‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 14 sur 72 · NORMANDS DE FRANCE · texte numérisé non relu

NORMANDS DE FRANCE

Les origines de la langue maritime du Ponant.

Dans la prise de possession de la Neustrie, les Normands montrèrent une stratégie prudente, à en juger parle nombre des /longues (4), d'où leurs vigies surveillaient la plaine et les navires en mer. En cas d'alerte, vuie prompte retraite

(1) F. Lot, les Derniers Carolingiens (954-991), fascicule 87 de la Bibliothèque de l'Ecole des Hautes-Etudes. Paris, 1891, ia-8". p. 41, 56,

(2) Guillaume de Jumikgks, liv. V, chap. 7.

(3) E. DE FrÉville, Me'm. sur le commerce de Rouen, t. I, p. 88.

(4) « Hauteurs » fortifiées : Cf. ail. hoch, « haut ». — Sur les hougues, on lira avec fruit Gustave Dupont, Histoire du Cotentin et de ses îles. Caen, 1870, in-8", t. I, p. 148, 165.

]lo IlISTOlllK DM I.A MAIUNF. FRANÇAISE.

au sommet de ces hauteurs, derrière une digue (l) flanquée d'épaulements ou wardes (2) , les mettait à couvert de toute attaque. De leur aire ils fondaient sur les assaillants, après avoir juré à la manière Scandinave, en frappant leurs l)Oucliers de leurs haches danoises, de combattre jusqu'à la mort (3). Au nord-ouest du Gotentin, au nord des terres longtemps occupées par les Bretons, ils s'étaient ménagé un refuge à l'abri d'un retranchement d'une lieue et demie de long, le Hague-Dike (4), qui rappelle le Danevirk du Jutland. C'est près de là qu'ils repoussèrent, en lui faisant subir de grandes pertes, une flotte anglaise envoyée contre eu.x (K)00) (5).

L'isolement des populations et l'arrivée des bandes amenées vers le milieu du x' siècle parles soixante navires d'Harold conservèrent longtemps le paganisme (6) et la langue noroise dans la presqu'île contentinaise, que prolongeait au sud-est un autre milieu imprégné d'éléments germaniques, rOtlingic saxonne. A Rouen, le roman prédominait dès le X" siècle : et à Bayeux comme à la cour ducale (7), la disparition de l'idiome Scandinave n'était qu'vine affaire de temps, d'un temps désormais proche, le xi' siècle.

Bien que l'occupation normande n'ait point été, comme en Islande, la colonisation d'un désert, mais bien la con-

(1) Norois dik. (Gleasby-Vigfusson, Icelaiidic-Eiiglish dictioiiary. Oxford, 1874, in-i". C'est à ce dictionnaire que j'emprunterai désormais les termes norois. Je ferai observer toutefois que, faute de caractères, je ne pourrai rc[)roduire certaines lettres particulières au norois.)

(2) Norois varllia, « monceau de pierres » .

(3) Wace, Romande Rou, t. I, p. 106.

(4) Dupont, Histoire du Cotentin, t. I, p. 150. — De Gerville, Recherches sur le Uaipiedike. (^Mém. de la Soc. des Aiitir/. de Normandie. Caen, 1833.)

(5) Guillaume de Jumiègk.s, liv. V, cliap. 4.

(6) Sur la survivance du pajjanisme au x*^^ siècle, cf. Lot, les Derniers Carolingiens, p. 56, 357.

(7) Guillaume be .Jumikges, liv. III, chap. 8. — Dudon, De nioribus et actis primorum Nonnnndiœ diicum, dans les Mémoires de la Société des untii/uairus de IS'oniuiiidic, t. XXIII, p. 221.

