‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 17 sur 72 · LES NORMANDS DE SICILE · texte numérisé non relu

LES NORMANDS DE SICILE

Origines de la hiérarchie tiavale et de l'hydrographie.

Normands de France et Normands de Norvège, dès leur conversion, trouvèrent dans les pèlerinages aux Lieux Saints un exutoire à leur besoin d'activité. Plus d'une saga a conservé le souvenir de ces Jorsalafarir accomplis par voie de terre ou de mer (2). Les ducs de Normandie facilitèrent de tout leur pouvoir les pèlerinages de leurs sujets (3), et l'on vit même Robert le Magnifique, en 1032, partir pour la Terre Sainte, le bourdon à la main.

(1) OuDEiuc Vital, liv. XII. — Wace, Rou, Z' p., v. 10204 et suiv.

(2) Riant, Expéditions des Scatidinaves en Terre Sainte.

(3) Raoul Glabeh, Hv. I, chap. v. — E. dk Fréville, Méni. sur le commerce de Rouen, t. I, p. 92-93.

En 1016, au cours d'un pèlerinage accompli au mont Gargan, dans la Capitanate, quarante pèlerins normands, entre autres les fils d'un petit gentilhomme du Gotentin, Tancrède de Hauteville, trouvèrent l'occasion d'employer leurs bras contre les infidèles de Sicile; et comme leurs alliés, les Grecs, ne valaient guère mieux que les musulmans, ils tombèrent ensuite sur les Grecs. Aidés par des compatriotes venus de Normandie, ils retaillèrent les vagues Etats qui grouillaient dans l'Italie méridionale et qui élargissaient ou rétrécissaient tour à tour leurs flottantes frontières, au gré des stratèges, stratigots et catépans, nommés par Byzance. Naples, qui depuis Î)C)8 n'avait plus de duc; Amalfi en république, Salerne administrée par un fantôme de stratigot, le duché lombard de Bénévent, qui coupait en deux la péninsule (1); la Sicile enfin, que s'arrachaient Grecs et Arabes, tous ces lambeaux d'États successivement se rejoignirent pour former le puissant royaume des Deux- Siciles. Royaume puissant et vivace, car l'esprit pratiqvie des Normands lui imprima une telle cohésion qu'il a subsisté jusqu'en 1860, en dépit des nombreuses dynasties qui ont passé sur ces terres volcaniques sans y prendre de racines profondes.

De la Fouille et de la Galabre, centre de leur futur royaume, Robert Guiscard et son frère Roger, fils de Tancrède de Hauteville, commencèrent en 1054 à élargir le cercle de leur domination. Les soldats grecs reculaient devant l'arme terrible qui fit la force des Scandinaves et plus tard des Anglais, l'arc en bois d'if, la tzangra (2), ainsi

(1) Cf. ScHiPA, // ducato di Napoli, dans V Archivio slorico per le provincie napoletane, ann. XVII-XIX. — Capasso, Tavola coroijrajica del ducato napoletano nel secolo XI, dans le niènie recueil, ann. XVII. — Aljbé DelaRc, les Normands en Italie ^859-862 et 1016-1073). Paris, 1883, in.8-.

(2) Anne ComnÈne, Alexiade, t. II, p. 42. — ' Biiclion, je dois le dire, donne une autre étyinolo{;ie à TÏâypra : tzanfjra, « en Epirc signifia priiiiiti-

appelée sans doute par harmonie imitative de l'arc qui se détend. La tzangra écartait les pyrophores ennemis en décimant les équipages; elle figure au premier plan dans le drame maritime qui se joua entre les Grecs ou les Arabes venus au secours de leurs provinces, et les Normands résolus de leur en interdire l'accès. Montés sur de simples barques, les Normands eurent toujours l'avantage dans les combats d'embuscade ou de surprise. A Bari, Roger, avec un léger bâtiment, enlevait le vaisseau du grand drongaire (1069) (1) ; Robert, à la tête d'une escadrille, infligeait aux Musulmans le désastre de Palerme (1071) (2). Mais à la première bataille rangée qu'on leur livra, les deux frères furent cernés par la flotte vénitienne rangée en croissant et maintenue par des cables courant d'un navire à l'autre. Leurs embarcations, immobilisées, étaient écrasées par les lourds béliers qu'on laissait brusquement filer du haut des antennes (1081) (3).

Aux Normands (4) , la tactique faisait défaut. Ils l'apprirent : et bientôt la bataille navale de Corfou effaça le dé.sastre de Durazzo. Robert, si ]>ien nommé Guiscard ou l'xVvisé, a formé quatre escadres de cinq grands vaisseaux chacune, appuyées en seconde ligne par cent bâtiments légers. Les Gréco-Vénitiens ont semé entre leurs neuf gros navires les chélandes plus lentes, ce qui n'empêche pas les neuf monstres d'être pris par trois divisions normandes, tandis que la quatrième tombe victorieusement sur les ché-

vement un buisson d'épines, puis alêne de cordonnier et par extension flèche. " {Chronicjuc de Morée, dans le Panthéon littéraire, Chroniques étranjjères relatives aux expéditions françaises pendant le xni'^ siècle, p. 69, n. 7.)

(1) Caméra, Memorie diplomalîclie... d'Amatfi, t. I, p. 266.

(2) Amabi, Sloria dei Musulmani in Sicilia, t. III, p. 125.

(3) Cf. le récit qu'en donne Lkiu:mi, dans son Histoire du Bas-Empire. Taris, 1824-1826, in-8% t. XV, p. 129.

(4) « Gens iNormannorum navalis nescia belli. •> (Guillalme de La Poule, dans Muiiatoki, Scriptores, t. V, p. 265. "l

landes éperdues (^1084) (1). Dans quel ordre magnifique s'avance Bohémond contre le port dalmate de La Valonne! Le mégaduc Lantulphe en perd la tête et s'enfuit. Douze galères, dont la chiourme est doublée, ouvrent la marche sous la conduite do Bohémond. Par derrière et sur les ailes, dix-huit autres galères, escortant deux cents transports, forment un demi-cercle et sont prêtes à faire face partout (1107) (2). Cette combinaison de l'ordre de front et de l'ordre lunaire n'aurait point été désavouée parunmégaduc ou un drongaire byzantin, et pour cause. Ce fut certainement aux Grecs que les Normands empruntèrent la tactique navale. L'adversaire de Bohémond, Lantulphe, marin très habile au témoignage d'Anne Comnène, était originaire de la Langobardie, et il suffit de nommer les premiers amiraux des Deux-Siciles : Eugène l'archonte, Christophore, Christodule le protonotaire, Eugène traducteur de VOptique de Ptolémée (3), pour montrer la continuité de la tradition byzantine.

Prétendants déclarés à la couronne d'Orient, — ils le prouvèrent en établissant leurs avant-postes en Dalmatie, à Corfou, à Curice, port d'Antioche (110;^), et en poussant leurs pointes jusque dans le port de Constantinople (1155) (4), — Robert Guiscard et ses successeurs retournèrent contre le basile la meilleure de ses armes, la marine. Ils conservent le principe de la double flotte, provinciale et royale, avec des officiers feudataires pour encadrer les contingents des côtes, des comités (5) placés dans chaque

(i) Lebead, ouv. cité, t. XV, p. 175.

(2) Anne ComsÈne, Alcxiade, t. II, p. 177.

