PORTS MÉDITERRANÉENS
Les Capétiens n'avaient encore aucun débouché sur la Méditerranée (2). Sous les derniers Carolingiens, l'autorité royale, cessant de se faire sentir aux extrémités de la France, s'était confinée aux provinces du centre et du nord. La Provence dépendait de l'Empire ; de l'autre côté du Petit Rhône, l'ancienne Septimanie relevait des comtes de Toulouse (3), qui possédaient en propre les comtés de Narbonne et de Saint-Gilles (4) . L'indépendance avait enfanté l'anarchie. Dès le milieu du xr siècle, les guerres particulières entre les seigneurs languedociens, la levée de péages sans nombre, tous les désordres des luttes intestines avaient atteint un tel degré d'acuité que le commerce était presque partout interrompu (5).
Le remède fut pire que le mal. Les intérêts économiques du pays restaient subordonnés aux visées ambitieuses des seigneurs, qui payaient des plus honteuses concessions aux étrangers une promesse de coopération militaire ou navale. Le comte de Toulouse, Bertrand, octroyait aux marins
(1) ScHLu.MBERGER, Ics Principautés fraiiques du Levant.
(2) Louis le Gros, le premier, exerça quelque autorité en Laiifjuedoc. {Hintoire du Languedoc, nouvelle édition, t. III, p. 709.)
(3) Partage de 1125 entre Alphonse Jourdain, comte de Toulouse, et Raymond Bérenger, comte de Barcelone.
(4) Histoire du Languedoc, t. III, p. 771.
(5) Ibidem, t. III, p. 401. — W. Heyd, Histoire ducornmerce du Levant au moyen âge, trad. Furcy-Raynaud. Leipzig, 1885, in-S", t. I, p. 185.
15S HISTOIRK DE LA MARINE ERANÇAISE.
génois le monopole des importations à Saint-Gilles (I). Guillem VI, chassé de Montpellier par une émeute et réintégré dans la seigneurie grâce au concours des galères génoises, leur accordait le privilège de commercer librement dans ses domaines, sans autres concurrents que les Pisans : comme ces alliés n'étaient pas hommes à se contenter de si peu, Guillem dut interdire à ses propres sujets de naviguer au delà de Gènes (1143) (2). Douze ans après, la République ligurienne réitérait ses prétentions : » au prix du renouvellement de Todieuse servitude qui paralysait notre commerce avec l'Orient, elle eut la dérisoire générosité de promettre assistance à nos relations avec l'Espagne (3). 11
De plus en plus exigeante elle voulait réserver à ses seuls marchands l'accès de nos côtes; les Pisans refusèrent d'obéir à cette injonction et nos franchises territoriales ne furent plus respectées par les navires de guerre. Le pape Alexandre III, embarqué sur une galère narbonnaise, faillit être enlevé en vue de Maguelone par la flottille pisane de l'empereur Barberousse (août 1164) (4).
Les Bouches-du-Rhône devinrent le théâtre de sanglantes batailles, de chasses furieuses et de feintes habiles à travers le Delta. En ll(}5, les Pisans envoyaient huit galères côtoyer la Provence : quatorze galères génoises, lancées derrière elles, remontèrent le Grand Rhône, sur l'avis que l'escadrille était mouillé à Saint-Gilles. Les Pisans, avertis, détalèrent par le grau de la Chèvre, et, déroutant la poursuite, qui alla s'égarer du côté des graus de Montpellier, ils
(1) JAber jurium reipublicœ Genitensls, dans les Histoiiœ patriœ inonumenta, t. I, p. 99 : privilèfje du 10 août 1109.
(2) Liber jurium, t. I, p. 87.
(3) Idem, t. I, p. 182. — A. Gkrmain, Histoire du commerce de Montpellier antérieurem eut à Touverture du port de Cette. Montpellier, 1861, 2 in-8», t. I, p. 9:3-96.
(4) MuiiATOiti, Chronica varia pisaiia, p. 177. — Histoire du Lanquedoc, t. VI, p. 13.
