‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 13 sur 72 · I.KS NOIiMANDS · texte numérisé non relu

I.KS NOIiMANDS

point, par sa toiu'nure hellénique, à achever l'illusion (Ij. A bord des vaisseaux des vikings, au x' siècle plus qu'au IX' siècle, règne un luxe insolent, fruit des rapines et des pillages (2). Les flancs étinccllont de couleurs éclatantes; la voile est parfois de soie pourpre, les agrès de cuir tressé et teint en rouge; à la pointe du mât, de petits dauphins d'ambre ou d'or, des oiseaux, des girouettes dorées indiquent la direction du vent. Sur la poupe des navires du roi Kanut, des statues de métal argenté répercutent par tout l'Océan les rayons du soleil. La proue, bardée de plaques d'airain et terminée par un éperon qui se relie à la ceinture de fer du navire (3), est couronnée d'une tête sculptée de dragon ou de serpent, insigne des principaux chefs. Mais la gueule du reptile n'écume plus de cette bave incendiaire que projetaient les siphons byzantins; elle ne gronde plus des détonations qui secouaient les protômes des dromons. L'imitation mala- avant d'un vaisseau serpent

. . „ . ., . . ou ESNÈQUE.

droite, si toutefois il y a eu iini-

U'a|ncs la tajjissciie de Baycux.

tation et non création spontanée, s'est arrêtée à la surface : tel un sauvage imagine ou

(1) La Saga de Fridtlijof le Hardi, trad. en français par Jules Leclercq, dans la Revue britannique, mai 1893, p. 51.

(2) Pour l'ainénafjeuient et le luxe des vaisseaux Scandinaves, voyez le Mémoire de Jal sur les navires des Normands, Archéologie navale, t. I, p. 121. — Riant, Expéditions et pèlerinages des Scandinaves, p. 52 : On mettait deux ou trois hivers à armer les Snekkjur qui, au xi'' siècle, portaient les pèlerins en Terre Sainte.

(3) Voyez les gravures de Strutt sur les antiquités maritimes de l'Angleterre reproduites par Jal, Archéologie navale, t. I, p. 142.

reproduit ^j;rosslèremcnt l'arme perfectionnée d'un 1)lanc.

Déjà, Tacite parlait avec admiration des navires des Suiones, dont les extrémités, taillées toutes deux en forme de proue, sont toujours parées pour l'attaque; les rames jouent lil^remont sur le plat-bord, et il siiftit, pour marcher dans un sens ou dans l'autre, de les transporter en avant ovi en arrière du tolet qui leur sert de point d'appui (I). Cette description convient aux bâtiments que les indigènes se sont plu à tracer sur les rochers des côtes de Suède, en mémoire peut-être de quelque victoire navale (2), à une époque imprécise, que certains savants reculent jusqu'à l'âge de bronze (lî).

Elle convient partiellement aux navires qui servaient de sépultures aux vikings.

C'était, en effet, la coutume de brûler en mer ou d'ensevelir les chefs illustres dans leurs bateaux de guerre (4) avec leurs destriers de bataille. En 1880, on exhumait, à Gokstad près de la côte occidentale du golfe de Christiania, un bâtiment de seize avirons par bande, contenant un squelette d'homme, ses armes et les os de deux chevaux : il remonte vraisemblablement à l'époque où les Norvégiens étaient encore païens, aux gi^andes pirateries du ix* siècle. Long de 22 mètres 76, large de 5 au maître-bau, profond de l mètre 75, il avait un déplacement de trente tonneaux et un équipage d'une quarantaine d'hommes. Son bordage de planches de chênes se relevait fortement aux deux extrémités. Au listel percé de trous qui couronnait le plat-bord,

(1) Tacite, De morilius Gennanorum, (•}m\). \l\v : Jfistoriœ, liv. V,p.23.

(2) Depping, ouv. cité, p. 42-44.

(3) 0. MoxTELius, The civilization of Sc/nvedeii in llealhen Times, trad. Woods. London, 1888.