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quête d'un pays riche et peuplé, des femmes en assez grand nombre prenaient place abord des vaisseaux-serpents. Elles passaient l'hiver dans les cantonnements de l'armée ou dans l'île choisie comme quartier général : les Parisiens durant le siège les entendaient bercer de tristes cantilénes l'agonie des Danois blessés (1). Mais plus d'un conquérantprit femme en Neustrie. Une fois de plus, la loi qui régit les conquêtes, le choc en retour de la race civilisée des vaincus sur l'armée victorieuse des barbares, se vérifia. Les enfants de Normands et de Neustricnnes apprirent la langue maternelle, sauf les termes inaccessibles à la femme, le langage des marins, des pirates, des pécheurs (2).

Dans cet ordre d'idées, il ne subsista du latin que quelques noms de navires; nef, coque, coquet, arcbellois, cscaffe, tronc (3), et quelques vocables essentiels : voile, gouvernail, ancre, rames ; quant aux réminiscences classiques des hagiographies ou des épistolaires, on ne peut les considérer comme des expressions d'un usage courant (4).

Le vocabulaire latin, fortement entamé par la masse imposante des termes de guerre, d'équipement et de construction importés par les Francs, fléchit donc une nouvelle fois sous la poussée des vocables maritimes d'origine noroise. Plusieurs de ces derniers existaient déjà dans la langue franque (5) , sans que nous puissions — faute de textes maritimes antérieurs à l'invasion normande — en faire le

(1) Abbon, Lutecia Parisiorum obsessa, liv. I, vers 125. — Steenstrup, ouv. cité, p. 319.

(2) Sur la persistance de la lanjjue noroise, cf. Steenstiuip, ouv. elle, p. 301.

(3) Exemples du xiv° siècle. (Cli. de Rouillaiid de Beaurefahîe, Recherches sur le Cloj des galées de Boueu, p. 35, n. 1.) — » Navis, concha, conchetta, archirnmaj^jus, scapha... » (Dictionnaire latin et anjlo-saxon du x" siècle, dans Jal, Archéologie navale, t. I, p. 159.)

(4) Cf. un récit de naufrage dans la vie de S. Bernard de Tiron, xu* siècle. (MiGNE, Patrologie latine, t. CLXXII, col. 1386-1387.)

(5) Gaston Paris, la Littérature française au moyen âge, xi'^-xiv'^ siècle. Paris, 1890, in-8', p. 22-24.

départ et donner une autre preuve de leur existence que la diffusion du vocabulaire nouveau le long du littoral de l'Océan, sur des rivages où les Normands séjournèrent à

peine.

Par le fait même de leur nombre, les vocables norois se sont maintenus jusquà nous, sans laisser tomber hors d'usage beaucoup des leurs. Ainsi la terminologie de nos Ponantais est le dernier vestige d'un idiome disparu, idiome des runes inscrits sur les lions du Plrée et, vers le pôle, sur les rochers du Groenland, idiome des sagas islandaises (1), où nous retrouvons la racine et le sens primitif de nos termes de marine les plus usuels.

C'est au XII' siècle seulement qu'on peut dresser, à laide des romans, des lais, des chroniques, la nomenclature de la langue maritime des Normands (2). Pour la compléter (3), il faut descendre encore deux siècles, en ayant soin de laisser de côté les mots exotiques qui commencent alors à s'acclimater à liouen (4).

Les 'whalmans (5), les baleiniers, formaient à Caen une

(1) Pour la bibliograpliie des sources noroiscs, consulter CLf;ASBY-ViCFUs- SON, préface, p. X.

(2) Jal, Méuioire sur les principaux passages maritimes de quelques poètes français des xn' et xiii'^ siècles, dans son Archéologie navale, t. I, p. 169. Ces passages sont tirés des romans de Brut et de Rou, par Wace, de Tristan et àEustaclie le Moine, du lai à'Havelok le Danois et de la Chronique des ducs de Normandie, par Benoit.

(3) Worsaae a reconnu dans notre langue maritime l'existence de mots norois : mais il en relève un très petit nombre. [An account of the Danes and Norwegians in England, Scotland and Ireland. London, 1852, in-12.)

