‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 20 sur 72 · SAINT LOUIS · texte numérisé non relu

SAINT LOUIS

Saint Louis fut activement secondé, dans ses préparatifs de croisade, par le pape Innocent IV, qui était venu s'établir à Lyon et s'était entouré d'un concile. Subsides, décimes, indulgences lui furent prodigués : tout fut mis en œuvre pour constituer une grosse Hotte. Au.x armateurs qui donneraient leur,s vaisseaux, aux particuliers qui en construiraient de nouveaux, les péchés étaient remis. Les règles de droit international, édictées trente ans auparavant par le concile de Latran contre la contrcijande de guerre, armes, chevaux, navires, et contre l'exercice des métiers de pdote, ingénieur ou autres en pays sarrasins, furent aggravées. Le concile de Lyon prohiba pour une période de quatre ans toutes relations commerciales avec les Infidèles, de façon à laisser le plus grand nombre de vaisseaux possibles à la disposition des croisés (l).

Les mandataires royaux retinrent vingt grandes nefs ou naves marseillaises, g^réées et équipées à dire d'experts, moyennant treize cents marcs l'une ; généreusement, la ville prenait à sa charge la fourniture et l'entretien de dix galères d'escorte (2). Bien qu'elle touchât le même prix pour douze grandes nefs et onze cents marcs l'une pour quatre

(i) Elie Berceu, les Eeriistrcs d' Innocent IV, publiés iLins la Bibliothèque lies Ecoles françaises d'Athènes et de Rouie. Paris, 1888-18'JO, iu-4", t. 1, p. xiAii, et t. II, p. xcvi : canons du 17 juillet 1245.

(2) Contrat passé entre (iuillauuie de Mari et Pierre du Temple, syndics de Marseille, et les envoyés du i-oi, Renaud de Vieher, précepteur de l'Ordre du Tcuiple en France, et André PoUin, prieur de l'Hôpital, 19 août 1246. (Areliives nat., T 445, p. 36, et J 456, publié par Jai,, Parla Nantorum, dans les Mélanges hisloiicjues (Coll. des doc. inéd.), t. I, p. 607, et A>-clicolo(/ie navale, t. II, p. 383. — Laforkt, la Marine des galères, p. 177-179.)

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autres plus petites, Gènes n'offrit rien en retour (I) : ce qui ne l'enipècha pas de recevoir encore la commande de trois bâtiments réservés S[)écialement pour le roi et sa suite, le Saint-Esprit^ le Paradis et sans doute la Monnaie (2).

Pris d'un beau zèle pour la marine, soit ostentation et désir de bien-être, soit déférence pour les prescriptions du concile, quelques grands seigneurs faisaient construire de magnifiques vaisseaux sur les chantiers de l'Océan : Hugues de Chàtillon, comte de Saint-Pol, en avait commandé un à Inverness, eiiEcosse (3) ; Raymond VU, comte de Toulouse, en équipait un autre en Bretagne (4). Hugues, surpris parla mort, ne vit point achever le sien ; l'autre ])àtiment ne toucha point Marseille à temps pour faire partie de la flotte de saint Louis. Ce ne furent point les seuls dèl)oires. Comme effectifs navals et comme date probable du passage, les évaluations primitives se trouvèrent loin de compte. On avait parlé du :2'i juin 1247 pour l'appareillage (5) : il fallut le proroger d'un an.

On comptait aussi sur la formidaljlc marine norvégienne d'Hakon IV. Ne devait-il point au pape sa légitimation et son sacre? N'avait-il point pris la croix, lui aussi? Si belle que saint Louis lui fît la part, commandement en chef de la flotte et d'une grande partie de l'armée : — « Impossible! répondit le fourbe (G), bien résolu à rompre ses enga-

(1) Contrat entre Guillaume de Varagine, écrivain de la communauté jjénoise, et les envoyés du roi, A.. Polin, Renaud " Gallarum " et Jean de Paris. Gènes, 13 septemlire. — S. Germain en Lave, octobre 1246. {Archives de l'Orient latin, t. II, 2"= p., p. 231.)

(2) Nolis faits par les amiraux du roi, li. Lercari et J. du Levant, sur ordre des trésoriers. Ciênes, 1248, 20 et 23 mai. (Archives de Gènes, Archivio notarile Johannis Vegii (1235-1253), copié par Richerius, Note notariorum, t. V, p. 2177-2187.)

(3) Matthieu de Paris, Chroinca majora, t. V, p. î)2.

(4) Guillaume de Puy-Laurens, dans les Historiens de France, t. XX, p. 771.

(5) Jal, Pacta naulorum, Mél. historiques, t. I, p. 607.

(6) A Matthieu de l^aris, l'envoyé de S. Louis, 1248. (Matthieu de Paris,

gements vis-à-vis du Saint Siège, dès lors qu'il n avait plus rien à en attendre. Le caractère français est incompatible avec riîumeur impétueuse des Scandinaves; il vaut mieux que chaque armée fasse route à part. » La sienne ne se mit jamais en route.

Les croisés frisons, hollandais et zélandais ne furent point prêts non plus en temps utile : constitués en corps de réserve, ils eurent ordre de s'embarquer l'année d'après, en mars 1249 (1). Ainsi, tout le faix de la guerre retombait sur les Finançais : l'évéque de Tusculum, légat pontifical, eut défense de les relever de leurs vœux si une dernière hésitation leur venait au moment d'embarquer (2).

Mais, fatalité ! après les avoir si rigoureusement retenus, on ne put fournir à tous le moyen de passer la mer. Nombre d'arbalétriers, plus de mille, ne trouvèrent point de place à bord (3). Les gens responsables, les organisateurs de l'expédition, étaient, à Marseille, les trésoriers royaux Otton de Gavi, précepteur de l'hôpital de Marseille, et frère André " de Geogniaco " (4); à (îénes, Hugues Lercari et Jacques du Levant (5), anciens capitaines de la flotte qui avaient amené Innocent IV de Civita-Vccchia à Savone, en 1244. Sur la recommandation pontificale, saint Louis les nomma amiraux^ amiraux du roi. Ce sont les pre-

t. IV, p. 652. — Riant, Expédition:!... des Scandinaves en Terre-Sainte, p. 340. — Berger, liejislres d'Innocent IV, t. II, S. Louis et Innocent IV,

p. CLX.)