(4) Werlauff, Mémoire sur la coutume des Scandinaves de brûler ou d'ensevelir les morts, dan.s les Antiquariske Annaler. Copenhajjue, 1827, t. IV, p. 275. — Loi de Frode le Pacifique, citée par Steenstrup, ouv. cité, p. 325.

i.i:.s \(tr, M AN O.S. *)»)

on attachait le has de la tente, soutenue d autre pari par trois supports sculptés, qui s'élevaient à plus de deux mètres au-dessus du plancher, dans Taxe du bâtiment. Les traverses, sous lesquelles on circulait à l'aise, portaient la vergue et la voile qu'on carguait au moment du combat ovi pendant la nage contre le vent. Le mât, maintenu par des haubans et des étais, avait une voile carrée, primitivement tissue de laine ou faite de peaux. A tribord arrière, un gouvernail d'une seule pièce, manœuvré au moyen d'une mèche longue ot mince, trempait dans la mer un large safran. Les avirons, (|ui ne reposaient pas sur le plat-bord comme jadis, passaient par des trous pratiqués dans le l»ordage à 0 mètre 47 au-dessus de l'eau. Un ingénieux système de planchettes, glissant sur des rainures, fermait les ouvertures quand il y avait lieu (1). Il n'y avait pas moins de trois barques pour le service du ])ord. On retrouva parmi leurs débris les restes du siège sculpté, d'où le chef commandait la manœuvre (2).

C'est là une de ces longues nefs que les Scandinaves menèrent aux plus lointains rivages, navires d'une structure si solide que les Norvégiens en ont conservé les formes générales pour leurs bateaux : proue surélevée, mât trapu chargé d'une vergue énorme, il ne manque au navire moderne, pour ressembler complètement à la longue nef, que

(1) NicOLAYSEN, Langskibel fra Gokstad — the viking s/iip front Gokstad. Kristiania, 1882, in-4'', 1 carte, 10 {jravures, danois et anglais. — N.-E. TuxEs, ancien directeur des constructions navales du Danemark, les Longues Nefs Je l'ancienne marine septentrionale, traduction Be.\uvois, dans les Mémoires des Antv/uaires du Nord, 1887, p. 277-296.

(2) M. George H. Boehmer a donné dans une série de gravures toutes les circonstances de cette belle découverte, la coupe du tunmlus funéraire, la mise à jour du liàtinient, sa reconstitution, les motifs sculpturaux des œuvres mortes et la disposition du gouvernail. (Prehistorical naval architecture of the north of Europe, dans V Annual report of the hoard ofrenents of the Smithsonian Institution, 30 juin 1891. Washington, 1892, in-8'', p. 618 et suiv.)

100 HISTOIRK nK LA MAIUNE FRANÇAISE.

rapparcil des rames (1). Les bancs des rameurs tenaient toute la larj^eur de la longue nef et portaient jusqu'à huit hommes : l'intervalle entre deux bancs, correspondant à une paire de rames, s'appelait riim (2) ; plus d'une fois, les sagas évaluent par rums la force d'un bâtiment, sans spécifier autrement le nombre d'hommes casés dans chaque compartiment. En moyenne, les vaisseaux de guerre avaient quarante hommes d'équipage; le bâtiment de Gokstad peut servir de modèle dans l'espèce (îî).

Il y avait différentes sortes de longues nefs : l'escute , skuta, au bas de Téchelle (4); Vask ou le skeid, qu'un auteur du x" siècle assimile à la trière latine (5) et avec raison, un skeid eut jusqu'à soixante-quatre rames et deux cent quarante hommes d'équipage (0); le dragon, dre/ii, construit de telle sorte qu'il figurait l'animal fabuleux, la tête à l'avant et la queue à l'arrière (7); enfin, les vaisseaux-serpents, les fameux snekkjiir chantés par les scaldes, admirés par l'empereur Alexis Gomnène (8) et

(1) Louis DE TuREMSE, SuT les côtes de JNorvècje, dans la Revue biilaiinicjue, 1893, 11° 2, p. 367.

(2) Cf. les exemples cités par Cleasby-Vigfusson, An Icelaudic-english dictionary. Oxford, 1874, in-4", art. ruai 4.

C3) C'est ce qui résulte des savantes recherches de Johannes Steenstrup (Études préliminaires pour servir à l'histoire des Normands et de leurs invasions, dans le Bulletin de la Société des antir/uaires de Normandie, t. X, p. 393-396.)

