‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 15 sur 72 · I.KS NORMANDS. 1->I · texte numérisé non relu

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fèrc de bowsprit et fait songer au mot 'brant employé par Wace pour désigner le sommet de Tétrave, « li chief de la nef devant (1). " Les Scandinaves connaissaient le beavipré, puisqu'ils usèrent parfois des focs (;2), voiles triangulaires qui s'appuient à leur base sur le petit mât.

Construit, gréé et paré, le bâtiment jette ses béquilles, les écores (3) sur lesquels il s'appuie : d'une marclio hésitante, jjuidé et halé (4) par les touUnes (5) comme par des lisières, il glisse vers la mer. Il pointe dans la vague (6), tangue (7) un moment avant de prendre son aplomb, puis se Ijalance tranquille au flot. Reste à le lester (8) : les 'hriiments s'en chargent; les bruments sont la corporation des portefaix qu'j\ Rouen (il'en apele la bergue de antiquité (9) n . Un filin, Vélingue{\0), enlève prestement les fardeaux pour les déposer dans la cale.

Voici qu'on appareille avec/^tide (11) et bon vent. Si vous voulez une idée de la manoeuvre, lisez Wace (12) : vovis verrez raffermir les haubans, lever l'ancre au guindeau, pous-

(i) Wace, Rou, 3'' p., v. 6475, éd. Antlrcsen. — Nor. bartli, « proue ou bec du navire » . Le mot subsistait encoi-e eu France au xiv'' siècle sous la forme bras : « IIII bras (pour barjjes) font IIII chartées » (1379 : Ms. franc. 26016, p. 2578).

(2) Nor. /oA-.

(3) Escores (Buéard, p. 73, 77, etc.) — Nor. skorda^ A. s. scor, « étan çon » .

(4) Nor. hala, anc. liaut-all. halôn, « tirer " .

(5) A. s. x^ siècle lohline = remulcum, " remorque " . (Jal, Archéol. nav., t. I, p. 165.) — Nor. tolla, « tendre » , lina, « câble " .

(6) Nor. va^r, « mer » .

(7) Nor. tangi, u pointe » .

(8) Nor. lent, « lest « .

(9) Coustumes de la vicomte de l'eaue de Rouen, apud E. de FrÉvii.le, Histoire du commerce de Rouen, t. II, p. 74. — Bermen. (BrÉard, p. 22.) — Nor. bregtha, « tirer, mouvoir » .

(10) Eslingnr, «frondeurs « . (Benoit, Chronique time'e, \eTs 1191.) — Nor. slyngua, a. s. slingan, atigl. sling, « lancer, jjalancer » .

(11) « Marée. » Le mot est resté en anglais. Dan. et suéd. tid, holl. ty.

(12) Wace, Brut, vers 11484-11516, éd. Le Roux de Lincy, t. II, p. 141, note a, variantes.

ser le heaume du gouvernail en bas pour venir sur la gauche, en haut pour courir à droite, tirer sur les ralingues afin de mieux recueillir le vent, peser sur les gardinges pour abaisser quelque peu les voiles; voilà qu'on affermit l'écoute, qu'on lâche l'itague, et la voile vient en bas ; une autre nef court à deux ou trois ris, les brails liés au mât pour que la brise n'ait point de prise sur la voile.

Brusquement, au moment où le vent fraîchit, où la tempête s'annonce, la description si expressive de Wace s'arrête.

Nous pouvons imaginer la suite, sans employer d'autres termes que ceux des marins de son temps. Malgré le clapotis, le *chlaz (1) d'une mer démontée, lafîotte continuait à singler (2) sous une voilure réduite. (Nous disons aujourd'hui cingler, par un contresens étymologique, que souligne l'existence du mot sillage.) — La girouette {^), placée au sommet du mât, tournait affolée à tous les rumbs des vents (4).

On mouilla une ancre, les navires étant à sec de voiles. L'ancre chassa. Il fallut, au moyen du ^hoquereau (5), la remonter. Sous l'effort des hommes attelés aux barres, aux especs (G) , le câble grinçait en passant par l'un des écuhiers (7) percés à l'avant et venait s'enrouler autour d une

(1) Chlaz (^Homan de Tristan et Yseult ; cf. Jal, Arcliéol. nav., t. I, p. 196). — INor. hlakka^ « bruit, cri », nngl. clash.

(2) Sigler (Benoit, Chronique rimée, vers 3011, 3921, etc.). — Nor. segel, « voile ». — La forme ancienne de .sillage est siglage.

(3) Wirevvite (Waok, Mou, éd. Andresen, t. III, v. 6473). — Nor. vedlirviti, « indicatiufi du temps ». (Cf. Antoine Thomas, dans la Romania, t. XXV, p. 97.)

(4) Nor. 7um, « espace » . — Le Routier delà mer, de Garcie-Ferr.\inde, composé à S.-Giiles-sur-Vic en IVSS, porte 24 « ryns » des vents.

(5) Hoquereau (Bréard, p. 84). C'était le guindeau d'avant. — Cf. ail. hoc h.

(6) Vindas garny de ses champs et de ses especs (Bréard, p. 76). — A. s. spaec, « bâton », angl. spike. Anspect (hand-spaec), communément employé aujourd'hui, en est un dérivé.

