‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 3 sur 72 · MOYEN AGE · texte numérisé non relu

MOYEN AGE

l" Les chroniqueurs. — La plupart de nos histoires maritimes ne sont, pour la partie médiévale, que les variations d'un même thème et les broderies d'un même tissu; le tissu est prèle. Léon Guérin, qui l'a fourni, avait le grave défaut d'adopter sans réserves le récit d'un chroniqueur, Froissart par exemple, qu'il suivait pas à pas. C'était renoncer aux principes les plus élémentaires de la critique, au contrôle des sources; c'était préférer au récit d'un témoin oculaire ou auriculaire une compilation de beaucoup postérieure aux événements. Froissart, qui est mort en 1410, pouvait-il être une autorité indiscutable pour les débuts de la guerre de Cent ans? Il n'était point, du reste, un modèle de fidélité historique, cet écrivain charmant de coloris, de vivacité, de pràce, mais souvent sujet à caution.

On m'objectera que nos autres chroniqueurs ne sont pas des mieux renseignés sur nos annales maritimes. Il est, en effet, curieux de constater, si toutefois la littéral ure té-

in 8«. — Ch. V. Lanclois et H. Stein, les Archives de l'histoirede France. Paris, 18'.)1, in-8°.

(1) CiiKVALlETi, Bépertoire des sources de l'Iiisloire du moyen âf/e, biobibliographie et topo-bibbogiaphie, Paris, 1877-1898, in-S». — Potthast, Bibliotlieca liistorica medii aevi. Berlin, 2'= éd., 1896, 2 in-8",

molgnc des tendances populaires, combien la foule s'intéressait peu aux faits de mer. Le biographe d'Eustache le Moine transforme le corsaire en nécromancien et ses exploits en actes de sorcellerie.

A part Wace, qui vécut à lépoque héroïque de la conquête de l'Angleterre, Guillaume Guiart, témoin et acteur à la bataille navale de Ziericzée, et les biographes de Béthencourt et de Boucicaut, aucun chroniqueur français ne nous donne le tableau palpitant d'un combat, les péripéties complètes d'une expédition. Assez abondantes dans les chroniques normandes d'Orderic Vital, de Cochon, et dans la chronique des quatre premiers Valois, les nouvelles maritimes se font plus rares ou moins précises chez les historiographes officiels, les religieux de Saint-Denis.

Prenez au contraire lui Catalan, un Espagnol, un Génois, un Vénitien, un Anglais, — Muntaner, Gamez, les Annales de Gênes, Morosini, le moine de Saint-Alban, — vous connaîtrez les moindres détails d'une campagne. Ce n'est point tout profit pour nous : qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son; trop souvent, c'est le son de l'ennemi. En 1285, par exemple, pour la guerre d'Aragon, aucun narrateur français ne vient contrebalancer les récits de nos adversaires, des chroniqueurs Muntaner, Bernard d'Esclot, Barthélémy de Neocastro.

Il existe, à la vérité, des témoins muets qui nous montrent l'état des flottes au départ et au retour et nous permettent de contrôler, soit par la disparition de quelque navire, soit par l'entrée en ligne de compte de prises faites à l'ennemi, la véracité des chroniqueurs : ces témoins sûrs, ce sont les comptes.

2* Les archives. — Pas un seul de nos historiens n'ayant soupçonné l'existence d'une marine de guerre permanente au moyen âge, n'a songé, par suite, à en rechercher les

traces matérielles, les archives. Plusieurs archivistes paléographes pratiquèrent quelques sondages fructueux, qui ne laissaient pas deviner néanmoins la richesse de la mine, ni la continuité du lilon. Siméon Luce (1) et M. Dufourmantelle (2) retrouvèrent quelques documents sur la hataille de l'Écluse ; M. Pajot écrivit une thèse sur la marine de Charles V (3); un ouvrage, un peu vieilli maintenant, de Rosenzweig retraçait l'importance de l'office d'amiral du xiii" au xvir siècle (i); M. Charles de Robillard de Beaurepaire, avec les seuls registres du tal)ellionnage rouennais, reconstituait en partie l'histoire du Clos des galées (5). Je continuai l'œuvre de mes confrères de l'Ecole des chartes par une thèse sur la marine française sous Louis XI ((3).