(3) Mentionnés respectivement en 1105, 1110, 1119 et vers 1130. (Amari, Storia dei Musulmani in Sicilia, t. III, p. 353, 354, 658.)

(4) Anne Comxèke, Alexiade, t. II, p. 121, 170. — Nicetas Choniate, Historia, p. 116, 131, 474.

(5) Ils avaient dans le port les mêmes attributions que les protontini dans le district : « Ubi protliontini non sunt, per comitos facias exhiberi.» {^Syllabus membranarum ad regiœ siclœ archivum pertinentium, t. I,

]3i HtSTOFliE DE LA MARINE FRANÇAISE.

principauté sous les ordres d'un chef d'escadre ou protonti'no, TTpwroç Tfvwv, « le premier de quelques [dromons ou comités] (1) " • L^e droit maritime public et privé qui les régit est d'origine orientale, aussi bien les lois célèbres de Trani et d'Amalti que le consulat de la mer en usage dans la Grande Grèce dès le xi" siècle (^).

Par la porte grande ouverte de l'Italie méridionale, la civilisation byzantine s'introduit dans l'occident de l'Europe, elle n'entre pas seule.

La conquête de Messine et de Palerme, en 10(50 et 1071, dévoila aux Normands la puissante centralisation des Arabes, qui plaçaient arsenal et vaisseaux sous le contrôle direct de l'émir. Comme il fallait à cité musulmane magistrat musulman, les vainqueurs respectèrent l'émir et en firent un vice-roi. Lorsque la Cour vint résider en (107 dans la capitale de la Sicile, il perdit ses attributions de vice-roi; mais, d'autre part, sa juridiction s'étendit à tous les musulmans de File , marins pour la plupart ; c'est ainsi que le ministre d'Etat pour les affaires musulmanes, le vizir, disent les historiens arabes (3), fut investi ipso

|). 252.) — L'empereur Frédéric: II, parlant en 1239 des comités héréditaires, en fait remonter l'institution à ses prédécesseurs, « nostri jjenitoresn . (tluiLLAitD-BRKiioLLES, Frideiici II liistoiiii (Uplomatica, t. V, p. 580.)

(1) « "Açiymia... {iTi'aOxoijç tiva; op6|JLwvaç n , définition que Léon le Philosophe donne du commandant byzantin, s'applique au protontino sicilien, dont elle explique le nom. [Naumachie, art. 37.) — Les textes sont muets sur le protontino et sur ses origines jusqu'à l'année 1208. (Caméra, Memorie diplomatiche... cli Amalfi^ t. T, p. 532. — Syllabus membvanayum, t. I, p. 20, n. 1. — Archivio segreto du Vatican, rcjj. 24, fol. 129.) — D'aucuns ont trouvé dans le douzième livre du traité de médecine d'Alexandre de Trallcs, lequel traite des fièvres, que protontino signifie capitaine de vaisseau, TtpwToç, «premier» et, Tiva, «vaisseau ». ( Syllabus memhranaruni, t. I, p. 20, n. 1.) Mais c'est faire preuve de peu de logique que d'aller chercher dans un auteur du vi'' siècle la signification d'un terme du xii", et de prendre un vase (xtva) pour un vaisseau de guerre.

(2) Adolf SciiAiiiii;, Neiie Aufxchliisse ûber die Anfancjc des Consulats des Meeis, dans le Dcuts<he Zeitschrift fiir Geschichtswisscnschaft^ t. IX (1893), p. 223-258, et X (1894), p. 127; cf. aussi t. X, p. 288.

(3) 'Ilm al Alhîr, dans Amari, Storia dei Musulmani in Sicilia, t. III, 422.

focto du commandement de la flotte ; comme Ici, il groupa sous son autorité, dès le règne de Roger II, toutes les forces navales du royaume, même de la Grande Grèce (1). L'émir fut habillé à la grecque, qualifié d'archonte, de protonotaire, de protonohilisme, vêtu d'une robe écarlate et recouvert d'une aumusse (:2); son nom enfin, afxyjp, déformé au génitif en àu.^pxdoç,, fit fortune sous la forme «amiraUis n ou par euphémisme " admiratus v , « amiral, n Comme il y avait des amiraux subalternes, plus tard appelés vice-amiraux (;i), à la tête des circonscriptions régionales et des arsenaux de Palerme, Messine et Naples, on donna au chef suprême de la flotte sicilienne le nom de grand amiral.

Plus d'un grand amiral fut d'origine musulmane; tels Georges d'Antioche, l'expert "théoricien, un de ces hommes au feu desquels personne ne se chauffe (4) » ; Philippe de Mehdiâh, page de Roger II, qui prit Bône (5) ; 'Abd'ar Rahmân, qui attaqua Mehdiâh. Disgracié par Roger II, 'Ahmed le Sicilien devint capitaine des armées navales du saïd de Tunis et du khalife de Maroc (6). C'est par la Sicile, plus que par l'Espagne, que les connaissances des Arabes en

(1) Amari donne de la iiiétamorpliose de l'émir en amiral de la Hotte sicilienne une explication judicieuse et documentée, à laquelle je me rallie complètement. [Storia dei Musulinani in Sicilia, t. III, p. 350-354.) — Voyez au contraire les étymologies fantaisistes du mot amiral données par P. ViNCENTi, Teatro degli nomini illustri elie furono (jrand^ anirnircKjH nel regno di Napoli, p. 5.

(2) Capitula ou articles organiques de l'office d'amiral de Sicile (1305), publiés par Caméra, Annali délie Due Sicilie, t. II, p. 122-124.

(3) Parmi les amiraux subalternes du xn" siècle, je signalerai le fils du grand amiral Maione de Bari, à l'usage duquel Maione composa un traité de morale (publié dans VArchivio... napoletan.^ t. VIII, p. 461). Sur les quatre vice-amirautés des Deux-Siciles, cf. Cadier, Essai sur l'administration du royaume de Sicile. Paris, 1891, in-S", p. 174.

(4) 'Ibn Khaldoun et As Sabadî, dans Amahi, Biblioteca arabo-sicula, t. II, p. 207, 563. — Un peu à l'est de Palerme, la haute arche aljandonnée du Ponte dell' Animiraglio construit en 1113 est un dernier souvenir de Georges d'Antioche.

(5) En octobre 1153. ('Ibn 'al Aziz, dans Amari, ouv. cité., t. I, p. 479.)

(6) Amari, ouv. cité, t. II, p. 166, 206.

nautique, en géographie et en astronomie se divulguèrent dans le monde latin, et que l'on connut lefeusilvestrc, projeté ^slt les sarbacanes (I), l'aiguille aimantée ou calamité et les cartes marines.

Par ordre de Roger II, Moliammcd'ibn Mohammed compile un grand ouyvaQC surles voies et les royaiwies de la terre.

Edrisi, chassé de Malaga, où régnaient ses ancêtres, reçoit du même roi un accueil empressé ; il fabrique des sphères célestes en argent et renouvelle la Cosmographie de Ptolémée par sa célèbre géographie arabe ou Récréation de celui qiii désire parcourir les pays. Pour la préparer, Roger II envoie durant quinze ans, au levant comme au ponant de l'Europe, au midi comme au nord, de nombreu.N; voyageurs qui lèvent des plans et recueillent des itinéraires (2). Il y a là, en germe, toute une révolution de la géographie ; l'usage des cartes côtières se générahsant en Sicile (3) substituera la navigation rationnelle à la routine du pilotage et permettra la conquête progressive du monde.