T. ES (.ROISADES. I59
revinrent achever leurs chargements à Saint-Gilles. Dépites, furieux d'avoir été joués, les Génois n'ont pas abandonné la chasse ; ils reparaissent à Arles avec quarante-cinq (>jalcres et défdent sans saluer personne, vociférant qu'ils vont châtier leurs insolents ennemis. Ceci se passait aux approches de la nuit. A moitié chemin entre Fourques et Saint-Gilles, les galères s'engravent contre un bas-fond; elles s'embarrassent de leurs rames et de leurs gaffes et sont dans l'impossibilité de continuer leur route avant le jour. Le lendemain soir, les deux parties en vinrent aux mains, mais sans résultats décisifs.
L'année suivante, les rôles étaient renversés : les Pisans poursuivent les Génois et capturent cinq grands navires aux graux de Melgueil. Tandis qu'ils se reposent au quartier des étrangers à Saint-Gilles, surgissent soudain, à deux milles du campement, cinquante galères génoises. Ils n'ont, eux, que trente et un bâtiments. L'ennemi débarque et, malgré sa supériorité numérique, est vaincu après un rude combat. Néanmoins, les Pisans, affaijjlis par leurs pertes, redoutent une nouvelle attaque et tirent leurs navires fort avant dans les terres (1).
Par la terreur ou par la diplomatie. Gênes arrivait à ses tins; au mépris des observations d'Alexandre III, elle s'attribuait un monopole inconnu des païens eux-mêmes (2). Elle emprisonnait les marchands de Montpellier, empêchait les Narbonnais d expédier par an plus d'un vaisseau chargé de pèlerins et obtenait d'eux d'importants privilèges commerciaux (3) ; pour couronner son œuvre spoliatrice, elle faisait défendre à tous les marchands languedociens de
(1) Annales Januenses, dans les Mon. Gernianiœ liist., t. XVIII, p. 66 et suiv.
(2) Bulle du 11 octobre 1168. (Gariel, Séries prxsulinn Mac/alonensium, t. I, p. 220.)
(3) Gélestin Port, Essai sur l'histoire du commerce maritime de Aarbonne, p. 96.
naviguer sans son autorisation (1). Raymond V, comte de Toulouse, avait consenti à cette stupéfiante déchéance de ses droits : il avait abandonné de plus les ports de Marseille, d'Hyères et la moitié des places maritimes échelonnées entre Arles et la Turbie, à charge pour Gènes de fournir la flotte qui les conquerrait. Belles promesses, dont le seul inconvénient était d'être faites aux dépens du bien d'autrui.
La campagne échoua. Mais, avec une outrecuidance inouïe. Gènes exigea et obtint des rois de Sicile Guillaume I" et Frédéric Barberousso l'interdiction pour les Provençaux de commercer dans les Deux-Siciles (2).
Aux mesures haineuses et tracassières des Génois, les grandes villes de la côte opposèrent une politique large et intelligente ; par des traités de commerce ou d'alliance, elles parantirent une réciprocité de traitements à leui'S nationaux (;J). Gènes comprit que le temps des vexations était passé et que mieux valait s'arranger avec Montpellier, Marseille et Saint-Gilles ; elle alla jusqu'à contracter une alliance offensive et défensive (4). Des villes italiennes, Gaëte etPise, entraient en relations d'amitié avec nos cités provençales (5). Mais Saint-Gilles, le grand port du xii* siècle, dont l'église magnifique atteste la splendeur passée, Saint-Gilles déclinait. Il avait donné asile à deux papes
(1) 1174. [Liber jurium, t. I, p. 296. — Germain, Histoire du commerce de Montpelliei , t. I, p. 97.)
(2) 1156, 119t, etc. (Liber jurium, t. I, p. 203,208, 371.)
(3) Accord de 1140 entre JVIajijuelone et Montpellier. (Archives nation., J 340. — Germain, Hist. du comm. de Montpellier, t. 1, p. 5.)
(4) Traités de Gènes avec INarboiine, 1" décembre 1182, 8 octobre 1224; avec .Montpellier, 3 août 1201, 28 août 1225; avec Marseille, 3 mars 1211, 7 mai 1229; avec Saint-Gilles, 11 juin 1232. (Archives de Gènes, Materie politiclie, mazzi 2-4, publiés dans le Liber jurium, t. I. p. 760, etc., par Germain, Hist. de la commune de Montpellier, t. II, p. 422.)
(5) Traités de Marseille avec Gaéte, l>ise et Nice, 1208, 1209, 1219. (Louis MÉn\ et F. Guikdon, Histoire analytique et chronologique... de Marseille, t. I, p. 215, 218, 271 et 134.)