Quelques plans de campagne du règne de Philippe le Bel, quelques comptes de dépenses, furent presque simultané-

(1) Sur les préliminaires de la bataille navale de l'Ecluse (1340), dans le Bulletin de la Société des Anticjuuii-es de Normandie, t. XllI.

(2) La Marine militaire soia Philippe de Valois (1340). Paris, 1880, in-8°. (Extrait du Spectateur militaire.)

(3) La Marine militaire du Ponant (13G4-1374). Tlièsc soutenue en 1878, inédite : les positions seules ont été publiées.

(4) De l'Office de l'amiral du xui^ au xvn'^ siècle. Vannes, 1857, in-8".

(5) Recherches sur l'ancien Clos des galées de Bouen. Rouen, 1864, in-8''.

(6) Soutenue en 1892 : le conseil de perfectionnement de l'Ecole voulut bien attirer sur celte thèse l'attention du ministre de l'Instruction publique. — Je ne saurais trop exprimer ici ma reconnaissance pour les hommes érninents qui ont encouragé ces études : M. Delisle, M. le docteur Hamy, M. Giry, M. Morel-Fatio, et mes rej^rcttés maîtres S. Luce et A. Geffroy. l'ar un sentiment de confraternité dont j'ai été profondément touché, un grand nondjre d'archivistes-paléographes relevaient à mon intention tel document qu'ils pensaient ni'ètre utile. Leur liste est trop longue pour que je la transcrive ici ; qu'ils veuillent bien accepter collectivement mes remerciements cordiaux, M. Neuville et M. Spont surtout, auteurs de si belles pages sur l'histoire de notre organisation navale et sur la marine de Louis XI L

Des savants dont les études ont des liens de parenté avec les miennes, MM. Duruy, Harrisse, Marcel, Bréard, et des officiers ou commissaires de marine — leur modestie m'empêche de prononcer leurs noms — m'ont dit l'intérêt qu'ils prenaient à ces recherches. A eux tous, du fond du cœur, merci !

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lueiiL étudiés par le baron do Rostaing (1) et M. Jourdain (2). D'un l'alserau de pièces qu'il sut réunir, le marquis Terrier de Loray tira la biographie d'un de nos meilleurs amiraux du moyen âge, Jean de Vienne (3).

Enfin quelques monographies locales étayèrent sur des documents d'archives leur historique maritime (4).

Les premiers jalons d'une histoire de notre marine médiévale se trouvaient ainsi posés. Restait à les relier et à tracer la route.

La difficulté d'y arriver n'aura rien de surprenant quand on apprendra l'état lamentable et la dispersion des archives navales de l'époque. De l'arsenal de Narbonne, qui subsista de 1285 à 1294 et de 1318 à 1328, un inventaire est conservé à Naples (5), un compte de constructions au Vatican (6), des pièces comptables à la Bibliothèque nationale (7).

Pour l'arsenal de Ponant, le célèbre Clos des galées de Rouen, dont la longévité fut plus grande (1294-1419), le problème était encore plus difficile. Comme les rôles de recettes et de dépenses du maître du Clos étaient soumis à l'examen de la Chaml)re des comptes, on pouvait lépitimement supposer qu'ils avaient péri dans le grand incendie des archives de cette Cour en 1737. Personne ne songea même à relever l'étendue de nos pertes au moyen de l'inventalre-

(1) La Marine militaire de la France sous l'hilippe le Bel. Paris, 1879, in-S".

(2j Sur les commencements de la marine militaire sous Philippe le Bel, dans les Mémoires de V Académie des Inscriptions (1881), p. 377-418.

(3) L'Amiral Jean de Vienne. Paris, 1878, in-8° : en appendice, sont publiés des documents sur la marine du xiv*^ siècle.