(4) Olaf Trygvason Surpi, cliap. Lxxxni, xLi. (Cf. Boehmer, Prehistorical naval architecture, p. 589-592 : le busse dont il parle n'était pas particulier aux Normands, mais à tous les riverains de la mer du Nord et bientôt de la Méditerranée.)

(5) Skeid; anglo-saxon « scaegdh trieris ». (Dictionnaire latin-anglosaxon du x*" siècle : Jal, Archéologie navale, t. 1, p. 160, 167.)

(6) Olaf Trygvason Saga, chap. cv. (Cf. Nicolaysen, ouv. cité, p. 231, 414.)

(7) Olaf Trygvason Saga, chap. i.xxxv ; Ma//niis the Good's Saga, chap. XX. (Cf. Boehmer, ouv. cité, p. 591.) — L'évangéliaire de Henri III (1039), à la Bibliothèque de Brème, représente un navire terminé à l'avant par une gueule béante de chien. Parmi les passagers, il y a deux saints dont l'auréole semble illuminer l'horizon.

(8) Snekkjiu-, lat. Hisnaechi, Snekki, franc. Esnèque. — Sur leur cons-

LES .NUU.MAlM)S. 101

i)roclés sur la tapisserie de Bayeux (1). Les emblèmes de l'étrave étaient mobiles, la législation païenne prescrivant de retirer tout visage hideux, toute gueule béante qui pût effrayer les génies tutélaires d'une contrée amie (2). Dans ce cas, l'équipage hissait souvent un bouclier au faîte du mat en signe de paix (3) .

Mais les vikings n'eurent point des attentions aussi délicates lors de leurs incursions en France (i). Un historien des cloîtres, en un tableau saisissant, peint l'arrivée de ces bétes sauvages émergeant d'une forêt de mâts (5). Sur leur férocité, les chroniqueurs français (6), anglais, espagnols ne tarissent pas : s'il est une gradation dans la cruauté, les Norvégiens l'emportaient encore sur les Danois (7). Des sacrifices humains, au départ, leur avaient rendu propice Thor, le dieu du tonnerre, et Odin, le protecteur suprême des marins. C'était la préface de leurs sanglantes entreprises. Dans l'espèce, les Norvégiens vinrent assez peu en

truction, cf. Scriptores soc. litt,' Islaud., t. VI, p. 134; cités par RiAST, Expéditions des Scandinaves, p. 52. — Encomium Enimœ, dans les Scriptores veruni Danicarum, t. 1, p. 476.

(1) La tapisserie de Bayeux, attribuée à la reine Mathilde, représente le départ de Guillaume le Conquérant pour rAnjjleterre. Elle a été reproduite par MoNTFAUCON (/e.>; Monumens de fa monarchie française. Paris, 1729, in-fol. t. I, p. 376\ et en dernier lieu par M. Jules Comte (/a Tapisserie de Bayeux, reproduction d'après nature en 79 planches phototypograpliiques. Paris, 1879, in-4'').

(2) Législation d'UIfliot en Islande. (Geffroy, l'Islande avant le Christianisme, p. 34, d'après le Landnama bolc, 4*^ partie, ch. vu.)

(3) Saxo Grammaticus, éd. MuUer, p. 116, 238. — Orderic Vital, t. IV, p. 30.

(4) Dans la tapisserie de Bayeux, les esnèques conservent encore leurs tètes de serpents ou de dra{]ons. Cf. la {gravure ci-dessus.

(5) Miracula S. Richarii, liv. II, chap. i, dans les Acta Sanctorum ordinis S. Benedicti, t. I.

(6) Di:uox DH s. QrENTiN, De morihus et actis primoruni Normanniœ duciun, éd. Lair, dans les Me'm. de la Soc. des Antiq. de Normandie.) t. XXIII, p. 277. — Mabillon, Annales ord. s. Benedicti, t. III, p. 655. — Cf. DozY, Re'herches sur l'histoire et la littérature de l'Espagne, t. II, p. 286-300. — Florez, Espaiia Sagrada, t. XVIII, p. 74.

(7) Guillaume de Malmesbury, Gesla regum Anglorum.

102 IlISlOlKi: IJK LA MAlUNE FRANÇAISE.

Neustrie. Les Normands qui s'y établirent considéraient le Danemark comme leur patrie d'origine (1).