(1) E. Bergeu, Registres d'Innocent IV, n" 3967 : Bulie datée de Lyon, 22 juin 1248.

(2) E. Berger, n" :5966 : Lyon, 19 juin 1248.

(3) Matthieu DE Paris, t. V, p. 24. — E. Berger, t. il, p. ocxxxv.

(4) Mandement adressé par (;es deux personnages aux amiraux Lercari et Du Levant. Marseille, 11 mars 1248. (Archives de (Ténes, Archivio notarile Johannis Vejjii, i(jpié par HiciiERius, Note sumpte nutarioruiii , t. V, p. 2177-2178.)

(5) Mandement de S. Louis leur prescrivant d'acheter à Gènes pour cinq a six cents livres de carreaux à un pied. Paris, octobre 1247 : Vidinius daté de Gènes, mars 1248. (Archives de Gènes, Archivio notarile Bartholoiiiaeide Eurnariis (1248), can. 13, fol. 30.)

iniers titulaires de ce nom que nous ayons eus en France, de telle sorte que la création de notre marine de guerre fut un acte de toi, et que nos premiers amiraux nous furent donnés de la main d'un pape. Les deux Génois étaient rompus au métier de la mer; dés 1235, Lcrcari commandait une escadre envoyée contre Ceuta (1).

La besogne n'était point des plus faciles d'organiser l'embarquement de 3(),0()0 hommes (2). Quelques seigneurs, comme Jean de Joinville, avaient passé un traité particulier avec des armateurs de Marseille (3). Mais le rendez-vous général des troupes était à Aigues-Mortes : et c'était un grouillement de navires qui chargeaient des chevaux, des munitions, des outils, des instruments aratoires ; c'était un va-et-vient incessant de bateaux qui transportaient les chevaliers et écuvers dans les 38 grandes naves stationnées dans l'avant- port et spécialement réservées à leur usage (4). Le 25 août 1248, après une dernière prière à l'église Notre-Dame des Saluions, saint Louis prit place à bord de la Monnaie avec la reine Marguerite, ses frères, le comte et la comtesse d'Anjou, le comte d'Artois, le cardinallégat Eudes de Châteauroax. Les amiraux, évoluant légèrement au milieu de la Hotte avec leurs galères rapides, jetèrent leurs ordres ; et le signal du départ fut donné.

La flotte se dirigea vers Chypre, où l'hivernage des troupes était préparé : des monticules de blé, des remparts de tonneaux se dressaient en plein champ, tant les granges

(1) Annales Janneiises Barlliulomaei ScribcT, dans les Monumcnta Geimanice Instorica, Scriptores, t. XVIII, p. 184, 214.

(2) Récits d'un ménestrel de Beinis- au x m'' siècle, cd. Natalis de Wailly. Paris, 1876, in-8'', p. 192, n" 372.

(3) Jean de Joinville et Jean d'Aspreiiiont, conile de Sarrebriick, qui menaient chacun dix chevaliers, louèrent à eux deux une nef marseillaise. (Mémoires de Jean, sire de Joinville, publiés par Francisque Michel, précédés de dissertations par A. Firmin Didot, et d'une notice sur les mss... par Paulin Paris. Paris, 1859, in-12, p. 37, 40.)

(4) Récits d'un ménestrel, p. 192, n" 372.

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regorgeaient de vivres. Mais s'écarter du but de Texpédition — l'Egypte — pour prendre comme étape de ravitaillement un pays beaucoup moins fertile était, tout compte fait, une faute que Matthieu de Paris ne manque pas de relever dans sa critique des opérations mditaires de la Croisade (l).

Conséquence plus grave encore, les armées féodales, qu'on ne menait pas droit au but, s'émiettaient en route. Et ici, que d'occasions se présentaient de courir des aventures ! Tous les princes chrétiens d'Orient, de quelque race, de quelque rite qu'ils fussent, empereur latin d'Orient, roi d'Arménie, quémandaient des secours; le grand khan des Tartares seul en offrait (2). Malgré les conditions favorables de l'hivernage, deux cent soixante chevaliers, près du dixième des cadres, périrent. D'autres avaient formé le projet, contrairement aux ordres de saint Louis, de passer à Saint-Jean d'Acre. Le chef des turbulents, Geoffroy de Ghâteaudun, qu'appuyait Jean de Montfort, était un homme à ménager. Ses gens étaient parfaitement armés et organisés : ils avaient fondé depuis deux ans une confrérie, dont les revenus destinés à l'expédition de Terre Sainte avaient couvert l'achat des armes, le fret des vaisseaux et la solde des confrères (3).

On se contenta de défendre aux patrons de recevoir les séditieux : les galères royales appareillèrent pour faire respecter la consigne. Là non plus, abord des galères, l'accord ne régnait pas toujours entre les sergents français et les marins italiens. A la suite d'une rixe advenue en décembre.

(1) Matthieu dk Paris, Clironica majora, t. V, p. 70. — Le Nain de Tii.LKMOMT, Vie de saint Louis, rui de France, publiée par .). de Gaulle, pour la Société de l'Histoire de l'iance. Paris, t. III (1848), iii-8", p. 206.

(2) Son lieulenaiil, llcliiklialai, envoya des inessajjcrs à S. Louis. (De Guignes, Histoire (jénérale des Huns, t. III, p. 126.)

(3) Lettre du légat Eudes de Cliàteauronx au pape Iiinucent IV. Chypre, 31 mars 1249. (D'Acuery, SpicUctjium, éd. 1723, t. III, p. 624.)