(4) Ch. BuÉaud, Compte du Clos des gale'es de Rouen au \i\' siècle 1382-138V). Rouen, 1893, in-8". Dans ce compte, nous le verrons plus

tard, deux idiomes maritimes bien distincts coexistent, et nous saisirons sur le vif la pénétration de la langue ponantaise par l'idiome levantin. Je n'utiliserai ici que le vocabulaire des charpentiers normands constructeurs de barges, en élimina :il toute la terminologie des galères construites par des méridionaux-

\5) Les mots tombés hors d'usage sont marqués d'un astérisque. J'indiquerai ceux d'entre eux qui ont persisté dans le patois normand. Tous les mots en italique sont d'origine Scandinave, ou parf--* franque et anglosaxonne.

puissante corporation (1). Si loJial^ pour désigner la baleine, est vite tombé d'usage, combien d'autres termes de pèche subsistent encore dans le patois normand, marsouin^ orphie^ milgreux, hà, flondre, roque... (2).

Petits et grands, tous les navires germaniques trouvent droit de cité en Normandie, bien qu'ils fassent pour la plupart double emploi avec les bâtiments préexistants. Voici, à côté de l'escaffe latine, V esquif et Veurengue^ Vœrendscip saxonne traduite par « scapha " dans le dictionnaire bilingue du X' siècle; le thouret, ])ateau passeur analogue au thurruc anglo-saxon (3) ; le crayer ou la crayére (4), bâtiment de haute mer; le vaisseau-serpent lui-même, V*esnèque (5) ; enfin la barque dont Abbon constatait lui-même l'origine Scandinave :

Exstat eas moris vulgo barcas resonare (6), disait-il en parlant des embarcations des Normands devant Paris. Mais descendons dans le détail des termes de construction navale.

Il est si naturel à l'esprit de se représenter la quille (7) comme l'épine dorsale du navire, que l'image a été employée plus d'une fois par les écrivains. C'est, dit l'un d'eux, Il la crête et eschine au long de la galée et au fon par dehors (8). » " Par dehors " n'est pas une superfétatior

(1) Gartulaire de S. -Etienne de Caen, ann. 1098. (E. dk Frkville, Méin. sur le comm. de Rouen, t. I, p. 178.)

(2) JoRET, Des caractères et de l'extension du patois normand, apud Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie, t. XII, p. 97 et suiv.

(3) Cf. JiL [Archéol. nav., t. I, p. 159), pour le glossaire latin-anjjlosaxon, et Ch. de Beaurepaire [Reclierches sur le Clos des calées de Rouen, p. 35) pour les noms de navires normands aux xiv'-xv'^ siècles.

(4) Norois kregher. (Cari Gustaf Styfie, Bidrag till Skaiidinaviens liistoria. Stockholm, 1870, t. III, p. 233.)

(5) Cf. plus haut. — Esni'ge. (Wace, le Roman de Rou, éd. Hugo Andresen. Heilbronn, 1877-1879, 2 in-8", 3*^ partie, v. 9875.)

(6) Abbos, liv. I, vers 30.

(7) Norois kjoll, a. haut-ail. kiol, a. s. eeol, ail. kiel.

(8) Philippe de MaiziÈRES, le Songe du vieil pèlerin, ms. franc. 9200, fol. 307. Il parle de la carène, qui est, dans le Levant, synonyme de quille.

oiseuse, car la quille est doublée, du côté de Tintérieur, par une autre pièce de bois, la carlingue (1), qui s'applique exactement sur elle. Les varengues (2) s'adaptent à l'épine dorsale pour former les côtes. Elles sont prolongées par des genoux. Aux extrémités de la quille, deux fortes pièces, Yétamhot (3) et Yétrave (4), dessinent par leur courbe ce que seront l'avant et l'arrière, originairement semblables et également eftilés.

La carcasse, ainsi constituée, est fourrée d'une double couche de planches : intérieurement de vaigres (5), extérieurement de bords ((>) disposés à clin, c'est-à-dire à recouvrement, et non point ajustés à joints lisses. Par extension, bord désigna l'un des flancs du navire, styri-hord (7), « le bord du gouvernail » à droite, et hak-hord (8), " le bord derrière » à gauche : styri-bord, estribord, est devenu par corruption tribord; l'étymologie de bâbord est plus facile à reconnaître.