Ne croyez point que ces barbares fussent dénués de toute stratégie. Leur esprit, fertile en ruses de guerre, savait, au contraire, tirer parti des moindres circonstances pour favoriser une surprise. Mas(|uée, la nuit, derrière quelque cap, leur flotte surgissait soudain au lever du jour devant une ville encore endormie; ou bien, par un clair de lune, les troupes de débarquements avançaient à marcbes forcées sur l'ennemi. Dans l'art des sièges, les Normands étaient passés maîtres, trompant les assiégés par quelque stratagème, entendement simulé ou faux départ (!2). Leur flotte leur servait toujours de quartier général ; ils la traînaient, au besoin, d'une rivière à l'autre, sur lui parcours de plusieurs lieues, car ces athlètes étaient aussi hauts et forts que légers et adroits. La flotte n'était, au début, que l'auxiliaire de larmée, elle n'eut point à engager les combats terribles qui illustrèrent les vikings du X' siècle. Et quand elle se trouva en conflit avec les vaisseaux du roi Alfred ou des Frisons, elle fut souvent battue (3). Mais elle remplissait admirablement le rôle d'éclaireur.

Les Normands savaient se renseigner sur l'adversaire et choisir, après une série de reconnaissances préliminaires, le but de leurs dévastations. C'est ainsi que la France devint pour eux une terre de prédilection, dès que la mort de Louis le Débonnaire mit aux prises ses trois fils.

Jusque-là, le prestige qui s'attachait au titre d'empereur avait été la seule 8auve{;arde de Louis le Déljonnaire; toutes les mesures de défense étaient tombées en désuétude, et le roi de Danemark lui-même, Oric, faisait en quelque sorte la police de nos côtes en châtiant les pirates coupables d'in-

(i) Steenstrip, Eludes préliminaires, p. 216-231, 296, 411. (2) Cf. les textes réunis par Steenstiîup, ouv. cité, p. 405.

(3; fSTEENSTRUP, p. 308.

cursions sur les terres impériales (1). En 841, ses bonnes dispositions disparurent. Les pillards eurent toute latitude d'exercer leurs ravages, tandis que les trois fils de Louis, armés les uns contre les autres, allaient se livrer la bataille de Fontenoy. Du 1 i au 2i mai, le pirate Oscher pillait les bords de la Seine, Foutcnellc, Jumièges, Rouen (2), ouvrant la série des incursions périodiques des Normands.

A les raconter, je ne m'attarderai pas longtemps. D'autres ont reconstitué avant moi ces lugubres annales, où l'on chercherait vainement à glaner quelque action glorieuse à l'actif de nos marins. Détrempé par les guerres civiles, le courage, chose inouïe, semble avoir disparu presque partout de la terre de France, où pendant un demi-siècle les ruines s'accumulent.

842. Quentovic, célèbre pour son commerce et dotée d'un atelier monétaire, est à jamais ruinée (3), Amboise brûlée pendant que ses habitants attendent les envahisseurs sur une autre route (-4); Marmoutier est battu en Ijrèche (5).

Le 24 juin 843, les Nantais, faute de garder leurs murailles, sont surpris par une nouvelle flotte, appelée peutêtre par un des leurs, Lambert, que le roi a frustré du comté de Nantes. Dans l'église Saint-Pierre-Saint-Pol, ils se laissent égorger; l'évéque Gunhard tombe fi'appé à mort près de l'autel de gauche. .Si grand est le butin que les Norvégiens ne peuvent s'entendre pour le partager : pendant qu'ils se battent dans l'ile d'Her ou Noirmoutiers (6),

(1) Annales de S. Berlin, aiin. 838, éd. Dehaisne pour la Société de l'Histoire de France. Paris, 1871, in-8", p. 27.

(2) Ibidem, ann. 841. — Fragmenta Chronici Fontanellensis, dans les Mon. Germ. hist., t. II, p. 301.

(^3) BoucHËiî, Recherches sur l'ancien port de Quentovic. Paris, 1831.

(4) Gesta dominorum Ambasiensium.

(5) De Gestis consiilum Andegavensium .

(6) Chronicoii Nannetense, éd. Merlet, p. 14. — Les assaillants auraient été (les Norvégiens de Westfold, « Westfaldingis » , suivant une chronique. (Cf. Depping, ouv. cité, p. 102, n. 1.)