LES C.HOISAUliS. m

on emprisonna des uns et des autres, sans user de trop de rigueur pour ne pas provoquer la défection des mutins (l).

x\ussi fut-ce un vrai soulagement pour tous que le signal du départ, donné le 19 mai I!2i9 à la pointe de Limisso. Dix-huit cents bâtiments hissèrent leurs voiles (2), les plus grands prirent la tète de colonne, porteurs d'une lettre close à n'ouvrir qu'en pleine mer. Le sceau brisé, chacun apprit la destination finale, Damiette, et non pas, comme on l'avait cru, Alexandrie (3). Presque au sortir du port, de violentes raffales du sud-ouest dispersèrent la flotte, partie sur les côtes de Syrie, partie sur les côtes de Chypre. Le 22, saint Louis remit à la voile sans avoir pu rallier tous ses bâtiments ; mais il fut rejoint par Hugues de Bourgogne et l'hôte de celui-ci, Guillaume de Villehardouin, prince d'Achaïe.

En dépit des précautions prises, le sultan Nedjm-eddin (4), avisé du but de l'expédition par un agent secret de Frédéric II, avait fait occuper Damiette par une forte garnison ; Témir Fakr-eddin s'était posté sur l'autre rive ; une flotte expédiée du Caire gardait l'embouchure du fleuve (5). Les musulmans s'exaltaient au souvenir de la terrible défense opposée aux croisés de I2I8; soixante-dix barques cuirassées avaient vainement essayé de forcer la chaîne qui barrait le Nil, et il avait fallu, pour triompher de la tour élevée

(1) Les transports manquaient, et les armateurs de S. -Jean d'Acre, priés d'affréter leurs bâtiments, émettaient des prétentions si exorbitantes qu'on dut leur envoyer en ambassade le patriarche de Jérusalem, l'évèque de Soissons, le connétable de France, Jean d'ibelin et Geoffroy de Sargines, pour les amener à composition. (Lettre du légat Eudes de Ghàteauroux, ibidem.)

(2) JOINVILLE, p. 46.

(3l Récits d'un ménestrel de Reims au xin'^ siècle, p. 192, n° 373 : ces récits sont sujets à caution. — Le Nain de Tii.emoxt, t. III, p. 236.

(4) El-Malec es-Saleh Nedjm eddiii Ayoub.

(5) Makrizi, Kitah alsolouk, extraits traduits par Reinaud, Extraits des historien:; arabes relatifs aux guerres des Croisades, nouv. éd., Paris, 1829, in-S", p. 448; — autres extraits avec annotations dans le ms. français 22492, fol. 16 V».

dans le Ht du fleuve, une citadelle flottante, crénelée, blindée de cuir et surmontée d'un pont-levis : encore, les gros vaisseaux des chrétiens n'avaient pu pénétrer dans le Nil qu'à la dérobée, par le canal bleu, en francbissant une triple estacade de navires égyptiens coulés au débouché du canal. Damiette n'avait succombé qu'après un siège de seize mois (1).

Le 4 juin, le pilote du vaisseau qui voguait en tête cria : Il Dieu aide ! Dieu aide ! nous voici devant Damiette ! " Le cri fut répété de nef en nef, les trompettes sonnèrent et saint Louis harangua les troupes. Des remparts de Damiette, qui n'étaient qu'à une demi-lieue de la mer (:2), sur un des bras du Nil, on avait aperçu la flotte chrétienne ; quatre galères musulmanes partirent en reconnaissance. Elles s approchèrent assez pour évaluer les forces des croisés, puis, après un moment d'hésitation devant l'immense cohue des quinze cents bâtiments qui arrivaient, elles virèrent de bord. Mais déjà des galères chrétiennes leur coupaient la retraite, et, sur l'ordre de saint Louis, des bâtiments s'apprêtaient à repousser tout navire qui viendrait à leur secours. Des mangonneaux de marine, qui d'un coup lançaient cinq ou six pierres et des projectiles incendiaires, eurent bientôt fait de couler trois des galères égyptiennes. La quatrième parvint à s'échapper, tout avariée et en se traînant, vers Damiette. Quelques prisonniers sauvés du naufrage avouèrent dans les supplices que le soudan s'attendait à voir attaquer Alexandrie (3).

(1) 1?E1NAUI), p. ;î88 et siliv. — Chronique d' Ernoul et Bernard le Trésorier, éd. de Mas-Latrie, p. VI6 et suiv. — Dans la Hotte chrétienne, se trouvait une {jrande nef envoyée par Pliilippe-Augustc avec son cliandjellan CJauthicr; la première, elle franchit l'cstacade.

(2) Après l'expédition de S. Louis, elle fut détruite par les mamelouks et reconstruite à une lieue et demie en aval, afin d'être plus facilement protcjjce contre l'invasion.

(3) Lettre de Guy, chevalier de la suite du comte de Meluu, sur la prise

La Hotte chrétienne continua d'avancer en ordre de bataille, toutes bannières au vent, et jeta l'ancre à trois lieues à l'est deDamiette, en face de l'île de Mahallet, que iorment deux bras du Nil. Un conseil de jjuerre rasseniLlé à bord de la Monnaie renvoya le débarquement au lendemain, passant outre au vœu de })lusieurs barons qui parlaient d'attendre le reste du corps expéditionnaire. Comme les grandes nefs ne pouvaient [)orter jusqu'à terre, les galères et les bateaux plats eurent ordre d'appareiller. Sur la .jjauclie, une division fut chargée de contenir la flotte ennemie.