(4) DucÉré, Histoire de la marine militaire de Bayonne : moyen àee. Bayonne, 1893, in-8''. — S. de La Nicollière-Teijeiro, la Marine bretonne aux xv'^ et xvi siècles. Nantes, 1887, in-8".

(5) Compte rendu le 20 janvier 1294. (Archives de iNaples, Regesti anyioini 63, fol. 257.)

(6) 1318-1320. (Archives du Vatican, reg. 28 des Litroitus et exilus.^

(7) Collection De Camps, vol. 44 bis, fol. 15 et 147, copies.

journal de Mignon (1) et d'un état dressé avant Tincendie (2).

Fort heureusement, au moment où la Chamhre faisait procéder à cet état, quelques rouleaux avaient déjà disparu, distraits par des mains pieuses plutôt que malhonnêtes. Ils étaient sauvés. Dans un volume de la Bil)liothèque nationale, j'ai retrouvé le fragment informe, mutilé, méconnaissahle, de l'un des premiers rôles du Clos des galées (3). D'un autre compte (4), on perd la trace à partir de la vente Joursanvault. Un procureur de la République, en tournée dans l'arrondissement de Redon, étonné de l'étrange reliure de certains registres de l'état civil, les dépouilla de leur précieuse enveloppe, qui est aujourd'hui déposée aux archives d'Ille-et-Vilaine; c'était un inventaire détaillé du Clos des galées pour l'exercice 1382-1384 (5). Enfin, un rôle de constructions navales de 1388 s'est échoué au ministère de la Marine (6), au milieu d'archives qui ne remontent pas au delà de Golbert.

Les ordonnancements de l'amiral et les quittances des patrons et capitaines, qui servaient de pièces justificatives au maître du Clos des galées, ont été recueillis par des collectionneurs du xvir siècle, Gaignières, Clairamhault. On les trouve en grand nombre à la Bibliothèque nationale, dispersés dans les dossiers de famille, titres scellés de Clairamhault, pièces originales, au British Muséum, dans les Additionnai Charters (7).

(1) Bibliothèque nationale, Ms. latin 9069, fol. 502, 504, 885, 888, 901, etc. iNombreux titres de loniptes maritimes, 1293-1329.

(2) Inventaire de vingt comptes de marine, 1319-1422. (Archives nationales PP. 99, fol. 42.)

(3) Français 25992, fol. 41. Compte de 1297.

(4) Compte Thomas Fouques, garde du Clos des galées, 1334-1340. [Catalo(jue Joursanvault, 3508.)

(5) Publié par M. Gh. IJrêard, Compte du Clou des galées de Rouen au xiv" 5ièt7e (1382-1384). Rouen, 1893, in-8°.

(6) Archives du ministère, vol. B" 77, pièce 24.

(7) Les copies des pièces du British Muséum intéressant la marine française se trouvent au ministère de la Marine, Archives G 193.

INTRODL'CTIOX,

Autour du maître du Clos gravitaient d autres officiers d'administration, le maître des garnisons préposé à l'achat des vivres et munitions (l), le clerc des arbalétriers chargé de payer les troupes d'embarquement (2), le trésorier ou clerc d'armée navale attaché à chaque escadre (3). Tous tenaient registre, et nous connaissons par eux soit la composition des flottes (4), soit les dépenses effectuées au cours d'une campagne (5) ,

En dehors des pièces administratives, nous n'avons rien. La juridiction de l'amirauté à la Table de marbre ne nous est connue que par les registres du Parlement qui jugeait en dernier ressort. Restent les archives des lieutenances d'amirauté créées au xiv* siècle? Hélas! on jugera de leur sort et de leur intérêt par ces mots d'un écrivain du XVII' siècle qui connaissait le greffe de Honfleur pour y avoir fait copier le rapport d'un célèbre navigateur : n Les anciens registres de l'admirauté de France nous fournissent des preuves plus certaines (sur la découverte de l'Amérique). On y void, avant que Colomb fust cogneu, des congés pour (aller) à la pescho des morues aux Terres Neufves qui font partie de l'Amérique. On trouve des journaux et des raports des pilotes qui en estoient revenus. »

(1) Compte de Girard Le Barillier, 1295. (Archives nationales, K 36, n" 43 bis, publié par J.\l, Archcolo(jic navale, t. II, p. 301-305.)