Les flancs sont reliés par des poutres, des bans (9), qui consolident la charpente et supportent le pont, le tillac (10).

A l'arrière, la dernière pièce de bois qui sert à affermir la poupe s'appelle le hourdis (11).

(1) Callengue (1379. Bibl. nat., ins. franc. 26016, p. 2578), calengue (Brkard, p. 75, 77.) — Dan. kiolvin, suéd. kolsvin.

(2) JNor. rang, suéd. wràngcr. — Le mot genous en ce sens est usité dès le XIV* siècle. (Ijréard, p. 77.)

(^3) Anciennement étambord. — Nor. stafii ou statua, et bovdhi.

(4) Estrible. (Bréard, p. 77.)

(5) Dan. vaeger, suéd. vagare.

(6) Bors. (Bréard, p. 77.) — Nor. bovdhi.

(7) En norois, ou encore stjôrn-bordhi. — L'expression «tribord a été d'un usage courant en France jus(ju'en ce siècle.

(8) Ou bak-bordhi en norois, de bak qui signifie « derrière » sans qu'on puisse savoir l'origine de cette dénomination.

(9) A. s. baie, « poutre ". — Bau [Dictioiinaire de Nicot, 1584).

(10) Tilac de desus et tillac de dessoubs. (BrÉard, p. 75, 81. "1 — Nor. thilja, «plancher " , de thil, « planche >' .

(il) Nor. hurdh, goth. haurdsv — ■ Hourdeis. (BrÉard, p. 77.)

Le long du hordage sont fixés des tolets (1) d'arrêt avec des estropes (2) de cuir pour les rames.

Le mât (3) est planté sur la carlingue. A son passade au travers du tillac, il est serti par Vétamhrai^ — culotte ou étanche-braie, explique Jal, — qui empêche Teau de couler dans l'entrepont (4). Ingénieuse explication, trop ingénieuse, ot bien vite écartée par la forme primitive du mot, les tamhres, les tamhroiz (5). Ce n'était point une culotte, mais des bouchons! \. défaut de braies, le mût possédait du moins des cravates, des haubans (G), dont les extrémités venaient se fixer par des vers-hauhans sur les bordages. D'autres cordages, les étais (7), le soutenaient d'avant en arrière contre les fatigues du tangage et empêchaient sa tête, la hune (8), de branler.

La vergue, au contraire du mât, est essentiellement mobile, et je vois dans cette qualité l'origine de son nom, bregtha, » mouvoir (9). " L'étymologie est des plus compatibles, il me semble, avec l'anglo-saxon gyrd, l'anglais ^arc? où la dentale primitive a subsisté. Mais qu'on ne me donne point comme étymologie le latin u virga (10) n : un vers de

(1) A. s. tliutl = latin « scalmus », angl. thole. (Jal, Arch. nav., t. I, p. 167.)

(2) Angl. sirop.

(3) Maz [Chanson de Roland, vers 186). — Nor. mastr, ail. mast.

(4) Jal, Glossaire nautique, p. 663, estambraye. — Jal ne raisonne que sur des ouvrages du xvn'^ siècle, les Merveilles de la nature, du V. René François (1629), l'Hydrographie navale, du P. Fournier (1643), etc. D'où son erreur.

(5) Brkard, p. 77, 80. — Nor. tappr.

(6) Hobans (Wace, Li romans de Brut, éd. Leroux de Lincy. Rouen, 1836-1838, 2 in-8», \. 11487), vers haubens et haubens (Bréard, p. 74, 81.) — Nor. hijfud, Il tête » , benda, » lien » .

(7) Estuinc (Wace, vers 11508), estuinc {Vie de S. Giles, 885), estuins (1369, inventaire de barge à Harfleur. Bibl. nat., Fr. 26009, p. 818). — Nor. staethingr.

(8) Nor. hunn.

(9) En norois.