Les marins génois, que les souverains des Deux-Siciles appelèrent à leur service au début du xiir siècle (4) et qui n'avaient connu jusque-là qu'un organisme maritime rudimcntaire (5), se familiarisèrent avec cette civilisation; ils

(1) Les sarbacanes, mot d'orifjine arabe, zal3atàna, étaient de petites cannes creuses, « cannuculas pro proiciendo ijjne silvestro {sic), » (Mandement de Charles d'Anjou à l'artilleur, « arlillatori » , cliâtelain du Castcl Capuano. Naples, 12 mai 1284-. [Archiuio di stato à Naples, ref;. 48 (1284 B),foi. 158 V".)

(2) Edrisi termina en 1153. (Amari, Bibliotcca arabo-xicula , t. II, p. 487, 565, et t. III, 663.)

(3) Un navire de Messine, le S. -Nicolas, en 1293, n'a pas moins de trois mappemondes de roule et de trois calamités à bord. (^Archivio di slalo à Naples, ref;. Anjjioino 63, fol. 93 v°.) — Cf. aussi Fincati, // magnete^ la calamita e la bussola, dans la liivista inarittima^ ann. 1878, t. II, p. 5.

(4) Guillaume Porc, Alexandre et Nicolas Spinola (1239), Ansaldo et Andreolo de Mari (1241, 1254) mandés par la Maison de Souabe. (Huii.- LAHD-BiiKnoLt,ES, lUst. diploniatica Friderici II, introduction, I, cxLin.)

(5) Annales Januenses (1099-1294), dans les Monumenta Germaniœ historica, t. XVIII, p. 22, 30, 95, etc. — En 1226, 1232, apparaît dans les

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l'adoptèrent et en firent dans le courant du siècle un article d'exportation à travers l'Europe, en Espagne, en Portugal, en France et en Angleterre.

C'est ainsi que les institutions et les traditions maritimes des Deux-Sieiles, d'origines diverses, mais fondues par les Normands dans un merveilleux accord, ont suivi sans secousses ni heurts leur développement normal pour al)Outir à une science nouvelle et féconde, l'hydrographie, auxiliaire indispensable de la navigation au long cours, et à cette conception de la marine de guerre universellement adoptée au xiii^ siècle : un amiral commandant en chef, des vice-amiraux et des chefs d'escadre appelés capitaines d'armée, — car le mot de protontini, difficile à s'acclimater, ne dépassa pas Gênes (1), — disposent d'un arsenal central et de dépôts régionaux pour organiser ou remiser leurs flottes, entretenues par des contributions provinciales et par le trésor.

Les croisades allaient nous initier à ce mécanisme.

textes {jénois le mot amiral (^Ibidem, p. 161, 180, 181, 239), bien que l'on trouve, dès septembre 1195, un privilège de Henri, sire de Saint-Jean d'Acre, pour « Galforio, victoriosi stolii Januensis amirato » . (Archives de Gènes, Materie politiche, mazzo 2. pièce publiée dans le TAber jurium reipublicae Genueiisis, apud Monuinenla histoiiœ patriœ, t. I, p. ccccx.)

1) Les portentini génois, comme les protontini siciliens, commandaient des divisions de quatre à douze galères et arboraient la bannière de l'une des huit compagnies urbaines. On ignorait jusqu'ici l'origine de leur nom. Ils apparaissent vers 1242 et n'existent plus au xiv'' siècle. (Annales Januenses, p. 203, 305. — Cf. Heyck, Genua und seine Marine ini Zeitalter der Kieuzzu(/e. Innsbruck, 1886, in-8°, p. 140.)

La secousse morale qui ébranla l'Europe en l'an 101)5, et qui amena de si magnifiques exodes vers l'Orient, fut particulièrement ressentie en France. Depuis le grand seigneur jusqu'au serf, tous prirent la croix. On saitde quels funèbres ossuaires leur inexpérience joncba les routes de Hongrie et les sables d'Asie Mineure dans la marcbe sur Jérusalem.

Instruits par là des inconvénients de la route de terre, beaucoup de croisés s'embarquèrent désormais sur les côtes italiennes ou provençales : Venise, Gênes, Marseille, devinrent les tètes de ligne des passages d'outre-mer.

Louis VII le Jeune n'avait pas profité de la leçon : en 1147, il s'acheminait encore vers Jérusalem par Constantinople et laissait dans les plaines d'Antioche la plus grande partie de ses troupes.

Fort heureusement, tous les croisés français ne l'avaient pas suivi. Dès la première croisade, s'était accusée parmi les marins des côtes de la Manche et de la mer du Nord la tendance à user de leurs propres bateaux pour gagner la Palestine. Des escales tout indiqviées pour eux étaient le petit royaume français de Portugal et les États normands

LES (.ROISADKS. I3î)

de Sicile (1). En 10i)7, une flotte mouilla devant le port de Tarse, en Cilicie, au moment où les compagnons de Godefroi de Bouillon et de Baudouin venaient de s'emparer de cette ville. Elle était llamingo-normande et aA^ait pour chef Guinimer, de Boulogne, qui parcourait depuis huit ans la Méditerranée. Elle concoui'ut également à la prise de Laodicée (2).

En 1147, tout ce qui gravitait autour de la Normandie avait pris la voie de la mer (3). Les 101 navires présents au rendez-vous, à Dartmouth , formaient trois escadres : les Allemands, aux ordres du comte d'Arscliot ; les Flamingo-Boulonnais, sous Christian de Ghistelle ; les Anglo-Normands à part. Plus importante que les autres, la dernière escadre se subdivisait en quatre divisions régionales sous autant de connétables : Londres, Kent, Norfolk- Suffolk et le petit groupe des Ecossais et des Bretons. Les Normands étaient au milieu des Anglais.

La difficulté de maintenir l'ordre dans une armée si disparate, les rivalités de nation à nation, les jalousies de classe à classe réclamèrent une discipline impitoyable, basée sur la loi du talion, mort pour mort, dent pour dent. Par mille hommes, deux justiciers assermentés, conjurati ^ furent chargés d'appliquer les règlements sous le contrôle des connétables. Le luxe était interdit, les femmes exclues du saint voyage, la confession hebdomadaire prescrite pour

(1) Ordëric Vital, liv. X. Et cf. plus bas.

(2) Albert d'Aix, Historia Hierosolymitana, dans les Historiens occùl. des Croisades, t. IV, p. 349, 380. — Legrand d'Aussy, Notice sur l'état de la marine en France, dans les Mémoires de V Académie des sciences morales et politif/ues, t. II, p. 327.

(3j OSBERNUS, De expugjiatlone Lyxbonensi (1147), publié en tète de Vltinerariuni peregrinoruni et g esta reqis Ricardi, éd. W. Stubbs, dans la collection des Clironlcles and Mcmorials of Great Britain. London, 1864, in-S", p. cxLiv-CLxxxii. — Le chroniqueur Robert de Torigny, abbé du Mont-S .-Michel, était également de l'expédition. {Chronique de Robert de Torigny, éd. L. Delisle. Rouen, 1872, 2 in-8", ann. 1147.)

les laïcs, la présence d'un prêtre rendue obli^,atoire à bord de chaque navire, les clercs et les laïcs priés de tenir chacun de leur côté leurs assemblées particulières, toute cause de discorde écartée.