Le 5 juin, à l'aube, après l'office, saint Louis donna le signal de l'attaque. L'oriflamme de Saint-Denis, portée par Jean de Beaumont et Geoffroy de Sargines, flottait sur la chaloupe de la Monnaie qui voguait en tête de la ligne. Derrière, venait une coque de Normandie où le roi avait pris place; à ses côtés, le légat élevait un morceau de la vraie croix et bénissait les troupes. Le roi était à l'aile droite ; Erard de Brienne, Jean de Joinville, Baudouin de Ileims, occupaient le centre de la ligne. Sur la gauche, du côté le plus exposé aux attaques de la flotte ennemie, Jean d'Ibelin, comte de Jaffa, arrivait grand train, tambours battant et cors sonnant, sur une superbe galère peinte à ses armes et vigoureusement enlevée par trois cents nageurs. On était à une portée d'arbalète de la rive, quand six nulle cavaliers musulmans, soutenus par de l'infanterie, tentèrent de s'opposer à la descente. Ils poussaient leurs chevaux fort avant dans la mer pour attaquer les barques. Mais les chevaliers d'Erard de Brienne se jettent à l'eau, enfonçant jusqu'aux « mameles ■» , et, appuyés par le tir des arbalétriers génois postés sur les bateaux, ils refoulent 1 ennemi, prennent pied sur le rivage et se rangent en bataille; l'écu fiché la pointe en terre et la lance en arrêt formant chevaux

de DainieUe. (Matthieu de Paris, Chronica majora, t. VI, Adtlitainenta, p. 156.)

ni HISTOIRE DE LA M A P 1 N E ERANÇAISE.

de frise, ils reçoivent sans plier les charges de la cavalerie. Soudain éclate derrière eux le cri mille fois répété de Montjoie Saint-Denis. L'oriflamme vient d'être arborée sur la côte ; saint Louis a sauté à la mer pour aborder plus promptement, et toute l'armée le suit. Dès lors la victoire était assurée : les Égyptiens tournèrent bride, en laissant sur le terrain cinq cents des leurs et quatre émirs, et passèrent le pont de bateaux qui menait à Damiette (l).

Fakr-eddin battit en retraite sur le quartier général du sultan à Mansourab. La flotte égyptienne se replia en même temps. Les Arabes kénanites, en garnison à Damiette, lâchèrent pied à leur tour, suivis de toute la population, de telle sorte que les croisés entrèrent sans coup férir dans une place de guerre des mieux approvisionnées. Seules, des hordes de Bédouins gardèrent le contact avec l'armée chrétienne; les enfants du désert se glissaient, à la tombée de la nuit, au milieu du canqi, tuaient les sentinelles du front de bandière et fatiguaient les troupes par des voltiges et des charges impétueuses. Au lieu de profiter de ce que les eaux du Nil étaient à leur plus ])as étiage pour traverser rapidement le Delta et se rendre maîtres de la basse Egypte, les croisés perdirent cinq mois à attendre l'arrière-garde. La flotte chrétienne, restée à 1 ancre, sans abri, eut à sul)ir, aux environs du 18 octobre, une violente tempête qui jeta à la côte deux cent vingt nefs : il y evit « grant plenté de gens noies et grant plenté de viandes » perdues {^).

En novembre, l'arrivée impatiemment attendue du comte de Poitiers permit d'aller de l'avant. Pierre Mauclerc, comte de Bretagne, opinait pour l'attaque d'Alexandrie : » Qui veut tuer le serpent, lui doit écraser la tête, » objecta

(1) JOISVILLE, p. 48.

(2) Récit de Gémal-eddin, qui se trouvait alors au Caire chez le gouverneur. (Reinwud, ouv. cite, p. 451.) — Lettre de Jean-Pierre Sarrazix, à la suite des Mémoires de Joinville, éd. Fr. Michel, p. 259-263. — Joi>"VILLE, p. 56.

LKS r.HOrSADKS. 175

Robert d'Artois : la tète de l'ennemi, c'était Babylone, le grand Caire. Son avis prévalut chez des esprits sollicités d'une attraction mystérieuse vers un fleuve qu'on disait issu du paradis terrestre, — le nom de Rahylone, en évoquant des souvenirs bibliques, prêtait à l'illusion, — et qui charriait, ajoutaient les moins crédules, le gingembre, la rhubarbe et la cannelle tombés des arbres paradisiaques (1 ) ! (On sait que les épiées de l'Inde arrivaient en Europe par la voie d'Alexandrie.)

L'armée passa sur la rive droite afin d'avoir à dos sa base d'opérations, Damiette; flanquée d'une flotte de convoi, elle remonta le Nil. Le mouvement, commencé le 20 novembre, se fit avec la plus grande lenteur, dix-huit lieues en un mois, sans autre engagement qu'une escarmouche le 7 novembre contre vui parti de cavalerie. Au point où la branche pélusiaque, dite de Thanis ou d'Aschmoun, se détache du Nil pour filer vers l'est, les difficultés commencèrent. Les croisés, pour la passer à pied sec, se mirent à construire un barrage en soutenant les remblais avec les poutres et les bordages de plusieurs nefs qu'ils dépecèrent. Deux galeries couvertes, défendues à leurs angles par des tours, protégeaient les terrassiers. On les appelait des chatschâteaux. Elles furent vite démantelées et incendiées, malgré l'appui des engins de l'ingénieur Josselin de Cornant, par la batterie ennemie dressée sur l'autre rive. Du reste, le courant, augmentant de violence à mesure que la digue rétrécissait son lit, s élargissait sur la rive méridionale et s'étalait à travers les grandes fosses que les Sarrasins prenaient soin de creuser.

Les deux armées en présence occupaient alors des positions symétriques, leur front déployé le long du canal d'Aschmoun, leur flanc couvert du côté du Nil par une flotte.

(1) Joi.NVILLE, p. 58, 59

\Hy niSTOlRK l)K LA M A R 1 NK FRANÇAISE.

La llottc musulmane, ancrée en amonl sous les remparts de Mansouralî, quartier général du sultan, lança sur la nôtre quatre brûlots enchaînés les uns aux autres, sans autre succès que l'incendie d'un bâtiment : elle captura un second navire monté de deux cents hommes (I).