(7) Esqueinbius (Bréard, p. 79). — Racine inconnue. Espagnol : « es-

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bitte (1). Poutre puissante enfoncée jusqu'au fond du navire, la bitte était comme uneépée plantée sur le tillac; elle avait, comme l'épée, estoc ciheut (2). Un arc-boutant qui la reliait à Tétrave (3) l'empêchait de fléchir sous le poids de 1 ancre.

Cependant, des paquets de mer embarquaient de plus en plus dans Y*ossec (4), cloaque où se rendaient toutes les eaux du navire. Les marins manœuvraient au guindeau (5) pour l'épuiser ; l'eau ainsi extraite de la cale ruisselait par les dales [iS] d'écoulement ménagées sur le tillac et serties de cuir afin d'empêcher toute intiltration. Mais rien n'y faisait. L'eau gagnait sur l'homme et ro])ligeait à fuir.

Le bâtiment, après de vains efforts pour gagner l'abri d'une crique (7) ou d'un bief {H), venait se briser sur une côte accore. Ses épaves étaient rejetées, triste lagan(9), sur V*estande (10) du rivage, à la limite extrême où les hautes marées s'arrêtent. Elles appartenaient, en tant que bris ou varech (11), au seigneur riverain. C'était la coutume, une cou-

cobenes son... coino ojos que tieoe la nao en la proa. » (AlonzO de Chaves, Quadripartitutn en costnographia, éd. Duro. Madrid, 1894.)

(1) III estocs de bite, III hecs de bite, une courbe sur les bites a abouter a l'estrible (BrÉ.\rd, p. 77). — Nor. biti^ « poutre » .

(2) Gaston Paris, la Littérature française au moyen âge, p. 22. — Nor. stokkr, a. s. stoc, ail. stock, « bâton ».

(3) Cf. note 2 ci-dessus.

(4) Osset (Bréard, p. 76% — Nor. 6s.i, « débouché, voie d'écoulement».

(5) I vindas a tirer l'eaue de l'osset (Bréard, p. 79). — JNor. vind-àss, « perche qui hisse » , haut ail. windan, « hisser » .

(6) Dalles à cuirier, dalles a {jeter l'eaue de l'osset (BiiÉard, p. 76, 79). — Nor. dallr, « petite cuve, tuyau » , haut. ail. dola.

(7) A. s. kriki.

(8) Nor. bedr, « lit », A. s. bed.

(9) Nombreux exemples cités par Godefroy, Dict. de l'anc. langue française.

(10) « Choses venantes et arivantes a verec a la coste et a l'estande de la mer, en la parroisse d'Anderville, en la hague. » 1341 (Archives nation., JJ 72, p. 224). — Nor. standa, latin stare.

(11) E. de FrÉville, Mémoire sur le commerce de Rouen, t. I, p. 143 et note 3. — Nor. Vàg-rek^ «jet de mer, bris » (Cf. le Gravas islandais), ou simplement rek, angl. wreck.

tume inique, de dépouiller ainsi les malheureux naufragés. Abolie par le code norvégien dès 940 (1), elle subsista en Normandie jusqu'à Richard Cœur de Lion, qui sauvegarda, par une loi humanitaire rendue à Messine le l(i octobre 1 190, la propriété des naufragés (2). Ajoutons que Philippe-Auguste et la comtesse de Boulogne s'empressèrent d'en faire autant (:i).

En dehors de la langue, il est un autre indice de l'impulsion donnée à la marine par l'arrivée des Normands en France : c'est la création de nouveaux ports, Dieppe (nor. r/e<?)5, profond), Harfleur, Honfleur, Barfleur... (4).

L'intelligente initiative des ducs de Normandie rendit au commerce maritime une prospérité inouïe, en octroyant aux monastères des privilèges de navigation (5) et en multipliant les relations avec les pays riverains de la mer du Nord ou même de la Méditerranée. Dès 1035, les moines de Montivilliers tiraient un ])on revenu du droit de siège que payaient les navires étrangers stationnés dans le port de Harfleur (6).

Les princes normands gardèrent personnellement pour la marine un vif penchant; le nom de duc des pirates appliqué

(1) Gulathinti île 940, ch. xv.

(2) Benoit, de Peterboroiigli, Gesta Jlenrici II et Ricai-di II. Ed. W Slulibs, London, 1867, 8°, dans les Clnoniclex and memorials, t. II, p 140.

(3) L. Delisle, Catalogue des actes de Philippe- Auguste, p. 349. — Henri Malo, Un grand feudataire Renaud de Dammartin. Paris, 1898, in-8", p. 25.

(4) Cf. les sources citées par E. de Frkvillk, Mém. sur le commerce maritime de Rouen ^ t. I, p. 133; Gallia Christiana, t. XI, p. 326; JSeuslria pia, p. 323.

(5) Sur CCS privilèges, cf. de FrÉvu.le, ouv. cite', t. I, p. 55, 57 : S.-\Vandrille, Juinicges, Fccanip, le Valasse, S.-Sever-lez-Rouen étaient parmi les privilégiés. — En 1226, les moines de Bonne-Nouvelle passent contrat avec un charpentier de navires pour la réparation et la construction de leurs nefs. (Ch. de Reaurepaire, Recherches sur le Clos aux g aie es de Rouen, p. 2.)

(6) E. DE FrÉville, ouv. cité, t. I, p. 133 et 87-92 : M. de Frcville

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