Le départ eut lieu le 2;i mai 1147. On reconnut le voisinage de la Bretagne à la teinte noire et ù la profondeur des eaux. Deux jours après, éclatait une tempête, incident obligé de tout récit de croisade. C'était aux approches de la côte si dure de la Biscaie. Dans le lointain, les monts pyrénéens dressaient leur tête : la nuit tombait, et dans les ténèbres on entendait les « sirènes, dont l'horrible chant commence par la plainte pour s'achever dans un éclat de rire » . L'esprit troublé, notre conteur, Osbcrn, crut voir les Baléares, qu'il place délibérément dans l'Océan. Ses réminiscences classiques le desservaient quelque peu en lui faisant noter partout des vestiges de l'occupation romaine. Quant à Ulixibona, Lisbonne, par exception il en laisse l'honneur au héros de l'Odyssée.

Le 28 juin, la flotte chrétienne était entrée dans le Tage, fleuve poissonneux dont les flots charriaient de l'or. Lisbonne apparaissait au nord sur une colline mamelonnée et ses murailles descendaient en gradins vers le fleuve. Sur des mosquées brillait le croissant, au désespoir du roi de Portugal, Alphonse I", prince d'origine française, qui sollicita le concours de ses compatriotes pour déloger les musulmans.

Des murmures accueillirent sa proposition : « C'est une fourberie, disaient les corsaires normands Guillaume et Raoul Le Veau. Passons outre. Il y a cinq ans qu'on a essayé de conquérir Lisbonne. La tentative échoua. Mieux vaut courir sus aux navires des Maures. » Les équipages de huit navires de Normandie, d'Hastings, de Bristol et de Southampton se déclaraient prêts à les suivre. Mais l'opinion contraire prévalut et les troupes débarquèrent pour

entamer le siège. Les gens de Boulogne, de Cologne et des Flandres, désignés sous le terme générique de Français, campèrent à l'est de la ville. Les Anglo-Normands occupèrent les faubourgs de l'ouest, d'où ils avaient chassé les Maures. De ce coté, la garde des retranchements fut assurée chaque nuit par cinq cents hommes, dont le tour de veille revenait tous les neuf jours. Huit bateaux armés battaient le fleuve. Vis-à-vis de la porte qui donnait sur le Tage, les marins dressèrent une gigantesque fronde des Baléares. Une autre fronde lançait des blocs énormes contre la porte de fer de l'ouest.

Dans la conduite des opérations du siège, chaque groupe montra lés qualités militaires de sa race. Les gens du Rhin et des Flandres, tenaces et de tout temps fouisseurs infatigables, creusent jusqu'à cinq mines successivement éventées. Aucun camouflet ne les rebute. Le 16 octobre, leurs galeries arrivent au-dessous des remparts, ils mettent le feu au.v étais, les murailles s'écroulent. Ils s'élancent à l'assaut, mais, sous une grêle de traits, ils reculent. Les Anglo-Saxons arrivent au pas de course à leur aide. « Arrêtez, disent les Flamands ; ce n'est pas pour vous que nous avons ouvert la brèche, mais pour nous. Faites-en autant avec vos machines. » Piqués au vif, les Anglo-Normands redoublent d'efforts; ils dressent une tour roulante, qu'ils parviennent par des efforts inouïs à rapprocher des remparts : du haut de la tour ils vont jeter le pont-levis, quand les Maures, effrayés, capitulent (22 octo])re) ; les croisés se partagèrent les dépouilles des vaincus, puis continuèrent leur route vers la Syrie, où nulle action saillante ne marqua leur campagne.

En 1188, une nouvelle escadre, composée des mêmes éléments disparates, partit des bouches de l'Escaut pour châtier les corsaires mauresques. Elle se grossit en route de quelques voiles, et, après avoir pris langue à Lisbonne, elle

assiégea Silves, détruisit Cadix et gagna Marseille (1). Mais ce dernier détail se rapporte peut-être à la flotte anglonormande, qui prit, à Texclusion des Flamands, une part active à la troisième croisade.

L'ordonnance qui servit de préface à cette croisade tenait un peu du mandement épiscopal et beaucoup du code disciplinaire. L'état-major était un tribunal ; les chefs de la flotte s'appelaient des justiciers. Il y en avait trois, et parmi eux Guillaume de Fors d'Oléron. Coïncidence fortuite ou imitation voulue, certaines pénalités de l'ordonnance rappellent la loi oléronnaise (2), telle la perte du poing pour coups et blessures graves, peine des plus fréquentes, il est vrai, dans les législations septentrionales.

Moins dures qu'en 1147, elles étaient néanmoins très rudes; qu'on en juge. Le meurtrier serait précipité à l'eau, lié au cadavre de sa victime ; les coups et soufflets étaient punis de trois plongeons en mer ; les injures, les calomnies ou les reproches d'impiété coûtaient chacun une once d'argent de dommages-intérêts. Le voleur serait abandonné au premier rivage, la tête tondue, engluée de poix bouillante et de plumes (3).

Les navires anglo-normands eurent à subir une effroyable tempête en contournant l'Espagne ; de 108, il n'en parvint que 30 à Marseille, où Richard I", Cœur de Lion, les attendait avec une autre escadre organisée en Provence. Le rendezvous général des croisés étaitfixé à Messine pour l'été de 1 190.

(i) Chronique pul)liée par Gazzera, dans les Mémoires de U Académie des sciences de Turin, 2*' série, t. II, p. 177.

(2) Paiidessus, Collection de lois maritimes antérieures au yiwif siècle. Paris, 1828, in-4", t. I, p. ;}0(i. Ajoutons que, d'après les Rôles d'Oléron, on pouvait se racheter de la perte du poing moyennant cent sous et que le matelot frappé par le patron ne pouvait riposter à la première « colée ».

{6) BKXorr DE Peteiibouough, ('.esta Henrici II et Hicardi I Angliac regum, éd. Stubhs, t. II, p. 116. — Mattimeu de Paris, Chronica majora, éd. Henry Richards Luards, t. II, p. 365, dans les Chronicles and mémoriais of Créât Britain.

L'expédition française, commandée par le roi Philippe- Auguste en personne, arriva la première au rendez-vous (1<> septembre). Elle s'était embarquée sur une flotte génoise retenue d'avance pour le passage de six cent cinquante chevaliers et de treize cents écuyers (1). Philippe-Auguste avait vainement imploré de son rival Richard I" l'aumône de cinq galères {"!). Dès qu'on l'aperçut avi large, la population de Messine accourut au devant du grand roi d'Occident. 0 déception ! une nef entre silencieusement dans le port; un homme en descend, défait et pâli par le mal de mer qui le travaille depuis son départ de Gènes; une suite mesquine l'accompagne. Et la populace s'écoule stupéfaite en murmurant : " Comment ! c'est là le roi de France (3) ! » Une semaine après, elle accueillait par des vivats la venue de Richard Cœur de Lion, dont les galères pavoisées, magnifiques, s'avançaient en bataille, trompettes sonnant. Ce qui accrut le prestige des Anglo-Normands, fut leur entrée de vive force dans la ville, en dépit des Français qui craignaient que l'arrivée de tant de troupes n'amenât la famine (4).