Dans la nuit du 8 février 1:250, saint Louis, reconnaissant rimpossihilité d'endiguer la branche péhisiaque, la passait à gué, surprenait l'armée de Fakr-cddin et tuait l'émir. Son frère, Robert d'Artois, eut l'imprudence de poursuivre les fuyards jusqu'à Mansourah et se fit sabrer avec l'avantgarde par les mamelouks. Le seul avantage définitif de la journée fut la conquête de la rive méridionale du canal. Un pont jeté par- dessus l'amorce de la digue maintint les communications entre le camp et les troupes avancées.

Un nouveau sultan, actif et résolu, qui venait de succéder à Nedjm-eddin, Touran-schah, par une manfïmvre hardie, menaça les derrières de l'armée chrétienne. Il semblait impossible de prendre à revers la Hotte française puisqvie les chrétiens tenaient l'eml^ouchure du fleuve. Touranschah fit démonter cinquante galères qu'on traîna par morceaux jusqu'au canal de Mahallet : ce canal s'embranchait sur le grand hras du Nil au sud-ouest de Damiette, à Baramoun. Tout à coup, la flotte chrétienne fut chargée en queue par les cinquante galères venues d'aval, et en tête par les navires musulmans de Mansourah. LTn spectateur du combat, Gemal-eddin, vit tomber cinquante-deux bâtiments aux mains des musulmans (2). Dès lors, aucun convoi ne parvint à l'armée française. Cent cinquante nefs et galères bien armées, envoyées de Damiette en deux caravanes, furent attaquées et prises successivement par la croi-

d) JOINVU.I.K, p. 61. — Jean-Pierre Sarrazin, p. 267. — Gémal-eddiu, dans Reinaud, p. 457-458,

(2J Rei^add, our. cité, p. 460.

LES CROISADES. m

sière d'aval (l) ; les équipages furent passes au fil de Tcpée. Un petit vaisseau du comte de Flandre, qui parvint à forcer le blocus, en avisa saint Louis (2).

A ce moment même, de faux bruits sur la prise d'Alexandrie et du Caire, accrédités par les marins marseillais de retour de Damiettc, provoquaient dans la chrétienté des transports d'allégresse (3). Combien la réalité en était loin ! La famine, la dysenterie et le scorbut, qui régnaient dans le camp, nécessitaient une prompte retraite. Les malades furent embarqués, à la clarté des feux de bivouac, sur les dernières nefs, armées et équipées en conséquence, et, dans la nuit du 6 avril, la retraite commença, silencieuse. Les postes avancés repassèrent le canal de Thanis et joignirent les troupes du camp, qui se replièrent à leur tour, infanterie et cavalerie, suivis de la flotte. Pour donner le change et gagner du temps, on avait laissé les tentes toutes dressées ; l'ingénieur Josselin de Cornant avait même négligé de couper le pont, ce qui permit aux troupes musulmanes, dès qu'elles se rendirent compte du mouvement, de se lancer à la poursuite des nôtres. Elles atteignirent les fuyards dans la matinée et les environnèrent de toutes parts. Les mamelouks chargeaient avec furie, sans parvenir néanmoins à arrêter la marche des chrétiens. Sur l'ordre de saint Louis, les blessés étaient transportés à bord des nefs ou sur les chariots des bagages : lui-même avait refusé de quitter les siens et d'essayer de gagner Damiette sur une galère rapide. On parvint, toujours luttant, mais en perdant beaucoup de monde, jusqu'à cinq lieues de Damiette, Au village de Minieh-Abou-Abdallah, sur une hauteur, saint Louis, qui, le dernier de tous, sur un petit roussin.

(1) Jean-Pierre Sakrazin, p. 280.

(2) JOINVILLE, p. 90.

(3) Matthieu de Pauis, t. V, p. 117 : on expédiait à destination de l'armée croisée de« navires génois chargés de vingt deux coffres de thalers.

couvrait la retraite, saint Louis s'arrêta : ce fut la suprême étape. Le cri d'un lâche avait retenti : « Seigneurs chevaliers, rendez-vous, le roi vous le mande. » C'était faux, mais l'effet était produit, on cessa la lutte ; le roi, l'armée, vingt mille hommes étaient prisonniers.

Des fuyards se pressaient du côté du fleuve; mais la flotte venait de passer en déroute; les troupes d'escorte avaient sauté à terre au moment où le courant chassait les vaisseaux dans une anse. « Un pou devant ce que l'aube crevast, » les marins aperçurent les galères ennemies qui arrivaient à grande allure de Baramoun, avec des troupes fraîches et leurs équipages au complet. Néanmoins, les navires d'escorte, les « courciers « chrétiens parvinrent à se faire jour, sauvant le patriarche de Jérusalem et les prélats. Les nefs de transport, impuissantes à lutter contre les vents du nord, furent cernées parles musulmans, percées à coups d éperon et inondées de feu grégois (1).

De la nef où Joinville gisait malade, on voyait l'ennemi lancer une foule de cadavres par-dessus bord. Joinville, dans l'attente de la mort, — quatre galères accouraient sur lui, — jeta ses joyaux et ses reliques dans le fleuve. Il ne dut son salut qu'au subterfuge de ses marins qui, pour se sauver eux-mêmes, le firent passer pour un cousin du roi. Il fut admis à rançon ; ses marins apostasièrent : quant aux autres captifs, le réis de la flotte les avait d'abord jetés à fond de cale : le dimanche suivant, il les fit décapiter par milliers (2).

Saint Louis, ainsi que les prisonniers de marque, avaient été ramenés à Mansourah. On sait quelle constance le saint roi sut montrer dans cette épreuve, avec quelle fermeté il accueillit les menaces des plus cruels supplices et

(1) Jean-Pierre Sarrazin, p. 283. — Alioulinaliassen et Makrizi, dans Rkinauo, p. 463. — Joinville, p. 95.