(10) Jal, Archéologie navale, t. I, p. 162, et Glossaire nautique.

la chanson de Roland où u vernes (l) " s'assonance avec <i lanternes " suffit à l'exclure.

La vergue est serrée contre le mâtpar des*V/re/zc5 (2) dont l'ensemble forme un collier mobile, le raccage (3). L'appareil de cordages qui la met en mouvement est assez compliqué. Veut-on la descendre ou la monter? On lâche ou on haie un -hetas (4), appelé aussi -ayssas (5), parce qu'il a pour fonction de hisser. Le betas n'est pas directement frappé sur la vergue, mais sur Vitague (G) qui glisse sur une rouelle et saisit la vergue par le milieu. De droite à gauche, dans le sens horizontal, les mouvements sont imprimés à la vergue par les bras (7) fixés à ses extrémités.

Dans toutes les langues germaniques, la voile était appelée segel{S) : nous en retrouvons un vestige dans l'ancien terme *sigle et dans sigler (D). Il est difficile d'expliquer pourquoi les Normands, dès leur arrivée sur nos côtes, ont adopté le mot roman voile (10). Sous cette mutation de mots, faut-il chercher une modification plus profonde, l'abandon des segels de parchemin pour les voiles de chanvre? Peut-être; toutefois les Normands connaissaient déjà le dernier genre de

(1) Vers 186. — Vergue (Inv. de barjje en 1369. Bibl. nat., Fr. 26009, p. 818).

(2) Dronc (Bréard, p. 74). — ISor. titronijua, haut-ail. tltiingan, an"!. to thi-ong, « presser » .

(3) La raque (BuÉaiu), p. 74). — Nor. rakki, A. s. racca =: en latin « an- {{uina. » (Jal, Archéol. nav., t. I, p. 165.)

(4) Wace, Brut, V. 11491. — Chose curieuse, le mot est tombé d'usajje dans l'Océan et s'est conservé dans la Méditerranée et en Espagne. (Jal, Archéol. nav., t. I, p. 179.)

(5) Ms. franc., 26016, p. 2557. an. 1379. — Nor. hîsa, ail. hissen, « hisser » .

(6) HuitaffuezÇMs. fr. 26016, p. 2557). Utagues (Wace, Brut, v. 11510;.

(7) Hars.scs. (Brkard, p. 74.)

(8) A. s. .<icfjl, nor., suèd. et ail. segel, dan. seil, hoU. zeil, angl. sail. (Jal, Archéol. nav., t. I, p. 163.) — Sigles (;\Vace, Brut, v. 11492).

(9) Navire fluctuans et seiglans par la mer. {Rôles d' Oléron, art. 6.) — Sigler (Rapport de l'amiral Zaccaria, Î297 : Archives nation., J 456, n» 36*).

(10) Voiles (Wace, Brut, vers 11489, 11513\

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voilure, la preuve en est dans le sens du mot lof. Le lof est le coin inférieur de la voile du côté du vent. Or, le vent se dit loft en norois; voilà une étymologie limpide, s'écrie Jal (1)! Moins limpide qu'elle ne semble. Un texte brémois nous apprend que le lof était vine bande de parchemin ou de peau (2); dans l'espèce, elle servait à renforcer les coins inférieurs de la voile de chanvre.

Par quelle étrange aberration certains auteurs ont-ils donc pu confondre le lof avec le heaume du gouvernail (3)? Se seraient-ils mépris sur le passage de Wace :

Cil qui al governail s'assist Estreiteiuent al veut se prisl Le lof avant et le lispreu (4).

Le texte est cependant clair. Regardez, au surplus, la tapisserie de Bayeux qui en est en quelque sorte le commentaire illustré : un marin assis à l'arrière tient d'une main le coin de la voile pour l'orienter dans le vent ; de l'autre, il manie le heaume (5) du gouvernail (G). Il y a là deux mouvements bien distincts, accomplis accidentellement par le même homme : je dis accidentellement, car il y avait à bord un timonier, V^esturnian (7), et un pilote, le

(1) Archéol. navale, t. I, p. 179. Le vent se dit luft en saxon, lyft en anglo-saxon. Or, ni en anglais, ni en français, lof, locf, loof, louf, loo n'ont de t final : l'étymologie est donc douteuse. — Loo/ (année 1217 : Historiens de France, t. XIX, p. 261).

