand nombre d'entre eux à émigrer (1).
Ils partaient, emportant de la maison paternelle les piliers à tête de Thor ou d Odin du siège domestique. En vue de quelque côte déserte, ils laissaient flotter au gré des courants ces images sacrées du foyer; où le destin les faisait échouer, ils s'installaient. La prise de possession du sol avait lieu
(1) DEPPiîiG, Histoire des expéditions maritimes des Normands et de leur établissement en France au x' siècle. Paris, 1843, in-S", p. 10 et suivantes. — Johannes Steenstrup, Etudes préliminaires pour servir à l'histoire des Normands et de leurs invasions, dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, t. X (1882), p. 185-418.
Oi HISTOinK DK l-A M A R I NK FRANÇAISE.
avec les solennités habituelles aux sociétés primitives; des enceintes de bûchers, une hache fichée en terre en étaient les indices visibles, et la grande salle, :1e sanctuaire, s'érigeaient sur les fragments apportés de la mère-patrie (I). Dès le VIII* siècle, les Norvégiens colonisaient Tile de Man (2), les Féroé et les Orcades; en 874, ils peuplaient rislande; dans Touest, ^lls rencontraient le Groenland; ils découvraient en l'an mil le Vinland (3), le pays des vignes sauvages, c'est-à-dire l'Amérique ! Et l'on prétend avoir retrouvé au Fall River, dans le Massachusetts, le squelette, encore revêtu de son armure, de l'un des leurs (4).
Vers le midi ils s'enfonçaient dans les fleuves qui débouchent dans la Baltique, fondaient des principautés à Kiew et Novogorod et descendaient jusqu'à Gonstantinople.
La France, l'Angleterre et l'Espagne apprenaient en même temps à les redouter, et les Maures de la Méditerranée à compter avec eux. Ces Scandinaves, qui se lançaient hardiment du fond de leurs fiords à la poursuite de la baleine et des grands cétacés sur des barques légères, ne reculaient point devant la chasse de Thomme. Une religion barbare les excitait à la guerre, promettant aux braves le séjour bienheureux du Valhalla. " Va, mon fds, disait-elle au noble iarl, monte sur un cheval fougueux pour te précipiter dans la mêlée poudreuse. Les nobles ne doivent songer qu'à brandir le glaive, qu'à fendre en bateau les flots de la mer (5). » Séduite par la vie d'aventure des héros dont les scaldes chantaient les exploits, plus d'une femme se rangea
(1) Landnama bok, » livre de la prise de possession du sol », et Eyrbygqia saqa^ chap. viii, cités apud A. Geffroy, V Islande avant le Christianisme. Paris, 1897, in-12, p. 13, 24 et suivantes.
(2) MuNCH, Chronica regum Manniœ et insularum. Christiania, 1860, in-4".
(3) Rafs, Anticjuitates Americaiix, sive scriptores septentrionales rerum ante-columbianarum in America. Hafniœ, 1837.
(4) Smith, Société des Antitjuaires du Nord, 1845-1849, p. 101.
(5) Riijsmal, poème de VEdda, cité par Depping, p. 12.
parmi eux ; telle de ces « vierges au bouclier » , skjoldmœr, commanda une troupe de marins (1). Le métier (2) de pirate devint un métier de roi; pirate eut pour synonyme viking ou " roi de la mer " (3). Les petits souverains Scandinaves, gênés dans leur indépendance parles empiétements d'un prince puissant qui tendait à la royauté absolue, fuyaient le servage, lui préférant l'exil avec la liberté; ils s'embarquaient sur des flottes, qu'ils tenaient à honneur de commander eux-mêmes. Tel était, chez les Normands, le sentiment de l'indépendance, qu'ils répondaientà une question des Francs : « Nous n'avons pas de chef, nous sommes tous égaux (4). » En réalité, les soldats ou champions étaient des hommes libres d'une classe supérieure à celle des marins, qui n'étaient que des paysans.