(2) Joinville, p. 99.

comment il s'imposa à radmiration de l'ennemi par sa grandeur d'âme. Admis à rançon, il promit cinq cent mille livres pour la délivrance de ses gens et Damiette pour luimême, jugeant indigne de se racheter à prix d'argent.

Damiette, en effet, appartenait toujours aux Français: les capitaines de la place, Olivier de Thermes et le duc de Bourgogne, avaient déjoué une ruse d'un parti sarrasin qui avait tenté de pénétrer dans la ville sous des hahits français (1). Mais la situation était des plus précaires. Au moment où la reine Marguerite accouchait d'un fds qu'on surnomma Tristan en raison des tristes circonstances de sa naissance, les marins italiens, mourant de faim et surtout effrayés de l'approche de l'ennemi, — c'était en avril, — voulurent déserter en masse avec leurs ])âtiments. Marguerite les fit venir (2) dans sa chamJjrc et leur promit des vivres et de grosses récompenses s'ils restaient. L'amiral Lercari prêta de l'argent à la reine (3) et nous resta fidèle jusqu'à sa mort, survenue à quelques jours de là (4). Son fils Guillaume, nommé amiral à sa place, acheva la campagne.

La mise en liberté de saint Louis allait s effectuer, les quatre galères, chargées des barons captifs, étaient en vue de Damiette, lorsque le soudan périt assassiné. Il fallut négocier de nouveau avec les meurtriers. Le 6 mai, Geoffroy de Sargines fut chargé d'effectuer la livraison de Damiette,

(i) Matthieu de Paris, Hist. maj., ann. 1250.

(2) JoiNviLLE, p. 120-121. La reine fit acheter des vivres pour la somine de 360,000 livres.

(3) Son fils Belmustino Lercari constitue mandataires pour toucher 1,225 hesants de Syrie sur le prêt fait par le défunt amiral à la reine de France. Gènes, 9 mars 1251. (Archives de Gènes, Aichivio nolarile Bartholoiuaei de Furnariis (1250-1251), fol. 110.)

(4) Le 10 octobre 1250, à Gênes, ses fils constituent mandataire pour réclamer à Blanche de Gastille 50 1. t., en guise du fief promis à l'amiral Lercari et à ses héritiers. [Ibidem, fol. 88 v".) Ils jouirent de cette pension jus qu'en 1299. (Cf. infra le livre de SchaObe.)

après rembarquement préalable de la reine et de la garnison. Faute de vaisseaux, on avait laissé à terre les malades : les musulmans, contrairement à leur promesse formelle de les soigner, les tuèrent tous et brûlèrent les cadavres sur un monceau de porcs. Ils différaient la délivrance du roi et parlaient même de massacrer leurs captifs. Enfin, le vendredi après l'Ascension, 6 mai, ils les amenèrent sur le rivage. Une galère génoise attendait. On n'apercevait qu'un seul homme sur le pont. Dès qu'il vit arriver le roi entouré d'une escorte formidable de vingt mille hommes, il donna un coup de sifllet, et aussitôt quatre-vingts arbalétriers, surgissant de l'cnti-epont leurs arbalètes bandées, couchèrent enjoué les musulmans. L'effet fut instantané : les Sarrasins « touchèrent en fuie aussi comme brebis " , il n'en resta que deux ou trois près du roi. De la galère, on jeta une planche à terre, et saint Louis, Charles d'Anjou, Geoffroy de Sargines, Joinville et trois autres montèrent à bord.

Le lendemain, les comtes de Bretagne, de Flandre et de Soissons, délivrés à leur tour, prii'cnt congé et partirent pour la France, nonobstant les remontrances du roi. Saint Louis ne quitta les abords du rivage et ne gagna sa nef stationnée au large qu'après avoir achevé le paiement intégral de la rançon et recouvré son frère Alphonse de Poitiers, laissé jusque-là comme otage (1). Le limai, il jetait l'ancre à .Saint-Jean-d'Acre {2) : toute la population vint au-devant de lui en procession et en habits de fête.

Saint Louis s'employa, durant les quatre années qui suivirent, à racheter ceux de ses compagnons d'armes qui

(1) JoiNvii.LE, p. 114 et suiv.

(2) Lettre de change tirée sur le trésor de Paris et délivrée par S. Louis au Génois Jacques Pinello. Acre, juin 1250 : mentionnée dans un acte passé à Gênes. 14 novembre 1250. (Arcliives de Gènes, Archivio notarile Bartholomaei de Furnariis (1250-1252), foL 22.)

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étaient restés en captivité (1) ot à réparer les fortifications d'Acre, Césarée, Jaffa et Sidon. Pour couvrir ses dépenses, il empruntait aux marchands génois, nous ne savons à quel taux. Et Blanche de Castille avait souvent des nouvelles de son fils par les porteurs de lettres de change tirées sur le Trésor {2).

Saint Louis ne devait plus revoir sa mère. Il était à Sidon lorsqu'il apprit qu'elle était morte. Il partit aussitôt de cette ville et alla prendre sa femme et trois enfants qu'il avait eus d'elle en Orient, pour les mener à Saint-Jean-d'Acre. Le 25 avril 1254, jour anniversaire de sa naissance, il s'embarqua pour la France sur une escadre de treize nefs et galères, équipée durant le carême (3).

La traversée fut rude et mouvementée. La nef rovale faillit s'échouer sur les côtes de Chypre. Puis, dans la cabine de la reine, la veilleuse communiqua le feu aux draps du lit. l'incendie aurait pris un sinistre développement sans la présence d'esprit de la reine Marguerite qui éteignit ellemême les flammes. Ordre fut donné au sénéchal, c'est-àdire à Joinville, de veiller chaque soir à l'extinction des feux, sauf du fanal d'arrière : saint Louis ne se couchait qu'après avoir reçu le rapport du sénéchal.