104 IIISTOIKE DE LA MAUIM-: FRANÇAISE.

leurs prisonniers s'évadent. Un échec à la Corogne infligé par les montagnards de Ramire, roi des Asturies, n'empêcha pas les Normands, les Mages comme on les appelait chez les musulmans, d'insulter Lisbonne et d'occuper Séville le 1" octobre 814 (1). Ils délogèrent à l'approche de quinze vaisseaux ennemis. L'émir Abdérame II, aussitôt après leur départ, s'empressa d'organiser un arsenal bien muni de vaisseaux, de machines de guerre et de naphte et d'enrôler, avec des appointements élevés, des marins andalous. Aussi les mages, quatorze ans plus tard, trouvèrent à qui parler; des vaisseaux musulmans étaient en croisière depuis les frontières de France jusqu'à l'e.vtrémité de la Galice.

Quel contraste entre l'ingénieuse prévoyance de l'émir et la mollesse de Charles le (îhauvc ! Les cent vingt voiles de Ragnar ou Régnier, remontant impunément la Seine, pénètrent dans les faubourgs de Paris le jour de Pâques 846 et chargent les belles poutres de sapin enlevées à l'église de Saint-Germain-des-Prés, sans que Charles ose quitter l'enceinte fortifiée de l'abbaye de Saint-Denis (2) et tomber sur des troupes décimées par une cruelle épidémie. Bien mieux, il leur verse comme viatique et rançon sept mille livres (3) ; c'était une prime à la piraterie.

L'invite fut entendue. Les bandes se multiplièrent. De retour d'Espagne, lune d elles s emparait de Bordeaux (4).

(i) Récils d'Abu-Bekr Mohammed ibn-Oinar ibn Aljdo'1-Aziz, mort en 977 de notre ère, d'Ihn-Adhari et de INowairi, dans Dozy, Recherches sur l'histoire et la littérature de V Espagne pendant le moyen âge, 3'' éd., 1881, in-8", Append. XXXIV. — A.-K. Fabricius, la Première Invasion des Normands dans l'Espatjne musulmane en 844, Congrès des Orientalistes. Lisbonne, 1892, in-8".

(2) Annales Xantenses, dans les Mon. Gcrm. liist., Scriptores, t. II, p. 228. — Annales de S. Bertin, ann. 845. — Aimoin, Miracula S. Geimani, liv. I, p. 10.

(3) Vita S, FaroniSf dans les Acta Sanclorutn ordinis S. Bcncdicti, t. II, chap. cxxui.

(4) Annales de S. Bertin, ann. 848 et 849.

Roric enlevait la ville de Dorestad pour venjjer la niorl de son frère Héviold, et obtenait ensuite, piquant contraste, d être investi du commandement de la ville, à charge de protéger contre ses compatriotes les côtes de Frise (1). Son neveu Godefroi, tils de la victime, n'avait pas désarmé. Après quelques ravages en Frise, il entrait le 9 octobre 852 dans la Seine, en compagnie d'un autre chef arrivé peutêtre d'Irlande et nommé Sydroc. Ils succédaient à Oscher, revenu l'année précédente poursuivre ses pillages. A la rencontre des deux chefs accoururent Charles le Ohauve et Lothaire, dont les armées occupèrent les deux rives du fleuve. Les pirates hivernèrent tranquillement dans 1 lie d'Oscelle, une des îles voisines de Jeufosse, à un endroit où les hauteurs presque à pic qui !)ordcnt la rivière rendaient leur position inattaquable (2). Il fallut traiter avec eux.

Le 18 juillet 855, Sydroc reparaissait sur le théâtre de ses exploits avec Biern, pirate de la Loire, qui construisit un château fort dans l'île d'Oscelle. Ce fut le signal de coups de main ininterrompus. Charles le Chauve se décidait enfin en juillet 858 à opérer une descente dans lîle avec la plus grosse flottille qu'on eût vue depuis longtemps; la flottille tomba aux mains des pirates; lui-même échappa par miracle, son bateau, dont on avait perfidement coupé lamarre, faillit dériver au milieu des ennemis. Trahi parles partisans de son frère Louis le Germanique, le roi accepta, pour expulser les Normands de la Seine, l'offre de services de leurs compatriotes de la Somme (3). Wéland, chef des nouveaux auxiliaires, investit immédiatement l'île et le

(1) Annales Fuldenses, ann. 850.