Brutal lui-même, Richard permit à ses soldats toutes les violences, traita la Sicile en pays conquis et le roi Tancrède en vassal. Mais ces procédés ne nuisirent point à sa renommée,

(1) Gonvenlion entre la couiinunauté de Gênes et le duc Hugues de Bourgogne, mandataire du roi de France, pour le nolis de navires de transport. Gènes, février 1190. (Archives de Gènes, Materie politiche, uiazzo2; impr. partiellement dans les Moiium. Iiist. patriae, Chartarum, t. III, col. 355.)

(2) Roger DK HovEDEN, C/ironica, éd. Will. Stubbs, dans les Clironicles and inemorialx, t. III, p. 39. Richard n'ayant offert que trois galères, Philippe les refusa.

(3) Jtinerariuin peregiinorum et gesta régis Ricardi, auctore, ut videtur, RiCARDO, canonico S. Trinitatis Londoniensis, éd. Will. Stubhs, dans les Chronicles and memorials, t. I, p. 156.

(4) Raoul de Diceto, Ms. du Briiish Muséum 13 E VI col. 656; apud Matthieu de Paris, Chronica majora, t. II, p. 366.

Les parades allaient droit au cœur des méridionaux, et Richard Cœur de Lion, en vrai paladin, avait dans les mises en scène héroïques une habileté incomparable. L'ostentation qu'il déployait à Messine fut encore surpassée au départ de cette île pour la Terre Sainte. Le 10 avril 1191, par une belle journée de printemps, son immense flotte s'enfonça comme un coin dans le détroit, sur huit rangs, les bâtiments à une encablure les uns des autres et les lignes à une portée de trompette (1). La reine douairière de Sicile, la fiancée de Richard I", Bérangère de Navarre, ouvraient la marche avec trois grands vaisseaux et les Normands de Sicile qui s'étaient joints à leurs compatriotes; treize dromons suivaient, puis les transports, les grosses busses, sur cinq rangs de profondeur qui s'élargissaient de plus en plus, par lignes de quatorze, vingt, trente, quarante et soixante bâtiments. En serre-file, venaient 53 galères que Richard commandait en personne : c'était l'arrière-garde.

Philippe-Auguste, pendant ce temps, passait modestement en Palestine (:2), puis licenciait sa flotte mercenaire. 11 prit ses quartiers devant Acre, que les chrétiens assiégeaient depuis plusieurs mois, et poussa vivement les travaux d'attaque du côté de la Tour Maudite.

Avant de gagner la Palestine, Richard fit un crochet vers l'Archipel et trouva l'occasion de conquérir un royaume. Le (> mai, après une relâche à Candie et à Rhodes, il touchait Chypre. Quelques-uns de ses navires jetés à la côte avaient été pillés par les insulaires, malgré l'énergique résistance des Normands Roger de Harcourt et Guillaume Du Bois. Richard envoya demander raison au prince Isaac Comnène : « Ptrut, sire, répondit le prince avec une dédai-

(1) Itinerarium, l. I, p. 176. — Raoul de Diceto, col. 660.

(2) La Chronique des patriarches d'Alexandrie (Bihl. nat., ins, arabe 304, p. 274) évalue à cent busses la flotte française. — Philippe était parti le 30 mars 1191 (Itinerarium, t. I,p. 175), et il arriva devant Acre le 20 avril. {Itinerarium, t. I, p. 181.)

gneuse désinvolture, je n'ai rien de commun avec le roi d'Angleterre. »

u Aux armes, » rugit Cœur de Lion en apprenant la réponse, et déjà les barques de ses esnèques volent vers Limisso. Sur la plage, les Grecs, les Griffons comme on les appelait, avaient formé avec les objets les plus disparates : portes, fenêtres, tonneaux, pavois, vieilles galères et pontons, une barricade munie de nombreux arbalétriers. Cinrr galères, embossées par devant, appuyaient de leur tir la défense fixe. Mais rien n'arrêta Richard Cœur de Lion, qui combattait à la tête des siens : il fonça sur les galères, et bientôt les Griffons éperdus tombaient par grappes du haut des ponts. La barricade fut emportée, l'île prise, Isaac Comnène chargé de chaînes d'argent et le trône de Chypre donné à un prince français. Gui de Lusignan (I). Richard, cependant, avait appris par un navire rencontré en route qu'on l'attendait à Acre.

Il se rembarqua le 5 juin, à Famagouste, pour la Terre Sainte. A la hauteur de Saïda, le 7 juin, un trois-màts apparut, faisant route vers Saint-Jean d'Acre. Son énorme gabarit, la hauteur prodigieuse de ses mâts, l'apparence solide et gracieuse de sa coque cuirassée de feutre vert et jaune, frappèrent tous les marins du temps et produisirent un lou^j frémissement d'admiration dont nous relevons la trace dans les chroniques arabes et latines. On le rangeait dans la catégorie des dromons. On l'avait vu embarquer à Beyrouth tout un arsenal d'armes et de munitions, cent charges de chameaux, disait-on, sans compter les provisions de bouche. Mais quelle était sa nationalité ? Richard I" envoya Pierre Des Barres aux renseignements : «Le navire s'avoue du roi de France, rapporta Pierre Des Barres ; mais on ne recon-

(1) Itinerai-ium régis Ricardi, t. 1, p. 186-191. — L'Eslone de la Guérie Sainte (1190-1192), par Ambroise, éd. G. Paris, dans la Coll. det Documents inédits. Paris, 1897, in-i", p. 40, vers 1439 et suiv.

l.-Ki HISTOIHE DE LA MARINE FHANÇAISE,

naît pas l'idiome français; aucune bannière, aucun signe ne laisse croire qu'il est chrétien. » D'autres éclaireurs revenaient, porteurs d'une réponse différente : « Navire génois, en route pour Tyr (l)- "

La maladresse de ces réponses laissa soupçonner le stratagème habituel des Sarrasins. Un bâtiment musulman venait de s'introduire dans le port d'Acre, en se donnant les a[)parences d'un navire chrétien : sur les voiles, une croix, et ea évidence, des porcs, animaux réputés immondes par les sectateurs de Mahomet. Des soldats francs, choisis parmi les prisonniers, étaient placés sur le pont, et des musulmans habillés à la mode franque, la l)arbe rasée, avaient jusqu'à la fin entretenu l'illusion en saluant les marins de la flotte de blocus dans leur langue (2).

(i Je donne ma tête à couper que le navire est sarrasin, s'écria un matelot de Richard. Lancez une galère derrière lui, qu'elle s'approche à toute vitesse sans faire le salut, et vous saurez à quoi vous en tenir. " Ainsi fut fait.

A peine la galère fut-elle à portée du dromon que des flèches s'abattirent sur elle. L'expérience était concluante; le trois-mâts était bien musulman; il transportait à Saint- Jean d'Acre un renfort de huit cents hommes d'élite (3), commandés par sept émirs. Vingt et une galères se jetèrent sur le géant immobilisé par le calme. Mais leur allure se modéra sous la pluie de fer et de feu qui tombait du haut des bordages; les feux grégeois s'étalaient en nappes de

(1) Itinerarium, t. I, p. 206. — Raotîl de Diceto, col. 661.