L'exode des vikings commence avec le grand mouvement de centralisation monarchique qui se produisit simultanément en Suède, en Norvège et en Danemark au milieu du IX' siècle (5). Ce qu'Halfdan le Noir demandait à ses sujets se bornait pourtant au minimum des obligations imposables, j'entends le concours de tous à la défense du pays, comme on le voit formuler un siècle plus tard par le Gulatliing de 940. Aussitôt que la flèche de guerre avait circulé de district en district, que les feux de signal avaient couru de colline en colline depuis le sud du pays jusqu'au point septentrional
(1) Depping, p. 31. — Steenstrup, p. 317.
(2) Tout prince qui conduisait une expédition maritime était appelé roi. (Snorro, Olafs saga, ch. iv. — Depping, p. 19, n. 1.)
(3) Voyez les exemples donnés par Du Gange, Glossarium mediœ et infiniœ lalinitatis, art. archipirata : « Archipirata, yldest vicing, id est pirata praecipuus. » (^Glossar. Saxonic. jElfrici) : " Archipirata, id est princeps.» — Cf. aussi Richer, éd. Guadet, t. II, p. 308.
(4) DuDON, éd. Lair, p. 154. — Steenstrup, p. 326.
(5) Au temps d'Halfdan le Noir, roi de Norvège (841-863). (Cf. le Gulatliing de 940, titre I, dernier chapitre.) — De Gorm l'xVncien, roi de Danemark (860-935), et d'Ingiald, roi de Suède. (Cf. Snorro Sturleson, Ynglinga saga, apud Geffroy, l'Islande, p. 15-16.)
9fi HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE.
du Halogoland et transmis en sept nuits la nouvelle d'une invasion, les districts maritimes, skipreida, armaient les vaisseaux de leur contingent et renforçaient la flotte royale d'un effectif qui pouvait s'élever à 292 bâtiments. Les gens des côtes contribuaient de leur argent ou de leur personne à la consti'uction et à Tentretien des vaisseaux de guerre locaux, qu'on rangeait en temps de paix sous un abri etdont on remisait les voiles, à l'époque chrétienne, dans une église (1). Assujettis à une véritable conscription maritime et à un dénombrement des personnes imposables, ils devaient fournir les rameurs et le cuisinier du bord avec des flèches et des vivres (2).
Lisez cette description, aux couleurs si vives qu'on pourrait lui donner pour cadre, au lieu des rivages désolés de l'Islande, quelque île riante de l'Archipel (3). « Sur les vaisseaux, le bouclier touche le bouclier, et sur le premier de tous, il y a un homme debout près du mat, à la casaque de soie et au casque doré, les cheveux longs et clairs. 11 tient à la main une lance incrustée d'or (4). » Le nom même de certain navire, tEllide, ne contribue-t-il
(1) Est-ce à cette coutume qu'il faut attribuer la présence des Pierres du soleil ou de route (Leidarstein) dans les é{;lises de Norvège et d'Islande aux xiii^et kiy"" siècles. Les Pierres du soleil, nous le verrons, tinrent lieu de boussoles. (Thoroddsex, Geschichte der islandischen Géographie, trad. August Gebhardt. Leipzig, 1897, in-8», t. I, p. 51, n. 2.)
(2) Gulathing de 940, rédigé sous le règne d'Hakon Adhalsteinfostri, roi de Norvège (93.5-961), liv. XII, ch. i-xv, — analysé par Pardessus, Lois maritimes, t. III, p. 11-19. — Heims-Kringla, liv. I, p. 146 : Saga af Hakonar Goda.
(3) Dès le uiilie.u du ix° siècle, les princes Scandinaves de Russie avaient été en contact avec Constantinople, qu'ils attaquèrent plusieurs fois, de 860 à 971. Depuis le règne de Romain III Argyre (1020-1034), le corps Scandinave si connu sous le nom de Varègues fut entretenu d'une manière permanente par les basiles. (Cedrenus, lûvovj/iç laToptùJv, éd. de Venise, liv. II, p. 575. — Laxdaela saga, ch. Lxxiii; cités par P. Riant, Expéditions et pèlerinages des Scandinaves en Terre Sainte au temps des Croisades. Paris, 1865, in-8°, p. 97.)
(4) La Saga de Niai, traduite par Rodolphe Dareste, dans les Annales du Musée Guimet. Paris, 1896, in-18, p. 155.