(2) .1. Lair, les jXorwands dans l'île d'Oscelle (^855 à 861), extrait des Mémoires de la Société hislovique et archéologie/ ue de Pontoise et du

Vexin, t. XX, p. 9 à 40, tirage à part, p. 8.

(3) S'a|;irait-il de ce traité dans une constitution de Charles le Chauve donnée à Quierzy en 861 : u Ad naviuni compositionem et in Nortmannoruni causa... » (Boretius-Ktwuse, n" 274, t. II, p. 301.)

IO(i HISTOIRE DK LA MARI^E FRANÇAISE.

château d'Oscelle à la tête de deux cents navires. Une soixantaine de ses barques remontent l'Epte et, traînées à terre prohaUlement entre Gasny et la Roche (1), à travers le col d'une presqu'île, viennent fermer le blocus en amont de la Seine. Les assiéjrcs affamés composent moyennant six mille livres, ce qui ne les empêche point d hiverner dans le pays, à Saint-Maur-des-Fossés. Mais Charles le Chauve leur coupa la retraite au moment où leurs barques tentaient de surprendre Meaux et les obligea à capituler au pont de Trilbadou, à une lieue en aval de la ville. Afin de leur fermer désormais la Seine, il commençait en juin 862 le Pont de l'Arche commandé parle château neuf de Pistes (2) et probablement aussi par deux forts élevés aux extrémités du pont (;i).

Les travaux furent poussés si mollement que, quatre ans après, les ouvrages de défense n'étaient pouit termniés. On ne s'étonnera donc pas de voir l'ennemi remonter jusqu'à Saint-Denis et Melun, rançonner le pays et imposer à quatre mille livres pesant d'argent le prix de son départ (4).

La bande des anciens châtelains d'Oscelle était allée s'établir dans les îles de la basse Loire. Depuis l'année 853, une autre troupe était retranchée dans l'île de Biesse près de Nantes. Elle avait voulu se réserver comme un monopole l'exploitation du fleuve, refusant le passage à la flotte de cent barques commandée par Sydroc ou Sidric. Mais après une furieuse attaque des nouveaux arrivants, elle céda et se jeta ensuite sur les côtes du pays de Vannes (5). L'état de guerre permanent qui existait entre le comte de Bretagne, Salomon, et Robert le Fort, comte d'Outre-Maine,

(1) Annales de S. Berlin, ann. 861. — Lair, ouv. cité, p. 14-17.

(2) Annales de S. Berlin, ann. 862. — Lair, ouv. cité, p. 19.

(3) Chronique d'Adon, ann. 862.

(4) Annales de S. Berlin, ann. 866.

(5) Annales de S. Berlin, ann. 853. — A. DK La BoniiEiiiK. Histoire de Bretayne, t. II, p. 77.

permit aux pirates de s'installer solidement. Le premier ne dédaigna point leurs services pour défendre son indépendance (l), tandis que Robert, leur ennemi acharné, tenta d'arrêter leurs incursions dans les vallées de la Loire. Il surprit un jour leur flottille, qui s'enfuit en laissant douze barques entre ses mains. En juillet 8()0, il la cernait de nouveau à deux lieues d'Angers : les Normands et les Bretons, leurs alliés, se jetèrent dans une église qu'ils aperçurent au bord de la rivière et qui subsiste encore, c'est l'église de Brissarthe. Investis aussitôt, ils firent à l'improviste une sortie sur les troupes fatiguées de Robert, tuèrent le redoutable chef et son allié Rainulfe, comte d'Aquitaine, et mirent en fuite ses soldats {"2) .

Hugues l'Abbé, comte de Touraine et d'Anjou, essaya de déloger les Normands de l'île fortifiée où ils entassaient leurs rapines. Il échoua complètement (S71) (H). Deux ans après, sa visite lui était rendue : les Normands occupaient sans coup férir la ville d'Angers et installaient à l'abri des hautes murailles romaines de la cité leurs femmes et leurs enfants. Cette fois, Charles le Chauve, effrayé de les voir au cœur du royaume, marcha contre eux; Salomon, comte de Bretagne, s'ébranla aussi; ce fut à lui qu'on dut la reddition de la place. Il suggéra l'idée de détourner la Maine, dans laquelle les barques normandes étaient mouillées (4). C'était enlever aux assiégés toute chance de salut; ils prirent peur, entrèrent en composition, livrèrent la ville et promirent de quitter au printemps les îles de la Loire. Mais leur intervention dans la guerre entre les deux fils de Noménoé,

(1) A. DK La BORDKRIE, t. II, p. 88.