(2) L'Histoire d'Alep de Kamal-ad-Dîn, version française d'aprè.^ le texte arabe, par M. E. Blochet, dans la Revue de l'Orient latin, t. IV (1896), p. 198. — Monaclii Florentini Acconensis episcopi De recuperatione Ptolemaidœ liber, publié dans l'édition de Rojjer de Hoveden, Chronicu, par le D' W. Stubbs [Chronicles and Memorials of Great Britain). London, 1870, in-8", t. III, p. cxxxii.

(3) Sept cents soldats suivant l'Histoire d'Alep (p. 199), qui évalue à vingt et une voiles la flotte de Kichard. Baha-ad-Din (Histor. Orientaux des Croisades, t. III, p. 221), porte l'effectif à quarante voiles.

LES CROISADES. 1 i7

flammes, des serpents venimeux s'abattaient en sifflant sur les ponts. « En avant! cria Richard Cœur de Lion : si l'ennemi échappe, vous serez pendus, oui, je vous ferai périr dans les derniers supplices. » Les marins ont entendu; les uns lacent les gouvernails du dromon, d'autres se hissent à la force du poignet le long des bordages. Plus d'un retombe à la mer, la tète fendue ou les mains tranchées d'un coup de cimeterre : luie poignée d'hommes cependant s'étaient rendus maîtres de la proue, quand les Turcs montent en masse des entreponts, refoulent les assaillants et les jettent par-dessus bord. Trois navires ont déjà sombré.

Richard perd tout espoir d'amariner cette riche proie et donne l'ordre de la couler. Ses galères reculent, prennent leur élan, fondent sur le trois-mâts, qu'elles lardent à coups d'éperon. Suivant une autre version, ce fut un plongeur qui perfora la carène (1). Le géant s'enfonçait peu à peu dans l'abîme. Yacoub, maître des engins et commandant des djandârs, pour ne pas tomber vivant aux mains des vainqueurs et leur ôter tout espoir de s'emparer du dromon, descend dans la cale, une hache à la main, et agrandit la voie d eau (2). Au moment où le navire somljrait, l'équipage se jeta à l'abordage des galères anglaises, avec quel insuccès, vous le devinez. On n'épargna que les émirs et les ingénieurs habiles dans la construction des machines de guerre (3).

Ce combat naval hâta la chute de Saint- Jean d'Acre. La garnison, exténuée et démoralisée, incapable de tenir plus longtemps contre les attaques de Philippe-Auguste et des autres croisés, capitula le 12 juillet, après deux ans d'un siège mémorable : trois cent mille hommes y avaient trouvé la mort.

(1) Raodl de DicETO, col. 662.

(2) Histoire d'Alep, p. 199.

(3) Ilinerarium, t. 1, p. 209. — Raoul de Diceto prétend que 200 personnes sur 1,500 furent sauvées, et V Histoire d'Alep 2 personnes seulement.

Philippe-Auguste, prétextant son faible état de santé, mais en réalité blessé de la conduite de Richard 1% qui avait refusé d'épouser sa sœur Adélaïde, après s'être hancé à elle, résolut de retourner en France. Il était si démuni, en fait de marine, qu'il dut emprunter deux galères à son rival (1). 11 laissait quelques troupes en Palestine sous les ordres du duc de Bourgogne.

Richard, secondé par la flotte, emporta les places de la côte : Jaffa, Ascalon, Césarée; deux fois, il pénétra dans l'intérieur des terres et parvint en vue de Jérusalem; mais Saladin l'empêcha de rester dans la Terre promise. Les conquêtes chrétiennes le long de la côte furent bientôt menacées. Richard dut courir au secours de Jaffa avec cinquante bâtiments. Une galère peinte en rouge, avec la tente et l'étendard couleur sang, fut la première à débarquer son monde : c'était celle du roi; en moins d'une heure, les autres galères en avaient fait autant, et la ville fut sauvée (2). Mais, en définitive, tous ces beaux exploits n'eurent d autre effet que de frapper les ennemis d'admiration pour la bravoure personnelle de Richard : ils n'eurent aucune influence sur le sort de la Palestine. Richard demanda à Saladin une trêve de trois ans et se rembarqua pour l'Europe.

La quatrième croisade est l'odyssée extraordinaire d'une armée de pèlerins franco-flamands amenés d'incident en incident à la conquête d'un empire. Leurs plénipotentiaires, en particulier Geoffroi de Villehardouin, maréchal de Champagne et futur chroniqueur de l'expédition, avaient traité du passage avec Venise. Moyennant quatre-vingt-cinq nulle marcs (3), la République se chargeait du transport

(1) L'Estoire de la Guérie Sainte, v. 5300.

(2) Anecdotes et beaux traits de la vie du sultan Youssof (Salafi-ed-Din), par Imam, dans les Historiens Orientaux des Croisades, t. III, p. 332.

(3) Environ 4 millions 1/2. L'effectif prévu était de 4,500 chevaliers.

LFS CROISADES. 149

des troupes et fournissait de plus cinquante galères d'escorte, « por l'amorde Dieu, " disait-elle, c'est-à-dire contre l'abandon de la moitié des prises; c'était une façon nouvelle d'entendre le désintéressement. On en eut bientôt un spécimen.

La flotte préparée se trouva trois fois trop nombreuse pour les croisés français qui vinrent au rendez-vous : beaucoup d'entre eux étaient descendus, en dépit des conventions, vers Marseille ou vers les Fouilles; tout un corps d'armée s'était embarqué en Flandre sous les ordres de Jean de Néle, châtelain de Bruges; de Thibaut, fils du comte de Flandre, et de Nicolas de Mailly. Venise exigeait le payement intégral du prix convenu ; les seigneurs se dépouillèrent de leur vaisselle, les passagers se cotisèrent; les escarcelles vidées, il s'en fallut de plus d'un tiers que le prix d'affrètement fût atteint. Pour se libérer, les Français acceptèrent d'aider la République à reprendre Zara en Dalmatie. Le légat objecta la défense pontificale d'attaquer aucun peuple chrétien; mais la volonté indomptable du vieux doge Dandolo l'emporta : et la flotte quitta les lagunes le 8 octobre 1202.

Le 10 novembre, les trois cents voiles (1) se déployaient devant Zara : les galères rompaient la chaîne du port; une semaine après, la ville se rendait : les croisés y prirent leurs quartiers d'hiver (2).

Des aml^assadeurs se présentèrent au camp avec de magnifiques promesses qu'ils exposèrent de la part de leur maître : deux cent mille marcs et des vivres pour les croi-

9,000 écuyers et 20,000 sergents à pied. Le tarif adopté était de 2 marcs par homme et 4 par cheval. Les vivres étaient fournis pendant neuf mois par la l\épul)h'rjue. (Geoffroi de Yili.euardoiik, Conquête de Conslanliitople, éd. Natalis de VVailly. Paris, J872, in-8°, p. 10-14.)

(1) Andre.î: D.\i\DULi, Clironicon, apud Mi'RAioiii, Retuni ilnlicariiin scriptores, t. XII, col. 320.