(2) K Pro pellibus, sive corticibus, seu pro foliis que lof vulgariter appcllantur. » 1305. (Bremisckes IJrkundenbuch, éd. Ehnick, t. H, p. 59. j

(3) Du Cance, Glossarium média' et injiniœ latinutis, t. II, p. 935. — Nicolas, History of t/ie royal Navy, t. I, p. 179, note b.

(4) Wace, Rou, éd. Andresen, 3° p., vers 9881.

(5) Hel (Wace, Brut, 11500, 11501). — Nor. halmr; hiàlmur af styri, « barre de gouvernail » . (Loi de Bergen (1274), eh. xviii, dans PARDES.sr.s, Lois maritimes, III, 39.)

(6) J. Comte, la Tapisserie de Bayeux, pi. VI, XLIV.

(7) Estiremans, esturmans (Wace, Bou, 3° p., 2755, éd. Andresen), etc. — Nor. Styrimadr ; styrimanne, « homme de gouvernail ». (Cf. la loi de Bergen citée : Jai., Archéol. nav., t. I, p. 180.)

lodeman ou laman (1) (de laman, nous avons fait par tautologie pilote lamaneur). Il eût été gênant pour le dernier de garder longtemps le lof à la main : aussi des arcs-boutants de bois, les portelofs, étalent-ils disposés en divers endroits du navire (2).

Mais revenons à la voile. Carrée, ourlée de ralingues (3), elle est divisée dans le sens de la hauteur par des bandes de ris (4), qui réduisent la surface de toile exposée au vent. Les cordages qui la relèvent, la plissent et la rapprochent de la vergue s'appellent des "^gardinges (5) ou des breuils. S'agit-il, au contraire, de la déployer? On raidit les écoutes (6) ou couets attachés aux coins inférieurs de la voile et la houline Ci) appliquée aux ralingues latérales : la bouline, tirée vers l'avant, permet de tendre la toile obliquement au vent, de façon à le prendre sous un angle étroit et à marcher contre le vent au plus près de sa direction. C'est là ce qu'on appelle, d'une façon abrégée, marcher au plus près.

Dans les sceaux de divers ports anglais du xiii' siècle (8), un bâton est posé à côté de l'étrave. C'est un beaupré. Jal en a conclu que le mot était d'origine anglaise, boivsprit signifierait " bâton de l'arc » . A cela, une objection : la plus ancienne forme connue du mot, fort altérée sans doute puisqu'elle n'est que du xiv siècle, est bropié[9)\ elle dif-

i^i) Noinl)reu\. exemples dans Wace, Benoît, Coutume d'Oléron, etc.

(2) II portelofs. (Hréard, p. 77.)

(3) Ralin{;ues (1379, Ms. franc. 26016, p. 2577). Raelingues (Wace, Brut, V. 11504).

(4) Wack, Brut, V. 11516. — Dan. riv, suéd. ref, an{;l. reef.

(5) Gardinges, gurdingues (Wace, Brut, vers 11505). — Dan. gaarding, suéd. garding.

(6) Escotcs (Wace, .B;ur,v. 11508), escoutes, coués. (Ms. franc. 26016, p. 2557.) — Ane. haut-ail. scôz, « lambeau » , anglo-sax. sceat, suéd. skot, angl. slieet.

(7) Boline (BnÉAno, p. 93). — Nor. hog lina.

(8) Sandwich, 1238; Yarmouth, 1280; Douvres, 1281, etc. (Jal, Glossaire nautique, art. beaupré.) — Cf. aussi les sceaux de Dam, 1309, et de S. Sébastien, 1335, reproduits dans Xsi Revue archéologique Aq 1877, pi. XXI.

(9) BnKAnn, p. 74.

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