(2) Annales de S. Berlin, ann. 856. — Brissarthe, Maine-et-Loire, arr. Segré, canton Chàteauneuf-sur-Sarthe.

(3) Ibidem, ann. 871.

(4) Ibidem, ann. 873. — C. Port, Dictionnaire historique de Maine-et- Loire, art. Reculée. Le lit artificiel creusé par les Bretons se retrouve dans le canal qui passe à l'ouest de l'ile S. -Jean.

108 HISTOIRK IIE 1>A MAKIMK FRANÇAISE.

successeurs de Salomon, leur servit de prétexte à rester encore.

Loin de tenir la main à l'exécution du traité, Charles le Chauve s'abaissa jusqu'à se soumettre aux conditions draconiennes d'une bande stationnée sur la Seine : il acheta cinq mille livres son départ (877) (1).

En 880, de nouvelles troupes de pirates arrivèrent par les vallées de l'Escaut et de la Somme, ne laissant intact aucun moutier. Mais le 3 août 881, elles furent mises en déroute au combat de Saucourt en Vimeu (2), qui eut un grand retentissement sans avoir été des plus glorieux (3) : les vaincus avaient même failli triompher dans un retour offensif. L'année suivante, ils prenaient une revanche complète en poussant une pointe jusqu'à Reims (4); il fallut financer à nouveau pour obtenir leur retraite (5).

En 885, les Normands tournèrent leurs armes contre la capitale. Exaspérés de l'assassinat de l'un des leurs, Godefroy, ils criaient vengeance. Toutes leurs bandes se donnèrent le même rendez-vous : il en vint du Bessin, de la Loire, de l'Escaut; il en vint même d'Angleterre à la suite d'un échec infligé par les navires garde-cotes du roi Alfred (6). Elles défdèrent devant Rouen qui fut emporté le 25 juillet (7), devant Pontoise qui capitula, et le 25 novembre elles alignèrent leurs sept cents barques sur une longueur de deux lieues en aval de Paris. La Cité, enveloppée d'une enceinte de murailles, barrait le fleuve de ses

(i) Annales de S. Berlin, ann. 87(i, 877. — Capitulaire de Qiiicisy-sur- Oise, juillet 877.

(2) Hariulf, Chronique de i'abbayc de S. Riquier, éd. F. Lot. Paris, 1894, in-8", p. 143. — Annales Vedastini, ann. 881.

(3) F. Lot, Gonnond et Jsembard, dans la Romania, t. XXV JI, tirage à part, p. 3.

(4) YLOnokwo^Hisloria Eeniensis c<clesiœ,é{\. Couder(;,liv. lll,cliap. xxiii.

(5) Annales Vedastini, ann. 884.

(6) Ff.oiiENï. WiGORN., Chronicon, ann. 885.

(7) Annales Vedastini, ann. 885.

r,K.S NOltMA.N US.

deux ponts, défendus à leur extrémité par des tours. lA l'évéque Gozlin pas plus que le comte Eudes n'étaient décidés à livrer le passage (I).

Aucune attaque ne réussit contre les tours de la rive droite, ni la sape, ni Tassant, ni les châteaux roulants qu'on poussait contre les fossés préalablement comblés avec les cadavres des prisonniers. Les brûlots lancés contre le j^rand pont furent écartés. Seidc, la tour de la rive gauche succomba, parce qu'une crue subite l'isola de la cité en emportant le petit pont. La cité repoussa toutes les escalades, et les habitants harcelèrent l'ennemi par de fréquentes sorties, de façon à seconder les troupes de secours amenées par le comte Henri de Saxe, puis par Charles le Gros. Le résultat, après dix mois d'un siège héroïque, fut celui-ci : le stupide monarque, au lieu d'attaquer les assiégeants et d'achever la victoire, paya leur retraite, concédant même ce que les Parisiens avaient refusé, la faculté de remonter la Seine jusqu'en Bourgogne; Sigefroy, le viking en chef, profita de la permission pour dévaster toute la Champagne.