Jamais royal passager ne montra pour ses compagnons de voyage pareille sollicitude (4). Il mit en panne toute une semaine pour attendre six jeunes bourgeois de Pans, attardés dans l'île de Pantellaria à manger des fruits. Pour

(i) L'échec de la Croisade provoqua une panique parmi les navigateurs. Le 30 juillet 1250, les magistrats de Messine condamnaient les patrons du 5.- Fïcfoj" à accomplir leurs promesses, c'est-à-dire à transporter leurs passagers, des croisés en Terre Sainte, où que serait le roi. (Bf.uger, les Registrea d'Innocent IV, t. II, p. ccxlviii.'i

(2) ScHAUBE, Die Welchselbriefe Kônig Ludwicjs des lieiliqen: cf. le compte-rendu de ce livre par Desimoni, estratto dal Giornale ligustico, t. VII (1898).

(3) Joinville, p. 193.

(4) Cf. le chapitre de la Vie à Lord.

punir leur (gourmandise , il les reléfjua dans la barque de cantier remorquée par la nef, " là où on met les murtriers et les larrons. " La discipline et les convenances, saini Louis savait les faire respecter même de ses parents. Au cours de la traversée de Damiette à Saint-Jean-d'Acre, il avait appris que son frère Charles d'Anjou jouait aux dés avec Gautier de Nemours, malgré le deuil tout récent de la famille royale. Lui-même relevait de maladie : il se traîna en chancelant près de Charles, prit les dés, les tables et les jeta à la mer (1).

Le 10 juillet 1254, plus de deux mois après le départ d'Acre, la vigie signala les cotes de France. On était en vue de la rade d'Hyères, port qui appartenait à son frère Charles d'Anjou, comte de Provence. Saint Louis refusa pendant deux jours de débarquer, déclarant vouloir le faire sur son propre territoire, à Aigues-Mortes. L'insistance de la reine et de son conseil finit par triompher (2) : et après six ans d'absence, il revit son royaume.

Au cours d'une conversation entre l'émir Hossam-eddin et saint Louis. Fémir s'étonnait de voir un homme aussi sensé que le roi se confier à la mer sur un bois fragile : a Celui qui expose deux fois sa personne et ses biens à la mer, déclare un de nos docteurs, doit être regardé comme un fou, et son témoignage n'est plus recevable en justice. " Là-dessus, le roi sourit : » Qui a dit cela a raison, et sa décision est juste (3). » Vingt ans à l'avance, il condamnait ce que blâmèrent pour des raisons plus positives ses sujets les plus fidèles, Joinville tout le premier, je veux dire la seconde croisade.

Il n'avait jamais cessé de songer à la Palestine. Il y faisait parvenir de temps à autre des sommes d'argent pour entre-

(1) Joinville, p. 202, 122.

(2) Id., p. 205.

(3) Gémal-eddin, dans Reis.wd, ouv. cité, p. 4~6.

tenir le petit corps de troupes qu'il y avait laissé sous les ordres de Geoffroy de Sargines (1). Enfin de plus en plus soucieux de l'état précaire de la Terre Sainte, le 25 mars 1207, jour de l'Annonciation, il prit la croix, ainsi que ses trois fils aînés. Nombre de barons qvi'il avait convoqués, touchés par ses exhortations brûlantes et par la vue de la couronne d'épines, se croisèrent sur l'heure. Les comtes de Bretagne, d'Eu, d'Artois, de Flandre, de Saint-Pol, de la IMarche, de Soissons, de Dreux, de Ponthieu, de Guines, les grands seigneurs, les grands officiers de la Couronne, étaient du nombre. Quelques têtes couronnées, Thibaut, roi de Navarre, gendre de saint Louis, et le prince royal d'Angleterre, Edouard, se laissèrent gagner par la pieuse contagion.

Le pape Clément IV, à l'exemple de ses prédécesseurs, attribua l'indulgence du pèlerinage à quiconque fournirait de ses deniers des navires de transport (2). Le jour même où fut promulguée la bulle, une nave génoise, le Saint- Sauveur (3), était achetée par un envoyé de saint Louis. D'autres émissaires partaient pour Venise, Brindes et les autres ports des Deux-Siciles pour retenir des vaisseaux et des vivres. Venise, d'abord hésitante à traiter, de peur de compromettre son commerce d'Alexandrie (4), multiplia ses offres quand elle apprit les négociations du roi avec les autres républiques rivales. Elle offrit de noliser quinze grandes nefs : les plus petites, capables de porter mille pèlerins ; les plus grandes : la Sainte-Marie, la Rocheforte et le Saint-Nicolas, d'une capacité double, et d'y joindre à ses

(1) Servois, Emprunts de S. Louis en Palestine et en Afrique, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XIX, p. 113.

(2) Viterbe, 11 juillet 1267. (Potthast, Regesta pontijicum roman., 20075.)

(3) Achetée par Pierre Firmin, serviteur de S. Louis. Gênes, il juillet 1267. (Archives de Gênes, Archivio notarile, Ricuerius, Note sumpte e.\ registris notariorum, t. V, p. 1986.)

(4) Raynaldi, Annales ecclesiastiei, ann. 1268, art. 51, 63.

frais quinze navires de guerre, sous la clause que saint Louis s'embarquerait à Venise en juin 1270 (1). C'était courir au-devant d'un échec, tellement était arrêtée la volonté du roi de s'embarquer en sa terre.