(2) Comptes de François et de Jean de L'Ospital, clercs des arbalétriers, pour la grande armée de la mer, 1340-1341, et pour le ravitaillement de Calais, 1346-1347. (Bibliothèque nationale, Nouv. acq. franc., 9241.)

(3) Comptes de Thoré Ou Puy et Marquis Scatisse pour l'armée navale de Gènes, 1338-1339. (Bibliothèque nationale, franc. 25996, fol. 220, publié par M. Delisle, Actes normands de la chambre des comptes sous Philippe de Valois. Rouen, 1871, in-8'', n" 51.)

(4) Pacta naulorum conclus par saint Louis avec les Génois, les Marseillais et les Vénitiens, 1246. (Jal, Archéologie navale, t. II, p. 383.)

(5) Les dépenses des escadres de Montmorency et d'Harcourt en 124)5, conservées à la Chambre des comptes dans « le sac de la guerre de mer » , sont aux Archives nationales (K 36, n"" 43, 43 bis) et à la Bibliothèque nationale (Nouv. acq. franc., 2628, p. 7).

36 HISTOIRE DK LA MARINK FKANCAISK.

Et il ajoute, en parlant de la relation de l'expédition de Gonneville, que sans lui elle aurait inutilement « pourry dans les poudres du gi'ef'fc d'une admirante " (1).

Quant à l'amirauté de Dieppe, qui remontait à 1345 au moins, il faut à jamais désespérer d'en revoir les archives. Dans un procès enlre la ville de Dieppe et rarchevéque de Rouen au milieu du siècle dernier, on déclare qu'elles ont été consumées ainsi que celles de la vicomte et du l)ailliage (2), lors du bombardement de 1G{)4.

Les comptes, les pièces d'archives ne permettent point seulement de rectifier l'histoire; ils jettenJ une vive lumière sur les origines de notre lan[>jUe maritime, dont nous pouvons suivre, siècle à siècle, les développements. Notre savant Jal n'avait connu d'autre texte philologique que quelques passages de Wacc, Benoit ou Rabelais, et quand il éperonnait de sa critique acérée les malencontreuses expressions de frère Jean des Entomcures, il restait reconnaissant au grand ironiste Rabelais d'employer, même de travers, le langage des matelots (3) et d'en marquer par là une des étapes.

La langue ne fait que reiiéter les progrès de l'art nautique. Mieux connue, elle précise l'archéologie navale et supplée aux données un peu trop sommaires de l'iconographie. A part les sceaux au type naval des villes (4), des amiraux et des capitaines ; à part la tapisserie de Bayeux, les représentations nautiques restent informes jusqu'au xiv siècle. Faute de perspective, trois têtes d'homme suffisent à remplir un vaisseau! Mais au xv° siècle, les marines deviennent d'une grande finesse d exécution. Miniaturistes, graveurs,

(1) Cf. Ch. DE La Roncikhe, les Aavicjatioiis françaises au \\° siècle, p. 21, extrait du Bulletin de géographie historique et descriptive (1895).

(2) Archives de la Sfiinc-Inféricure, G 906.

(3) Jai., Archéologie navale^ t. II, 504.

(4) G. Demay, Etudes sigillographiques. Le type naval, dans la Bévue archéologique (1877), planches xxi et xxii.

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peintres ne sacrifient plus rarcliéolojjic navale à une fausse conception de Tart. Et même clans les grafdti traces par la main experte de quelque captif sur les murs de la prison de Tarascon, les œuvres mortes, les agrès sont reproduits ayec la plus scrupuleuse fidélité. Mais ce n'est presque plus du moyen âge.

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