(2) ViLLEiiARDOui.N, p. 36, 44 et suiv.

ses, la réunion des églises grecque et latine, l'entretien d'une armée en Terre Sainte (1). C'était le cas d'appliquer le « timeo Danaos, et dona ferentes » , ce que ne manquèrent pas de faire les lettrés, l'abbé de Vaux entre autres; car la proposition émanait d'un Grec, Alexis, fils d'Isaac l'Ange, empereur détrôné de Constantinople; en retour de ces offres, il implorait notre appui contre Alexis III. Les barons français ne s'accordèrent pas sur la réponse à faire : les uns, comme Simon de Montfort, impatients et las de tous ces retards, prirent la x'oute de Hongrie; d'autres, avec Renaud de Montmirail, continuèrent leur voyage vers les Lieux Saints. Les derniers se rallièrent à l'avis du doge, dont l'opiniâtreté triompba pour la seconde fois. Dandolo avait accueilli favorablement la requête du jeune Alexis, simplement par souci des intérêts commerciaux de Venise. <i C'était assurément se compromettre que d'envoyer une flotte de guerre équipée parla llépublique attaquer l'Egypte, un pays où ses marchands faisaient des affaires d'or (2). »

L'expédition d'Orient était un dérivatif inespéré.

Le lundi de Pâques, 7 avril 1203, la flotte quitta Zara, préalablement démantelée et ruinée. On donnait comme rendez- vous aux dissidents et à la (lotte flamande, dont on avait appris l'arrivée à Marseille, le port de Modon en Grèce; mais aucun bâtiment, aucun homme ne rallia. Bien au contr;tire! A Gorfou, de nouvelles défections faillirent se produire : des chevaliers français déclaraient leur ferme intention de regagner Brindes: ils se laissèrent cependant toucher par les prières de leurs amis, qui les supplièrent à genoux (h' ne pas affaiblir l'effectif déjà bien amoindri de 1 armée.

L éblouissant spectacle ([ui s'offrit, le2;ijuin, aux regards

(1) Vii.i.KHAnDOUiN, p. 62 et .suiv.

(2) W. Heyd, Histoire du commerce du Levant au moyen ûffe, trad. Furcy-Raynaud. Leipzij;, 1885, ln-8», t. I, p. 266.

LliS CIîOISADKS. i:,I

des pauvres barons d'Occident récompensa leur dernier effort. La flotte était arrivée près de Tabbaye de San-Stefano sur la Propontide. A trois lieues de là, se déroulait le panorama de Constanlinople, des palais et églises d'une richesse incomparable, une ville immense dont les petites cités latines donnaient à peine l'idée : d'un mot, Villehardouin peint l'émotion de ses compagnons d'armes : a II n'i et si hardi cui la chars ne fremist (l). » Gonstantinople avait la forme d'une voile latine, triangulaire, deux des angles tovirnés vers la mer. De tous côtés, la flotte pouvait y accéder, les eaux restant profondes jusqu'au pied des remparts (2).

Les Grecs savaient coml)icn cette longue enceinte maritime était vulnérable : ils îa renforcèrent d'une seconde ligne de murailles et adoptèrent un plan de défense en harmonie avec la topographie locale. Ils jugèrent dangereux de cantonner leur flotte à l'arsenal de Blachernes, au fond de la Corne d'Or, où elle aurait été acculée par les assiégeants. Fermant donc la Corne d'Or d'une chaîne dont l'extrémité était rivée à la tour de Galata, ils conçurent le projet de prendre à revers la flotte latine au moment où elle chercherait à pénétrer dans cette baie intérieure. La défense mol)ile aurait comme point d'appui, comme refuge au besoin, l'arsenal de Contoscèle sur la Propontide, dont le bassin, enveloppé de hautes murailles, fut approfondi au vif-argent : une chaîne en défendait l'entrée (3). Mais que pouvait le mégaduc Théodore Lascaris avec quelques galères, derniers vestiges des brillantes escadres d'antan!

La flotte des croisés put parader impunément Sous les murs de Byzance afin de montrer au peuple le jeune pré-

(i) VlLLEHAUDOUIN, p. 72.

(2) Chronique de Romanie, publiée par Ruchon dans ses Chroniques étrangères relatives aux expéditions françaises pendant le xni* siècle, Panthéon littéraire. Paris, 1840, in-S", p. 14.

(3) G. PacuymÈre, Michael Palaeologus, liv. V, chap. x.

tendant. Puis elle s'apprêta à débarquer près de la ville les troupes formées en sept corps sous les ordres de Baudouin et de Henri de Flandre, Hugues de Saint-Pol, Louis de Blois, Matthieu de Montmorency, Eudes de Champlitte et Boniface de Montferrat. A Tavant-garde, Baudouin disposait des archers et des arbalétriers pour balayer la côte; les étrangers : Toscans, Lombards et Allemands, étaient à l'arrière-garde avec Boniface de Montferrat. L'attaque commença aux feux de l'aurore : " et li matins fu biels, im poi après le soleil levant " La flotte s'avançait sur trois lignes; en tête, voguaient les galères de guerre, les huissiers en remorque portaient la cavalerie, les grandes nefs venaient derrière avec l'infanterie. Chevaliers et archers, sautant à la mer, délogèrent par une charge vigoureuse l'armée d'Alexis HI qui leur disputait le rivage et l'obligèrent à se renfermer dans Constantinople.

La tour de Galata, à l'entrée du port, fut emportée, tandis que VAqitila fonçait, toutes voiles dehors, sur la chaîne tendue à l'entrée de la Corne d'Or et la brisait (1). Les Vénitiens auraient voulu que tout l'assaut " fust par devers la mer. Li François disoient que il ne savoient mie si bien aidier sor mer com il savoient par terre (2) » . On s'arrêta donc à une attaque par terre et par mer. Elle eut lieu le 17 juillet 1203.

Quatre corps français, commandés par Baudouin et Henri de Flandre, Louis de Blois et Hugues de Saint-Pol, montèrent à l'assaut du côté du palais de Blachernes, pendant que les autres corps restaient à la garde du camp. Une quinzaine d'hommes parvinrent au faîte des remparts; mais les Anglo-Danois de la garde véringue, après un terrible corps à corps, les arrêtèrent et, ayant reçu des renforts, repoussèrent l'escalade.

(1) Dandoi.o, apiul McRAToni, t. XII, col. 321-322

(2) ViLLEHAHDOUIN, p. 90.

Du côté des Vénitiens, le succès se prononçait, grâce à l'admirable « proesce » d'un vieillard octogénaire, Dandolo ; le premier à terre, il entraîna les siens d'un tel élan qu'en peu d'instants vingt-cinq tours tombèrent en leur pouvoir. Les Vénitiens prévinrent un retour offensif de l'ennemi en masquant leurs positions par un rideau de flammes et de fumée noire que le vent chassait en tourbillons vers la ville (1). L'empereur Alexis, occupé ailleurs, était sorti de l'enceinte pour combattre les Français. Ces derniers avaient six corps de bataille contre quarante ; mais leur ferme contenance en avant des palissades du camp donna au doge le temps d'arriver et, toutes les troupes réunies, de mettre en fuite Alexis.

Isaac l'Ange fut rétabli sur le trône. Il sentait, sous le « bel semblant " , dont faisaient montre ses sujets, sourdre un violent dépit contre l'intervention étrangère. Les croisés partis, l'irritation éclaterait sans contrainte. 11 retint donc à sa solde ces auxiliaires, non sans récriminations du parti français qui, à Corfou, " avait meu la discorde » et voulait continuer sur Jérusalem. Le contrat de société, « la compaignie " entre Français et Vénitiens, fut pi'olongé d'un an jusqu'à la Saint-Michel de l'année 1204. L'armée latine fut cantonnée dans un faul)ourg de Constantinople, à Galata; la flotte hiverna dans la Corne d'Or (2).