Les propositions de Marseille furent de même écartées comme trop onéreuses (2). Et ce fut Gènes qui soumissionna pour la fourniture de la plus grande partie de l'escadre, en particulier du Paradis, retenu })Our la personne du roi (:î). Les » convenances » (4) passées entre les commissaires royau.\ Enguerrand de Journi, Henri de Champrepus et Guillaume de Mora d'une part et les Génois de l'autre, stipulaient l'achat ou la faculté d'achat d'un certain nombre de naves pour le compte du roi; le Saint-Nicolas (5) et deux autres grands bâtiments furent les premiers vaisseaux qui appartinssent en propre à la royauté. Saint Louis acheva de montrer sa sollicitude pour la flotte en créant en juillet 1209 V Ordre du ?jat^îVe pour les chevaliers qui feraient l'expédition d'outre-mer (6) et en donnant la charge d'amiral à un Français, Florent de Varennes. La flotte réunie à Aigues-Mortes, en mal 1270, comprenait, entre autres vais-

(1) Venise demandait 700 marcs par nave de 1,000 pèlerins, et 1,400 marcs pour les trois plus {;randes naves. " Contractus navi^ii domini régis cuin Venetis, 1268. » (Jal, Archéologie navale, t. II, p. 355.) — Le Nain

DE TiLLEMONT, t. V, p. 23.

(2) Archives nation., J 456, pièces publiées par Jal, Pacta naulorum, dans la Collection des Documents inédits, Mélanges historiques , t. I, p. 609. Marseille demandait 800 marcs pour une nave de 1,000 pèlerins, Gênes 700.

(3) Ibidem, p. 515, 528.

(4) Hibl. nat. ms., latin 9016, publié par Ghampollion-Figeac, Mélanges histoiicfues (Coll. des doc. inédits, t. II, p. 61-67) et analysé par Jal. [Mémoires sur quelques documents génois relatifs aux deux croisades de S. Louis, extrait des Atinales maritimes et coloniales, mai 1842.) M. P . Meyer restitue à l'année 1268 et à la seconde croisade de S. Louis ce document que les savants ci-dessus nommés dataient de 1246. (Archives des missions scientifiques et littéraires, t. III, p. 259.)

(5) Archives de Gènes, Archivio notarile, Richerius, Note sumpte notariorum, t. V, p. 2825.

(6) Franc, 22291, fol. 5.

LES CItOlSADKS. 185

seaux, c!nquante-cin([ deux-ponts génois et une foule de petits bâtiments de la même nation armes en guerre. Les Génois, au nombre de dix mille, sous la juridiction de deux de leurs consuls, avaient fourni les équipages des nefs et galères royales (1).

Le ["juillet 1270, après la messe, saint Louis s'embarqua dans son vaisseau avec son Hls Pierre, comte d'Alençon. Pbilippe, son Hls aîné, et le second, Jean, comte de Ncvers, montaient en même temps chacun sur le leur. On ne Ht voile que le lendemain. Le mardi suivant, 8 juillet, une partie de la flotte jetait l'ancre en vue de Cagliari en Sardaigne, colonie pisane et par suite fort mal disposée pour les marins génois de saint Louis. Dans l'appréhension d une surprise, les habitants accueillirent assez mal les propositions de l'amiral Florent de Varennes, qui ne demandait pourtant de mettre à terre que les malades.

Saint Louis, resté à bord, écrivit son testament. Quand les autres croisés, le roi de Navarre, le légat, les comtes de Poitou, de Flandre, Saint-Pol, Jean, Hls aîné du comte de Bretagne, l'eurent rejoint, on tint conseil pour savoir où aller. Saint Louis songeait bien à reprendre la campagne d'Egypte. Mais l'espoir qu'avait donné le bey de Tunis de se convertir à la première occasion propice, ou bien plutôt les pirateries de ses sujets qui incommodaient les marchands chrétiens et secondaient les sultans d'Egypte, portèrent à faire une démonstration contre Tunis. Ce furent là les motifs avoués. La véritable raison était que Charles d'Anjou, roi des Deux-Siciles, voulait rétablir à son profit le tribut jadis imposé au bey par Roger II, l'un de ses prédécesseurs (2). Louis IX, en bon frère, appuyait ces prétentions.

(1) Annales Januens es, Mon. Germ. Hist., t. XVIII, p. 267.

(2) Cf, les sources citées par Le Nain de Tillemont, Vie de S. Louis, roi de France, éd. J. de Gaulle pour la Soc. de l'Hist. de France, t. V, p. 148-151. — D'AcHERY, Spicilerjium, t. HI, p. 664-665.

Ce changement de direction causa plus d'une surprise, surtout à Gènes, qui était en bons termes avec les musulmans de Tunis. Précisément, au moment où la flotte chrétienne parut devant la Goulette, le 17 juillet, des navires de commerce génois, qui n'avaient point été prévenus de l'expédition, stationnaient dans le port. Le bcy les ht aussitôt saisir et garda les marchands comme otages (1). Rien n'était préparé du reste pour repousser une attaque. L'amiral de Varennes, poussant une pointe dans le port, reconnut que les vaisseaux étaient vides et choisit le lieu du débarquement. C'était une petite île d'une lieue de long entre Garthage et Tunis ; les troupes y prirent terre le lendemain, avant que les Sarrasins qu'on voyait accourir de toutes parts fussent en mesure de s'y opposer. Une tour qui défendait l'ile fut rapidement enlevée. Le 21 juillet, l'armée chrétienne décampait faute d'eau potable et marchait sur Carthage, à une lieue de là.

La vieille cité phénicienne, restaurée au siècle précédent, était alors une petite ville solidement défendue par un château fort sis sur l'emplacement de la citadelle de Byrsa (2). Le jeudi 24, saint Louis lança contre elle les marins génois qui n'avaient pas encore débarqué ; il les fit soutenir par les corps de bataille de Carcassonne, de Ghâlons, de Périgueux et de Beaucaire (3). Les Génois emportèrent la citadelle d'assaut, malgré la vigoureuse résistance des Maures, et y plantèrent leur drapeau, avant que les marins catalans et provençaux, témoins de leur action d'éclat et jaloux d'y prendre part, eussent pu entrer en ligne (4).

Le lendemain, saint Louis fit part de sa victoire aux ré-

(1) Annales Januenses, dans les Mon. Germ. Iiist., t. XVIII, p. 268.

(2) Le Nain de Tillemont, t. V, p. 154.

(3) Id., t. V, p. 154.

(4) Annales Januenses, p. 268.

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