‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 16 sur 72 · LES 1\OI01AM)S · texte numérisé non relu

LES 1\OI01AM)S

à Tun d'entre eux, Guillauiiie Loii^uc-Epéc (l),' était un titre d'honneur équivalant à chef de la flotte. Dés qu'ils furent solidement étahlis en Normandie, ils montrèrent qu'ils n'avaient rien perdu des qualités guerrières de leurs ancêtres. L'occasion s'en présenta en lOGG.

Edouard le Confesseur, roi d'Angleterre et neveu par sa mèreEmma du duc Richard II, venait de mourir sans enfant. L'assemblée de la nation à Londres lui donna pour successeur le Saxon Harold. Or, Harold, naufragé quelques années auparavant sur les côtes normandes, avait été forcé de jurer sur des reliques de seconder les prétentions du duc Guillaume au trône d'Angleterre. Guillaume se disait en effet l'héritier formellement désigné d'Edouard le Confesseur. Comme il ne put obtenir d'Harold 1 accomplissement de cette promesse extorquée de force, il le fit déclarer parjure en Cour de Rome et se fit investir du roYaume britannique. L'opinion ainsi conquise, il obtint de l'assemblée générale des Normands une flotte et des troupes. Evéques et b:n'L;ns étaient les commanditaires de l'entreprise, pieuse puisqu'elle avait l'allure d'une croisade, mais fructueuse aussi, car chacun comptait se tailler une large part dans la conquête. Guillaume fils d'Osbern promit de fournir soixante navires, Robert d'Eu également, Roger de Montgommeryet Roger de Reaumont s'engagèrent conjointement pour le même chiffre, ainsi que Hugues d Avranches. Cinquante navires étaient le contingent d'Hugues de Montfort, quarante étaient promis par Foulques Le Lame, autant par Gérard le Sénéchal, trente par Gautier Giffard et par Vulgrin, évéque du Mans, vingt par Nicolas, abbé de Saint- Ouen. Les plus forts effectifs étaient ceux du comte de Mortain, cent vingt bâtiments; de l'évêque de Bayeux, cent,

cite des exemples des relations commerciales nouées avec la Scandinavie, la Flandre, l'Angleterre, etc.

(1) RiCHEii, Historia sui temporis, éd. Guadet, t. I, p. 152.

et de Guillaume d'Évreux, quatre-vingts. Quant aux soldats ils se présentèrent en foule, normands, bretons, français, bourguignons, alléchés par les promesses de Guillaume, qui ne rebutait personne et accueillait les prétentions les plus outrecuidantes.

Le 12 septembre 1006, la flotte profita d'iuie faible brise pour passer de l'embouchure de la Dive à celle de la Somme et pour se rapprocher ainsi des côtes méridionales de TAngleterre. Gomme le vent du sud Lardait à se lever, le duc inquiet et Farmée frémissant d'impatience adressaient leurs supplications au patron de la localité, saint Valéry, dont la châsse, exposée à la piété des fidèles, fut littéralement couverte d'offrandes. Enfin, le 27 septembre, vers le soir, la girouette dorée placée au sommet du mât de la nef ducale tourna sa (lèche vers le nord : une sonnerie de trompette donna le signal du départ; en même temps, une lanterne fut hissée au sommet du mât. 096 nefs s'ébranlèrent, suivies de bateaux et d'esquifs nombreux qui portaient l'effectif total à trois mille l)âtiments (1).

Par nefs entendez, en dépit de l'expression de Wace, des esnèques : la tapisserie de Bayeux (2) nous les montre telles que les l)âtiments Scandinaves, avec leurs proues surélevées, leurs têtes de serpents ou de dragons et leurs pavesades de boucliers. A la poupe sont accrochés les larges pavois des chefs, pavois rayés de stries comme les clypei romains ou ornés de figures emblématiques dont l'agencement deviendra une science, le blason.