Entre Latins et Grecs, les rapports s'aigrirent dès que le jeune Alexis, aidé par un corps d'armée français, eut assez affermi la domination paternelle pour se passer d'alliés. Un incendie, dont les causes restèrent inexpliquées, dévora une partie de Constantinople; le fi^ont du feu parcourut (i demie lieue de terre " . Il s'en fallut de peu que la flotte vénitienne n'eût le même sort, non par accident cette fois : les gens de Byzance lancèrent sur elle dix-sept grandes nefs,

(1) ViLLEHAiiDOuix, p. 97 et suiv.

(2) Idem, p. 113.

154 IIISTOIKE DE LA MAUINK FRANÇAISE.

brûlots énormes chargés de poix et d'étoupcs enflammées : le vent, qui soufflait " durement » de TOuest, les portait en plein sur la flotte à l'ancre. Mais les marins de Venise, avec une dextérité remarquable, accrochèrent les brûlots et les tirèrent dans le courant dvi bras de Saint-Georges, qui les emporta.

L'ingrat Alexis fut payé de " de guerredon » . Il fut étranglé par un de ses officiers, Murzuphle, qui chaussa les bottes vermeilles d'empereur d'Orient (janvier 1204). Les croisés, sans cesse dupés, résolurent d'en finir en prenant Gonstantinople pour leur compte : un empereur, élu par douze des leurs, aurait le quart des conquêtes; Français et Vénitiens se partageraient également les trois autres quarts.

Le vendredi 9 avril, la flotte, partie de Galata, s'avança sur une ligne d'une demi-lieue de long, chaque corps formant une escadre distincte, les nefs alternant avec les galères et les huissiers chai-gés de chevaux. Le combat s'engagea en cent endroits à la fois. Du haut des antennes, les échelles de corde tombaient sur les murailles, où les Latins montaient avec furie; néanmoins, après un rude corps à corps, ils furent repoussés avec perte. Quelques nefs continuèrent à tirer de leur mangonneaux pour couvrir la retraite. Le conseil de guerre fixa au lundi 12 avril un second assaut : les nefs s'attacheraient deux par deux à chaque tour du seul périmètre de la Corne d'Or, car le courant ne permettait point de tenir dans le bras de Saint-Georges.

Par une forte brise, la Pèlerine et le Paradis vinrent heurter une des tours désignées : l'équipage bondit à l'assaut, un Français, André d'Urboise, et un Vénitien en tête : la tour était prise, la brèche faite (1). Les croisés brisent trois des portes et entrent en masse. Murzuphle, fait prisonnier, est précipité du haut de la colonne d'Arcadius toute chargée

(1) VlLLEUAllDOUIK, p. 143.

LKS CROISADKS. Ij5

de bas-reliefs triomphaux, d'où une prédiction déclarait que serait jeté un empereur perfide (l).

Quelques jours après, à minuit, " en Teure que Diex fu néz )) , Baudouin, comte de Flandre, était proclamé empereur. L'empire latin d'Orient était fondé; il devait durer soixante ans (1204-12()1). Je n'ai pas à retracer les conquêtes continentales des croisés. Ils soumirent promptement les provinces européennes de l'Empire. Boniface de Montferrat eut le royaume de Salonique, et un neveu et homonyme du maréchal Villehardouin conquit la Morée avec l'appui d'une flotte vénitienne (!2).

La défection de sept mille croisés, qui partirent subrepticement en s'entassant sur cinq grandes nefs de Venise (3), réduisit, un moment, à quelques ports l'occupation française : Bizoe en Thrace, Selymbria sur la Propontide, Spiega et Kios sur la côte asiatique. Les Bulgares attaquaient au nord, les Grecs de Théodore Lascaris au sud. L'empereur Henri, qui avait succédé à son frère Baudouin, était sans cesse sur le qui-vive : un jour, le 31 mars l!2()7, il apprend le subit investissement de Kios, que défend Macaire de Sainte-Menehould avec quarante chevaliers. Il était alors à ta])le dans son palais de Blachernes. Il se précipite vers le port et, avec lui, la Cour, les Vénitiens, les Pisans s'embarquent sur dix-sept vaisseaux assemblés à la hâte; Geoffroy de Villehardouin est dans l'un, Milon de Brabant dans un autre. La flottille s'avance sur une ligne contre les soixante navires de Lascaris, qui reculent et s'adossent au rivage. Henri attendait, pour attaquer, des renforts de la capitale : mais l'ennemi lui évite cette peine; gardé à vue, il perd contenance et déloge dans la nuit du P' au 2 avril, après avoir incendié sa propre flotte (4). Sturiouc, l'amiral de

(1) ViLLEHAnnouiN, p. 183. — Cluonicjue de Homanie, éd. Buchon, p. 20.

(2) Idem, p. 195.

(3) Avril 1205. (ViLLEUAiiDOuiN, p. 225.)

(4) Villehardouin, p. 283.

Lascaris, ayant paru avec dix-sept galères devant Cyzique, l'empereur lança à sa poursuite quatorze galères qui lui donnèrent la chasse deux jours et deux nuits sans le joindre (1).

A quelque temps de là, c'était un pirate de Nègrepont, Ravan, qui insultait les franchises territoriales de l'empire, sous les yeux de lempereur. Les galères du pirate cherchaient à emmener une grande nef ancrée dans le port de l'Armiro, en Thessalie. Pour la dégager, l'empereur dut lancer sur les pirates ses chevaliers, montés sur de simples harques (2).

Des alertes continuelles démontraient l'urgence d'une marine de guerre permanente. Les empereurs latins ne surent pas le comprendre. Ils se contentèrent de mobiliser, à l'occasion, quelques navires vénitiens (3), qu'ils remisaient dans un petit port voisin du monastère du Christ Evergète (4). Cette négligence leur coûta l'empire, en 1261; les basiles grecs, établis à Nicée, s'étaient maintenus dans la domination de la merde Marmara et de la mer Noire; ce fut leur flotte de guerre, une soixantaine de navires, qui mit en fuite le dernier empereur latin, Baudouin II (5).

De même, les princes francs d'Achaïe s'étant déchargés de la garde de leurs côtes qu'ils confièrent à Venise, la République y gagna, moyennant la solde annuelle de quatre, puis de deux galères, les ports de Coron et de Modon (6).

Kn définitive, comme souveraine d'un quart et demi de l'empire, de la Dalmatie, de la Crète et de nombreuses

(1) VlLLKHAnDOriN. p. 288.

(2) Idem, p. 403.

(3} Chronifjue de Romanie, éd. Buchon, p. 101. — Le Beau, Histoire du Bas-Empire, t. XVII, p. 365.

(4) PiCHYMÈRE, De Michaelc Palaeolo'go, liv. V, chap. x.

(5) Chronique de Bornante, p. 101. — Krause, Die Byzantiner des Mittelaltcrs, p. 26!).

(6) Clironica de Bomanie, p. 179.

petites principautés de l'Archipel (1), elle avait été la seule à profiter de la guerre. Nous avions été sa dupe. Et comment en eùt-il été autrement?

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