Cependant, à l'avènement du roi Eudes en 888, la défense commença à s'organiser. Les Normands subirent plusieurs échecs à Montfaucon en Argonne, en Bretagne et devant Saint-Omer (2). Leurs bandes quittèrent même la Bretagne et la Flandre pour guerroyer en Angleterre contre le roi Alfred; durant quelques années, le pays respira.

Une évolution commençait à s'opérer dans l'esprit des vikings. Frappés de la richesse du sol, beaucoup d'entre eux, et des plus considérables, Wéland, Hastings, Ketil, demandaient le baptême pour se fixer paisiblement en France. Huncdeus se convertit en 896, ce qui ne l'empêcha

(1) Abbon, Lutetia Paiisioiutii a Noimann. olisessa, éd. et trad. Taranne. Paris, 1834, m-8°.

(2) Annales Vedastini, ann. 888, 891. — Mircu-ula S. Bertini, liv. Il, chap. VI.

1)0 HISTOIRE DE T. A M A I! I N E KUANÇAISE.

polnl de se conduire en pillard. Il allait être imité par son neveu RoUon, le fondateur du duché de Normandie.

Proscrit du Danemark (1) pour avoir donné asile à des jeunes f,ens expulsés du pays en temps de disette, Rollon se trouvait dans la nécessité de se créer une nouvelle patrie. Diverses aventures à Scancy, en Angleterre et en Flandre précédèrent son arrivée en France. Débarqué à Rouen, en 911, dans la petite île de Saint-Martin-de-la-Roquette (2), il s'y établit solidement et fit preuve, dans ses engagements contre les troupes franques, des qualités militaires de sa race. Un jour entre autres, serré de près par la cavalerie franque au moment d'embarquer son butin, il se fait un retranchement des cadavres à demi écorchés des bestiau.v qu'il emmène : les chevaux se cabrent devant l'horrible obstacle, et lui se rembarque tranquillement (3).

Au lieu de continuer des efforts superlius pour expulser Rollon, Charles le Simple accepta les faits accomplis : par le traité de Saint-Clair-sur-l'Epte, en 91:2, il lui concéda toute la partie de la Neustrie qui est devenue la Normandie. La province retrouva enfin la pai.x qu'elle avait perdue depuis un siècle. Pour y ramener la tranquillité, Rollon s'inspira de la législation du roi danois Frode le Pacifique, législation très rigoureuse , parce qu'elle s'appliquait aux armées en campagne (4) ; et il réussit si pleinement à rendre la prospérité à la province que sa mémoire y resta populaire pendant des siècles.

En 94() et en 902, il y eut un retour offensif des rois de

(1) Steen.stuup, dans une étude serrée sur Rollon (oui», cilé, p. 257- 291), rejette l'identiHtation de Rollon avec le vikinj; norvégien Rolf le Marcheur et adopte le récit de Dudon (p. 165).

(2) Actuellement l'enclos, dit la Cour Martin, au bas de la rue du Grand- Pont. (E. DE Fréville, Mém. sur le commerce de Rouen, t. I, p. 86.)

(3) DunON, p. 165.

(4) Stekn.sthup, ouv. cité, p. 373. — Guillaume de .IdmiÈges, liv. II, chap. 20.

f.KS NOiniANDS. 111

France conti'c le duché normand. Il l'ut repoussé. Mais, la seconde fois, le duc Richard I" avait appelé ses compatriotes à son aide. Les pirates danois, cantonnés à Jeufosse, ravagèrent la vallée de la Seine et le pays chartrain. Richard voidut les conjjédier après la paix, mais il essuya un refus et dut né}];ocior durant un mois pour les engager à partir. Il leur fournit des vaisseaux, des vivres et des pilotes du Cotentin pour les conduire en Espagne (juin 9(>()) (1). Instruits par cette leçon, les ducs eurent soin désormais de ne plus laisser prise au.v pirates. Quand Richard II signa avec le Danemark un traité d alliance contre TAngleterre, il ne reconnut à ses alliés qvie le droit de vendre leur butin en Normandie et d'y déposer leurs guerriers blessés ou malades (2). A la fin du siècle, il n'y avait plus entre les Normands et leur pays d'origine que des relations purement commerciales (3).

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