La Mora, offerte par la duchesse Mathilde à son mari,

(1) Guillaume dK 1*oitikhs, (,esta Guilefmi II, aputl Mignk, Pativlog. lai., t. CXLIX, col. 1248. — Guy d'Amiens, Carmen de expeditione

Wilhclmi Conquestoris. Ed. Fr. Michel dans les Chroinques atitjlo-iwrmandes, llouen, 1850, t. III, p. 1-38. — Wack, Bou, éd. Andrcscn, 3" p., V. 6440. — Frkeman, The history of the Noiman Conr/uest of £n(/land, 2'' éd. Oxford, 1875, in-8», t. III, p. 377, 394.

(2) La Tapisserie de Bayeux, reprod. par J. Comtk, pi. V, VI, XLIV,

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était décorée à la proue d'une statue d'enfant en cuivre doré, qui tenait à la main un arc tendu, la flèche bandée dans la direction de l'Angleterre. Fin voilier et de plus n'étant point surchargée comme les autres bâtiments par une cargaison de chevaux, la Mora prit de l'avance durant la nuit : au matin, la vigie envoyée dans la mâture ne vit qvie le ciel et l'eau. On fît halte et on jeta l'ancre ; le duc était dans une anxiété terrible, mais il n'en fit rien paraître. Pour ne pas laisser à ses compagnons le temps de s'effrayer de leur fâcheuse situation, il fit servir un plantureux dîner qu'il anima de sa parole joviale. La vigie cria bientôt qu'elle voyait quatre navires, puis une forêt de mâts : toute la flotte arrivait (1). Elle aborda sans résistance à Pevensey, dans le comté de Sussex.

Elle avait été admirablement servie parles circonstances; la diversion opérée dans le Yorkshire par la flotte norvégienne d'Harold Hardrada avait immobilisé dans le Wharf les navires d'Eadric et laissé libre le passage de la Manche (2). Harold lui-même s'était porté contre les Norvégiens et contre le traître qui les avait mandés et qui n'était autre que son propre frère Tostig. Il venait de les écraser le 25 septembre, quand il apprit le débarquement de l'armée normande sur les côtes du sud. Il vola à la rencontre des nouveaux envahisseurs : on sait comment il fut tué à la bataille d'Hastings après un sanglant combat.

Guillaume le Conquérant profita de la victoire pour marcher sur Londres et pour se faire couronner roi d'Angleterre. Toute résistance n'était pas vaincue, loin de là : elle s'organisa contre les spoliations des vainqueurs en s'appuyant sur l'étranger. Eustache de Boulogne, mandé par les gens du Kent, fit voile vers Douvres, le meilleur des

(1) Guillaume de Poitiers, apud Migne, t. CXLIX, col. 1248.

(2) Flor. Wigorn., Clironicon^ anno 1066. — Freemas, ouv. cité, t. III, p. 348, et 728-730 : the opérations of the English Fleet in 1066.

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porls occupés par les Normands : il fut repoussé après un vif engagement par Tévéque de Bayeux et Hugues de Montfort; ses troupes, prises de panique, se précipitèrent en foule du haut d'une falaise dans Tabime ou s'entassèrent dans les nefs les plus proches, qui coulèrent sous leur poids (1). Pour lui, il échappa au désastre et se garda de récidiver.

La région méridionale et occidentale de l'Angleterre avait été rapidement soumise. Mais les gens du Nord, réconfortés par la présence d'une flotte danoise dans l'Humber, résistèrent jusqu'à l'hiver de 1070. Les derniers outlaws, réfugiés dans l'ile d'Ely, tinrent encore un an, jusqu'au moment où Guillaume vint en personne les réduire (2). Il n'y eut plus d'autre ressource pour les patriotes irréductibles que d'aller s'enrôler dans la garde véringue des empereurs byzantins (3). La domination normande, dont le Doomesday book fut le cadastre, étendit sur toute l'île, jusqu'à l'Ecosse, le réseau de ses châteaux forts, et elle commença de s'immiscer en Irlande.

L'historien Guillaume de Poitiers dit expressément que Guillaume le Conquérant purgea la merde tous les pirates (4) et qu'il assura pour longtemps la sécurité de la navigation.

Maiti'es des deux rives du détroit, n'ayant rien à craindre de leurs faibles voisins, les rois d'Angleterre-ducs de Normandie n'eurent plus besoin d'entretenir une marine de guerre. Des transports suffisaient pour les déplacements de la Cour : en gens pratiques, les souverains s'en procurèrent sans bourse délier. Moyennant quelques privilèges, les ports de Hastings, New-Romney, Hythe, Douvres et Sandwich, les Cinq-Ports comme on les appelait, devaient fournir à

(1) OiiDERic Vital, éd. Le Prévost, t. II, p. 172-I7:j : an». lOCiT.

(2) Freeman, t. IV, p. 250, 300, 318, -^78.

(3) OuDERic Vital, t. II, p. 172.

(4) Frkkma>, t. IV, p. 80.

toute réquisition 57 navires équipés et défrayés pour une période annuelle de quinze jours. Ils étaient administrés par un gardien chargé de défendre contre toute attaque maritime les comtés les plus exposés à l'invasion : Sussex, Kent et Essex (1).

Les Normands de F'rance ne devaient rien, mais c'était à qui donnerait passage au roi ou à la reine, à qui mériterait la gratification consacrée par l'usage — une enquête du XV" siècle en fait foi (2) — pour qui transportait les souverains (3).

Barfleur, l'un des ports les plus rapprochés de l'Angleterre, restait le port d'embarquement préféré des ducs. C'est de là que partit, à la Noël de l'année 1154, le roi Henri II pour prendre possession de la couronne d'Angleterre. Non loin, s'était produit, en 112G, un lugubre naufrage qui plongea dans le deuil plusieurs familles princières de l'Europe. Au moment où Henri I""" s'apprêtait à passer de Barfleur en Angleterre, un patron de navire s'offrit à le transporter : Il Mon père, disait Thomas, a donné passage à Guillaume le Conquérant, je réclame le même honneur; voici mon vaisseau la Blanche-Nef, équipé et paré pour vous recevoir. » Henri déclina l'offre pour lui-même, il avait fait choix d'un autre navire, mais il l'accepta pour ses enfants : plusieurs d'entre eux, en particulier Guillaume, son héritier présomptif, prirent place à bord de la Blanche- Nef avec Thierry, neveu de l'empereur d'Allemagne; Richard, comte de Chester; Mathilde, sœur du comte de

(1) Les privilèges les plus anciens des Cinq-Ports sont antérieurs d'an siècle à la première charte de Londres.

(2) « Pro niagistro navis que reginam duxit in Angliam, de feodo usitato. » 9 juin 1445. (Rymer, Fœdera, t. V, 1"^" p., p. 143.) La nef était de Cherbourg.

(3) En 1254, les gens de Yarnioutli offrent à la reine d'Angleterre une magnifique nef pour la transporter en Guyenne. Les marins de Winchclseia mécontents de la concurrence se jetèrent sur eux. (Maxthiku de Paris, Chroitiaa majora, éd. Luard, t. V, p. 446.)

Champagne, et un essaim de jeunes gens des meilleures familles normandes, en tout près de trois cents personnes, L'évéque de Coutances bénit le départ. Le vaisseau royal prit de l'avance. Ivres de vin, Thomas et ses matelots, excités par les cris d'une jeunesse folâtre, promirent de le rattraper. La côte était encore en vue, quand un craquement... la Blanche-Nef venait de toucher sur l'écueil de Quillebeuf. L'eau monta rapidement dans la cale. La barque de sauvetage fut, dit-on, mise à la mer, mais coula aussitôt sous le poids des naufragés. La Blanche-Nef somhva. Puis... le silence. La lune éclairait les efforts désespérés de deux hommes, puis d'un seul, accroché à une vergue : c'était un boucher de Rouen du nom de Berold, le seul témoin du sinistre. Des pécheurs le recueillirent. Ses indications permirent de faire rechercher par des plongeurs et de retrouver quelques corps dans les flancs de l'épave (1).

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